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I
>f5--<ta U.
Vet. F-r HT- B S40
PORT-ROYAL.
PARIS. — IWRIMEJLIlE DB TOMIlB&Pt BT 611 JtKOT',
Rii« MignoD, 2.
1 *
\9
PORT-ROYAL
VAS
C.-A. SAINTE-BEUVE.
TOME DEUXllEME.
PARIS.
EUG£NE RENDVEL,
4842.
t I
La bienyeillance extrSme^ avec laquelle on
a bien voulu accueillir mon premier Tolume,
m'a impose de plus grands devoirs pour les
suivants. Je ne compitais, je FaiTOUe > en pu-
bliant s6par(6ment le premier, que prendre
date en cas de survenants et poursuivre ma
redaction premifere , tdiit entier k mon sujet
demi-obscur. L^attention si flatteuse, qu'on
y a tout d'un coup port^e de bien des en-
n. :«
0
II
droits, m'a oblig6 de penser plus souvent au
public nouveau qui intervenait, et qui avait
aussi ses delicatesses particuli^res. On ne
s'etonnera done pas du retard involontaire
que cette combinaison de soins m^a caus^.
Et puis dans tout sujet, meme dans celui
dont la base est le plus arretee, il est des
details imprevus qui se levent et qui pro-
longent. II est comme des plh de terrain
que de loin on n'apercevait pas, et qu on
met bien du temps k franchir. On m'excu-
sera, j'espfere, en voyant tout ce que j'ai du
parcourir en replis de cette sorte, et la
richesse, la fertilite reelle du sujet n'en res*
sortira que mieux. Le recit du premier vo-
lume allait jusqu'k I'annee i638; celui du
second entame ^ peine Tannic i656. G est
un espace de dix-huit ans seul^ment, mais
sans compter les allees et venues , les digres-
sions frequentes. Nous n'atteignons apres
tout cela qu'au moment c^lebre, i celui k
partir duquel notre sujet s'ecUipe , a proprq-
Ill
meDt parler, et entre dans la gloire. Ges
deux volumes presque enti^rement y sont
ant^rieurs. J'ai eu plaisir^ on le voit, k m'^*
tend re sur cet espace d'obscurit^ relative, sur
cette grandeur premiere et un peu ^clips6e.
Quoi qu'il arrive, j'ai aehev6 aujourdliui de
parcourir une premiere moiti6, et celle qui,
promettant le moins, m'a permis peut-Stre
de tenir le mieux. Mon z^le du moins et mes
efforts ne feront pas d^faut pour m'aider k
poursuivre convenablement sur cette autre
pente tout en vue d6sormais , et r^put6e plus
belle.
l«r fi^yrier i84S.
LIYRE DEUXI^ME.
LE PORT-ROYAL
lit
M. DE SAINT-CYRAN.
(tVlTt.)
n.
I
4
I
I
I
VII
hb friMHiDler direeteor* — • Antofnt AmaQM dUdpto de fltteMyfaii;
MS d€kmU. ->- Passion et yocation doclorales. — D^li?raDoe deM.de
Mm-Crraii. -- Si Tisite k Port-Royal de Parb, •— 4 Port^Eeyal^dei-
Chamm' — Enmiimatve M. U Mattia iv tailifMS , sarlasetaNi,
«nr IM enfanls. — Tbforie mtAraiie Janiteiile. «- Baliit tl In Ad*
fhi fond de sa priwii, «e ftprte tea^premfen ttoia
tfe gfine enti^re , M. de Sanit--Gymi, Mieox ^faMt, ife
cessa de suivre ses aneieimes dfreetionil ou d'eif eoh
treprendre de nou^eUes. 8 suttrait , pour s'en hSte
id^, de pareourir les vohimes des lettret ' ^rtoes
durant sa capti^il6, en y jofgnant les noms des per-
sonnes auxi^elles 3 les adresse (i). 9e ne nomme
phis qn'en paissant madame de Guem^i6 , celte fme
netis Mmt mtelaplns idk fev/ume ie h edur, now (fit
madame deMottevitle, et qtii retail bien encore m
^en. II dirtgeaH plus^ sArement M. Guitteba't, prfttre^
r^enl de pbitosophie an college des Grassins , et qiKf ,
(i) On iToof e eelle CU des noms k la page 150 da Heeueil ife pUm$tir$
pihit lout Hrvir d rtttgtvh^ ^ PoM^Xoyui, ITIieeAl , 1740.
; 4 1»0RT-I\0\AL.
nomme cure a Rouville en Normandie) avail ajourad
sa cure pour posluler le bonnet de ^octeur. M. de
Saint -Gyran lui en fit reproche dans de belles iettres
sur le sacerdoce, et M. Guillebert, aussitdt re^u
docteur, se h^ta d'aller prendre possession de Rou-
ville en 1642. 11 y fit , comme on dirait aujourd'hui,
un riveil religieuWj qui se r ^pandit dans tout le pays ;
on y appelait ces Chretiens reg^n^r^s les RauvilKstes.
En 1646 , M. Pascal, intendant de Rouen, 6tant tou-
cM de Dieu avec tons les siens^ se mit sous la conduite
du docte et saint cure de Rouville. Yoili done Pascal
qui, au bout de cette all6e, s'achemine de loin vers
fort-Royal, comme deji nous savons que Racine
naissant grandit pour y 6tre 61eve. — De sa prison ,
M. de Saint-Cyran dirigeait, discernait encore M. de
Rebours, qui allait devenir un des confesseurs de Port-
Royal de Paris et le plus fidele auxiliaire de M. Sin-
glin. 11 conseillait et guidait le jeune M. de Luzanci,
ills de M. d'Andilly, seulement alors 4ge de dix-huit
ans, et qui, d'abord page du cardinal de Richelieu,
puis enseigne dans la garnison du Hdvre, s'etait senti
saisi, durant une maiadie grave, du saint desir d'imiter
SOB cousin M. de Seripourt. M. de Luzanci ^e retirst
dans le premier moment ^ Saint- Ange en G&tinais,
terre de la baronne de Saint- Ange, une des meilleures
amies de M. d'Andilly et de M. de Sainl-Gyran,
femme du premier maltre d'bdtel d^Anne d'Autriche,
et qui , devenue veuve , sera religieuse un jour k Port-
Royal sous le nom de sceur Anne-Eug<^ie. Dans fe
commencement de retraite, le jeune miiitaire obtei^t
de M . de Saint-Gyran de se livrer aux fatigues de la
chasse pour tromper toute feinte de Toisivet^ • r Da-
LiVAt DfiUXI£:,IIE. 5
Yid, lui ecrivait Texcellent guide, David jeune comme
vous £tes, et dej& touch^de Dieu, poursuivoit les lions
et les ours, et, en les tuant, il se repr^sentoit les
Tjctoires des Justes sur les Demons. » En mtoie temps
qu'il r^pondait par ses xx)nseils k M. . de Luzanei ,
H. de Saint-Gyran s'adressait aussi au }eune baron
de Saint-Ange I'aine, qui en profita moins, 8ucc6da
k la charge de son p^re et eut, par la suite, toutes
sortes de derangements (i). « Comme j'ai une grande
joie, leur~^rivait-il, d'entendre dire que qudqu'un
a devotion pour Dieu, j'ai aussitdt une cra^nte,..« k
cause de Fexperience que j'ai qu'en plusieurs, je no
dis pas des jeunes gens, mais des hommes m^me,
cette devotion est semblable aux fleurs qu'on voit pa«>
roitre au printemps sur les arbres et disparoltre
bientdt apr^, sans y laisser aucun fruit. « Et au
jeune Saint- Ange en particulier, il Ecrivait comme
dans nn touchant pressentiment ; « Je vous aime tel-
lement que je sens bien que je commence k vous
plaindre en vous voyant croltre , parce que je connois
a peu pres toutes les aventures bonnes et mauvaises
qui vous peuvent arriver. » M. de Luzanei pers6v6ra.
Un plus jeune Saint-Ange, frere cadet du precedent,
et con fie des lors, par la soUicitude du saint captif,
aux soins de Lancelot et de M. Le Maltre, s'en mon-
tra digne jusqu'au bout. Voici en quels terme&tout-
4-fait tendres M. de Saint-Cyran ecrivait k Lancelot
pour achever de lui recommander cet enfant et un
autre tout jeune fils de M. d'AndiUy encore (2) : « Si
(i) Ge doU Mn liu dant il est question chez Tallemant, tome V»
pige 986 , et qiu avait mA femme si faite poor le d^ranger.
(«) C* tout jeune fils de M. d'Andilly, appel^ mnl le P^M^f99 on
1^ imiw fail la frice de m'libOGord^ oe pliiisir eaitti
IjMtfiuepiqp da peine (car poitr riea aq v^onde je pQ
ipadroig vous eu faire), je prendrai, 9i je suk
jawajus ea liberty, quelque petit eD&nt de vos parents
pow reconno^tro la cbarit^ que Toua ferez k ceux«ci
k foa priere^ outne que je irous aiderai d'ici k la leur
xmdte comme il faut, et serai, si vous voulez, leur
mim^ii^Vr^, pourvu que v^ys me disiez de point en
pmi tout 09 qui se passera. » M« de Saint-Gyran
imi«nM((r0j du fond de sa tour^ k iravers ses
barrc^uxi quel plus adorable d^uisement de la cba-
rift6l YeiTs le m&nie temps, ayant I'oail k tout, U ea^
Yeyait au wona^l^e des Champa le neveu d'un do
aas gaf4e<i, lun siinple niar^on cordonnier que Tesprit
4e pi^ avait touclie, et qi^i se npmmait Gl^iries de
La Croix. Ge fat le priemier domestique d^ ermites,
at erawta lui^qi^me. U y eut ai^si par la suite, k
Poirt'iloyaly loute une sine de domestiques soli-
tairas at p^pHeoW, dent ee Gharles de La Croiz: est
le premier ; il faut citer encore Innocent Fai , gar^on
obartier aux Granges. lis ont tons place au N^rologe
k oOte des plus illustres noms, des de Luines , des
lionguevUle et des Pascal; et pour eux, sur leur dalle
funetairey M. Hamon semblesculpter avec un redou**
islement d'aniour ses pieuses ipitaphes d'un htin si
flfiiifi*
SI. de $aint*Gyran convertit ou du moins Mifia^
H. deTlUeneiiTet bien qii*41eY6 si tendrement dans la solitude , rentra
dans le oModSy ntis n't ^^eat que trte pen el monvt k Calais as
moment de commencer sa premiere campagne sons Fabert. Be^igne ,
dans sen arbve gtetologiqne des Aniaiild {Hittoire 4$ Ptrt-Btyai, 1. 1 ) «
la eonCMid aiFfe 4^M4 AnMM, I'dM 4o la tattto, dMt oa a im
4f»itn9^»Bfivh$fmfiGrs ^ |(oerre i YlnoQiiQas. On
Lb profptei* ^uU ^^w m fihHem 4apuia xoai 1638,
lorsqu'on agita de Tichaoger contrail, de Feuquidres
f^ {n^Aiiiar i Thio&viUe el al|i4& de8 Ariuudd (i).
M. d'AQdiUy Ae 8'y qi^aagea poiitt; il avail repcantre
p)u« d'w^^ f<>^ W- d'EkeiDfort pr4$ 4e jM. de Saint-
Cyxan, k tpd le j;uerriar ^^dlicmretts venait demander
de» eoQsolationfi i^piritueUes. M. Arnauld ( de PhUii-'
Pomff) J ajant re^u iMtea les commissions nicessaires
k Get ^bange, avait d^kf par ordre du roi, tir6
Up d'JEkenfort de Yincennes et i'avait men6 eoueher
ebe^ U. d'Andilly le 16 msurs 1640. Le lendemain
matin ^ les chevaux ^taient sell^s dans la cour et Ton
0
avait le pied k T^trier pour le joyeux depart , quand
deux fiis de M. de Feuquidres, arrives en toute h4te^
api^terent Ja eonsternante nouveUe de la mort de
leur pere* « ISotiis demeuf^^mes^ dit I'abb^ Arnauld (2),
qui ^tait d'epie encore et devait faire h voyage, nous
demeui:4me8 sans parole et^qs movvement, oomme
A» gens qui auroieot ^ti fmpp6s de la foudre. M. d'E-
^€)ift%t lui-im^e en pa^rut etonui^ cojnjpote nous;
qupiqv'U ^t en .ce cruel cwjrf -Jteinps la ruine de ses
esp^rances et un grand iloignement k sa liberty dont
^ avoit coinmenc6 k goiiter la douceur, il surmonta
par grandeur d'&me sa p^rGpre douleur pour soulager
^eHe de ms «h»s et s'eniploya k noire oonsoiation
comme s*U n*en e(it pas eu besoin pour lui-m£mo. »
(i) Midam^ de FeuqQi^es ^tait la iosar de )tf • Ammld {ilc PhUUbourg)
8 POET*ROYAL.
On le ramena le soir & Y inc^nes ; c'est alors surtont
quMldut r^clamer prte de M. de Saint-Gyran lesseulte
remMes solides, dont il paratt que, m6me aprte sa
d^livrance et k la t6te des armies de TEmpereur , il de
ressouvint toiijours.
L'hiver de 1640-1641 fut c^^bre a la cour par les ma-
gnificences du Palais-Cardinal. On y donna la grande
com6die de Mirame « qui fut representee devant le
Roi et la Reine, avec des machines qui faisoient lever
le soleil et la lune, et paroltre la mer dans Teloigne*
ment, charg^e de vaisseaux (1). » Quelque temps
apr6s, an m6me lieu; on dansa le Ballet de la pros-
perity des Armes de France oil les m^mes machines
de la com^die furent employees, avec de nouvelles
inventions pour faire paraitre tantdt les campagnes
d* Arras et la plaine de Gasal, et tantdt les Alpes cou*
vertes de neiges, puis la mer agit^e/ le gouffire des
EhferSy et eniin le Giel ouvert cfou Jujpiterj ayant
paru dans son trdne^ descendit $ur la terre. L'abbe de
Marolles , le Dangeau de la chose , qui nous raconte
cela de point en point, n*a garde d'oublier certaine
ci^lite que lui fit ie Cardinal; < de sorte, ajoute-t-jl,
que je vis encore ce Ballet commodement, od il y
avoit des places pour les Ev6ques, pour les Abbds, et
•
(1) Jftifitftrw de rabb6 de Marolles. €e que le cnrieai et naif abb^ de
ItfaroUes ne dit pas et peat-Atre ne Tit pas , c*e8t ce que Yabhi Arnauld
en ses Mimdru nous apprend : « Teas ma part de ce spectacle et m*^
lonnal. comme beaneoop d'aatres* qu^on e(kt en Taadaoe d'faiyiter aa
Majest6 (la Reioe) k dtre spectatrice d*ane Intrigoe qoi ne devoit pas loi
plaire et que par respect Je n*expliqnerai pas. (CMaUnt det altuuons »ur
Buckingham et autres applicaliant pMiquei,) Mais il lui falint souffrfr cette
injure qu*on dit qu'elle s*^toit atttr^e par le m^pris qn*elle avolt fait des
recherches du Cardinal. » Richelieu narguant la Reine h Mirame, e'eit
Veiact ?is4-Tts de Saint-Cyran en oralson k Yineennes,
LIYRE DBDXlfiME. 9
mftme pour leg Gonfess^urs et pour les Aumdniers de
M. ie Cardinal. Les ndtres se trouverent k deux loges
de celles qui furent occup^s par Jean de Wert et
Ekenfort que Ton a'voit fait venir expres du Bois de
Yincennes, oil ils itoient prisonniers. » Le Cardinal
les Toulait 6blouir ; on s'inqui^tait surtout de I'effet
produit sur Jean de Wert, ce general fameux par ses
succes d'avant - garde , par sa pointe redoutable k
Corbie quatre ans auparavant , et dont le nom , sou-
vent cbansonne des Parisiens , etait devenu populaire
comme d*une espece de Marlborough du temps. li
etait a la veille d'un Change et, plus heureux que
d'£kenfort, il n'avait en effet que quelques jours a
rester. Interrog^ sur la beaute du spectacle , Jean de
Wert r^pondit qu'il trouvait tout cela tres beau,
mais que ce qu^^il trouvait le plus ^tonnant , c' etait ,
dans le Royaume iris chritienj de voir les Evtquee d la
ComidiBj et le$ Saints en prisan. Le mot courut. Le
Cardinal fit semblant de ne pas entendre.
Comme si tout ne devait Stre que contraste, Tau*
teur du Ballet represent^ ^tait ceDesmarests qui, plus
tard convorti, se mit k la ehasse des solitaires et des
confesseurs de Port-Royal, et, par- ses pamphlets
comme par ses espions , ne cessa de les relancer.
Mais le plus grand coup de la direction de M. de
Saint-Gyran durant sa prison, celui qui tira le plus k
consequence et k eciat presque aussilOt , ce Ait la
conversion d'Antoine Arnauld qui d^s lors postulait
le bonnet en Sorbonne. — Antoine Arnauld, ne le 8
fi&vrier 1612, etait le plus jeune des dix enfants sur-
\ivants de M« Arnauld Tavocat : il est reste le plus il*
lustre, Maintenant que, par Wij nous tenons la faoiiile
M eMDfSet, r^capitul^ns «ii pea. C'^st le cas #all**
hm& Ae ^nombrer , comme quaiid le chef airive, &
k vdlle d'un combat.
U avait BIX soeurs religiecises :
Madame Le Maltpe I'atn^e, n^ ^i 1590.
La m^ Ang^Iique , n^ecu 1S91.
La mere Agn6s, fi^e ^n 1593.
La sceur AnBe-£ug6Qie , nee en 4594.
La Sjoeur Marie-Claire, n6e en 1600.
La sceur Madeleine Sainte-Ghrii^ne , n^e en ^Q0^.
II airait trois fr^es :
M» d'Andilly, I'atn^ de iK^te la ^mille, n^ en 1588,
€'esl*4-dire de vingt-qualre aits plus Sge qu'Antoine.
M. rabb6 de Saint - Nicdlas , qui devint ^v^ue
|f Angers, n^ en 1597.
2^Bjon Arnauld , n^ ^ 1603. '
Ce dernier, le senl qui n'eut pas le temps de se
^gagar du moiMle , i^att lieutenant de la mestre-de-
camp des carabins so^ soft cousin M. Arnauld; « n6
«vec beaucoap de bon&es quality , sans aucun vice
Acmsiderabte , inen fait de sa personne , d'une humeur
douce et complaisante , agr^able parmi les Dames,
^r quand il le falloit parmi les liommes (1) , » il eut
plus d'un secret chagrin , fut toujours poursuivi d'une
4S0rte de fftcbeuse etmle qui empScha son avancement,
et perit finalemrat d'un coup de feu au siege de Ver-
dun dans une sortie , en 1639. Getie mort subite avait
^e unegrande douleur pour sa sainte m^re, madame
Arnauld, qni ie cherissait eitr^ement; elle s'y r^
^^napourtant eten tira m6me sujet de remerciement
jt Dieu de ce qu'au moins ii avait preserve ce cher
LlVaiS »EUXi(^ll£. II
Wk de mourir ea dml; car i^'^ftaU sa perp^tMNe
waiotd , en un iemp& ou ks duels ^ie&t si fr^uents
€t Ott la miserable coulume des seconds pouvak y en-
pg^ ies moim^ querelleiirs. La cenversion du jeune
iinloine vint 4 point pour la consoler.
On a^elle €09%ver$%an k Port-Ro;ai (nous y sommes
accoutumes dej^ ) ce qui semblerait un surcrott pres-*
que sans motif dans un christianisme moins int^rieur.
Le jeune Arnauld n'avait jamais men^ une me autre
que reguliere. 11 avait el6 ^iev^ d'abord avec ses ne-
leux Le Maitre et Saci, doni le premier ^ait son a!n6.
Ayant teitnine sa philosopliie an college de Lisieux ,
il s'appiiqua quelque temps au Droit et y prenait
goAt ) mais , sa mere Ten detournant , il commen^a
b thdologie en Sorbonne sous M. Lescot. Gelui-ci , le
mdme qui int^rogea M. de Saint-€yran k VinoenneSi
itait confesseur du cardinal de Richelieu^ par con-
sequent peu rlgoriste k Tendroit (^ la p^nit^oe,
assez bon scbolastique dans sa chaire, mais en tout
tres|)eu augustinien. M. de Saint-Cyran^ ejcicore libre^
eonsuk^ par ixiadame Arnauld, mit entre les mains
du jeune homme, comme pr^senratif de precaution ^
les opuscules de saint Augustin coacern^nt la Grftce;
il n'exer^alt d'aiUeurs k cette ^[)oq«ie woune direction
habituelle sur lui. La these appel6e Tentative^ que sou-
tint Arj^auld pour i^ijtre bachelier m oovembre 1635 ,
et qui eul de I'^lat , se ressentit de cette lecture de
saint Augustin et put faire sourciller 31. Lescot. Le
nouveau bachelier se disposa , par un redouhlement
d'^ude y k gagner les grades superieurs ; il fut admis
i loger en Sorhonne {hospessorbonicus) et entraenU**
cen^ 4 P4qu§$ i§39« Powtet il iMiW^ quail «»
I
1^ POAT-ROYAL.
reste , une vie rekuivement mondaine j il etait reoheiv
ch6 de mise; U faisait rouler le carrosse k Paris, nous
dit Fontaine ; il avait des b6n6fices considerables et
des dignity dans les ^glises cathedrales. Ses graves
amis enfin gemissaient tout bas de ses faiblesses ; ses
neveux les Ermites Tappeiaient dans leurs prieres , le
demandaient sans cesse a Dieu (1).
Le cours de sa Licence dura deux annees, depuis
Piques 1638 jusqu'au carSme de 164,0. Ceux qui
s'engageaient dans cette lice <^taient obliges de sou*^
tenir trois actes publics, d'assister kceux des autres
et m6me aux Tentatives des bacbeliers , d'y prendre
part et de disputer k leur tour selon Fordre marqu6.
« Et comme ordinairement , nous dit le Pere Quesnel
en son Histoire de M. Ammldj il se trouve un fort
grand nombre del bacbeliers dans la Licence, le tra-
vail y est grand , et on y est toujours en baleine, soit
(i) Quand le bon Fontaine parle des bto^flces et des dignlt^s dans le»'
dglises calb^drales dont aojrait joai irrigali^remiBnt lejeane Amauld^ il est
poartant nn pen inexact, comme cela lui arrive qaelqnerois , ^cri?ant de
mtooire. It vent parler d'une cbantrerie et d'un canooicat & Verdan, qae
lui fit offrir son consin M. de Feaqaieres , gonvernear de la place. Mala
on voit, par deax lettres d'Arnauld k madame de Feuquidres, qu'il refasa
d'abord sans h^siter cette cbantrerie, 6tant d^j& sous la direction de M. de
Saint-Gyran ; et It m^re Angdlique, ^riyant k M. d'Andilly, les 11 et 13
octobre 1639 : « Le petit frire est bien tkch^ centre vous, dit-ell«» de ce
que Yous ne Tavez pas averti de ce qu'on fesoit pour cette cbantrerie* Le
pauyre enfant est bien embarrass^, car il ta'en veut pas , et il a raison...
(!*a toujours M son intention d^ refuser. II ayoit seulement peine de fft*
Cher M. de Fenquiires. » 11 n'aceepta ensuite que sur Tinsistance du cha-
pitre, et d'apr^s Tavis formel de M. de SaintCyran. C'6tait, au reste,
alors une grande dignity que celle de Chantre. Le Prelat du Lutrin n'est
que le sup6rieur d'un degr6 et le rival dn Chantre. On voit cette impor*
tance dans une phrase d'Arnauld k sa cousine : « Et je vous supplie
tris humblement de croire que, comme pour n'Stre pas Monsieur le
Chantre, ]e n'en serai pas moins beureui quoique moins riche^ je n'ei^
sere! paaaq^si^vecmoltisdepaiaiOD* voire » etc a
LlVRfi Dt;tfXl£ll£. i^
jf6w attaquer soit pour defendre. Tout s'y fait ^vec
Tigaeur et avec 6clat; toat y est anim^ par la prteence
des Docteurs qui y pr^ident et y assisteut , par le
eoncours des premieres personnes de I'Eglise et de
TEtat et des sayants de toutes conditions... L*on pent
dire en effet qu'une Licence de Theologie de Paris est,
dans le genre des exercices de litterature, un des plus
; beaux spectacles qui se trouvent dans le monde. »
C'est bien ainsi que le consul premierement le jeune
Arnauld, qui abondait de toute Teffusion deson coeur
dans cette gloire de Sorbonne, autant que M. Le
MaUre dans celle du barreau. Nous Vj perrons in-
diner toujours , et m6me convert! , m6me plus tard
exclus et tout-^-fait cache, caresser cet id6al de dis-
pute triompbante et ces formes solennelles de combat.
A la difference de M. de Saint- Gy ran si int^rieur, il
n'aima rien tant tout d'abord que le gouvernement
parlementaire de la theologie.
£n mftme temps qu'il poursuivait sa Licence, il
professait un cours de philosophie au coU^e du Mans.
Un jour, y pr^sidant a la thdse d'un de ses 616ves ,
Y^allon de Beaupuis, qui fut plus tard mattre k Port-
Koyal, et le voyant press^ vivement par un M. de La
Barde chanoine de Notre-Dame, qui attaquait cette
proposition : Ens synonime eanvenit Deo et ereaturcBj
le mot Eire est un terme egalement applicable k Dieu
et k la creature, il vint au secours du soutenant; mais
se voyant presse lui-m6me par de solides raisons , au
lieu de se tirer d'embarras par une r^ponse telle
quelle, il s'avoua tout d'un coup vaincu et promit
' publiquement de renoncer k son sentiment. Et en
effet, %i^ an$ apris, ^ans les theses 4u m6me M. Wal-
H I'OIIT-hOYAt..
Ida de BMupnut pour la TeiuMke ^ theses com{KMitei
ott eonfleill^ par M. ArnauM, oefui^ M manqna
pas d'ins^er la proposition contraire. G'est 14 ce qae
BOS bona hisUH*i6ns appellent Vaetion hirdigue de
M. AriH^ld. Nous voyoQS d^ji sa chaode candeur :
telle , k quatre-Tingts ans , il Taura encore.
II soutint magDifiqueinent lesquatre theses vouloes:
la premiere appeleeSor&ofimjftie^ lel2 novembre 4638;
la seconde dite Mineure ordinaire , 21 noirembre 1A39;
la troisi^me Majeure ordinaire, 13 Janvier 1640; et
la quatrieme et derni^re, appelee Facte de Ve$perie$,
18 d^embre 1641 ; tons ceux qui en furent t^moins
demeur^rent fraj^es d'^tonnement, est-il dit, u$que
ad stuporeiHl Au d^bnt de sa Licence , M. Arnanld
n'dtait encore que tonsur^; le temps pressait poar
les Ordres, ^r les lois de la Facuh^ voulaient qu'on
&Lt sons^iaer e dans la premiere ann^, et diacre dans
la seconde. Sur le conseil d'un savant et pieux doe*
teur de i^ amis , M. Le F6ron , ii prit un pea vite le
sous-diaeoi^M » puis en out scrupule et s^adressa ,
pour s'en 6elaircir, k M. de Saint* Gyran ators pri«
sonnfer. tt. d'AndiUy sechargea de sa lettre, dai6e de
la veiUe de Noel 1638.
c Permettez <inoi de voas appeter de ee nom, putgqae niea me donbe
h Tolontd d'etre Totre Fils. Je reconnois assez devant lui eombien Je me
•Qis rendu iodigoe decetfee qaalfCi^ et que, TOtre chaiM m'ayaut tani de
foil teudtt les bras pour me recevoir, Je m^riterois , par «■ Juste Jute-
ment, d*atre priv6, k cetle heure , d'un secours que Je n*ai pas assez ns-
eberchd lorsquHl s*oflfroit k moi de lui'mftme Je suis demeur^ taut
d*aitBto dans one perpMuelle Uthargie» Toyaat le Men et ne le Malut
pas> m'^tant contents d' avoir les pens^es des enfantsdenteuy en
faisant lbs actions des enfants dn monde, et J*ai reconnu par une mi-
Hnble ftpirleuer la T^rM de tette parole : Ftueinail^ nugadiaHio^tirai
Sma (It Maaa mm «l obtewel ^t raaekinUMMi d* li J^gaMto}.
^nfin^ Aion P^» depnls eiiTiron troii semaines, Dleo a eri^ 4 moft
eoMffv ei Bi*t doling en mtee tempif tet drriltes poor PAcontier..... u
II. de Saim^Cyraa, lorsqo'il i^eQui cette tottre^ ^e-
Mit 4 peuie d'6tre rettr6 da gvaad DobIod pow lot-
fc^et UM chatnbre moins ittsalubM}' tftesooftpMi,
trte sofieytt eifKore, il ae put qpie ^fetar awn mdb
IMMW # Irifiore J. dit*4l : « Je o'ai Hi kn Ibr^se oi h
eommodBt^ de vow faire s^oir oe qua j^at 69m
Fesprit sur fotte snjet. Yom Ates trap heoteiut &ta
toe iTMtt 1& et TOtts dtes, ek je me aen^ beareiiK
avae wua, s'ilesti Trai que IMea toub ait adreaad i ttei
potti* Totw aandirire dans la Toie oik il voiis a mm.:
YooB (Mas de? eoQ' alattre de ina^ vie aiisakdc que wrn
6tea devmu aentteur de Dieu. t El amc ce taet q«i
hi ^tait pmpre, 3 pertail k Vinstanv le deigt sup le
faibfesecrot : c £iA digmU^iBcioini& voM a A|tf eamiM
Anmtiid te uu^pett itomi^ar eftrayi^d'ab^
sowDit k tent; aaais que de^ailhil^ Mpb f lai fallail^il
venoiHier aiu dtacenab et partaut ft la Lieeacev q«ritler
iDeaotiueBt son logement deSovboiine^y et, par Tiiefat
^ en fteuttwate^ expoaar aans douie* M^ de SRnailk
€^fi«aai>dfs oemiellea riguAunr : r le veua Mpfrfie ,
mda Pdpe^ dene^preodre paa ce ^ue je tbu^dlsrpour
deaipp^twtes;.. Je wia forii bies par veti^e iefiti^ qnb
ireus vous sacrifieriez \oIontiers pourvu qne^veus sie
gagniez k J^sus-Christ... Vous m'obligerez done de
me iQabidep si vous trouvez k propos que je. me r^im
piiamteittmi (1). » M. da SaJui^Cyraii, une* Ma
16 lPORt«llOtAL.
mafire dti coeur, n'insista pas oQtre mesure ; il lui
r^pqndit de rester comme il ^tait, sans changer mSme
de demeure, et d'aller jusqu'au bout dans sa Licence ;
« La priSre et le jeftne deux fois la semaine vous ser-
\iront d'6tinceUds pour allumer ie d^sir que vousavez
d*^bre k Dieu. » Et il ajoutait comme fond la lecture
de TEcriture sainte, selon son pr^cepte d'en peser les
paroles, toutes les paroles, comme si Von pesaittme
piece (tor : c Gar il faut vous Mtir une biblioth^ue
int^rieure et faire passer dans votre coeur tdute la
science que vous avez dans la t6te, pour la faire re*
monter ensuite et r^pandre lorsqu'il plaira k Dieu. li
.n'y ariendesidangereux quede savoir; et la sentence
du Fils de Dieu est effiroyable : Abseondisti hmc i $a-
jpienli&ui( vous avez d^robe ceci auxpretendus sages). »
£t il lui offire trois pauvre$, dont il lui indiquera les
noms 9 pour hur faire VaumAne le Umg de eette annie ;
car Taumdne e%i Vasyle du j&lmej et Urns h$ deu:^ de
rorajson, ei les trois ensemble de lapiniienee. G'estainsi
que ce grand m^ecin corrigeait et rectifiait k sa isouree
la science d'Arnauld. Il lui fit foire une donation in^-
t^rieure de son bien k Port-Royal avant sa premiere
messe ; les mesures k prendre pour ex^uter ee d6-
pouillement furent remises k un temps postdrieur.
M. d'Andilly se pr^ta par avance k tout et, sMl le fal*
lait, 4 la vente de Thdtel patrimonial quMk avaient en
commun (i).
(1) tJnd grandeobseurit^ couvrd en g^n^rat les mesures fieloniesqueli^s
les solitaires de Porl-Royal donnirent et assur^rent lenr fortane k la com-
iMaiaat^. II ^int on moment ot, de pear de confiscatioo, its dnreni
placer tears foods 4 1'itranger, en Hollande , k Nordstrandt , etc. , etc.
Cetle partie finantiire dat se eompliqaer en avantani , et s*organiser 4
mesare que. le janstoismie paisa 4 I'^tal de parti. Ce serait qn eorfein:
A^raiiuid done ne re^ot la prfttrise ot tie prit le
bonnet qu'au terme permis par le saint directeur.
Dans le serment que font les docteurs , k leur r^p-
lion, ils s'engagent a defendre la v^rit6 en toute ren-
contre, mque ad effusionem sanguinis^ jusqu'i reffusion
de leur sang. Gette parole, qui, pour tant d'autres,
n'^tait qu'une formuie, eut tout son sens et son poids
redontable dans la bouche du jeune militant. Ge sang
qn'il brAlait de r^pandre pour la v^rit6 colora tout
d'un coup son front.
VAngwiinvs de Jansenius venait de paraltreen 1640
et commen^ait k faire bruit, Arnauld , poursuivant ses
^tades an sein de la penitence, s'essayait des lors par
divers ecrits particuliers k sa grande guerre prochaine
contre les jesuites et k la defense du livre qui allait
porter tant d^assauts. Mais le plus grand r^sultat, tvis
(k^latant et tres prompt , de son 6tude dirigee dans les
^o\e& de Saint-Cyran , ce fut le livre de la FrSquente
Cemmimm qui parut en 1643, et qui vint , an un sens
pratique, indirectementet plus efficacement que tout^
aider auxrudes doctrines relev^es par Jansenius. Nous
ne parlous pas de Touvrage encore ; nous en saisis-
sons seulement Tinspiration dans Vkme d' Arnauld.
On voit, par les lettres de Saint-Gyran, de quelle
ardeur le prisbnnier lui-m6me ^tait d^vor6 k la suite
de la publication de Jansenius, et quel zele de feu il
dut soufOer au jeune et vaillant docteur. Le grand
serviteur de Dieu , convenons-en , avait eu un instant
de faiblesse : en mai 1640, k la soUicitation de
tbtpitre ^onomiqae que celol des finances de Port-Royal et da jans^-
Aiime depois la donation du grand Arnauld jnsqu'a la botte d Peireite. Je
eranis que les ^I^ments positirs du travail ne manquent; car le secret
*^ia tiaii pt^isaoent w ressort n^ees saire d« ceU« i^\im
II. 2
4
M. d'Andilly, de M. de Liancourt^de |i. de Chavigny
particuliSremeot (1), il s'^ait laiss^ aller & ^rire \m6
lettre k ceiui-ci , qui la devait montrer au Cardinal, — ^
unajettre explicative^ ivh ^quivoqu^e, sur la contrition
etra^rrt^ionj accordant a cette dernii^re d'dtre mf/iiant$
mee le sacremi^r^* Mais, la lettre 4 peine partie, il septil
sa faute; il en eut un amer regret, une humiliatioii
secrete, ausaitdt auivie d'un surcrott de hwiikmfinmi
qui le mit comme bors de lui ; c'est dans ces tero^efi
qu'il en ^crit k M. d'Andilly peu de jourii apriif »
« Je vous avoue que vos langages et yo$ temp^fa-
ments que vous donne;s aux paroles , je dia te9 k^n
d^mistes, ne s'accordent point bien avec I'^loqueaai
(1) L^on Le Bouthillier, comte de Chayigny, ^tait neyen de cet 6v6qiie
d'Aire (S^bastien Le Bonthillier) ayec qui U. de Saint-Grtan atait en iiM
fl ^tt'oite Uaiaofl , el qui ^Ult opcle ^galMnenl de rtbb^ df |l|uio#. Wt
piatre, secretaire d'Etat, gouyerpear de YioceoneSy GhaYigny fit pour le
prisonnier ce quit pouvait sans d^plalre i. Richelieu, dont il ^tait le con*
ideniiwime, dit Rets, et qaetqaea-iina ajoutatent , le fila. II payi eher
ceite faveur 4e pqiliion i la mort dft C;|M4iaal. K#i de |a |9iift*ii|kRf # H
devint la bite du Mazarin ; d6poaill6 en grande partie da poavoir qu'il
ayait esp^r^ poss^der en chef, il diHimula durant cinq ana , entra dani
It rr6nd«» se ratUeha k ramitid de H. le Frlnce , fat tela k Tiaceniieei
dans le prQpie ch&teau qu'il conunandait , et en sortit poor Sotrigaer dp
plus belle; g^nie habile, hardi, yiolent, l^ger, d*une ambition sans
mesure, incapable de cette sagesse , dit La Rochefoucauld , qui consiite
k aayoir parfois s'ennuyer. Malgrd son intlmitd pr^s da Bf . de SalttP*
Cyran et ses yisi^es k Port-Royal, oii nous le retrouyerons en p^erinafP
ayec M. d'Andiliy pendant quelqu*une de ses disgraces d'ambilion , il pe
ftat Jamais qu'an conyerti , dans son genre, k feire le jaste pendant de la
prineesse de Guemen^. A Tarlicle de la mort (ectobfe 165S), il fit appdir
un peu tard M. Singlin, et lui remit en main, a lui et i H Du (rii4 da
Bagnols , des effetS montant k neuf cent solaoante et treUe mUle sept e^t
trents^uatre Vtvret, pour 6tre restitu^s comme pen sarement acquis : Il y
ayalt toutes sortes de pots-de-vin \k dedans. M. Singlin, par d41icatf)S|i^
fit pr^yenir du dipOt et des intentions la yeuye, qui, comme on pent crolfd^
6leya chicane ; ce fut une graye affaire sur laquelle nous troavoju df) ^
rieux d^tailf maQuscfits. II y «era r^venu eo temps et lieu,
LIVRE ftEUXliVE. !•
dM pat^^i ^i atctioQS et d6s iiHniTAii^Ms qnti
dbnne la ^&Tit6 divine k celui qui la coDnoit et qui
Taiflie (1). » G'est dans une saiiUe de eette farfeur re^
irouvee, de ce bouillonnement Qui n^ le quitta (dtis ,
que fui 6crite k M. Arnauld une lettre decisive doot
'A fiiut oiler les principaux passages ; <m y toit bie& ft
nu M. de Saint-Gyran , reley6 d'un moment de fai«
blesse , aiguillonnant et d^ehaiaant ^ pour ainsi dire^
le ^ie pd^mique du grand Arnauld t
4 Ttmpks foctitift et imtput foqumdt, liB fenips de pirfer M Bi^lH; ee
8#r(ftt im Udmti d« le tafre , eft Je ne dome mtilement que Biea He le pi^
kiA iBOM irersomke |far qnelque peine viable et Xrh sensible, le Teas il
dil mmyent que Je sid» tris lent dant let gr«nde« et impoHmtes ifftiMft
1M9y qvand (e tempt est arritd, II m*est Impossible de changer on d«
pcrdre on mometit povr aglr siiis cesse dant toute tkmiw de mft IflrmiM
ei de flMK poavmr,
« .....n n'7 a point tten dis douter et d%^ii^ dtc&i eette afliiMJ t qntnd
nemr denions t<ms p^rir ef faire le pliis grand yieahiie qui ait Jattitff ltd,
noQS ne derons plus Watx ses serihons (/«• $ehnoM que St. Babert,
Htiotogat de Paris, priehait a ffotre-Dame e&ntre te$ doetrinei de la CtrAeif^
fans T^ondti k umi let clieft eii pantiSiillef i tk6iu tttMnta dne gtaiidd
fanto, an jagemeni de tons les hommes sens^if, d nonl ne r6potidloXtf
pas.
«» m eefttfn ffttf le iReinei et l« riieM^ 4«« tfetn KfditgiMi
(1) A. part cette concession 16g^e et sitAt racliette, le eaptif ne m
laissa plos snrprendfe k anenn moment. II nTeat Jamalt sortoat le moif drt
rel^cbement k regard de la personne mdme da Cardinal. A tons les com*
fitments et an protestations que celui-ci ne manqnait pas d^ laf fiiird
adresser de temps en temps , II ne r^pondeit gain que |mr m re^p«oi
d'alMola iilence. SUL eCkt seulement dit qa'il ^tait son senritenr on qoeiqim
antre parole d^engagemeat, il eut cru m pcrdre et ee brtsar devant Dieu:
ee sent se# tertnes.- Ht oomme M. Le Mattre , 4 qdi il diiaif cela , t^pW^
quail : a JMais, Modsiemr, qnefai^e dene? eneere flml-il Men iflpaBdiw
qnelqne cboee ? » il r^ondit : « BaUser let yeux, et adorer DUu. »
nu solo fixes ociilos ftYersa tenebat.
(VirgUe, &ia«. TI»)
Abiaii fivit aioater pour Uii : .
nie solo fixes oealof #NNf«mr«^ mf«^fi«fft.
30 PORT-KdYAL.
Juqu'iii prtont boos a fait tort; mafs c*est ma coatome d*avoir loa^*
temps grande patience en semblables alTairei qui regardent Diea et TE-
glise, oil Ton n*a pas d'aalre partie que des Doctears cathollques. ^ons
ea serons plus forts et plas assist^s de Biea en ce temps que nous deyons
nicessairement noas d^fendre. ••• .
« II ne faut plus user de silence ni de dissimulation de peur de noire'a
ma liberty. Je me sens aroir an tel fen, en ce jour que je yiens de c^l^brer
la l(&te de saint Ignace {nen pat Ignaee d» Loyola, on U pento bien), qae« si
J'^tois libre , je ne sais ce que je ne ferois point.
ct Cela me fait voir comblen je condamne tous les silences et toutes les
omissions qu*on.feroit en cette affaire.
<f II 7 faut nne vigilance et une action continuelle, pulsque le ten&ps de
le faire est yenu.
, « Ge qu*on dit contre moi maintenant plus que jamais, est nn efltet de la
cabale qui craint ma sortie Je ne puis que je ne prenne ces remue-
ments qu'on fait contre moi k mon avantage , et que je ne m'en flatte un
pen. Je vous dis encore une fois que , quand je croirois rentrer dans le
grand Donjon oil j*ai M six mois et oi!^ j*ai pens6 mourir, je penserois
faire un crime de garder le silence en cette affaire ^ dans laquelle je tous
prie d*agir avec toute Titendue de yotre esprit et de yotre pouToir..,..
<c Quand j*aurois fait tons les crimes du monde , j*aurois une grande
confiance de mon salut, si Dieu m'ayoit fait la gr&ce de d^fendre la Gr&ce,
non pas seulement contre les H6r6tiques , mais contre les Gatholiques
mfimes, qui la d^crient d'autant plus dangereusement qu'ils out drqlt de
parler dans TEglise, et quUls t&chent par leurs paroles de peryertir tous
les particuliers de TEglise.
« Je salue tous mes amis, et les snpplie de prendre parti cette lettre,
et de n'ayoir non plus d*^ard i ma prison que si j'^ois en pleine li-
berty (!).]»
II icrivait ceci le !•' fevrier 1643 apres cinq an-
nees presque accomplies de capti\ite , encore moins
mate que le premier jour.
S'etonnera-t-on maintenant de la r^ponse du car-
dinal de Richelieu k M. le Prince, qui sMnteressait
ff^ de lui pour procurer la liberty de-M'. de Saint*
Cyran t t Savez-Tous bien, lui dit le Cardinal, de
(i) Lottns ehretionnos $t spMuellet de Messirs Jean du Merger,,* (1744.)
Pag. 501 et suiv. La date est a rectifier, et elle a parn telle h T^diteur des
Mcmoira de Lancql^)., tptn© U» pageJ16,
LlVlflE DfiUXliME. 21
quel bomme vous me parlez ? %l €stphu dangetiux que
siof armie% (i). »
M. Arnaald n'^tait pas encore prdtre et docteur
lorsque, le 28 ftvrier 1641 , il perdit sa sainte m6re
que sa r^forme int^rieure avait combine d'une con^
solation isuprSme. La nuit qu'on lui donna TExtrdme-
Onction (4 f^vrier), il vint, de la Sorbonne oA il
demeurait , coucber k Popt-Royal ou elle 6tait reli-
gieuse depuis douze ans sous le nom de soeur Catbe-
Pine de Sainle-F61icite. t II pria M. $inglin de lui
pertaeUre de servir de clerc en surpiis pour assister k
la c^emome; inais M. Singlin (c'est Lancelot qui
par/e) ne le jugea pas k propos , croyant que, puisque
e'etoit assgs d'un clerc , il auroit it6 centre Tordre
d'en faire entrer deux et que ce $eroit trap doniMr a la
nature. Ainsi il n-y eut que M. de Saci qui entra pour
assister M. Singlin. Mais M. Arnauld le pria au inoins
(1) On a paTl€ aussi da peu de boone yolont^ da Cardinal poor Antoine
Arnaold^ et de Ve^iee de presgentiment qui lai fit repooMer ce Jeime
doetetir« Les biographes onl tons insUti sar ce qa' Arnauld, qui Jooisiait
de I'bospitalit^ de Sorbonne {hospes Sorbonieut), n'aarait pa, ma)gr6
Viclat de ses ihhes , devenir atsoeU de la maison (soeias Sorbonieus) da
vivafit de Bicheliea. Et en eJfiBt» Amaold, reca doetear en dicembre
1641 , ne put 6lre admis comme membre de la Sod6t6 de Sorbonne qa*a
IaToassaintdei643. Lorsqn^il voalat r^tie en mdme temps que doetear^
en 1641 , on sonleva an article du r^glement centre lai : 11 avait fait son
coan de pbilosopble pendant et non avimi la Licence » comma Texigeaient
les statnts. La plapart des docteurs de cette maison ^talent d*avfs qa'on
passAt outre en sa fttvenr ; deax voix rteist^rent. On en r^Kra aa Gar>
dioal moarant , aaretoar d*an de ses demiers voyages. II connaissait d^Ja
Arnauld, et , la darnidre fois qa*il avait fait visite en Sorbonne , II avait
ea , dit-on , la cariosity de Valler surprendre dans son cabinet pour le
IllictCer sar tfes etudes. Mais iei il se prononca, d'an air de regret, pour
robservation strlcte da r^glement. G'4(ait peul-Stre an priitexte bi^n
trouv^ centre le disciple encore cacb6 de Saint-Cyran; c*6tait pcat-Stre
ilmpletbent p^dabttsme; car n y avait aossl dans le Gafdinal-ininlstre f^
profiHur d* Sorbonne,
dire pour derni^re parole, afin qu'il la w&fiiil^^l
tffvtfi 89 a^ comsie im dernier testament et eomme
m]ffimft|it Vofdn^ de Dieu sur lui. n M » Si^lin reviat
0R apportant eette r^ponse : c Je f ous prie de dire
• k mm dernier fils que , Dieu Tayant engage dajaa
p la di&oae de la v^t^ , je rexhorte et le conjure de
c mi part de ne a'en rel&cher jamaia , et de la aontenit
ft saps aueupe crainte, quand il iroit de la p^te de
t miUe vies; et que je prie Dieu qu'il ie mainti^ine
$ dana rbumilit^, aftn qu'il ne a'^l^ve point par h
ft eonnoisi^aQce de la v^rit6 » qui ne lui appartient pas^
f maia k Dieu seuL » Et quinise jours aprds^ comme
ette s'affsiiUissait de plus en plus , M. SingUn lui de^
mstfadant si ella n'avait rien k dire k son fils Ie futur
docteuTy elle r^pendit qu'elle n'avajt rien autre ehose
ft lui reeommander que ce qu-elle aiait dit d^jft, ft sa*
yoir qu'il ne se rel&fih&l jamais dans la difensede layiriU.
Ainsi, toute eette guerre in£akt^able que M . Arnauld
va poursuivre jusqu'ft Pftge de plus de quatre-iringts
ans , eette guerre a Annibal et de Mithridate chr^tien
qu'il ^xtretiendra et ranimeraft travers tons lei» axils ^
Smnly pufve, bamii, pfOferU, FenfetiM (1),
on la \oit b^nie au point de depart ^ et dans ses pre*
mitres armes, par une m6re mourante, par M« de
Saint- Cy ran captif.
Sa m^re lui dit presque comme celles de Sparte ,
en lui remettant le bouclier : Av€c ou dm^i "^raie
mdre des Machab^s.
EtM. de Saint-Cyran, dans I'embrassemeHt <)u*A(*
(1) BoileAa} Bpifapk$ du graa^ Jnauld^
IIVM ftfeOtltlE. If
MmUi 6t loi tAirefnt BhM k Yinceoiieit to d mai 46^^
pendant qu'ta bout de la France Perpignan ooonpait
b GMr^ -^ M. de Saint-^Cyran r6p6tait eneore : « H
littt aller 06 Dieo mtoe et ne rien fairs Iftohetnent (4). *
Et pourtant, malgri cet aigniUon enfonc6 si airant,
m^dgri eel 6paron chanss^ k la veille des armes par
des mains v6n^r^, malgr6 1'enti^re et pieose loyautd
de cosiir avec kquelle il y r^pondit , je crois que !e
grand Arnauid, doctedr plus qu' autre chose, ontre^
passa dans te fait I'intention de ses parrains en chr^
tienue ohe^al^ie , qu'il alia trop loin , combattit trop,
6t qu'A farce d'avoir raison et de pousser ses raisons,
U mena Port-Royal et les siens bors des irdes pre-
mieres dont les Umites sont atteintes en ce moment.
Je r^pftte cela bien des fois avant d*en venir k lui en
detail, afin d^ pouvoir alors^ nos r^rves bien poshes,
I'admirer tont^-fait k Taise.
dependant quelques ehangements avaient lieu k
rint^rleur du monastdre de Port-Royal. La soeur
Marie-Glaire , dont il a 6t6 an long parl^ (2), suirvait
de pr^ sa sainte mere et mourait le jour de la Trinite
(45 ]uin) 1642. Son enterrement se fitlesoir mdme,
et elle fui la premiere pour laquelle on commenoa de
r^tabtir^ dans Port- Royal de Paris, Tancien ordre
(1) a ^e sais bien aiie , lui terivait Arnaald» que vous m'ayez confirm^
dani le sentiment qoe j*ai des derni^res paroles de ma mire , et , dans le
moneot eA je tons teris ceici, it me vient une pensie de rintoqner, si je
me Ifoave jamais dans la pers^cutioa effective £Ue nous a> ce loe
semble , laissS d*assez graodes marques de son bonheur pour la tenir au
nng'des Elus de Dieu ; et, pour des miracles, je n*ea recherche point de
pi«B gimnda que ceuz que je ressens dans mon ccBar> n'itant pas
mojna le filg de sea larmes que saint Augustin de celies de sainte M9*
Biqiie. j»
<«> AH ^MA^tie I d^ ce line n ^ %m^ I, p< 96d,
34 PORT«ROYAL.
d'^^iterrer Ids mortes dans la simirficit^ ^rdigieose;
car on avait rapport^ du Tard , k T^poque de M. Zamet,
la coutume de les parer de fleurs et de beau linge, et
de prodiguer le luminaire. On revint au monaslique
rigoureox. Lasoeur Marie-Claire, esUildit, avail trop
aim^ la penitence durant sa vie pour n'en conserver
pas les marques apr6s sa mort. — La mere Agne», aU
mdme moment qu'on enterrait sa soeur , etait en dan-
ger de mourir; mais elle en revint. Elie cessa d'etre
abbesse k la fin de cette ann^e 1642 ; elle gouvernait
depuis six ans, ay ant et6 r66lue apr^ le premier
triennat. La mere Ang^lique , 61ue k son tour , lui
succeda r il lui faUut , sur le commandement de
M. Singlin, reprendre cette charge qu'elle avail tout
fait pour quitter. 11 n'est pas croyable, disent nos Re-
lations, comme elle en eut de douleur; ses paroles ne
trahissaient rien, mais son visage faisait compassion.
Au moment de la recmnaissanee , la voyant si triste,
plusieurs des religieuses, malgr6 leur joie, ne purent
s'emp6cher de s'attendrir. Pour nous, nous sommes
simplement heureux de la retrouver ainsi k la t6te de
son monastere ot tout est r^par^.
M. de Saint-Cyran lui-m6me sortit de Yincennes
le 6 fevrier 1643. Richelieu 6tait mort le 4 decembre
precedent ; mais on avait accorde deux mois aux bien-
stances. II etait mort, remarquerent les jans^nistes,
le jour mime de la ftte de SaitU'-Cyran. lis remarque-
rent de plus que Tepttre qu'on chantait ce jour^l'A k
la messe et qui ^tait tiree de la fin du dixieme cha-*
pitre des Proverbes , renfermait une etrange applica-^
tion et, pour parler leur langage, q\x-elle itait une
terrible conjmqtur^ ,- 5 )La cy^jpted^? VJ^ternel prplftnjje
les i^uns, mais leg ans des mddiaals seioiit retrain
ch^s (1). » Quoi qu'il en soit de ces rencontres assez
singuli^res, Richelieu mort , M. de Saint-Gyran rede*
Tenait libre. M . Mol^ en parla le premier au roi et
obtint la gr&ce : M. de Chayigny pressa le mom^U
M. d'Andilly, Vami par exeeUenee ( comme Tappelait
M. de Saint - Gyran ) , le vaulut aller qu^rir lui-mdme
dans son carrosse. Tout Yincennes 6tait dans le trans*
port ; les chanoines du lieu le vinrent f(6iiciter ; leg
gardes pleuraient de joie et de tristesse de le voir
pavtir , el its firent haie au passage avec mousquetades^
fifres et tambours. Les premieres visites , avant de
rentrer cliez iui, furent 4 M. de Ghavigny qu*on ne
trouva pas ( madame de Ghavigny se montra un pea
grande dame^ et M. de Saint-Gyran se promit de n*y
retourner jamais ) , puis k M. le Premier President
(Mol6) , qui le re^ut d'un parfait accueil, puis k Port«
Ro^al de Paris , Tasyle du codur. On Ty attendait ; le
matin m^me, au r^fectoire, la mere Agn^, qui venait
d'apprendre la d^livrance , 6tait entree , et , sans faire
infraction au silence, avait d61i6 sa ceinture devant
(1) 3*empnmte cecl en particalier an chapitre XVI, line n, da tome I,
d^niie UUtoire du Jantenisme, manuicrite ( BIbliothique da Roi» 911
Safnt-Germain, 5 toI. in^folid), que )*ai diik ea roccaiion de citer an
cliapjire IX, livre I (tome I> p. S34) du prtent oavrage. J'ai depais
acquis la certitade que celte histoire manuscrite est de M. Hermanl.
cbanoine de Beauvab , doetear en Sorbonne • ami de M. Arnaald , et
aulenr arec H. de Tillemont des Ties de saint Atbanase , de saint Am-
broise, etc.» etc. Ge savant doetear, qne noas aarons encore k nommer i
la rencontre , est une figure pea particnliire , qui dit assez pea, et qai
rentre snrtoat dans les coins eontentieox de notre s^Jet. II fait preufe en
cet endroit d'pn esprit moini 6clair^, ce semble, qu'on ne fe voadraH
ehez nos pieux amis. Ces sortes d^interpr^tations , au reste , sont g^n^ra-
lement tr^ prodigates k Port-Hoyai, aassi bien qae les pr^dictiQQS et \§^
h <Mi»D(IHMt6j p^t StoiOBt^t d ^teddi^t! qti6 Him
dtalt rompu IM liebd de son siei^Vitetir. Gomme bti
itait d6jft prevenu d'utie gfftlidd esp^ftace de el^tte
Hberte, ehacune & Pinstaot fttait compfis : ia joie se
p^pBiidit da ctmt mr las triages sans paroles et i^ans
dldsipatido. La preddiSi^e totreVlie Alt moins solen^^
nelle pourtant qu'on n'aurait pu s^y attendre ; toute
la Ck>mmunaut6 s^etait r6unie ail parloir de Saint--
Xean, vers cinq ou l^ix heures du soir, pour receyoir
le Pere tant desir^; mais, lorsqu'il entra, M. de Re*»
bdorg , qni avail la vae fott ba^se, pr it tine lunette
pour lorgner, ce qui fit tiH dn* retigieuse, et celle-
ci en fit Hre iine autre , el tc^lei , Ayailt le coeur piein
de |oie, ^dat^ent. M. de Saint -^Cyran dut ajourner
lies paroles plus graves^ : * f^\6i& bien qoelque cliose
k Tous dire , mais il y fadt one autre preparation que
cda ; ce sera pour une autre fois. » £t Ton se retira
on pea confUs de eel 6olat d'ali^gresse innocente.
It sembiait, ajeute Lancelot , que^ m6me en ce mo«
ment de dispen^ si naturelie , M. de Saint-*G jran se
t&i dit tout bas danft sa discrete r^v^rence, selon cetle
parole du Sage : FUicB tibi sunt, nan ostendas hilarem
fwiem tuam ad ittos; avez-vous des filles, ^vitez da
\o\m m^mlrer k elles avec iia visage trop riant (1).
Mais le jour de FOetave de sa sortie , on lui proposa
de celebrer k PortRoyal une messe solennelle en
a^ion de grftces. II ^ait trop faible pour k dire lui^
ihfinae, et il se contenta d'y communier avecr.6toIe(2).
Ce fut M. Singiin qui official M • Arnauld , eii teroies
d'dglise, y feisait DIacre, etM.de Rebours Sous-
(1) SwtMuiiqat, ehftp. Til, ters. 39^
K b fin de la messe ^ jles riellgi^usi^ chant^rji^t \e |V
itottffi, « Biais ee qui me piput pjiui^ raiwrqttaUtqM
tout le reste^ icrit Laneeiot , ftit ce que je tate dire. *
Et je prie qu'qn iosiste $ur cbaqi;^ lign^ de $ie psis?
fiage; bous asfiiatoas tout entiera aui aotes de ibm
pieuses vies : qu'elles se peigoent trait pour traft
daii# uotre ini&moire I
ft Aj^ hb '^ lhum» M. d* StUHrGfraa envora Mb dowesiipiB ikm
\k lacilslie, dice iih^U i^ioit toiu its offictoBts et to QftUbraat do t^aisMir
iitor» a deUA Uner un Psamft lei qa'ii ptoHoH i HiM de omi fenvoyett
toi \fA pM wnrirdeceBtiqiie delete el d'eettendeftftfles pewdUeii*^
reil Joer, c'est-e-dire, toos les vendredis et tout le reste de n fie. BCoif
Doas onlmes toes ensemble, et apris aToir invoqu^ Dieu, le Diacre tenant
iu fMuUeff, le Pnfetfe ficha vne^piRgla dBdaoi , #to de pt^Bdn cei|Be
Dieu nous envoyeroft pour consoler so^ ^ryiteur. G'eit iei, ce B19
lemble, 0^ i'on a tout sojet d'admirer sa proyidence et sa boDt4» et
d'attendie tvec patience le Jngement qu'H pr^re tni enneeale de 1^
V^ritd et de ees d^eosears ; ear le Psawne qnl neiie (&elu|t fot le XXX^ ;
Jttdica BumhM, etc. (Etemel, plaide contre ceox qui plajdent contre
n<A, fais la guerre k cenx qui me font la guerre), que Ton pent lire.
0^ rerra que e'eit 9Q FMtiiqw toet de eoMolatloii po«r le 0ervlle«» de
pieo, et ep meme {empfi tout de \^ et 4a ep^yp pq|W wm qui P^c«tr
cntent les justes : il seroit capable de fiire trembler tons les plus emport^
de leora eBnemlt, t'lls prenoient ^ peine d'y Mre quelqae xMstiatk.....
Quiiii ^ M. de 4e^M2Kan» comme ii nvel^ v^ f^^^sm ittfuMffi k si|ivip
Oiea dans la ptjjret^ de 9on cour et k le regardc^r jQsques ilaes le9 m^lnilr^
ehoses, il fut d*autant plus surpris de la rencontre de ce Psaume qull nY
en a point de plus formel pour la oongpnelBreoA IfpB Moll» eiqi^l efok
JDjet de croire que Dieu le lui envoyoit par rentremise des Ministres de
l^anlel , Mne qu^l y e<M aucune pari. II f oul^ to chanter k rheure
mtoe , avant qne de sortir de sa ptode. K pria pour ceta que Pen ftl rm
tirer tout le monde de to Ghapetie, afin quMl pM se rtpandre avee ploa
de liberty en la pr^ence de Dieu, lorsqa'ii eFO|oil n'aTeir pliM d'mipe
ItaKdn de son elfoslon que Dieu mdme.
soitit M sortie de prison. II eenimiiiie mine de to feite to Jenr dt
Piques k aa paroisse de Saint-Jacqnes^dii-Hanl-Pas, 4 la grand'oiMie,
tarmi le peupte ; ei eette «leto sar to mMiteia esl us des grea grtofl^dii
T
1
2ft rOHf^llOTlL.
cWlipoliMy MOlU fftmM bkn aiaei de le eontidtor, V. 6iiigUii«|
moi , d'nn Ilea oA il ne nooi povYoit pai Toir, poor nous Mificr de ui
devotion. M. de SaiDt-Cyran €Mi dans one effasion de larmes en chan-
tant ee Piaame i & la fin doqnel ne poorant plus ae tenir, il se jeta la face
eontn tenre, et demenra \k longtemps k gtoiir et k soupirer devant I'antel.
Les Toies de Diea sont si inconoeYables qu*il n*r a que les Saints qni les
pnissent p^ndtrer; et lorsqa'ils Yojent son doigt marqn^ quelqae part,
ia grandeiir les nYit tenement , qn'ils sent oomme hors d'eox-mtaes, et
ne considtent plas ce qoi est snr la terre. II me. semble que e'est r^tal
oA entra alors M. de Saint-Cyran , en repassant dans son esprit les mer-
yellles da Seigneur, et la condaite qa*il aYoit tenue sur Ini dans sa d^H-
Tranoe. Mais Je m'imagine qa'il demandolt anssi k Dien par ce long pros-
ternement, qu'il Ini plftt de changer en Mnidietions tontes les yen*
geances que ce Psanme lai ayoit fait prononcer centre Mi ennemis , afin
que leur mort ne tfA qn'nne destmction de ce qa'il y aYoit de mauYais en
en, qni en (It des hommei tout nottTeaax, comma le dit si sooYent saint
Angnstln. o
Que vous semble de cette interpretation de la cha*
rit^ qui , devant un tel ravissement d'une Sane , et au
plus fort de son extase de priere , n'imagine rien de
plus probablement present k sa pensee que le pardon
des persecuteurs? C'est quelque chose de cette inspi*
ration commune k tout vrai Chretien , qui a depuis
pouss^ I'abb^ Gr^goire, cet homme de bien et de co-
lere, et souvent si loin du pardon, & ne pas terminer
ses Ruines de Part'Rcyal sans un voeu de clemence
pour les destructeurs mSmes ; il y prie , du fond de
r4me, pour les jesuites (1).
(i) Uaceent da passage est profond , sincere , et , qnand Je lis beat , il
m*anracbe nne larme. L'aatew n'y arriYe qae par degr^s dans ce dernier
cbapitre plos Eloquent Yrainent qa*il n*appartient d'ordinaire k un^radit
anssi saocad^ et aassi pea icrivain ; mais ici le coBor I'a inspir^^ « La
tf meditation, s'terie-t-il, semble habiter cette contrte oA retentissaient
« ladts des Yoix m^lodieases et le chant celeste des Yierges. Aojoard'hui le
« silence y rigne , k peine est-ll qaelqaefois interrompu par le claqaet du
« iMHilia et les g^missements da ramier solitaire qui habits les I6r6ts
f/L Sqr oatte terraase de lamalsan dee Oramget oi^ tant d^ savants Uyt^ ayi
a^maii^ kVi^»^^ liPMn»to|ll«|mft6temli( ^ftfuUrVtiMW
\
LIVAE »EVXlftfC. 20
tine autre visite, qui ne nous touebe plis moins et
qui n'^tait pas moins ch^re k M. de Saint«^Gyran que
aelle qu'il fit k Port-Royal de Paris, c'est sa irisite aux
solitatres des Champs. U connaissait k peine ce mo-«
nast^re des Champs ; il n*y ^tait alle qu'autrefois ,
voili d^j4 bien des ann^ , en visite pres de madame
Arnauld ; et, depuis I'abandon du lieu , il n*avait pas
eu occasion d'y retourner. C'^taitdonc toul ensemble
en ce moment comme son jNremier et son dernier
voyage , une apparition nouvelle et supreme au sortir
el k la veille d^un tombeau. H. Le Maltre surtout Vj
appelait ; le saint disciple Favait vu une seule fois du-
rant sa prison, en mai 1642; mais ce n*avait ii6
qu'un rapide embrassement. Ici, ils auront au moins
une journ^ entiere d'une intime et spacieuse soli-
tude. Je suppose que ce fut en mars , k quelque pre-
mier rayon de printemps, que If. de Saint-Cyran, un
pen remis , put faire le petit voyage. Fontaine nous a
racont^ , dans le plus present et le plus vivant detail,
« ees arbres antiqaes plants par la mafn de d'Andilly ! Qae de fois da
a baat des rochers. saspendas snr la route de Che?reose , au eoncher du
«soIeil , r^fltehissant snr le soir de la Tie, je me llyrai aax impression^
c qa'inspire Taspect de ees Heax , en pensant que poor la derniire fois
a peat-eire mes yeux contemplaient eette solitude ! Baos les lieu oA
k la mori exerce plus f^uemment »%s ravages » au milieu des cit6s, on
a Toublie ; id , je retrouve son image : Tesp^ance lui 6te son appareit
a lugobre ; elle n*est plus que le passage des t^n^bres k la lumito , de la
c erainte k la certitude, du d^sir k la rtellt^, de Texil 4 la terre promise.
« Dans cetie grotte, Saci , to^jours vaietudinaire , etc Sar ees cho«
amins, Je rencontre Hamon, etc Ici, Nicole, fatigue de dis-
« putes, etc » £t il continue d'toum^rer ; c'est en acbevant qu'il dit
comma Lancelot » mais en marquant davantage Teffort do pardon : « Las
« sacrificatears de Port-Royal legnirent leor ftireur au sitele suinnt ; les
€ fictimes, en tombant sous le glaive de riniqnit6, Mgu^rent lenr douceur
« inalterable. Les hommes qui continuent d'outrager la v6rii6 et au d6fton*
« tim ^otveni <(|re Vobfet special de votie leNieiie at de fat pff#BS. »
fid w§M*%^tjkt.
f«tt» ^y^ ^ 1^8 utiles 4iB€iours<}ui la r^flnplirei^ti Je
lui empni^2lerdi , seloa ma coutume i abondaiBin6Qt«
C'est d'aJUeurs le dernier enlretien de M. de SaiBtr
• • •
Cjrraa 9vquel itoiis assisterons , et eet eatreilea tou«
cbe i toii(, va ao fond de tout, Education des en&ntii
Utt^tore morie^ genre de goik et de talent permig
dans PQf(-Ro;al : ce sent autant de chapitres essemr
Mels et pour n6u$ fertiles k medlter,
«rle n^ di's tfdne rlen, ^rlt tonUine, de ta |oie de ill. L6 jllaltre, n^ dft
iMtete aNANMioMtiffMidlB ce d^seift : e'^toil nnejeie cA levieuB'atMclit
(Mitel de part. |«*^tat des persennes poayoit bien changer ; roaia rien nf
cihangeoit dans le cceur. La penitence ne ae reiachoit pas dans ces ftmes
ftirrentes qtri et> Ihrdlent iU tonchtes, iorsqa'eltes revirent de lenrs yeiii
0eJliii dool ])iea i^ltoli aervi pour allumer. en eiles oe d^alr. CeUe nit'»
l>ieB loin de les affofblir, les fortifioU de nouveait. S'il j eut jamais riea
qui ptkt fkire qnelque suspension 4 leurs saintes s6v6rit6s, c'^toit sails
deote ceiM 6^&atimt. li semMoit qn'en voyant celni qifon av6iC tatti
d^irl, 09 litd^yoft pHis penser qa'i lajoie. Cependaat les paroles* 1^
regards, le silence, et tout Vair de ce saint homme, oe pr^cl^oient que
ta p^riReiic^f et oii croyoit voir un nouyeaa Jean-Baptiste dans le desert.
On te«glsseity €tt le l^ga^dant et en f ^oalant, dn pea qn'on dtoit el d4
pen qna Ton ft^isoit. Qa m poavoH soatenir Je ne sals qoiels raycMta df
^aintet^, qui briUoient'^n lui de toute part. Quadd on le Toyoit, comme
9P luge qni AToit ei| naain la balance, reprocber aux plus saints qne leurs
CBuyres n'^toient pas" pleines , appliquer parlout une r^gle d*br, une rdglif
inflexible, pour faire remarquer h chaeun ce quMl y ayoit d^ moins r^gU
$n si^ Tie ;,..., quand on le royoit comme dans un tremblement continue!,
de peur qne U rel^cbement n^entrftt iosensiblement dans les Unres que
J)leu loi avoit donates : la joie sans doute qu*on avoit de revoir un tel
llommQ, quoiquHncroyable en sol, et presque infinie, ne laissoit paa
4*dtre temp^rde par une frayeor secrete i qui fiusoit rentier tout le mondf
dans le fond de son cceur.
« Mais qpi dira le transport que ]f. Le Maltre et ce saint homm
sentoient Fun iauUiO Qn se revoyant? Ayec quel feu M. L^ Maltre «|f
ieta-t-il iaes pieds! Atcc quelle tendresse M. de Saint-Cyran rem-
brassa-t-ii, comme celui qu'il disoit 4tre le seul <ia'll conooiasoit 6tre bie^
revenu 4 Oieu par la p^nU^nce I »
£St 0a $e parleq( da passe ; Uf. de iSaint-Cyrani, Iq
YftjNMI imm «» d^MPk ai pMpM k la 8c4itiida^ W
l0tt<4iiii49alpM d»mi# da la qiiinte ipi'il tfMt^M m
le sadmnt forc6 d'en sartir petir dlter babiter UM
ViUe, au le Diahh se promene toyjours plu$ q^€ ctans U$
MMiyis* DuNiit le s^jour A la Ferti*l|iloD» M. La
Maltre ^tait iog6 dans one maison. ot il y avait de|
femiQ^s, « sousuQ t<»l, coomaditM* ddSauntrCyptiii
oo ii y dimi diferirad iiiati^re» ftox IHtMiOfis dont s'ao
cu^e David dsins ses P^giumes de U p^iiiteoc^f « Ce$
femmes pieuses avaient parl4 d& m eoavepiir et da
suivre M. Le Maltre an d6sert; M* de Saint-Cyran
Atait trembl6 i
m
w
fv Car p^mmsls 4it ili JteMMlf «i]Mati]Milito, «iitf *Miirill«ii M
« n'^lre c<ionp <IQe des seqlf fbfiiieqt » Kl be»i|C9|if| plui dta i|iM ^iK diqi
Kantres, selon les expirieQces et les connoissaoces decliaeaD. Jt pn\$
« 4lto, comaie l'Ap6tr« : Mm l^n^ramin togHatimu tju$, it sail qn^tl n^a
It pas besoifi dt grande funlUaf )t^ iti df loqgafs cMNMalioni poor YAtmm
« les Ames « e| qa'one tenle yne liil suffit , B'^yai^t pris D^yid ««« psf Ul*
« 1) kttt Itre Vietii dans les m^tiertf poor e|i savoir Jes niseS'.* Lai
« VKilnditt nuagei iotn A eraltidi^«-»
On m i^appi^le qu^ M^ ](i^ Mattroii & qw dans I4
teipps oil avait ^it part ^ la qpainte d^ M. 4a Stint^
Gyrap, s'^tait brQaqueia^qt reaola k ne plus boiigcf
de aa cellule et & oe parlep k pw^Qn^« H fevieati et
C9usapt, sur ceUe r^sohiMQll« et M. (fe Siiktt«<Cyrais 9
4e nQuvA!Mf V^^ l)i^mfl tottOM d'uM itiipbitit^ Uk^
v|ve :
tk le vdtTs snpplle done de ne pins (liir<l 4 VaTenir, 4 TocGasiod de o«
raviset #aiittesd?^enieii&d^sagrialile9, c<s sortesder^sotutiomr, dih
« qtMil(|4ef^9« TOlr0 ii^inreiiwii tow wfUr, de ii« bovger da Tt^tn
ff ehambre. Permettez-mpi de tous dire que , ai hqinine dn V^oiidq ayof^
« stjjet dtf teite ces r^solatioifs , ce seroit moi quf ai 6proQv6 depais llioa
« aS|ifMiitl«iiittiil ItMIA^t fft la dMgfeiMi^ de» h^nme^, f€ tai dis fua
«de ceox dn monde , mais de ceux qi^e le monde eslima en dtre det^o^,
ft ^ %*aToi^ t0Of edflverMttofi q«e d<iif In C!(df. $1 f aToU pv (tre mulirf
m de MoniMpB d^trfs mt llb6ffU> poor empldf«r ^ r«»a»iiM ct dent
c Iwaref , J'aoroif n^is 0ur le papier, par chefs et articles , la Yari^i de|
ff jagements et humenrs des bomineB, et de mes amis, et des gens de
« bien, qui ont par16 pour moi (i). Toot cela ne m*a pas porti plas'a\irnt,
« par la grAce de Bieo, qn'i des admirations iot^rieitres ; et Je sols pitSt
« k rentrer dans les m^mes combats avec les hommes , sans me soncier
tt des 6y6nements qui en pourroient naltfie. Tons Jugez avec quelle ouver-
fc tore Je yoos parla, et que ]e prends plaisir k ripandre mon ecenr dani
« le v(^tre. Je erois parler k moi-mtae en parlant k mon singuUer ami
« S'humiliery sooflnrir, et d^pendre de Bieu, est tonte la vie chr^tlenne,
rsi on fait ces troii choses contlnuellement et tons les jours avec Joie
c et tranqnillili an fond de I'lime. »
M. de Saint-Gyran cessant de parler sur ce sujet ^
M. Le Maltrelui met en main la traduction des Offices
de Cic6ron qu'ilavait entreprise sur son conseil. M. de
Saint-Cyran s'excuse de I'y avoir engag6 : il lui est
toujours rest^ , dit-il, un scrupule sur cela. Pourtant,
parmi les raisons qui Tont determine , il allegue la
plus considerable : Dieu, selon lui, s'est ^utdini figuri,
avec toutes les verity dei'ordre de la Gr&ce, dans
I'ordre de la nature et dans Tordre civil que dans la
loi de Moise. Or, il a remarqu^, en lisant autrefois
les Offices, une v^rit^ concernant la puissance des
Prfttres, qui lui frappa Tesprit et lui montra claire-
tnent que la raisond'un Payen avait mieux vu un prin-
ctpe fondamental de toutes les puissances civiles et
eccl^iastiqoes imandes de Dieu aux hommes , qu'on
ne Tavait fait depuis dans les Ecoles : a Gar, ajoute-
€ t-il, il faut avouer que Dieu a vpulu que la raison
€ humaine fit ses plus grands efforts avant la loi de
< Gr&ce, et il ne$e tratmera plus de Geircms ni de Vir-^
« giles. » Yue ing^nieuse , perspective inaccoutumee,
qui tendrait k partager Thistoire liU^aire en deux et
(1) Tonjours les troit amli de lob , ei le^ ^om amU dc eqitr.
LivAfi 0EUXfi:irt:. 33
4ui 1a subbrdonne , comme le reste , k la venue de
Jesus-Ghrist : le beau surtout d'un c6le, le vrai de
Tautre. G*est dans ee sens qu'un penseur Chretien a
po dire : « Dieu , ne pouvant d^partir la v6rit6 aux
Grecs, leur donna la poesie (1). » Dans la querelle
des ancieiisat des modernes , les d^fenseurs toot litt6-
raires des premiers se sent peu avises d'un argument
rdigieux si transcendant. Mais cette vue , qui devait
sembler tres-jtistifiable k M. de Saint-Cyran lorsquMI
comparait le traite des Offices de saint Ambroise k
celui de Ciceron, cette \ue d'un lei divorce presquo
l^itime entre le regne du libre genie naturel et le
cbemin du Galvaire , qui pouvait 6tre encore trte spe-
cieuse en France k la date de 1643, chez un theolo-
gien pour qui le Polyeucte du th^fttre n'existail pas ,
allait devenir sujette k bien des amendements quelques
anndes apr^, lorsque tomberaient coup sur coup, et
de tout leur poids , dans la balance chretienne , TO-
raison fonebre de la Reine d' Angleterre, les Pensies
de Pascal et Athdie.
M. de Saint-Gyran, une fois sur ce sujet, en \ient
& parier de la composition des ouvrages et des dispo-
sitions qu'on y doit apporter :
« II hxki, diUil k If. Le Mattre , se considirer comme rinstrument et la
cplmiie de Diea^ ne s*61evant point si on avance, ne se d^conrageant
« point fli on ne r^ussit pas : car il v^ faat pas moins de grilce poor
« Writer Tabattement qiie rdl^vcment, puisque Tan et Tautre est un
ceffet de noire orguell... Yoas avez vu dans saint Bernard qa*il corn-
it pare Dieu, au regard des hommes, a on ^crivain ou a un peintre
«qai conduit la main d*on petit enfant, et no dcmande au petit
t enfant autre chose , sinon qu'il ne rcmue point sa main , mais qu'ii
• la lalsse conduire:ce que fait soovent riiommc qui r^siste an mou-
« yement de Dieo. Cost done, dit ce saint homme, recriyain et non Ten-
{i) PtfMtet de M. Toub^rt,
II. 3
34 I'OaT-ROYI^L*
a fant qui ^rtt ; et il seroU ridicule que reDraiit,e4t wniU 4e .ee (^a^U
« anroit fait , puisque , pour ^crire toujours de m^me , il auroii beso&i
« d'af oir totijours 1e lUdme maitre, et que sans Ini il 6criro!t rldiculement.
« n en eat. alQsl de Bien et dea hommea. G'est pourquoi il n'y a lien d9.4
<K raisonuable que rhumilit^ dans les trayaux pour Bien, de mtee qu^
A dans les dons naturels. Et se tenant dans ces sentiments , on croit tout
« ensemble en yertn et en lumi^e. On acquiert une force menreiileitee, H
a il se r^pand une odeur de pi^t^ dan^ I'ouTrage » qui frappe prenu^neol
« Tauteur et ensaite tous ceui qui le lisent.
* e G'est pourquoi j*ai dit depuis peu k un de mes amis, que les ouvragM
a qui ae sont fails ayee Tesprtt de Bieu et avec uoe entiftre pureti dH
((ccenr, se font ressentir en les Usant, et qu'Us produUeni . de$ Mi%
<( de grdce dens les dmes de eeux qui les lisent dans tous les siecles da
<f VBglise , d proportion eomme les saintes Ecritures, Gar il y a trottf
c( sortes de livres qui 6difient TEglise .et les fiddles. Les premfera aOBt
<< ceux des Ecritures saintes ; les seconds sont ceux des Gonciles et dei
(( Peres ; les troisi^mes ceux des hommes de Dieu , qui ont repandu leur
« eceur dsvant lui en faisant leurs ouvrages, Tous les autre* a quetqaeiainiM
« que soient leur sujei ^ leur matiere, sont livres qui, par la matier$ etp^
cc le corps, tiennent du Judalsme, et, par C esprit, du paganisme, »
Et il remercie Bieu de ne hii avoir pas permis d'ex6cnter Jusque \k lei
onvrages projet^g qu*il n*^tait pas assez pur pour mener k iMnne fill-*; Il
esp^re que la prison Taura purifi6 , et qu'il en sort peut-etre moins in-
digne de servir de canal k TEsprit. Ge qu'il redoate surtout , c*est rot-
gueil spirituel qui souffle en nous par de certains airs invisibles : cc Gar;
«. apr^ qu^on a ruin^ la eupiditd des richesses , des hennenia eti dies pfrt"'
<f sirs du monde, ii s*6l^Ye dans I'&me, de cette mine, d'antres bonneuny
« d'antres richesses, etdautres plaisirs, qui ne sont pas dumonde visible,
iL mais de rinviaib)e..Gela est ^pouvantable, qn*aprte avoir ruin6 en nout
cc le monde visible avec toutes ses appartenances aptanl qu'il pept^lrv.
<( ruin6 ici bas, il en naisse k Tinstant un autre invisible, plus dtt-
« ficile k miner que le premier. La plus grande difficulty est k le cbb-
<( noltre et k le bien discerner ; ce que peu de gens font , parce que c'est
« \k oA les esprits de malice font leur Jen, et ]e ne vous en ai parI6 qtae
« par rexp6rience que j'en ai dans moi. n Et il ajoute, plus hnmblement
sans doute d'intention que d*image, mais au moins tr^s ing^ieusemettt i
« Un tel avis est autant pour moi que pour vous. Je fais presque toi^our^'
« comme le bon cavalier, qui se remue et s^excite lui-mdme au combat en
<K remnant et excitant le cbeval sur lequel il est mont^. »
Solvent d^exceilents pr^ceptes sur la maniere de
r^gler la science, la lecture et Tetude; il donne
jusqu'i six regies consecutives , maisnuUe part ri^n
LIVM ftfiVXltMC. ^5
^vA i^^mbie au pr^epte tde Deapr^ux : r%» fak
mr k'iMtier.t.U, de Saint-Cyran^ bien lom de M,
vM^diraft zH/ne sevie fabymu Tcvjl de It GrAeet
/'ai otnis nnc adttiraUe page , c'est lorsque, jeiatti
ies yeu3f , 4 un moftimt» sur b biUiotyque de M. La
aiattpey 11 se met k pagev, en quelqued mots, chaque
auteur qu'il wit, chaque P6re : elas^ment sup6*
rimr et veritablement souverain de toyte la litt^rature
ecd6siastiqae , saint Augnstin et saiiA Chrysostdme
en tfete, et.les autres k la suite, chacun^ son rang
et sdon son degr6 d'importance, jusqu'a saint Ber-
hard , a saint Thomas et aux scholastiques. « Saint
JlSernard, y dit-il magnifiquement, est le dernier des
P^pes ; c'est un esprit de feu , un vrai gentilbomme
Chretien, et comme un philosophe de la Gr4c6. »
Pour isaint Thomas , il le trouve certes un Samt ex-
traordinaire et grand theologien , mais par maniSre
4e correctif il ajoute : « Nul Saint n*a taht raisoiin^
sur Ies ehoses de Dieu. » De saint Thomas sur tout
datS f habitude humaine qui a pr^valu^ dans Ies siecles
suivants , de traiter la Tyologie par methode. La tra-
dition insensiblement s'y perdit, elle n'eut plus que
des resles qui surnageaient qk et \k dans I'usage, el
qu'il importait grandement de ressaisir d'ensemble »
de 6omplet6r 4 des lectures directes et de revivifier :
il faut toujours aller anotre source (!)• ,
Pendant que MM. de Saint-Gyran et Le Mattre sont
k causer ainsi dans la chambre de ce dernier , Lan-
celot ^tant present, ils se trouvent interrompus par
ies cris d'un paiivre paysan qui vient demander se-
coiirs pour sa femme en couche : le nouveau ne ^fait
(i) YonUiney Mimmru (1738) i tome I, page 176,
36 PORT-ROYALi
iiMMrt san$ bapttme. Cela met ces Mettneim sor le dm-
pitre des enfants, et.M. de Saiot-Cyran 8*y developpe
h loisir. II y a d'abord des choses dures et pour noua
un peu r^voitantes; mats il y a aussi des choses biea
justes et tendres jusque dans leur s6v6rit£» et je nie
hite de les dire; c*est le yrai pere des Ecoles de Port*
Royal qui ira parler : .
« Je Yoiis avone , difoiMI k M. Le Maltre, que ee leroit ma devotion
« de poQTOir lenrlr les enTants. Etant aa Boil de Vincemief , Je nTocea-
« pois avec le petit neveo de U. le Ctaantre; Je loi montroit let mdi-
cr ments , les genres et la syntaxe. Qaoiqa*il tiki nevea da Chantre , il Molt
« fils d'ane Jeone veaTe fort pauvre , ayant d'alHeurs d'aotres enfants*
« Apr^ ravoir noarri qnelqae temps , Je TeDTojiit 4 M. Le Ghamlitier^ 4
« Saint-Gyran. Jele lai recommandai comme an enfant de Diea^ et qae
« J*aimoi8 aatant que s*il eftt M le mien propre. J*aarols pa le garder
« comme ane espice de Jonet dans ma prison, mais J'aimal mieax m*en
« prl?er pear le tirer de bonne heure d*an lien o4 il ne poarolt atanoer
« dans la ?erta J'ai aassi ilev^ an petit mennisler qat est encore 4
ff Saint-Gyran. Je donne ordre qa*on lai parle d#Biea de bonne beure »
« et qu'on le fasse prier ; car sans cela on ne fait rIen.Taime extr€iilemenl
« toate sorte d'enCints. J'envoye aossi le petit Y. 4 mon Abbaye, poor
« ^prourer pendant six mols »% Toadroit tcndre 4 la religion on 4 r4lade;
« et y soifant qa'on en Jagera , Je me r^soudrai 4 le mettre dans qaelqoe
tc travail on occopatlon qai ne soit pas pirillense, s*il ne veut se donner'4
« Diea... Je yoas Ills toat ee detail poor vooiimontrer combien J'alme les
«enfants; et, comme la Charity dit qa'il les faat aimer et prendre 4 la
«t mamelle, ma devotion an Bois de Yinoennes Moit de me charger d'en-
ttfants 4 cet 4ge-14, de payer les noarrices, de tear faire acheter des
m ebemises et aatres linges. J*avois mtoe envle d*envoyer ters les fron-
« ti4res reeneiliir qnelqaes petits enfiints orphelins, qai n*eassent ni p4re
« ni mdre, poar les nourrir en mon Abbaye. Ad ai6«r« poriahiminit at
« fttp«r genua bhndimtur vobit (1). On me parla d'm aatre petit encore »
« lorsqae J*i6tols pr4s de sortir da Bois de Yincennes, et Je Tai enYoy6,l4
« bas. Tal roalo qa'il sikt qne c*4tolt un Abb4 nomm< tel qai le ftisolt
« nourrir, pour lequel on le deyoit faire prier Biea tons les Joars , pafce
« que, son p4re et sa m4re 6tant morts, c^est maintenant comme son pere.
« Quand lis seront grands , Je leur ferai apprendre an m6tler, oa Je les
« feral tiever salon le don de la gr4ee qae Je lemarqaeiif en eai« Gar Je
« t4ehe toujonrs d^aToIr soin d*eux , qaand J^ai ana fols eommenci^ aln
(I) Isaie, LHYI, «.
.•:••..:*
LlVk£ DEDXliMfi. 37
I . - • .•
« (|Qe BOO aiim6Ae loit sembltble k Vamnftne et i la gtket que DiM now
« Ml; ct e*Ml QM aamOfte piopn am rtyronv^ A ella B'eit J«qi*a«
4 tool.'*
• ♦
, Nous saisissons ici, dans toute la simplicity et Tac-
ti^te de sa source, riospiration charitable par laqueUe
les Eooles de Port-Royal se fertiliseront : elle est sortie
toutentiere, etcomme d'unseul jet, du coeur deM. de
Saint-Cyraa. L'&prete des doctrines (notez-Ie) ne
Quit ea rienik la tendresse et presque k la maternitd
dfis soins; cette esp^ de fatality de la predestination
n*6te rien k la soUicitude des efforts. M. de Saint-
Cyran ne regardait pas I'enfancei avec ce sourire
aimabie et confiant qu*on a trop l^gerement peut-
etre; je laisse bien loin ces peines du feu aux-
quelles il les croyait vouis, 1^ mis6rables petits
dtres, sMls mouraient sans bapt&me. Mais, sur la
terre, Tenfance pour lui, et non sans quelque
riaison, 6tait chose ierribU comme le reste; I'in-^
nocence du bapt£me, chez eux, lui paraissait vite
perdue et aussi difficile k reeouwer ( une fois perdue)
qu'a aucun kge : « Les esprits des m^chants , pen-
sait-il airec profondeur, se corrompent en naissant ,
et^ un grand fourbe est quelquefois fourbe a dix ans
comme ^ quarante. » II disait encore, en une tres
juste et {Mresque gracieuse image : « ... Quandle plus
sage homme du monde auroit entrepris Tinstruction
d*un rafant que Ton voudroit elever pour Dieu , il
n^ r^ussiroit pas , si Dieu mdme ne pr^paroi t aupa-
rayant le fonds de son coeur : les peintres choisissent
le fonds pour faire leurs plus belles peintures et le
ptdpftrent auparaifant. G'est k Dieu, et non k nous,
de former le fonds des $mes et de faire cette premiere
pr^paPnUon (4). » llais, cela etant^ tt ne jiigeait pas
pepififis; d^ solnder le myst^re de Bieu sur les Hmes, et
il travaiilait comme si tout restait k faire, sachant
t>ien q[ue ce ^ui nous est demahd^^ ce n'est pas le
succes, mais le travail m^ine (2). Et il disait ainsi i
^. Le Jifaltre en acheVant :
« U faul toufom prier pour les &meg det entmlM , el toitfoan veiller^
« feisant garde comme en nne yille de gaerre. Le Diable fait la ronde pac
«r dehiors. It attaqtte de bonne heare les baptises. U f lent reconnoitre la
4t place *» si te Saint-Bsprit ne la remplit , il la remplira. II attaqae les
fli epftats ; et ils ne le combattent pas : il Taut le combattre pour eia. Une
« {vraie Jetde d'abord lorsqu'on s'endort, lui sufBt. II ne cberche ^ue de
« ^elites on?ertares dans les Ames tendres, timuloi, dit sAlnt Grigoire. »
. L'entretien £tait & sa fin ; M. de Saint-Cyran de-
inanda ou'op fit yenir H. de S^ricourt^ qui n'avait
point pani encore. Tandjs que M. Le Mattre et ces
])(essieurs raccompagnaient au depart jusqu'au car-
i''psse, M. de Saint-Cyran^ qui \oyait dl)k daps leurs
regards \es larmesdes adi$ux^ )eur r^^p^tait combien
il trouy^ijt beau ce desert , et ({u'il en fallait surtout
r^pecter |e9 ]i)0|s» n'y rjea laisser dSp^rir^ et qu|il
allait fai^re bien des feprpches k 1st m^re Ang^lique
d'ayojr pu quitter une si belle solitude. ple-mSpae ,
4epuis long-temps^ la regrettait tout bas , et cela ngus
prepare k y voir revenir un jour tons nos personn^ge^j
et les religieuses aussi.
(1) Lettre LIII , a madame de Gaemen4.
(2) £t qui done pouyait mieax appi^cier les effets da travail , da per-
pitael travail Chretien , que M. de Saint-Cyran? II y a de ces arbres ,
comme disent les Jardlnlers, gid tt iieUknt tanL M. de Saint-Cyran le
d^yaitsentirenlui-m^me; il itait un de ces arbres. Ce fatle.cbristia-
nisme seal , an rejet de Tarbre de la vraie Croix , qui , grefllfi ad coear de
cette nature an pen sauvageonne , Tadoucit k la longue > Tbamanisa , la
m^irii » el lot at porter finaiement oes fhiits acfvii » tardilli ^nMis d'one
si ^T9l!l•^s• Inrne^.
tlVRE. DBUXliVE. 30
^ Um^ pmeqne 1qou$ spmmes k &adi« bs id6es k
lew aowce^ il y a & ft'arrftter sat ua des points du
precedent entretien. Tout ce qu'on tient d'entendre
dfre i M. de Saint-Gyran de la scieace permise et
des livresque Ton compose en Tuede Dien, s'appliqu6
trop k Tensemble des ouirrages sortis de PortrRoyd
durant cette periode et in^nfe durant les suivantes, et
en cons^titue trop essentiellement, si on pent aihsp
parler , la theoriei pour que je ne la fixe pas des k
present dans son ensemble, et pour que surtout je
ne la mette pas naturellement en contraste avec la
theorie purement litt^raire et academique, dont nous
trouYons la critique expresse dans la bouche mdme de
Saint-Gyran. Gelui-ci en effet, par les soins empress^
de D'Andilly, connut Balzac, Vaeadimiste par excel-
lence , et le jugement profond et piquant quMl porta
du personnage concourt k I'telairer singuli^rement ;
c'esl un &-propos imprevu qui \ient en aide aux juge-
ments les plus vifs partis d'un tout autre c6t6. M. de
Saint-Gyran , en un mot , donne k peu prSs enti^re*
ment raison sur Balzac k ce qu'en dit Tallemant.
Le Chretien et le satirique s'entendent k percer k
jour cette wnit^ litt^raire transcehdante dont il offre
le plus magnifique exemplaire. G'est que rien n'est
plus p^n^tranty bien que rien ne soit moins sati-
V^(m^9 que \e g6nie chretien.
Get examen de Balzac , ou now aliens nous engager
avec la lunette de Saint-Gyran, a d'autant plus d*in-
terfit pour nous , qu'a pah % Provinciales et les Pen-
$i0$ de Pascal , et k part Racine , la thtorie litt^raire
chr6|ienrie de Saint-Gyran a doming, inspire et comme
aiJect^ la litt^rature.entiece de Port-Royal et toute
40 V6hT'MYkL.
ceftte maniSre d'^rire saine, judicieufia, essetttidte^
allwt au fond, mais, il faut le dire, m^diocremant
d^gante et precise, tres volontiers prolixe au con-
traire , se rep^tant sans cesse, ne se chAtiant pas sur
le detail, et tourn^e sur tout k Teffet salutaire (1). On
remarquera tr^ sensiblement cette fa^on dans Nicole,
qui aurait pu certes en Svoir une autre , s'ii y avait
pris garde (2). M. Hamon et Duguet, si capables de
precision naturelle , d'imagination nette ou d'analyse
vive , n^ont pas soigne en eux ces quality et ne les
out pas amenees sous leur plume k reiat de talent
litt^raire. Racine, qui s'^tait forme au goAt difficile
en dehors et sous Boileau , rapporta ce talent dans
Port-Royal et Ty eut seul comme pour tout le monde.
Mais Texemple le plus merveilleux c'est Pascal , qui
I'a d'emblee, cet art, sansparattre le chercher ets'en
preoccuper , qui , par la m^thode purement interieiure
et chr^tienne, sans viser k aucun effet, arrive a
Taustere beaute de precision , a la beaut6 nue et
grande, cxempte de tout ornement vain et la plus
conforme k I'idee m6me; tellement qu'on pent dire
de lui dans une image g^ometrique, qu'il est juste
au point d^interseetion de la m^thode purement chrd-
tienne et de la methode litt^raire.
Or , ce qu'on dira maintenant de Balzac et de sa
(1) M. de Sad ^crivant k M. Hamon lai dUait : « Voaa ne pairlez que
de cboses ^difiantes, ne craignez point d'etre trop long; voos savez
d'ailleuK la parole d'on ancien : Loquadt^t in itdifiean4o nunquim eti
malum , si quando mala. » Les Ports-Royalistes ont trop saivi le prdcepte.
(S) Nicole r^pondait k M . Singlln qnl aarait voaln de la brii?et^ dans
les Merits eontre M . de Barcos ayec qui on ^kait en dissidence : « Ce n'est
pas assez aimer la Yi6rit6 que de ne la ponyoir soaffrir quand $IU eti
Htndue dans iouie sa force, » II aurait pn dire avec plus de ju^tesse : (^am^
alle Hi otendue et j^koyie dans toutp sa redondtm^n
LIVRE DEUIltME. 41
maQiM tod t ext^rieure, toute rhitoricienne , de sa
phrasfologie partout ostensible et affich^e ; ce qu'on
salt ddji de la mani^re tout intirieure , substantielle,
h b fois raroasste et diffuse de M. de Saint-Cyran ,
dont ies quarante m-folio manuscrits , si Ton s'en sou-
Tient, apport^s en masse, ^pouvant&rent M. le Chance-
lier (1); —tout ee qu*on tirera de ce parfait contraste
rejailtira directement sur rintelligence qu*on aura de
Pascal , sur Fadmiration raisonn^e que nous causera
oe style oil la forme et le fond , indissolublement unis
et non plus dblincts , ne font qu'un seul vrai , un
seul beau. Dussions-nous paraltre ob^ir insensible-
roent i I'allure de Port-Royal et 6tre nous-mSme tin
peu long, on nous excusera : rien ne vit que par Ies
details; celui qui a Tambition de peindre doit Ies
chercber.
(f ) n §*k!tU qtt*il ne savaU pas eonraent on homme poayait lant icrire.
C'eii fiie oel iMmrae n'eerhait pai •
VIII
ApplicaUon k ee tempd-cl. ^ Balzac et M. de Saint-Cyran. — Lettte
emphatiqne. — Sctoe da mireir. — Balzac ai Richeliea. -*- Existence
Utt^raire de Balzac. — &iicc^ , qaerelles.— Hyperbole. — Relation
de balzac aVcc la (kmille^ Xrnadld et avec Port-Royal.— Sa conversion
etaamoH.
S'occuper de Balzac aujourd^hui n'est pas une pure
curiosity jinos yeux. Nous n'Studions pas en lui une
maladie pedantesque qui s'est perdue. La forme de
rh^torfque a change, nous avons de la rhetorique
encore. La maladie litt^raire et d'ar^ ^ comme on (Mt ,
est fort courante de nos jours. Dans cette vart6t^ par-
ticuliere, le mal de Balzac y demeure plus rdpandu
qu'on ne croit. Jamais mSme, je Tose dire, jamais
peut-£tre k aucun temps , la phrase et la couleur , le
mensonge de la parole Iitt6raire, n'ont autant.pr^do*
min^ sur le fond et sur le \rai que dans ces dernieres
ann^es. Le r^gne dela plume a succ6de, k la lettre,
au regno de T^p^e. Le talent est de mode comme la
valour sous TEmpire, mais avec plus de charlatauisme
LIVAE llEUXliME. At
Marat du style et de la mitaphor^, c'^-ji-dire, sous
un costume un peu change , dbs Balza^c d'autrefois.
1^9 phrase popr la phr^^e, 1 ^(^^ ppur V^clat , comme
sous TEmpirela bravaure pour la bravoure, ind^pen-
damment du but et de la cause. Op va a la conqu6te
de la metapbore dans tous les champs d'id^ , comme
on allait k la conquSte des drapeaux k travers tous les
royaumes. Mais, a force de nous complaire k decrire
le defaut , prenons garde d'y tomber, et, parlant du
tna\ contagieux , de nous trah jr.
])f . de §aipt-Gyran connaissait dope ][ialzac; il Tavalt
dd mir, plus d'une fors, du temps deson scijour k Vol-
tiers , dans i^uelqiie wyage |j Angoulfeme. « Monsieur
de Balzac, dit Lancelot (i), lui ^crivoit m6me quel-
({uefois, mais, comme Bf. de Saint-Gyran savoit qu'jl
etoit tout 4u inondei if ^'pi^ ^f^f^^S^H autant qu'il
pouvcnt. Un jour, M. de Bailee lui ^rivit une lettre
^u'il avoit 6t6plus de ttoi$ mols 4 enfanter et k ppUr.
Comme M. de Saint-Gyran reconnut sa vanite, il ne
lui fit point d'abord de r^nse. i^ Oette lettre de Bal-
zac, qu'il avait dA mettre une couple de mois k com^
poser, est sans doute la ^uivanttf, Tun des graves
chefs-d'oeuvre du. grand Epiitolierj mais qui prend
un caractere tout-&-&i| cgQIilqtfe, si i^on songe^ la
giiaipice da M. de $a«il-Cyrap gwi )» tit :
• . . . .^ ... .
« tfonnenr, eomme oe pqiieur est UtmoiB to <»blig«itoii8 que jc vons
ai , il le sera aassi da ressentiment qui m'en deaiewre ;'et vouf dira que ,
qwnd le'jerob n6 yetre fll^ ea voHre tmi^i y^m ii*auHeis but naoi qfie la 7
wfime puissance que vous avez. Eacore croisrje de^oi' * ^^^^^ verta
qudque chose de plus qu'au droit des Gens et it eelui de la IHature ; et, si
c'ett la force qui a fait les ftoisi et le basard qui donne les p^res , la
(I) JUffiMuftft , tome n , pages 97 et soiv.
44 PORT-ROYAL.
faison nitrite bien one aalre sorte d'dbdisianoe. Cast elle <{ul m't TMneft
dAs la premiere eoaftttsaee que j*ai eue ayec tous , et qai me fii mMtra
toute ma prteomption & vos pieds, aprte m'avoir moBtr6 qu*n est' iapoi-
sible de s'estimer et de yous conDOltre.
c(Je sais bien que ce langage ne vons plaira pas, et qae toqs ferei
maaraifie mine k ma Lettre. Mais, qnoi qde f ous lissiez , je sais plos ami
de la YMt6 que de to Ire humeor ; et j'ai I'esiMrit si plein de ce que fai tq
et de ce que j*ai oul , que je ne saurois plus retenir ce que j*en pense.
«r II fiiut aroner. Monsieur, que yous 6tes le plus grand tyran qui soft
aujourd'hui au monde i que yotre autoritd s*en va dtre redoutable k toutea
les ames, et que, quand vous parlez, il n'y a pas mojen de conserver son
opinion, si ellen*est pas conforme k la vOtre. Je le dis s^rieasement # et
du meUteur sens que j*aie. Yous m'ayez souvent rMuit a une telle eitr^*
miUy que, me s^parant de vous sans savoir jne vons r^pondre, j'ai M tmt
le point de m'toier, dans le ravissement oil f^ois : Rendtz-moi msn avU
qu^ vous m'emportoz par force , ei ne nous dtez pat ia libwii dg e&iuei$nm
que ie Boi nous a tUmnie (1). Mais certes 11 y a do plaisir k se iaiaser con*
traindre d'etre heureux , et de tomber entre les mains d'on liomme qvf
n*exerce point de violence qui ne soit an proflt de ceui qui la soaffrent.
« Pour moi je suls tonjours parti d'aupr^ de vous entieremeni persuadd
de ce qn*il 6toit n^cessaire que je crnsse. Je no tous ai point remlii de
visite qui ne m*ait gu^ri de quelque passion. Je ne snis jamais entr^ dans
yotre chambre si bomme de bien que j'en suis sorti (2). Gombien de foia,
a?ec un petit mot, m'avez-vons.61ev6 au-dessoa de moj^mftme, el d^HWilM
de tout ce que j'avois d'bumain et de proflane l-€ombien de fois» yoqs e»-
tendant parler de Tautre monde et de la ftlicit^y ai-je soopir^ aprte elle
(1) G'est toBi fimplemeRt le ridicole de alyie dea FrMitm 9
KAeCABIIlLl.
Mais au moios y a-t-il sikret^ Icl pour moi t
CATBOS.
Que craignez- YOUS?
1IASCAHII.LB.
' Quelque vol de mon coeur, quelque assassinat de ma lraochise.««.* QnoU
tontes deux centre mon ccsnr en mtoe temps ! m'attaqaer k droite el 4
gaucbe ! ab 1 c*6st centre le droit des gens : la parUe n'est pas «gale ; et Je
m'en vais crier au meurtre.
Balzac, pr^ de M. de Saint-Gyran, a tfouvi d^ayaoce une yaviaate da
fameux impromptu galant :
jiu voieur ! aii voteur ! au yoleur I au voteur I
«
(2) Motez le precede conlinq^l ; il ifim^ h bout ri4^| afio fl*iT9<f
k redoubler les mots.
LIVRE >EUKI£:ilE. 45
el TOtt\ii Vftcbeter de ma propre Tie ! Gombien de.foiSi si femse pa toos
jfHivTe , ip'eiusiez-Toas meii6 pins avant que n'a^^U toutis )*ancienne PhN
iofopiiie I Tant y a qae e'est voas seal qai m'a^rez dopnd da ramoar pour
des ^hoses Invisibles , et na'avez d^gotlti de mes premieres et de mes plus
yiotenits affections. Je serois encore enseveli dans la matf^re, si voas ne
flu'eo aviez tlr^; et mon esprit ne seroit qa'ane partie de mon corps, si
Usas n*aviez pris la peine de le detacher des objets sensibles, et de di-
Wler I'inimortel d^avec le p^rissable. Yoas Stes cause que d'abord je suis
devenu suspect aux michants, et qae j*ai favoris6 le bon part! aaparavant
que d'en ^tre. Yous m*ayez fait trouver agr^bles les rem^des dont tons
les auires me faisoient peur> et, aa milieu da vice, j'ai ^t6 contraint de
voas avooer que la vertu est la pks belle cbose du moiide.
€ Ne vons imaginez done pas que ni la pourpre de la Coar de Rome , nl
H cUmpumt de celle de France , puissent ibloair des yeux h qui vous avez
■raait^ tant demervetlles. Ge sont les rayons et les Eclairs de ces grandes
v^itteque vous m*avez d^couvertes, qui me donnent dans la vue, et qui
Itmt » qnoique j*aie r6solu de m^priser tout , que fadmire encore qnelque
diOMu JIaiapoar le molns assnrez*voos, Monsieur, que ce n*esl pas le
noiida que j'admire; au contraire, je ne le regarde plus que comroe celui
qui m'a tromp^ depuis vingt-huit ans que j'j suis (1) , et dans lequel Je
n'ld fvesque rien vu fiiire que du mal et contrefaire lobien. En quelque
pact de la terre que ma eurioeitd m'ait port6, delA la iner et del^ les
A\p»i dans les Etats libres et aux Pays de conqudte, Je n'ai remarqu^
pcrroi les bommes qu'un commerce de pipears et de nials , des vieitlardft
cinmmtna^ par leora'p^s, qui corrompent leurs enfants; des esclaves
ffBi ne sepeuvent paaser de mattres ; de la pauvret6 en la condition des
gttDS rerlueux, et de Tavarice en I*&me des Princes. Maintenant qiie
vous avez roropa les cbarmes , au travers desquels je ne pouvois recevoir
qa^nne Ugite impression de la v<rit6 , Je vols dislinotement cette g6n^ale
corruption , et reconnois quelle injure Je Taisois h Dieu , quand je faisois
mes dieux de ses cr^tnres , et quelle gloire Je d^robois k la , etc. Le 12
jaauoitf 1026. »
Vers le m^me temps, M. de Saint- Cy ran ecrivaitu
M. d'Andiliy une lettre dans laquelie on lit ces mots :
« .... Je ne sais qui est ce noonsieur de Vaugelas qui
« YOUS a eerit. II me semble qu'il est de i'humeur de
(I) SI Balzac est \A en 1694, II avait (rente et un ans, et non v'mgl-huU,
ila date de cette lettre qui paralt ^tre de 1626 on , au plus tOt , de 1625.
llalgi^ ce qa*a dlncroyable I'idte de se rajeunir devant M. de Saint-Cyran,
il U^ admetfr^ qu*il le rajeunissait.
46 ldi^^ll6YilLi
m Ir. de Uii^t fttifu^ je faisli)tus (1^ cas qua (ie sa
« lettre q^efiH ie^^t^ dt Ur§ ian$ irois jcujrg^j ]^tit
€ ce (Jue j;af a»^ oMpioiis et (}u6 je d6sir^ (fii;^
« par moil exem^m > vous appor tiez quelque mod^n^
€ tion k cefte ««fiitoft (jue vdus avez mt paroles j dom
crla belle t%o^e e|t, moihs estimabTe que you3 qo
c pensez. » Et fl continue dans sa premiere maniere^
Hon d^broufflie ehcore, k raisoriner sur la I^g6ret4
de cette tissure; je traduis sa pensee de la sorte : Si
la Parole est ce qu'il y a de plus grand , ies parolen
sont ce qu*ii y a! dfe moindre.
Gependant la lettre de Balzac (je suppose que Q^est
eelle4a m6me doni M. de Saint-Cyran vientdepartef )i
apr6s qu'il I'^Ut gardee ti^ois jours entiers sur sa che-
minee sans la lire^ demeurait toujours, de sa part^
sans r^ponse; Un long mois apres y Balzac qui, en te^
tour de ses frais d'^loquehcie , attendait en affame sa
ration el comme sa pitance d'eloges, d^pdcha un g^i«
tilhomme de sesi aritis pres de M. de Saint-Cyran ;i
pour savoir de lu| s'il n'avait pa$ re^u une lettre
qu'il s'etait domie ThonAeur de lui ^rire. M. de^
Saint-Cyran r^^otfdit qVoui, et s'excusant Sur quef-
ques aSaires qui I'avaient retard^ dans sa reponse ^
il pria le gentilhomme d'attendre un moment /et qu'il
Fallait faire eb sa presence. 11 la fit, dit Lancetot, et
la lettre fut trouv^e incomparablement plus belle ^
plus pleine d'esprit , que celle que M. de Balzac avait
pris tant de peine k composer; de sorte que cdui-ci
fut extrSmement surpris quand son ami lui dit qu'elie
avait ^t6 faite k h hdte en sa presence. M. de Saint^-
Gyran raconta enraite cette histoire k M. Le Mattre>
qui n'a^ait pas dt^ tout-&-f4it exemf^ du in&me mkt^
et iai dift : « 0» ae potit6il; mieux cb!ifetid?« h tatrf t^
« de M. ^e Balzae et te t^mps m'il berd 4 hil^ se^
« lettres, qo'en Im en faisant uHe tout eh cdiiraht
«,et en presence de son ami qui pouYOit le lui tSmoi-
t ^er» »
Mais Tolci qui est mi6tix et qui ski^ fe p^^sbhtl^ge
litt^raire plus au vif, ce me semble, ^ii^ n'l £Stif |ul^
qu*i(H aucune anecdote connue. Un |6ur, domihe, eii
presence de Balzac, M. de Saint-Cyran \iht i toiicheir
certaines v^rit^ et k lesdevelopper avec force, fialzac;
altentif k tirer de \k quelque beVle pens^b pou f V^n--
chaser plus tard dans ses pages, ne put s^empteher die
s'ecrier : Ceh est merveilleuxj se contentant d'adiiiiher
sans se rien appliquer. M. de Saiht-Gy ran , un peu
impatient^, lui dit tr^ ing^niedsement : « llf . de
K Balzac est comme un* homme qui sisroit dev^^t uil:
« beau miroir d'dd it i^erroit une tache sur son visage;
« et qui se contenteroit d'admirer la beautedu mijhoij^
« sans 6ter la tstehe qu'il lui autott f^it ioir. » WkH
Ik^essns, Balzac plus imerveille qiie jamais; et bii^
Uiant dereclief la le^on pour ne voir que la fa^oh y
s'teria encore plus fort : Jh! voiSi ^ui tit pMHiei''^
veilleux fi46 taut k re^i! sur quoi M. (fe SaintCyi^ii ^
Hialgri lui , sie prit k rire ; il vit hiM qu'il avail ^fifiiire
k un incurable beUesprit, a un plSeheur laph ei ri^-
kp$ en mati^re de trope ef de metiiiphore ; il en d^-
sespera*
Nous voici tout d'un coup entr6s avec M. de Saint-^
Cyran, au coeur ou , si Ton aime mieux, au creiix du
talent de Balzac , et par le defaut de la cuirassie ; il
a'y.a pliys qu'4 profiter de oette euv«rUina.
Gttfe* de BaUae, n^m K9i I ka^m
4$ P0RfrB4>VAt«
Idme, dffin pSre gentilhomme de Laoguedoc en btta*
cb6 au d9c d'Epernon, fut d'abord, lui-mi^Hie, attach^
k ce seigneur fastueux et k son jQls le cardinal de La
Yalette^ pour lequel il fit le voyage de Rome (1621).
Dix ans auparavant, il avait fait pour son propre
cpmpte et en tout jeuue Jiomme, le voyage de Hoi-*
lande avec le poete Th^phile Yiaud , qui , sous les
verroux, plus tard en jasa. A son retour de Rome,
il 6crivait k T^v^ue d* Aire Le Bouthillier , qu'il y
avait laiss6 : « Monseigneur, si d'abord vous ne opn«
noissez pas ma lettre, et si vous voulez savoir qui vous
ecrit , c'est un homme qui est plus vieux que son pSre^
qui est aussi us^ qu'un vaisseau qui auroit fait trois
fois le voyage des Indes et.qui n'est plus que les restes
de celui que vous avez vu k Rome. » Balzac, k cette
date (1622), avait a peine vingt-huit ans; le voilji
qui, pour plus de commodity, se constitue solennel*
lement malade, un peu k la Voltaire; il se eonfine
aux bords de la Charente, dans sa terre de Balzac qui
provenait de sa m^re, et il n'en sort plus qn'k de
rares interValles, pour aller k Paris ott Tattirent fai-
blement quelques lueurs de fortune sous le minister^
de Richelieu. Il avait en effet, ainsi que M. de Saint*
Cyran , connu le pr^lat avant sa plus haute 61^vation«
Au moment du s^jour de T^vSque de Lu^on pr^ de
la Reine-mdre k Angoul^me, je crois distinguer non
loin de' lui , dans un petit groupe , les trois figures
assez agissantes de Le Bouthillier, de Saint-Cyran et
de Balzac (1). Ge dernier pourtant ne tira jamais que
peu du ministre; ce n'etait pas le desir qui lui man-
(i) L'historiendeLoirisXniy M.Bafio, dans vm aotiee 0or Bidney
^aait; mmst k Cardinal ^ tout . en \e coa^)lime&laii.t
imUiQu^D^i^^ par leUre , Tavait jug^ phraseur , et ua
pbraseur dont on ne faisait pas ce qu'on vaulait, bien
qu'il louAt k oiitrance. II y ^ut queijques lignes mala-
Afoites de Balzac sur la Reine-mere et le Cardinal ,
qui deplurent a celut*Gi (1), et il dit un jour k Bois-
Robert : « Votre ami est un ^tourdi. Qui lui a dit
(1) G^est dans une loBgue letlre adreiste an Gardiaal en lai enyoyant U
Prine§, 1631 (la cinquantieme da livre YII) ;'au moment od Balzac se
ISIicite de ne s'ctre point pique en marehant sur dm ipmu, il iCy foorroio
^iti enfoDce bietx ionrdemeni' : « La cr^daliti de la meilleiire reio^ 4a
monde, terit-il» a servi d'instrumcnt innoGent k la, malice de nos
ennemis^ et la pri^re qu'elle Ot an Roi de Toas Eloigner de ses alBiires n«
fnl pas taot un i^et de son indigDation centre yonsqae le premier eimp
de fa coi^nralioa qni 8*6toii form^ contre la France , el qu'on loi ayoit
d^gnis^e sons an yoile de devotion , afin qa*elle crCkt miriter en tooi
niinant. Le Roi Ini a touIu donner li-dessns tovte la satisAiction raison-
Bidile... il a 6M plnsienrs fois yotre ayocat et TOtre intercessear e&vers
elle; ilayonla^tre yoUe caution et lui r^pondre de yotre fid^lit^. Be
yotre part , Monseigneur, yoas n*avez rien oubli^ poor t&cher d*adoaclr
son esprit. Elle yons a yu & ses pieds lai demander gr&ce, qooiqne ybas
Ini pi^8siez4emand«r Instice \. elle yoos a yu faire le conpable et oflfonser
yotre propre innocence , afin de loi donner lien de yous.pardonner... Le
Roi qui lui aecorda autrefois le pardon de plus de qoarante miilie coi»-
ipables n^a pu obtenir d'elle' la grAce d*on Ini^oeent... i> G'est ainsi qne
Balzac traduit la Joumie dts Dapet ; 11 y tiouya la slenne » et dans cette
aenle page il seperdit. On conceit la colore du Cardinal contre le rb^ienr
lonrdaad , en lisant cette longue b^yne ; mais il dot faIre comma M • de
Sainl-Gyrant t^, nialgr6 toat, ^clater de fire, qnand H en yint an passagn
goe yolci : « ^t d^sordre que yons n'ayez point fait yous afllige infini-
ment^ et je sais que vous yoiTdriez de bon coeur qne tootes choses fassent
en lenr place. Je ne doute point que yous ne plenrlez rinfortone d'nne
MaHrease que ypusayiez condaile par yos services an dernier degr6 de 0-
Jiclte, et qu*ayant si long-temps et si eiTicaccment travaille & la parfaite
anion de Icurs Majcst6s, ce ne yous soil un sensible deplalsirde yoir an-
ioard*hat yos travanx rain^s et yotre ouvrage par terre. f^ous voudrUz, je
m'cn assure, lire mart A La Roeltelie, puisqne j usque Id vous avez vecu dans
id bicneeUiance de la Heine, » Mais , si risible qne ce fCtt , one telle lettre
imprim^e ne laissait pas de faire assez sottemine, et assez ennuyeose an
CardtnaU devant la B^ne-mere eKU^ et qnl a*«p a1|ait menrir {^Cologne.
II. 4-
50 PdRT-KOYilt.
que je suis mal avec la Reine^mAreT Je croyms ipi'il
eAt dtt'wws; mais ce n'est qu'un fat. » Disgrace pour
disgrAce, il vaut mieux 6tre juge par Richelieu , daa-
gereui Vcomme Saint-Cy ran , qu'^tourdi et indiscret
comme Balzac : cela, commepronostic, est de meil-
leur augure.
Le cilebre ecrivain passa done ijpeu pr6s une tre»-
taine d'annees sans interruption oans sa terre, tout
en contemplation de lui-mfirae et de son oeuvre litte-
raire qui avait 6te precoce et brillante, mais qui ne
mftrit plus. Ses ennemis Tappelaient Nixreisse; il se
mirait tout le jour, en eCTet, dans le canal de sa Cha-
rente , ou dans ee Miroir de la rh^torique qui lui sem?*
blait si beau, II ne renouvela jamais son esprit p»p
le monde et par la pratique des hommes. Il acheva de
se* bootsoufler dans le vide. La solitude lui g^ta
Fesprit, comme le monde fait a d'autres, comme il
fit a Yoiture. Au reste, il fallaitque Balzac efit Fesprit
ainsi tout pr6t k se gAter ; car la m6me sdiitude ai-
guisa plutot Montaigne.
Nul nerepresentejplus naiA^ment que lui Vhanmhe
de leUres pr is comme espece, dans sa solennite pri-
mitive, dans son etat de conservation pure et de gen-
tilhommerie proviiiciale , dans son respect absolupour
tout ce qui est toilette et pompe de langage, dans son
inaptitude parfaite a tout le reste. M. de Saint-Cyran,
eri le blamant, ne le distinguait pasdes gens du monde;
mais ceux-ci , les vrais gens du monde de ce temps-U,
n'avaient garde de s'y meprendre, et les spirituels,
comme Bautru , le raillaient tres joliment (i).
Le premier;Vo|imie de ses LeUres parut en 4624; ce
( 1) « Coament youlei-tons qa'U se porte Um^ r^poiidall up joir
LIYRE DEUXliME. 51
sont les plii$ extraordinaires et les plus hyperboliques ;
dans les volumes sui vants , il l&cha d'etre plus rigulier;
mais ies premieres resterent les mieux venues. EUes
firent une revolution parmi les beaux-esprits et le por-
terent du premier coup (c'est le mot) sur h trdne de '
Xihqumee. Ses Lettres en 1624, son Prince en 1631,
par ta quantity d'admirateurs qu'ils lui valurent, le
rendirent un Chef de parti, dit Sorel.
Le succes litteraire de Balzac, des son apparition,
fut complet, c'est-i-dire qu'il ne se composa pas
moiiisde coleres que d'^applaudissements. Les auteurs
&la mode, qui se croyaient les maltrts-jur^s du m6-
Jier, s'^murent de voir un nouveau-venu leur passer
d*'embI6e sur la t^te. 11 se fit tout un encbatnement
de querelles (1), dans lesquelles je n'entrerai pas,
dans lesquelles Balzac lui-mi^.me (on lui doit cette
justice) entra aussi pen que possible. Cette \ivacit6'
de querelles parut se ranimer k plus de vingt ans de
distance , lors de la publication des Lettres de Voiture
denudes apres la mort de celui-ci par son neveu Pin-
cfaesne. On se tuait de comparer et de pr6f6rer.
Balzac restait le devancier et le maltre , mais le, dis-
ciple avait pris un chemin si different ! « U n'est pas
impossible^ remarquait gravement Tabbe Cassagne ,
qu'un pilote n'ait enseigne Fart de la navigation i^ un
auli^e piiote, qumque Fun ait fait tousses voyages dans,
les Indes orientales, et Tautre dans celles de TOcci-
deut* » On balangait , par ces grandes images , les deux
4
Baatni an car^inaV^de Richelieu, it n6 parte qoe de ini-m^me, et k chaqQe.
fois il se^d^Qurre : lout cela renrbame* »
<1) mtioihiqtip franfmt$ deSoiel, an chapitre intitule ; Det l^tm </«
M. lib Bn^Me^
52 PORT-navAt.
gloires ^pistolalres ri vales, au sorlir de la luite des
deux fameux sonnets, de rndme qu'on opposa paral--
ISIementi dans la suite, Bossuet et F^nelon, Voltaire et
Jean-Jacques. Paste et n^ant de T^loge ! tous ces ter-
mes magnifiques ont deji servi.
Des rorigine^ on louail surtout Balzac, et avec
raison ^ d'avoir le premier donn6 k la prose franoaise
le$ nambres. M. Du Yair, qui obtenait tant d'estime^
semblait, en ce qui regarde cette partie de r^locution^
en avoir plutdt tm foible soupton qu^une veritable con-
nmmnee (1). Le cardinal Du Perron, si admire
comme genie, avait un peu manque, on Tavouait, de
gr&ce pour Vart, et H. Coeffeteau , si pur de langage ,
ne se faisait pas rcmarquer avant tout par I'harmonie.
En un mot, ce que Malherbe avait execute pour la
poesie , pour Tode, restait a accomplir dans la prose,
6t on reconnaissait que , quand ce po^te si harmo*
nieux s'(6tait exerc6 hors des vers, il n'avait rien eu
que de di$eatda$U et de diisipi, par exemple dans ses
traductions. L'ordre done, la justesse des accords ^
(1) TempTunXtp autant (|u'iliii*est possible Jes expression's mcmesde
la Prdrace qa*oB lit en tdte de la grande Mitlon de Blal^ae (2 vol. hi*roiio»
4665). Go moreeaa fort eiliinAble est de ce paawe ai>l>6 ^lassagne qui'
moarot , dit-on p de doolear da vers de Boileaa. Sa t6te da nioios, se
d^angea. n Ait enferm^ k Saint-Lazare, oik 11 voyait Brienne , autre fou
plus gai et moias Imioeent , dont doos parleioiif k la rencontre. Us afcii*
gag^Bt k terire de concert rHistoire n^te da JanstoismOy mala
Brienne seal donna suite k ce projet. Un Jour lis eurent dispute sor Port*
Royal; I'abb^ Cassagne ^talt eontre; Brienne qui queltfuefois , dant
Tespininee de gagner sa liberty, parlalt de mettre le Janstoisaie en
pottdre , avait poortant des retonrs de tendresse vers ee parti. Le retoar
rut vif ce Jour*Ii ; cboqa6 des declamations de Gassagne , II prit nno
pincette et Ten frappa : le pauvre abb^ mourat des suites de cette sd6tte.
8a Pr6face des OEuvrcs de Balzac ne d^ceiait en beaucoop d^endftoiU
q«'ttn ecHyaln Ju4ieieox el an admiraleur ^dairtf dej anoiens.
ttVAS D£USiibllC« 53
t
la meswet le pmrnir d'un mot mis mm plau, tm^
sage iconomie du dtseours qui permit d'en continuer tou-
jours la magnificence^ ce furent \k les m^rites littd*
raires incontestables du style de Balzac. Malberbe,
lemoin du succes, en parlait un peu legerement; il
disait un jour a i^ombervilte, a propos des premieres
Lettres : « Pardieu! pardieu ! toutes ees badineries*
la mesont i/enuesi ^esprit, maisjelesairebutees. »
Malherbe avail le d^dain de tout premier occupant
et regnant k Y^g^rdj de son suecesseur immMiat. II
se moquait volontiersy avec raristocratie du poSte,
de ceux qui disaient que la prose aeaii see nembresf
il ne concevait pas des periodes cadenc^ qui uk fas-
sent pas des vers, et n'y voyait qu'un genre faux
de prose poitique. Balzac a bien pourtant Phonnrar
d'avoir achev^ rc^uwe de Malfaerbe en Tappliqwnt
4 la prose, d'avoir introduit la un ton, un procMd
qui n*est pas poitique, mais plutdt oratoire, utie
forme de dSveloppement, auparavant inconnue dans
cette rigueur, et qu'il tf a plus 6t6 possible d'oublier :
dn la retrouve presque semblable, avec la pensde m
8US. et le g^ie du fond , dans Jean*Jacques.
Si Ton pouvait noter le mouvement, le nombre^
1^ coupes, les articulations et eomme les membrures
4e la phrase ind^pebdamment du sens, il y aurait
Um du rapport entreTBalzac et Jean-Jacques.
Balzac, je Tai dit ajlleurS;, c'est la prose fran?aise
qui fait en public, et ?ijt|^ b^ucoup d'eclat, sa rh6-
torique, une double et ti^ii^ annto de rhetorique.
Tons les gifflinds prosateut^ qui viennent apres sent
bien bin de reprendre n^pc^'r^m^ent le moule de
Mmf ^mm ^^ M«a autrcipen^ libpe^t irr&[ul|©r
«
•* .'t
54 PORT-ROYAL.
dans sa majest6 oratoire; on a madame de S^vign6
et sa plume agr^ablement capricieuse; on a Montes-
quieu qui aiguise et qui brusque son trait , Voltaire
qui court vite et pique en courant; mais chez tons
ces styles, mfime les plus d^gagSs , on sent qu'il y a
eu autrefois une rhdtorique tres forte, et c'est Balzac
qui Ta faite.
Aujourd'hui , quand on lit Balzac, on estfrapp6,
avani; tout, de Tuniformit^ du procM6 : le vide des
idees laisse voir ^ nu et sans distraction ce redou-
blement continuel de la phrase qui va du simple au
figure'^ du figure au transfigure ; partout, des le pre-
mier ou le second pas , Tbyperbole avec m^taphore.
J'en recueillerai quelques exemples en ne choisis-
sant mSme pas et en ne faisant que me baisser pour
les prendre. On se souvient deqe mot, precM^mmept
;. eke, par lequ^l, au i^etour de Rome, ^rivant^ Te-
. Ji^iie d'Aire, il se dit plus vieuw que lanpire et aussi
: iis^'^^^Un vaisseau qui aurait fait trois fois le voyage
.destodeS(;,:A. jj^^^can qui, dans une ode, I'avait com-
pare aux dieux (1), il 6crit (1625) : « II semble que. la
Divinite ne you$ coute rien, et qu'4 cause que vos pre-
deceBseurs ont rempli le Giel de toutes sortes de gens
et que les astrologues y ont mis des monstres, il vous
soit permis a tout le moins d'y faire entrer quelqo^*
(i ) Divin Balzac , qui par tes veilles
Acquien toat Vbonneor de nos Joan ;
Grand Bdmon de^ui \t$ diaconrs
Out moins de moU qae de menreilles...
Qaoi qu'espird la vaniU ,
II n'est point d'autre itendi6
Que de vivre duu (ei oavngw •
LIVAE OEUXlftVE* 55
«
iins Ae vDs amis. » A Vaugelas (1625) : « Les Reines
viendront des extr^mit6s du monde pour essayer to
pluisir qu'il y a en votre conversation, et vous s^ez
h troisieiBe aprte Salomon et Alexandre , qui les
aurez fait irenir au bruit de votre vertu... » Etail*
ieurs : « G'est moi qui trouble votre repos, qui usurpe
voire lib^t^... je vous dresse des emb^ches k Paris |
a Fontainebleau , a Saint-Germain , et si , pour f uir
fflOB importunite, vous pensiez.vous sauver au bout
du monde, elle feroit le voyage de Magellan pour
vous y aller chercher. » La nature, Thistoire, la gdo*
graphie, Tunivers, n'existent que pour lui fournir
son butin unique et favori , la melaphore. Sondons-
nous bien ^ rentrons dans notre conscience litteraire.
Je soupfonne plus d*un illustre moderne de n'Stre
pas si loin de Balzac qu'il le croit.
A M. Conrart, qui ^tait de la religion r^form^e,
Balzac ^ivait : « Yous ne penseriez pas que le nom-
bre de vos vertus fAt complet, si vous n'y ajoutiez
Fbumilit^, et vous me voule^ montrer qu'il y a des
capucins huguenots^ » Des copueins j parce qu'ils font
Toeu d'humilite : nous saisissons to precede , une m^-
taphore hyperbolique associant des images imprevues
qui ^tannent, et qui veulent [daire encore plus qu'elles
n'y reus^'ssent.
U remercie M; Godeau (1632) de lui avoir envoy e
sa Paraphrase des Epttr^ de saint Paul : « H n'y a
plusde merite a Stre d^vot. La devotion est une chose
«i agr^able dans votre livre que les profanes memes y
prennent du goAt, et vous avez trouve liaveniion de
sauver les Smes par la volupt^. Je n'en regus jamais
taut qm depuis huit j^ufs quQ i/ous me nourrissez
iS6 FOIiT*RdYAL.
isles d^Iices de I'ancieiine Eglise, et que je fais festin
dans les Agapes de votre saint Paul. G^^toit un homme
qui ne m'etoit pas inconnu ; mais je vous avoue que
je ne le connoissois que de vue. {II prend le tan Mva-
tier)... Yotre Paraphrase m'a mis dans sa canfidenLce
et m'a donn6 part en ses secrets. J'etois de la basse*
cour , je suis k cette heure du cabinet.. • Yous 6tes,
i dire le vrai , un admirable ddchiffreur de lettres. »
Tout est dans ce ton ; il se prenait lui*m6me au s^-
rieux dans ces badinages; mais les esprits vraiment
s6rieux ne s'y trompaient pas.
Toutes les critiques qu'on pent faire k Balzac, celles
en particulier que je lui adresse, ne lui ont pas man-
qu6 dans le temps. Mais, des renomm^es^litteraires ,
il ne parvient k la post6rit6 et il ne ressort finale-
ment que la resultante; les protestations qui y en-
traient d^s Tabord sont oubli^Bs. Dans le cas present,
celles qui , ayant 6t6 imprimdes a L'etat de pamphlets,
ont laiss^ quelque trace , sont pleines d'ailleurs d'em-
portements, de fatras ou d'i-peu-pres. Notons ceci :
les critiques contemporains, fussent-ils fins et habiles,
se donnent bien de la peine pour envelopper et de«
velopper, en fait de jugements litt^raires, ce que le
premier-venu, dans la post^rit^, conclura en deux
mots. Sorel, qui a tenu registre de ces querelles, nous
dit des adversaires de Balzac : « La plupart de ces
gens-ci , se trouvant comme forcenes pour la passion
qu'ils avoient a m6dire de M. de Balzac, ressembloient
a des malades de fievre chaude qui , dans leur reverie,
ne se representoient que chimeres et spectacles ^-
freux. Les beaut^s du style de notre auteur ne se
Dioftlroient point k cux ^ ils n'en coqsiderojent qm
LIVRE Q£UX|i;M£. &7
ce qu'ily avoit d'irr^ulier* Ea tout ce qu'iis lisoient
de ses ecrits , ils ne croyoient voir que des Mitaphores
improfreSj des Hyperboles exorbitantesj des Caeozeles
oa des Catachrises, et autres figures epouvantables
du nom desquelles ils remplissoient leurs Merits, et
que les faommes non lettres prenoient pour des mons*
tres de TAfrique. » U y avait du vrai pourtant sous
ces grands reproches pedantesques. Balzac^ bieu averti
de son defaut, commence ainsi une de ses lettres k
Cbapelain : « J'ai renonce solennellement a FHyper-
bole. C'esl un ecueil que je ne regarde qu'en trem-
blant et que je crainsplus que Scylle et Chary bde... »
On voit qu'il en est pour lui, de son defaut ckeri,
preeis^ment comme dans la chanson :
L'image adoree etjolie
Toujours revient ;
£n pcnsant qu'il faat qu*on l*oabIie ,
On s*en souvient.
L'hyperbole le mena un jour jusqu'a dire a made-
moiselle de Gournay en maniere de compliment :
« Depuis le temps qu'on vous loue, la Chretient6 a
change dix fois de face. » Un tel trait de galanterie
renferme tout. G'est au reste, avec mademoiselle de
Gournay, la mdme fagon qu'on lui a vue pr6cedem-
ment avec Richelieu : il ne pense qu'4 la grandeur
de la louangC; nuUement k la finesse, et ne sedoute
pas des circonstances desagreables qu'il y iait entrer.
Je pourrais d^nombrer tons les noms oelebres du
temps, Gomberville, CoeflTeteau, d'Ablancourt , Bois-
RofaMSrt, k qui il ecrit sur ce ton de largesse; car il
^taU 4e eelt^ V8init6 litteraire si pleipe et syrabop-
tS, PORt-ROYAL.
dante que^ commen^ant par elle-m^tne, elle se ri-
pand voloniiers sur les autres. Sa propre satisfaction,
£tant immense, noyait dans son coeur FenTie et ne
laissait pas aliment k la longue colere. Apres cette
grande guerre, k laquelle donna lieu un mot de sa
part imprudemment I4che contre les moines (i), il
se reconcilia .avec ceux qui iui avaient le plus vive-
ment riposte , et en particulier avec Dom Andre de
Saint-Denys ; il se reconcilia fort tendrement , au lit
de mort, avec un M. de Javersac qu'il avait fait ba-
tonner autrefois, dit-on, pour Favoir critique : car
encore, parmi ses pretentions au gentilhomme, Bal-
zac avait cela, tout bon prince qu'on Fa vu, d'etre
un pen prompt au b&ton et k la houssine , mais par
la main des autres.
Hors ses phrases auxquelles il tenait fort , il n'^tait
d'aucun parti en son temps; il correspond tour a
tour avec M. de Saint-Cyran et avec le Pere Garasse;
k Gomberville il parlait Polexandre et jansenisme, k
Costar il 6crivait des especes de badineries sur la
Gr&cBj puis, tout i cdte, c'etaient des merveilles sur
le livre d'Arnauld. Que Iui importaient le sujet et le
sens pourvu qu'il vlt jour a Timage et qu'il y plantSt
cecher drapeau ! Pour ou contre le Mazarin selon le
succ^s; exemple, avec une certaine honnetete d'ail-
(1) « Que si quelqaos petits moines qui soot daos les maisons re-
' Hgieases , comme les rats et les autres animaux imparfaits Solent Mi^oM
r Arche, veateot d^ehirer ma reputation , etc. » (Lettre XXX du Uvre lY,
k monsieur le Prieur de Chives , octobre 1624). Les feuillanls prirent la
chose pour em et releverent Tinjure, un jeune luoine d'abord, Dom Andrd
de Saint-Denys, puis le g^n^ral de I'Ordre en personne, le Pdre Goola,
t^i intervint sons le ^wadoDjmQ^PhyUarqw* Ce fut bieatOt une m^^
g6n6rale.
LIVRE htaxituf. 69
leufs, de cette platitude si compatible avec Fen-
flare (i).
U etait fort He (c'es( tout simple) avec la famille
Arnauld , Viloquent^ famille comme il I'appelle, avec
M. d'Andilly d'abord, Tun des chefs de cetle litt6ra-
ture Louis XIII grandiose et laudative , et vrai disci-
ple de Balzac dans le tour sinon dans Timage. Un
jour, k propos du livrede laFriquente Communionj on
s'^tonnait, devant M. d'Andilly, qu'un jeune hon^me
comme le docteur, qui ne faisait qu'a peine desortir
des ecoles et sans aucun usage du monde, cAt pu
terire si bien et si poliment; M- d'Andilly repondif
qu'iln'y avait point lieu de s'en 6tonner et qu il par-
hit simplement la langue de sa maison. Balzac , certes^
n'aurait pas mieux dit. il s'honorait done, k bon titre,
d'une relation suivie avec les divers membres de
cette excellente maison en fait de langage : il corres-
(i) Comme preove noa can testable, on peut Tolr dans VHUioire de
i'JetuUmU (tome I, page 151) toutes les vicissUudes deson Jrisiippe,
entrepris d'al>ord poar le cardinal de Rlebelieu sous le litre de Ministre
d'Biatf puis offert an cardinal Mazarin, et finalettieni dM6 k la reiae
Chrifitine : cet Arlstippe cherchait maUre. L*autear dcrivait en Janvier
1644 k Ghapeiain : « Je vous suppUe de savoir en quelle disposition est
pom* moi le cardinal Mazarin. S'il est galant homme et qu'il me veuilie
QbHg«f« ]fai de quoi n'dtre pas ingrat ; je Ini adresserois mon Arisiippe;:,.
majfl je ne veui point faire d^avaoces sans 6tre assure du succds de
ma devotion. » £t tout le reste de la lettre qui n*est pas moios curieux.
Toiture, qu'il mit en jeu pour la mtoe n^gociation, lui r^pondit avec
empressement , mais lui soumit sans doute quelques observations surla
diffieolt^ de r^assir en ces termes, ou peut-^treU lui sigoifla d'einblec le
fefui tout pronone6 du Cardinal. L& dessus BaUac semble ^tonn6 et a Fair
dereeuler devant ses propres paroles : « Fi done! ai-je voulu faire un si
sale march^ que celui qu'il me reproche? Savoir d*un bomme sll a
agr^able qu'on parte de lui, est-ce lui dire en langage Suisse : Polta
^arf^§nt, point de iouanges? » Yoila le personnage pris sar le fait et dans
m comlgne naturel : plat et glorieux. ( Voir encor^ au livre XXYH ^^
Uttm, jla IU« vraiment rabttle(ue> k Itfazarin.)
60 PORY-ROVAL.
pondait avec I'abb^ de Saint-Nicolas qui lui S6r?ait
de trucheman pres du cardinal Bentivoglio et trans-
mettait, de Fun a.rautre, envois et compliments
litteraires ; il s'ouvrait de ses ecrits 4 M. Le Mattre et
le remerciait fort au long des fruits de Pomponne , de
quelque harangue probablement et mSmed'un sonnet.
Geci nous touche; M. Le Maitre n^est pas ddsagrcable
k retrouver dans le miroir de Balzac : « Monsieur, lui
ocrivait celui-ci (fevrier 1638), jc ne tiens point se-
crete notre amitie. Elie est trop honnSte pour £tre
cach^e, et j'en suis si glorieux que je ne me fais plus
Yaloir que par 1^ • M. Jamin {quelque jeune reeommandi)
sait ma bonne fortune et a grande passion de vous con-
nottre. II a cru que jene serois pas leplus mauvais in-
troducteur qu'il choisiroit pour cela , et que par mes
adresses il pourroit parvenir jusqu'^ voire cabinet ..•
Geux qui avoient vu tonner et eclairer Pericles dans
les assemblees , etoient bien aises de le considerer
dans un ^tat plus tranquille, et de savoir si son cdme
6toit aussi agreable que sa temp6te... » Et a la fin :
c Je baise les mains k toute T^loqaente famille. »
La conversion de M. Le Haltre ne prit personne
plus au depourvu que Balzac : qu'en put -il dire?
C'est le cas pour nous de le pen^rer k coup sAr^
dans une circonstance tout-&-fait connue* U ^rit k
Chapelain ( septembre 1638 ),
« Je ne m^itonne de rien ; mais vdritablement je ne m^attendois pas A la
fobite retraite de monsieur Le Haltre. Je ne vous fau point de questton
lidessns, ni ne voag demande pas all a M inspire imm^diatement da
Saint-Esprit. Les causes secondes n*ont aoeane part en cette eonrersion ;
comme tous dirlec on maavais snecte en amour, m rebat des stiptrieont
^n f^na^^^ fiiitrtdlsfnr^ce de c^te Dati|T9, 8|t pKt(^ ti*eit j^Vtfi im ^mo(K
td ane lassUad^- d^csprit, un abatkemcnt de courage ou Unit dc force. {On
vail tfu'ii t' amuse a pouster ton dcvehppemenx). ..Mnis ici i\ n'y a ricn ea de
seinblable... Celai^i itoit confirm^ dans ia belle r^mation et avoit ao*
deU de ce qn*il faat ponr r^pondre k ces grandes actions (1) qui avoieui
Moon6 tout le Barreaa. Une si strange resolution pourra fttre diversement
ioterpr^t^. Pour moi Je n'en saurois juger que f^vorablemeDt. Je veux
croire qa*il n'a pa roister a la violence de la Grftce qui Va enlev^ da
monde , et que Dieu a 616 le vainquenr dans le combat qui s'est fait entre
IbI et Vbomme. Mais pourqnoi parle-t*ii tant de ses infidelity et de sea
crimes, dans la lettre qo'il a 6crite k Monsieur le Chancelier? Je sals
bienque c*etoit le style de saint Francois ; mais ce style ( ioujours le ttyU)
Be pent^tre tir^ en exerople, et nous savons, yous et moi, qu'il n'a Jaraaia
ftit d'eic^s qa*a etadier, et que toules ses debauches ont M honndtes e€
'verUieiises. »
On voit que Balzac ne comprend pas ce que c'est que
piehi^n sens chr^tien, infid^lit^ et crime de cc&ur au
spfrituel; la grandeur de cette lettre au Chancelier
lui ecbappe. Vir ingenio compto , a-t-on dit de lui , ei
elaquenlim laude clarus, sed in religionis negotio phur
qum infims (2).
Vers ce temps-ia, je ne sais quel plaisant avait fait
eonrir le bruit que Balzac aussi, de son cdte, so bea-
tlfiaity so prenait pour les choses spirituelles; celui-
ei Tapprend, il s'en fiiche, 11 ^crit au mois de no-
^mbre mdme annee (1638) k Ghapelain, pour 1q
rassurer : « Je suis tout matiere y tout terre et tout
corps... L'action de M. Le Maltreest un mouvement
beroique qui ne ^it point 6tre tir6 en exeniple et
(1) Jeiiont, plaidoieries pour lesquelles il fallait force poumons.
(3) II est doateui qa*il e(kt coqipris davantage la grandeur de la iettro
de M. Le Mattre a son pere, lui qui ne trouvait k ^crire sur la mort du
tien que cette incroyable leltre k Gonrart (octobre 1650) : « Bcpuis la
demiire lettre que je vous ai^crlte, ]*ai perdu mon bon^homme de pere.
Quoiqa'il eiit- pr4s de cent ans et que la vie lui TAt k cbarge , ne vivant plus
quavec peine et doulenr, celte perte ne laisse pas de m'Slre sensible.
C^it uoe Antique, digne de v^R<^ratlon et deciilte, qui portolt bonhenr
k sa familfe, ot que lea ^taagers venoi«fnt voir par raret6..... ». la nature
9\ rombathte a Vorl-Koyal par la rcllpfon y trouvait d'auires acrcfils.
62 PORT-ROYAL*
qui est au-des$us de ma port^e. Je n^ai garde de ^iser
si haul ni d'entreprendre une si difficile imitation.
Mais aussi , comme je ne suis pas de ces parfaits qui '
ii*ont pour objet de leurs pens6es que les felicit^s
du Ciel, je vous prie de croire que je suis encore
moins de ces hypocrites qui veulent trafiquer sur la
terre de leurs mines et de leurs grimaces... » Et il
finit par dire que, s'il ei!it et6 capable de cette devote
l&eheti ( il emploie un mot plus cardinal que celui-i& ),
on le traiterait aujourd'hui de Monseigneur. Mais il
pr^fere son repos et sa liberty a tout. Oh! qu'on en
verrait une belle preuve, si on se rayisait pour lui.a.
la Cour , el si on offrait a son silence ce que tant de
docteurs briguent tous les jours par leurs sermons :
« Ce seroit ce jour-la , s'ecrie-t-il , que le monde con-
noltroit que je ne fajs point le fanfaron do pliiioso*
phie, et que vous auriez le plaisir d'avoir lin ami qui
refuseroit lout de bon les Eveches. » Y cut-il jamais
maniere plus fanfaronne de dire qu'on refuserait? — ,
on lit en effet chez Tallemant, comme par une re-,
flexion fort naturelle, que le Cardinal se serait fait
honneur en donnant a Balzac un cvSch6. ChUi etc uii.
6v6que litteraire comme M. Je Grasse, comme 1*6-.
\6que de Dardanie, M. Cocffetoau.,
Dans les lettres a Ghapelain, j'qjii trouve une en-
tiere sur M. de Saint-Cyran qu'on venait d'arr6ter (4),
et qui n'a jamais ete relevee; eile est remarquable
pour nous apres le jugeraent que nous tenons de la
bouche mcme de M. de Saint-Cyran sur Balzac : e'en
est la contre-par tie. Enregistrons le t^moignage :
(1) £Ue est datte iOMAetemeqt et doit dtre^ mnn de Jknviir i63S» maif
MQi doute de JuUl§t, If* d« Salnt-GyreD «y«Bt M wAiit en mei.
LITRE DEUXliME. 63
« lia c[iirio8l(6 est satUfaite , et toqs m'ayez fliit grand plaisir de me
mander ce que vous sayiez de ValTaire des prisonniers. On a en pear»
k moD ifis, qne I'Abb^ vouIAt faire secte el qu'il pftt devenir h^resiarque.
Je ne parte pas de ces hMsies charnelles et d^bancb^es, comme celles de
httther et de Calvin (1), mais de ces h^r^sies spirituelles et s^v^res comme
cdfes d'Oiig^ne et de Montanus. J*aarois k voas dite beaaconp de choses
snr ce snjet si nos lettres se pouToient changer en conyenation ;... ]e ne
laisserai pas ponrtant de vous dire qaelque chose. €et homme est verlta-
Uement une personne extraordinaire; grand thtologien, grand phllo*
sopbet et anssi abendant en belles pens^es que j'en vis jamais (2). II dit
sonvent des choses qai semblent lui avoir M inspir^es et venir ]mm6dia-
tement du Giel. Entre aatres, il m'assura un jour quHi voyoit les Hystdrel
de Tantre vie plus sensiblement que je ne voyois les affaires de ceUe«d*
(Nous croirions que e'est ici I* hyperbole de Balzac , si nous ne saviona tPaiU
lews d quoi nous en ienir.) li est vral que la demonstration qu'il m*eil
vonlnl falre ne me satisflt pas ; mais je crus que c*^toit ma faote, et noa
pas la sienne. Si cet homme-U est tromp^, je vous avooe qne je le suit
bien aussi ; et c'est une grande piti^ de nous autres pauvres mortels ,
qui devrions nous humilicr toujours devant le trdne de Bieu. Je ne
taorois me persuader qu*il pr^tende k la quality de chef de parti , ni qtt'U
ait jamais en dessein de dogmatiser. Gar homme du monde ne parut ja*
mais plus respectueux envers le Saint-Si^gc ni plus persuade que lui de la
lonte-puissance de Rome. {Nous savons encore d quoi nous en ienir sur ee
point, et it y faut rabaitre de ce que dit Balzac y aussi bien que de ce qmi
suit.) II est, an reste, grand admirateur des Merits de feu monsieur le
(i) Balzac est perp^tnellement odieux qnand it parte des.protesiants;
mais il faut lai pardooner comme ignorant Ic fond et ne vonlant que pa*
raitre sujet fidele.
(2) Ceci se rapporte assez exactement a un passage de Lancelot sur
Balzac {Mimoires , tome II , page 102} : « On trouvera, si on y prend
garde, quelques pens^es de M. de Saint-Cyran dans ses Lettres, parce
qne, comnoe il n'avoit pas tt)ufe la f6condit6 du monde , il admiroit parti-
cnlierement celle dc HI. de Saint-Cyran, et etoit ravi d'empronter quelquB
chose de son abondance. » Balzac tie proGtait pas seulement des pens^es,
mais il retenait aussi les mots , comme on le volt dans une lettre bien
post^rienre (mai 1653) a Conrart ; on y lit : <c Quatre on cinq grandes di§-
p^ches que je vous ai faites se serolent-eiies perdues par les chemins ?
Je serols an d^sespoir d'avoir perdu tant de secrets et tant de paroles pas- .
sionn^s qne le bon M. de Saint-Cyran appeloit autrefois effusions de corut
et debordements d'amiiU, » On surprend la Tesp^ce de placement que r^
servait Balzac aux expressions spirituelles de M. de Saint-Cyran et leur
traductioD en Utt^ratare ; il en faisait ce qu'on appelle en rMteriqne
lumina orationis.
6i PORT-ftOYAt.
icardinal de BM)e , et jc ne trouve point ce .qui Ta pn ohligcr dc pen
tetimer ceux da P^re Seguenot son compagnon de fortune. (// te trompaii
en le croyant mdle au llvre du P, Seguenot.) Pour moi jc YOUS avoae que
jBon style ( le style du P, Seguenot ^ encore le style !) m'a ravi , cl laisse sa
doctrine k examiner a qui il appartiendra d'en jugcr. »
Le docteur Arnauld eut part, a son tour, k Tad*-
fflfiration de notre grand Epistolier. On trouve, a la fin
d^iin recueil de pieces sur le livre de la Frdquente Com-
munion par le Pere Quesnel (1), des extra! ts de quel*
ques lettres de Balzac k Ghapelain. Le Pere Quesnel a
paru les prendre au serieux en les insurant a la suite
des temoignages €cclesiasliques les plus bonorables i
ce livre. 11 faut en donner quelque chose ici. Qu'on ne
croie pas du tout que ce soit une guerre k Tauleur. Mais
on a parle de lui souvent a premiere vue et sans Tavoir
etudie de tres pres ; on a indique comme un simple trait
deson talent ce qui en est le fond mSnie. Puisqu'il s'est
rencontre pour nous des occasions , que je puis dire
intimes, de mettre cette nature a jour, ce serait du-
,perie de n'en pas user. Un seul homme , un senl ecri*
vain bien connu en r6vele beaucoup d'autres.
« Que le liyre de M. Arnauld » toivait done Balzac (novembre 1643) /
*est un savant y sage et Eloquent livre 1 il me paroit si solide et si fort de
- tous c6t^ que Je ne pense pas que tout ce qu*il y a de machines dans
rarsenal de la Sociit^ {les Jesuites) en puisse ^gratigner une ligne. Je dis
• davantage : il donneroit de la jalousie au cardinal Du Perron ressuscit^.,
si la gloire de I'Eglise ne lui £toit plus ch6rc que la sicnne propre. J^ea
^jparle de cette sorte k mes bons amis les Reverends Pdres, et, quoique j*aie
plus besoin qu*homme du mondc de douceur et d'indulgence , en cette
occasion je suls pour celui qui me menace de la foudre contre ceux qui
ne me promeltent que de la ros^e. » (O Anlitliese, 6 Trope, que me
veux-tu? }
Mais void qui est plus fort : « (Dn 2 mai 16i4.) Je suis a la moiti^ da
(1) Trei humble Remonfrance d messirc Humhrt de Prt^l piano, arehc
vctjve de Malincs , 1 693 .
« LIVRE DEUXli:ME. 65
liTre de M. ArnAuld (<fo ia TradUum iU tBglitt), En eomcieoee je ii*ai
jamais rien la de plas Eloquent ni de plus docte. Je Tai la avec une cion-
iimielle Amotion , avec on transport qai ne m*a peinl enoo^re qoitt^ ; et
j*accase notre langae de disette , je me plains d'elle de ce qa*elle ne me
Idarnit point des termes assez paissants poor yoos expHmer Vdtat oA m'a
mis cekte incomparable composition. 0 le grand personnage qoe ce cher
ami (M. Arwmid) ! O qoe je suis glorieax de son amiti6 ! O qae TEgUse
recerra de senrices de cette plume (1) I Ge sera le b&ton de sa yieillesse (2),
eesera peut-^tre son dernier appai , et , s*il y a encore qaelqae b^r^sie k
yenir, qa'elle se hkie de naltre, et que tons les nronstrea se declarant,
afin qae cette fatale plume les extermine. Toot oela ne me satisfait point ;
j*«n pense bieo dayantage que je n'<m ^ris : je suis plein, Je sais pos86d6
de ee liyre> 11 me toormente TesprH..... :
. ..... Mag;aum nee pectore possam
Xxeossiise Deom »
Or, presque a la mSme date (mars 1645), s'adres-
sant k Gostar, assez ignoble personnage, gras b6neii-
cier du Mans et ruse 6picurien d'^glise, il ne trouvait,
sur ces in6mes questions ou triomphait Arnauld , que
pointes et Jeux d'esprit : « Vous m'6crivez des mer-
ireilles sur le sujet du docteur disgracU pour avoir
trop parle dela GrAce. lis sent ^tranges, \os docteurs,
de parler des affaires du Ciel , comme sMIs ^toient
Gonseillers d'Etat en ce pays-la , et de debiter les se-
crets de Jesus-Christ, comme s'ils etoient ses confi-
dents, lis en pensent dire des nouvelles aussi assur^es
et les disent aussi affirmativement que s'ils avoient
dormi dans son sein avec saint Jean... A votre avis
(1) II tr6p»ig]ie de Joie» il plenre de tendresse.
(BOILEAU.)
(2) S'll est yrai que les pbrases d'on bomme font jager de son esprit,
11 est encore plus yrai qae Tesprtt d'on teriyain, «ne fois conna> j'l^e ses
pbrases. II y a cbez Balzac telle pbrase , telle m^tapbore sans yaleur> et
qui en aurait cbez un autre : ainsi ce mot sur le rdle d* Arnauld dans
rEglise : Cc sera le bdion de sa vieilletu ! ce mot-liii serai t beaa et tou--
€hanl aiUeur9» cliez vn dcdyain qui mettrait discretion et sens aux
figures.
"K. 5
66 PORT-ROYAL.
ne se moque-l-en point 1^-haut de leur empressement
et de tear proems? » En raiUftnt ainsi, il n'etait pM
plus phiiosophe que tout k t'heure il n'etait efar^tien :
il servait chacun selon son goAt , moyennant la m^me
hyperbole , n'6tant pi^eeis^ment m de mau^aise foi avee
lui-mSme ni sincere, fidele seulement au son qtffl
tirait de sa oymbale el aox beausL yeux que ^isait au
soleil sa plume de paon. ^
Les lettres de Balzac 4 Conrart sonit semees de
questions empresses sur Port-Royal comme sur ThO-
tel Rambouillet, de retours de cwioskd vers M. Le
Maitre, dont Conrart ^tait parent, et de qui Balzac
esperait toujours tirer ce$ grands, ces riches, ces rha-
gnifiques plaidoyers , comme un rigal pour son esprit
ianguissant. II euToie aussi force remerciements k
M. d^Andilly, alors solitaire, pour les ouvrages qu'il
regoit de lui : « Us me feront homme de bien. Et
quel plaisir d'etre mene a la \ertu par un chemin si
net et si beau ! j'appelle ainsi la purete de son style
et les ornements de ses paroles t » SMI se rattrape
par un bout 4 Port-Royal , c'est par cet unique soin
litteraire. A propos de la guerre de 1652 qui inter-
cepte tout : « Quel malheur, s'6crie-t-il , d*6tre priv6
si long*temps de la consolation de nos livres , de nos
chastes et innocentes voluptes ! de ne plus rien voir du
Port-Royal ni de la boutique des Elzevirs! de ne pou-
voir lire ni la remontrance de M. Salmonnet, ni les
vars de M. Manage, ni les sermons de M. Ogier. » On
possMe, en ce peu de mots , Tassortiment complet
de ses d^irs.
Balzac eut pourttint aussi sa conversion quelqoes
ann^s avant sa mort ; mais elle offre des traitisi par-
LiVfeE DEUXliME. 67
licutiers au caractere de rhomme; elle resta bien <lif-
f^rezite de celle de son ami M. Le Maiire, et de toates
cetles selon M. de Saint-Cyran. 11 avait pense a s6
iretirer au manastere de son ami et ancien adversaire,
Dom Andr6 de Saint-Denys, aux Feuillants de Saint*
Mesmin pres Orl^ns. DaniS une de ses Dissertations
clirfeliennes el morales qu*il !ui adresse ( la X Vlir ) ,
on lit ke prendier projet de retraite tr6s pea jans^niste
et qui n'eSt gu6re qti'une tariante compass^e de Thot
fefdt ia mis d* Horace :
« Je pense Tayoir aatrefoU 6crit, et il n'y aura point de mal aujoor-
d-^ti de ie e&pier t la soUtade est eertainemettt one belle chotm; mais
ii 7 a plalsir d'aroir qoelqs'VB qui saeM ripondre , & qui on pnSase 4iH
de ten^g en temps que <i*est une belle ebose Yoni fO|« Mn nA^fek
veaz Ttek ; raon esprit toua ehercbe» mon R^v^rend Pdre; ma Sditaib
a besotn de tous... Man entendons-nous bien , |e Tom en av^plie. St
fousaverlis qoe tant que je seraf entre la Loire et leLoiret , je prMends
d*y €tre incognUo (1). Je ne m*appellerai, s'il vous plait , en oe payMi^
nf EalAac, nl Tiarcisse, hi Aminte. Je ne prendral nl ne reeerrai aucun
aiktre nom de ^derreqiii pniase me ddeouTrir. Hon desMfn n'eBl pas de
<lonner r^utAlion I ma retraite : ce s(^roU yduloir Mre obseur Avee
^Mat^.. II (isiVLt qa'^tknt anpr^ de yoos , je sois on Seci^t entre ?4)its et
mot et un Enigme pour tous les antres. »
La peirr, le d^sir^ la prtitetition continueller de Bal«
zd^^ c'etait d'etre poarsuiti de lettres et de ne fmjh-
'voir ^e d^6ber aux charges dela cel6brit^; il y renent
dans la dfstortation XXI, avec une naifvetiS incompa-
rable et qui met en son plus beau jour ce gefire de
fMuit^^ encore anjourd'hui assez commun :
ff Qae ce bruit et cette reputation sont incommodes ft urt homme qui
eberehe le ealme et le repos t il est la butte [U fult semblwni, if^ur te vneux
€ar0tt€r a la trtfisiitM pefumn^f d» traduire ung piece iatine^ M iyoute «i^tre
partnihitfia qa'U trpd^it fidehment), \\ est la butte de toui s les mauvais
(i) I'introduction de ce mot ^tait alors de Xralcbe dat^. . et aela sem-
Mftit on raiMi trait d'esprit de le placer
68 PORT-ROYAL.
eompUmenls de la Ghr^tlent^, pour ne rien dire des bons, qui lui donnent
encore plus de peine. 11 est pers6cnt6 » il est assassin^ de civilit^s qui lui
Tiennent des quatre parties du monde. £t ii y avoit bier an soir sur la
table de sa cbambre, cinquante lettres qui lui demandoient des r^ponses,
mais des reponses ^loquentes , des rdponses a etre montrtes , it etre co-
pies, k 6tre imprimis..... »
Tel continuait d'etre rhomme qui se croyait en
train de se convertir. Et il se convertissaiteut-etre
en effet^ autant que cela etait en lui. Gette disserta-
tion k Dom Andre laisse percer, vers la fin, des ac-
cents Aleves, q^ielque chose de serieux a sa maniere^
et qui parait senti :
« Qnand j'ai da peupie et des anditeurs , je crie de toate ma force :
Sortons des viiles, allons babiter la campagne, non seaYemen^ pour
TiitabUsseme&t de notrerepos, mais aussi pour I'assnrance de notre saiat.
Cherchons Jdsns-Cbrist oik 11 se trouve plas facilement selon Fadresae
que lui-meme nous en a donn6e. II n*a pas dit qu*il iioxi l*or de$ pahU et
ia pourpre de la eour ; il a dit qn'ii ^toH la fleur det ehamp$ €t le ly* des
jvallees (1).
« Bien beureni sont ceax qui cueillent cette divine fleur dans les
cbamps de Saint-Mesmin; qni ea foot des bouquets et des goirlandes,
qui secoaromient de J6suB-Ghrist... ! Je voudrois bien Hte de<ceax4&,
et traTailler k la fin , apr^ iant de paroles et d'^eritures , d la teuie chose
rdeestaire, »
Balzac executa son dessein, non pas en allant au
couvent de Dom Andr^ pres Orleans, ses proches s'y
opposerent; mais il se fit Mtir, aux Peres Gapu-
cins d'Angoul^me , deux chambres dans une situation
parfaitement beUe, d'ou la vue s'^tendait sur toute la
campagne^ et ilallait souvent s'y recueillir durant les
dernieres anne^^ , en compagnie , est-il dit , de ses Muses
(1) Balzac semble montrer en quelqnes endroits comme ici, le senti-
ment de la nature, de la campagne ; son d6but du Prince a de la fratchenr
et du pitloi esque. Je citerai encore sa lettre k Gbapelain ( mat 1638 ),
vraie lettre du mois de mai , et oti Ton ne YOudraU efTacer que ce nom de
Chapelain qq *(1 met parmi les rossigools !
'LIVRE D£UX1£:M£. 69
devenues iaut-d-fait ehritiennes. II ne songeait pas a
s'ol]|ecter ce ntot de Saint*Gyraii que « rien n'est si
daDgereux, quand on se retire du monde, que de s*en
faire un petit. » Son Socrate chritim date de ce temps.
On a une relation tr^s detailI6e de ses dernieres oc*
cupations par un avocat, M. Morisset (1). La litte-
rature et Teternite se disputaient ses pensees. 11 fai-
sait des aumdnes aux ^glises , donnait ici une lampe
d'argent a Tautel , Ik une cassolette de vermeil avee
un revenu annuel pour entretenir des parfums , et
fondait un prix k TAcad^mie fran^aise pour ceux
qui enverraient les meilleurs sermons. Ce prix de
Balzac^ apres differentes transfer mftions et adjonc-
tions , est devenu le prix d'eloquence : une cassolette
encore avec perpetuel encens. U se vit mourir, durant
six moiSy tous les jours , se confessant et communiant
avec Mification, et pourtant jusqu'i la fin, comme il
disait, tres aceoquini a la vie. Trois jours a\ant sa
mort, il retouch^t encore ses papiers; il les faisait
mettre au net pour Timpression, car il tenait k ces
details et aux moindres culs de lampe de ses editions
autant qu'i tout. II mourut de la sorte, le i8 fe-
vrier 1654 (2); pehsant p61e-m6le k ses jeux floraux
et i^ sa consdenecy sincere sans doute , con verti avec
componction, mais converti selon son defaut et son
faible qui reparaissaient toujours.
Quand M. de La Harpe, cet autre grand litterateur,
se convertit, il fut igalement sincere, mais son ton
tranchant , sa vanite litteraire ne mburut pas , ou du
molds ce fut la derniere chose a mourir en lui.
•
(i) A la fin du tome II des OEayrea ia-folio.
(2) Peail aas avani les Previneiaht : il ^taii temps.
IX
Suite d« Balxfk;. - Le Soerate ehriiisB. — BMz et Bal^c. — Espf&ee de
grandeur de cclol-ci. — Jugements et Wmoigaagei. — De la rhMorfqiua
et dc la poitiqqe & Port-Royal. ^ De I'art ct du goiHt dans I'ordre
Chretien.
«¥
J*ai parl6 de Thprnme cbez Balzac . de sa vie, de
ses lettres. Cette c\6 donn^e^ ses jiutres ecrits s'ou-
vrent d'eux-m6mes. Et par exemple rien de plus sim-
ple que de ^'expliquer le Socrate chritien, qtf que cri-
tique trop confiante et qui n'y. serait pas arrivee ,
pour ainsi dire , d revers par ces hauteurs de Port-
Royal, pourrait 6tre tent^e de prendre at la lettre et
d'estimer plus profpnd qu'il ne Test r^ellpment.
Le Socrate ehritien est une suite de douze discours
ou conferences suppos6es tepues en un cabinet par
un personpage de sagesse et de pi6te qui vient pas-
ser quelque temps dans le voisinage de I'auteur.
Le cabinet ou Ton se r^unit a pour decoration un ta-
bleau de la N^tiyi0 cjui fburnit un premier texje 4 ce
P0RT-iw)YAj:.. — Jl-iyiijs d£I)Xi£me. 71
Spc^e p^ plt^dt k cet hocrate chr^tien. Ce sont de
pure$ declawajtioQS ou le rh^teur dit k chaque instant
qu'iiJ9e faut plus 6tre rheteur, et le dit avec redou-
hhment de rhetor ique : je fais gr&ce des preuves. II
jraxjertes, dans ces discours, maint passage ing6-
nieux el m<&me i^pecieux de gravity ; mais , au point
d'initiation pu nous sommes, cela m nous saurait
faii-e illusion. Dans le VIP discours, 4 propos d'une
paraphrase de psaume qui yeni^it d'arriver de Lan-
guedoc, il s*agit de critiquer les paraphrases en g6-
n6ral , celles du moins qui ne respectent pas la sim-
plicity et la majest6 du texte divin , celles* qui frisent
etparfunient les prophetes : « Ilfalloit, dittoutd'abord
le Socrate, il falloit suivre M. I'^vfeque de Grasse et
nepas faire efifort pour passer devant. En matiere de
paraphrases , il a porte les choses ou elles doiyent
s'arrfeter. » Ce nee plus ultra de M, de Grasse, ainsi
pps6 au d6but , sert d'ouverture a une longue tirade
centre l^s paraphrastes a la mode : Balzac n'y est
autre que le paraphraste tres complaisant de sa pro-
pre id^e. Ce septieme discours a nom la Journie des
Paraphrases J comme nous disons la Journie du Gui-
cA^t: sans flatterie, j'aime mieux la n6tre.
tla ^ul trait du Socrate chriiien pent en donner la
mesure. C'est au discours XP Teloge qu'un des in-
teriocuteqrs, tout frais arriv6 de la cour, se met 4
faire de mansieurVahhi de Rais (Retz), et le parallele
qu*il aablit de ce dernier i saint Jean Chrysostdme (1).
On sait;en effet, que Rett, encore abb6, s'avisa de
au QoadjQteur, et oil il est saln^ pour dOQ iloquance dans TEglise comme
72 PORt-nOYAL. *
\ouloir reussir dans les sermons et y fit 4clat. On ne
savait pas generalement alors (ce dont il s*est vante
depuis) que c'6lait une pure gageure de \anit^, et
que madame de Guemen^ avait son compte sous tous
ces car&mes et ces a vents. Mais, divination 4 part, il
est de ces panneau^ od les gens i^ns ne donnent
jamais. Avec Retz toift comme prec6d^mment avec
Richelieu , Balzac y donna.
Dans le discours X* du Socrate se trouve un por-
trait de Malherbe sou vent cite et qui semble une ca-
ricature : « Vous vous souvenez du vieux pedagogue
de la cour. . . » Cela d'abord etonne sous la plume de
Balzac et a pu dire tax6 d'irreverence. En y regardant
de pres^ rien de bien grave. G'est un portrait tout
de situation et qui ne tire pas k consequence hors de
li. Balzac, se faisant parfait chr^tien etennemi (pour
un moment) de la rh6torique et de la grammaire,
pousse sa pointe en ce sens par la bouche du Socrate,
absolument comme un avocat qui ddcrie tout d'un coup
sa partie adverse dont il faisait grand cas jusqu'alors.
Ailleurs , il parle de Malherbe tout autrement. Dans
line lettre qu'il lui ^crivait autrefois, pour se mettre
au ton du vieux poete, qui 6tait, comme on sait, un
vert galant, Balzac avait m6me hasard6 la gaillar-
dise (!)•
Pas plus qu'il n'est un chretien profond dans son
Socrate , Balzac n'est un politique passable dans son
Prince et dans son Jristippe. Gabriel Naud6, k le voir
ainsi trancher du petit Machiavel , devait penser de
lui en matiere d'Etat ce qu'en pensait dej& chre-
(1) LeUre 3UX* du Livre IV.
LIVRC DEUXl&ME. ' 73
tieimement Saint-Cyran, ce qti^en pensait Retz le
Chryiostdme dans sa malice.
Assez de critiques des ouvrages ; \enons au p6-
suJtat. Malgr6 tout, Balzac a jou6 un gra^d rdle et a
gard6 un rang Eminent dans notre prose : il en a 6t6
le Malherbe. Cette louange, qui lui a\ait ite decern^e
de son temps, a 6t6 renouvelee et conGrmAe depuis
a dWerses reprises : loin de nous Fidee de la lui con-
tester! II a regularise la langue et, autant que cela
se pent, certaines formes du beau qui ont pr6valu.
« Qi'a 6t6, dit Bayle, qui ne badine point avec lui, ?*a
6te la plus belle plume de France , et on ne sauroit
assez admirer, \u I'^tat ou il trouva la langue fran-
5oise, qu'il aitpu tracer un si beau chemin k la nettete
du style. » II sut vouloir ce grand chemin qui devait
conduire k Louis XIV ; il ai^ait le sentiment de Tunit^
dans les choses de I'esprit. Dans une lettre qu'on a de
lui i Malherbe, il disait k propos d'une emeute de
critiques : « II ne faut pas laisser faire de ces mauvais
exemples, ni permettre k un particulier de quitter la
foi du peuple pour s*arr6ter k son propre sens, et , si
ce desordre continue, les artisans et les \illageois
voudront k la fin reformer I'Etat. » Bateac est vo-
lontiers pour le pouvoir absolu en litterature comme
dans le reste : cela sent le contemporain de Riche-
lieu. II aida sur sa ligne k la mfeme oeuvre. 11 n'6tait,
non plus que Malherbe, pour la litt6rature libre teUe
qu'elle fleurit au XVP siecte, pour la litterature anai^
chique telle qu'elle s'enhardit un moment avec Theo-
pbile, mais bien pour la souverainete de la cour et
de VAcad6mie, dont il se supposait (cela va s*ns
dire) le premier ministre.
. Cett^ idj^e m^W 9 qui formsdt (teuMtre sa aeuk)
conviction s6rieuse, lui donne^ au milieu de ses ri-
dicules, quelque chose d'assez digne et d'imposant
par la tenue constan^te du rdle. L'^l^vation et la gran-
d/sur, dit encore Bayle , etaient son principal carac-
tere. II a, comme Malberbe, du gentilhomm^e w lui.;
c'est un gentilhomme de I'eloquence; il en avait occupe
de bonne heure le tr6ne ; il est pleia de la majesty du
^^nre et n'y voudrait pour rien deuoger, cc^me \}^
roi ou une reine de th^&tre qui restie dans son person-
joage |u$qu'au bout, comme madejnoiselle Glairo^
qui portait jusque dans la ods^re, jusque dans sa
chambre k coucher sans feu, un front baut et 4
diadSme. Il avait cette foi naive aux lettre$ qu'on|;
eue ^galement Gic^ron et Pline le jeune, et qijii ne
)es a pas tron^p^s. C'est la le he^u c6t6 de Bal^c^ et
jce qui le maintient debout k Tentree 4!S notre litt6r
rature classiqiie , tout pres de Malherbe qui ^ dans la
yi,e, avait bien plus d' esprit que lui (1).
Comme ecrivain. Balzac se trouve ainsi venir en
cpmparaison avec plusieuri; esprits de valeur, qu'a ce
dernier titre il est k mille lieues d'approcher. U parle
(1) Malherbe avait de ce qn'on ap^eUe esprit , et du pins oierdaiit* ta
f^troQverait , j'o$e dire , du pliilp^ophe Duclos » brusgne et fin , daiis
Aalherbe. Gela se yoit par tous les mots qa'on cHe de lui, et meme par
aes lettres qui sent tenement Tdppos^ de celleB de Batsae. Aatrtffofs il
nfjest arrive de }uger bien s^vtoment ees Lettnes de Malherbe IHUioin^
^ la Poeaie frangaite au XFJ* Siecle) ; je n*y cbercbais que le style et
rimagination ; il est yrai qu'il n^y en a gu^re. C'est une gazette assez
9kkt , adresste k Peiresc , des 6v6nements de diaqte ]enr dnrant las
prepiirea ann^s de Loui^ ^pi, ip^ is une %mit^ f^ite par un h^mmp
de sens et assaisonn^ par-ci par-lit d'observations bien narquoises.
I'histoire en a fliit son profit. On y reconnait un esprit capable de tout ett-
l«n<lre, et, pour appUqoer qn? ebacmanle expNiiiop de iGabdel Naiirift»
«ii homvM ioui'4'fiut dinitM 9t guiri 4«f.ffO ^ ^* iSVffl j^jifp. l^vmtc. ,
LtVRE pEUXl£jlE. 75
t
as§(^z bim de Montaigne j ^1 le sentaH n^anmoins fq^t
peu a I'enilroit ^principal ; en lui, au rebours de Mon;-
tai^ne, on a touj ours Taultfur et jamais Vhomm^ (!)•
En croyant le discoureur des Essais arte mdm, (c'est
son mot), bien qu'il le salu4t in^jenio maximuf», i)
n'appreciajit pas cet art libre > non align6 ni range
en bataille , cet art int^rieur et divers , qui est le plug
vrai. Montaigne aurait ri dans sa fraise de cette (Elo-
quence de tons les jours en habit de pourpre. Et
c'est pourtant cette pourpre qu'a port.^ Balzac , qui
le sauve , le consacre k cette distance et le fait encore
respecter.
Yoituref avec son mauvais goAt qui 6tait celui de
son monde, a\ait bien plus d'esprit, i proprement
parler, que Balzac, bien plus de tact et de savoir-
vivre, de sentiment enfin du ridicule. II 6tait de ces
houn^tes gens (au sens de Pascal), c'est-4-dire de ceux
qui savaient mieux que les livres. Et ceux-li plus
ou moms se raillaient presque tous de Balzac. J'ai
cit^ Bautru; je pourrais ajouter Patru qui parla si
vivement dans F Academic contre cette fondation d'un
prix pour le Daeilleur sermon (2). Voiture, lui, en
son temps ^chappait au ridicule ; bien loin de le rem-
bourser pour lui , ille distribuait finement aux autres-
II difffere de son rival 4 chaque pas, de Ionic ia di-
stance du gentil au solennel. Mais cette difference
mftme et cette absence de grandeur dans Voiture I'ont
faU mourir tout enti^r, tandi§ qj;^ paUap. e§^ r^#,
(i) Eipression de Pasca].
(2) il donnait des raisons fort jndlcieases ; la fondalion n'a paru sap-
V»Ubie Wen devenant aimplement un prU d'^loquencc. Encprc y de-
VraU-on mettre pour fipigraphc permanente ce mpt de Pascal : La vraU
76 i>ORT-ROYAL.
et que de temps i autre, lorsqu'a travers les vicissi-
tudes du gotft on revient aux origines fle la prose
Dratoire et qu'on remanie la rhetorique de la langue,
son autorite s'y iutroduit. A chaque tournant de
6i6cle, sa statue de loin reparatt.
C'est une espece de destin^e que la sieiine. Le pre-
mier soin de Pascal fut de eouper court k cette rhe-
torique prolong6e et m6me de reagir, non toutefois
sans en tenir compte. A qui pensait-il , je vous &&
prie, lorsqu'il parle de ceux qui ont emeigtie ddor
quenee? Il s'en s6pare en toute rencontre; il semble
jouir d'etre simple, il s' eerie avec bonheu^ : «f Quand
on voit le style naturel, on est tout etonne et ravi. »
Boileau sentit de m6me. On sait son spirituel pas-
tiche de Balzac : e'en est la meiUeure censure (1).
Les 6crivains chez qui tout s'engendre par un pro-
c6d6 unique et selon une figure dominante , donnent
aisement envie et moyen de les contrefaire. On a vu
chez Faimable saint Francois de Sales le style prj(>
duire perp6tu^llement une m6taphore fieurie et ne
plus paraitre qu'une guirlande : du moins Fesprit du
fond, la fertilite de Fidee, la liberte des tours et la
\ariete dela fleur m6me, y corrigeaient la monotonie.
Rien ne la corrige chez Balzac, et sa pointe mirobo-
lante est I'id^e fixe ; il br Ale s,es vaisseaux k chaque
metaphore et ne laisse aucun retour a la pensee.
(1) Lettreaa 4ac de Yivonne, dat^e des Champs-EIysdes : a Monsei-
gneur, le bruit de vos actions ressuscite les morts. II reveille des gens
endormis depais trente ann^es et condamn^ a un sommeij ^ternel. II fait
parler le silence meme... » Jeconnais d'autres pastiches de Balzac, et
non moins bien reusstt; j'en possede un tout recent, d'un vieux connais-
seur qui en a fait de plus d'une sorte, «n sa riant^ et stijidieuse faOri(fH$
au bord du lac de Geneve,
LlVfte BEUXlfiME. 77
Ceiie maniere d'^crire ainsi r^duite 4 un trait et
comme k nn tic, pourrait presque s'apprendre i un
automate perfectionnig : on ferait une machine k rhe^
torique, comme Pascal a fait une machine arith^
m6tique.
La Bruy ere , pour qui Balzac etait d^ja loin dans
le passe , s'en est occupe en disant : « Ronsard et
Balzac ont eu chacun dans leur genre assez de boa
et de mauvais pour former apr^ eux de trds grands
hommes en vers et en prose. » Balzac a sans doute
serNi plus directement, plus imm^iatement que
Ronsard, mais il ne me semble pas comparable & lul
comme fond et yaleur r^elle. De Tun on pent extraire
un poete eminent^ et m6me charmant; de I'autra
rien que des phrases, ou des moules de phrases.
Fl6ehi^, k tous 6gards plus voisin de Balzac que
La Bruy6re, avait, assure-t^on, grande estime pour
lui; W en ^vitait Tenflure et les pens^s fausses,
mais s'attachait a lui emprunter la noblesse du mou-
vement et Tbarmonie. On conceit cela de Flechier qui
ne fut comparable k Bossuet qu^un jour , et qui restQ
bien plus ordinairement le rival en style et le vain-
queur de Pellisson , de Bussy, de Bouhours. A voir
pourtantcet hommage direct k Balzac de la part d'un
^rivain si ingenieux et si poli, et le profit avoue qu'il
en tire , on reconnait vraie une partie de T^loge donn6
par La Bruy^re (1).
Daguesseau, dans la IV" Instruction k son fils,
apres avoir signale les defeuts de Balzac, ajoute :
« Mais, en recompense, on y remarque un lissu par-
(i) « Balzac dan^ F16cliler, c*est Balzac chiitii, raffing, d^gralss^,'
tfeterfus, » (Pens^ de Lemon tey.)
•
is *ORT-RbYAL.
ftlit dans! la Suite et datai^ la liaisoh des p^ns^^s , lih
^t singuTfer dslns les transitions, tin thoix exqiiis
d&ns les termes, une justesse rare et une precision
tres digne d^Stre iMt€e dans lie tour et dans la mesUre
des phrases, eniQn un nombre et une harmonic qui
jdemMe avdr p6ri avec Balzac, ou du tnoins avec
M. Plichier son disciple 6t son imitateur, et qui n6
jieroit peirt-^tre pans mains utile k tiotre Avocat dii
Roi que cdle des cantates de Corelli ou de Vivaldi. »
»
Sdguesseau lui-m6me , dans sa diction , est une sorte
Ae melange affaibli de Bourdaloue pour le solide , et
de Pitchier pour le fin.
Au commencement du XVIII* si^cle, Tabb^ Tru-
Blet s'est m6l^ de r^habiliter Balzac ; inais cela compte
peu. Ptus tard Thomas Ta sensiblement pratiqu6,
Ittdirectement Buffon et Jean-Jacques lui ont fait plus
d'honneur en montrant le magnifique usage que le ge-
nie siait tirer des formes r^gulieres et nombreuses (!)•
On suivrait k totis les moments une lignde d'ecri-
talns dans le genre noble et solennel , qui ne savent
pas k quel point ilsrelevent de Balzac commedeleur
chef en notre littdrature; c^est d*eux que Pascal a
dit : « It y en Si qui masquent toute la nature. II n'y
a point de roi parmi eux , mais un auguste monar-
que ; point de Paris, miiis une capitale du royaume. »
(1) M6ine chez les plus complets, certaines qualiUs s'mclbent. Oo a
remarqn^ dans le chant que les voix qui y sont faites , mais qui n'y sont
pDOortant pas ttop exerb^es', out souvent une douce\]lr» une l^g^et^ de
nuanee/encertato endroits, que \hs voix de tbMtre IM plus belles n'oni
pasj et qui est tout-i-fait channante. Be m§me, dans les ^crivains qui ne
sont pas de metier, il y a des hasards , des bonheurs et comme des doa-
cenrs d' expression , qui ne se ret^ouvei^t pas dans 4es antres. Balzac et
les ^crivains de cette forme, in^me finifoll, m^Qitt Jeaa-4«cqueSy n'o^l
Suire jamais de ces dooceun.
On rtttmye de Ces esprk$ itoS'me t^t ^<H^m» epA
^en moquent le plus*^, et parmi ceux qui s'en inoquent
le pfas fort.
Ifdis ^u moral principatement, B^hac a laiss6 ou
du moins it repr^ente toat-i-fait tme post^rit(6 coii^
si<l6rabte d'icrifains plus ou moinis otivertement Hth^
fatu^ et glorieux, qui pensent et vont p^rfois jusqu^i
dite qu'6ftrire est toirt , et que parifil ceux qui <or^
Tentifssont tout eiit^mftmes. Ofi peut (etnooto veivbHA
deleCalre) ^ludier cetteaifection particuliired'attteijhr
chei Balzae en qui elle sort par la peau , comme oh
itudie une maladie dans un amphitheatre puMie sur
un iJujet expose (i).
hn sortir de cet examen et pour le dbre du c6t^
de Port-Royal , c'est le cas de replacer^ en quelques
points y opinion deM.de Saint^-Cyran, qui en devient
(i) Ge JnoBDml ^tait pftitd gaand mi $xAn, toot contrtire^ d'lin
critique ^mlneiii (M. Joubert) est yenii me jeter dans one sorte de doute.
Gomine ce que |e Atis ici avant toat a' est point do jans^nismey nl mgme de
la litt^iatiire; mafs de la'morale, et qae je tAdie en teas sens de Mdsir le
Trai, je donnera! ce jugement qui me contredit et peat^tre me juge.
M. Joubert s'etait ttH occupy de Balzac d^s 1808. L'espice de renais-
sauce Utt^aire d'alors en fUt une pour Balzac en effet ; ses Pinuiu, pa-
bli^es par Mersan , le remireut sur le tapis. On s'en entretenait en un
monde d'^lite; ST. Mbl^, jeune, dans une matinee de Ghampl&treux, le
commentait» liyre en main, aux personnei de la soci4t6 ; vers ce temps,
M. /oobert , de cette plume d'or qui ne le quittait pas , ^crivait :
*- « Balzac , un de nos plus grands ^crivains , et le premier entre les
«bons, si on consulte Fordre des temps, est utile ilire, k m^diter, et
« excellent & admirer ; il est ^galement propre k instruire et a former par
c ses d^lants et par ses qualit^s.
« Quelquefols 11 outre-passe le but , mais 11 y conduit : il ne tient qa'an
«r1ectear de 8*7 arr^ter, quoique Tauteur aille au-deli. »
— «c Balzac ne salt pas rire , mais il est beau quand il est s^rieiix, »
— « les beaux mots out une forme, ijin son, une couleur et a|>e
« transparence, qui en font le lieui convenable qii il faut placer les belles
a pens to pouT les rendre tislbles aui homu^s. Aiuui leor existence esl
^ P9RT-A0YAL*
piquairfiej sur las ouyrage& de resj^rit, sur T^tude H
aur le style. «>
Ge qu'on en sait deja et ce que nous allons en
citer va plus loin que Balzac , et attaint les poetiques
m6me d' Horace et de Boileau. La solitude dii cabinet
si chSre aux pontes , aux rfiveurs et aux ^rivains »
n'etaitpaslasiennerc 11 savoit , nous dit Lancelot (1),
qu'il y a dans Vkme de rhomme une certaine niaiserie
qui Tensorcelle, fascinatio nugadiatis, comme dit
TEcriture (ce qu'Horace appelle desipere in loco), qui
fait que , quelque s6pare qu'il soit , ii s'occupe de
lui-m6me, se multiplie et se divise, et que $ouvent
il est moins seul que s'il etoit au milieu d'une mul;-
titude. Or , c'est cet ^tat qui est le plus contraire k
la solitude que Dieu demande de nous , et daltis la--
quelle il dit qu'il veut mener T&me pour lui parler aa
coeur : Ducam earn in solitudinetn et loquar ad cor ejus. »
Voili done la solitude du poSte fort compromise et
mSme decid6ment interdite ; il ne s'agit plus de s'e-
crier avec Horace I'aimable poete paresseiix :
Nunc somno et inertibus horifl
Dacere soUicite Jucunda oblivia vil» ;
« an grand bien, et lear mnttitade on tr&M>r. Or Balzac en €6i ptein :
« lisez done Balzac. »
— « Ce qui a manqu^ k Balzac , c'est de savoir mSler les petits mots
« a?ec les grands. Tout dans son style est construit en blocs ; mais tout
<( y est de marbre , et d'nn marbre Hi , poli , blatant. »
— « L'empbase de Balzac n*est qn*un jeu» ear il n*en est jamais la dupe.
« Ccux qui le censurent avec amertume et gravity sont des gens qiii
« n*ent^dent pas la plaisanterie s6rleuse> et qui ne savent pas distinguer
« rhyperboie de i^exag^ation , Tempbase de Tenflure , et la rh6torique
« d*an homme de la sinc6rit^ de son personnage. »
Mais n'est-il pas possible aussi qu'avec son esprit bienYeiUa^t et subtil,
M. Joubert ait port^ quelque atticisme ^n B^otie?
(1) Hf^moins, tome II, page 106.
LIVRE DEUXlfiME. 84
ni avec Virnile le poite rAveur : ... 0 u&i eamfi! et
ce quJ suit ; ni avec Boileau le podte auteur :
Je trouve aa coin d*aii bois le mot qui n^'avait M,
et ces beaux vans encore sur ie tpurment po^tique
dans i'Epltre k son jardinier :
'. . • . • G'est en yain qa'anx pontes
Les neuf trompeases foNin dans lean donees retraitei
Promettent da repos sons tears omiMrages ftrais :
Dans ces tranqallles bois poor eax plants expr^ ,
La cadence aossitdt , la rime , la cisore ,
La Tlche eipression , la nombreoie mesare ,
SoTciires dont Tamonr salt d*abord les charmer (1) ,
Be fat jgoes sans nombre Tiennent les eonsnmer.
Sans cesse pomnraiynit ces fagitiyes fides
On Toit sons les laariers haleter tes Orpbta... ..
Saint-Cyrah (chez Lancelot) s'y oppose precis6ment :
« U ne vouloit pas qu'on s'amusSt tant 4 epiloguer
sur les paroles , et k dive plus long-temps k peser les
mots qu'un avaritieux ne seroit k pleser For k son
trebuchet , parce que rien ne ralentit plus le mouve-
ment de I'Esprit Saint que nous devons suivre. U
disoit que cette grande justesse de paroles etoit plus
propre aux Acad^miciens qu'aux difenseurs de la
v6rite; qu'il suffisoit presque qu'il n'y eAt rien de
choquant dans notre style (2)... » Et Port-Royal, en
somme, a suivi cette m^thode d'ecrire suffisante et
saine plus que travaill6e et ch^ti^e. M. Le Maltre, dans
les commencements, cherchait k donneraux ouvrages
ou aux passages qu'il traduisait des Peres le plus de
pompe et de majesty qu'il pouvait : plusieurs per-
il) ^orciem, c'esi le mot mdme de Sainl-Cyran; ofie niaiserie qai
entotulle,
(2) aftmotrsii tome It, ns^iZO.
II. 6
^ PORX-ROYAL.
soktfjss acodutiimees aux ^vieiUes traiJhietloBS gaiilQi$as
ay ant paru craindre que ce soin u'dtftt i la fid^lite,
il y eut conseil ^ et la decision de M. de Saci fut qu'il
ne fallait pas $e montrer si scrupuleux et si d^Iicat
siir certains mdts. Itt. de Saci pourtant 6tait un des
^rivains d^gants relativement aux autres* Nicole, qui
r^tait aussi , pensait de m6me; j'ai d6jk dit com-
ment il ne haissait pas la proUxite. En un mot , I'uti-^
lit6 morale ful la r^gle du styte de Port-Royal ; le
style suffisant les contentait mieiix que la grSce suf-
lisante : tout leur soin , leur continuel scrupule s'u->
sait k celle-ci.
lis all^rent directement centre ce qu'a dit depuis
La Bruyere : « L'on h'a gu6pe vu jtisqu'a present un
chef-d'oeuyre d'esprit qui soit Touvragede plusieurs. »
lis se mirent plusieurs pour composer de grands ou-
vrages qui, tout louables qu'ils sonf , ont pu fournir
k La Bruyfere Tidee mfeme que nous venons de citer,
ou du moins qui ne la d^mentent pas.
La rdgle de Tanonyme, telle qu'ils la suivirent
(Pascal k part) , et que la prescrivait M. de Saint-
Cyran, ^tait pen propice k T^mulation litt^raire;
celui-ci ^crivait k Arnauld : ^ Quand le temps m6me
de produire quelque ouvrage sera arriv^ , il faudra
toujours que cela se fasse en observant les regies du
silence et en mettant en peine le monde d'en savoir
les auteurs. » Ce genre d'anonyme, non pas celui qui
est piquant et coquet, qui se d^robe pour &tre mieux
\u , mais celui qui fait obscurite s6rieuse, profonde
et definitive , devient mortel k la passion d'auteur dont
le vceu secret est toujours manstrari digito et dicier hie
est. Ce qui est /leur liU^nire proprenent dite, pour
LIVRE DEUXltME. 63
s^ep'anouir, a tant besoin du rayon au moins detourne
qui tombe sur elle, de la brise du dehors qui Texcite
et la rafraichit I
Quant au fond, au fruit du style et de la parole
^crite, quant a la qualite salubre et bienfaisante qui
en sera le principal m6rite chez ses disciples, M. de
Saint-Cyran y avait d'aUleurs grandement r^flechi ,
et il nous le prouve dans ses recommandations en
disant : « II se fait une certaine transfusion, sur le pa-
pier, de Tesprit et du coeur de celui qui ecrit, qui est
cause qu'onaper^oit, pour ainsi dire, son image dans
le tableau de la chose qu'il repr6sente... Le moindre
nuage qui se trouve dans notre coeur se r6pandra siir
notre papier , comme une mauvaise haleine qui ternit
toute la glace d'un miroir , et la moindre indisposition
que nous aurons, sera comme un ver qui passera
dans cet ecrit , et qui rongera le coeur de ceux qui le
liront jusqu'a la fm du monde. » N'est-ce pas Ik
d'avance une assez belle traduction et paraphrase
morale du mot de BufTon : « Le style, c'est l^homme
mfime? »
Ce qu'il jugeait de Temploi de la raillerie daris les
ecrits contre Terreur n'est pas moins k noter. Lan-
celot, qui traite le point g6neral en un petit chapitre
ou il parle en son propre nom (1), ne fait que pro-
longer , en quelque sorte , la pensee de son maltre k
cet endroit et Tappliquer k ce qui 6tait plus recent
dansle parti. Jamais, a sa connaissance, assure-t-il,
M.'de Saint-Cyran n'employa la raillerie; et, si on
Temploie, ce doit 6tre court, et toujours accompagne
d'une certaine gravity et moderation. Si Ton perce et
(1) Gbajp. Xyn <1« 1« IU« partie.
81 POtlT-ROYAL. .
si I'on pique , ce ne doil Hre que vite el pour ^er
Venflure : car croit-on , ajoute Lancelot dans le sens
de M. de Saint-Gyran , et en s^armant de saint Am-
broise, qu'un coeur veritablement touche de T^gare-
ment de ses freres , ou de la profanation des choses
saintes, ou du renversement des \6rit6s, puisse s'ap«
pliquer a apprSter k rire aux autres , et souvent k en
rire lui-m6me par avance? Arnauld a fait un petit
ecrit, Riponse a Id Lettre d^une Personne de condition ,
pour justifier M. de Saei des Enluminures de VAlma^
naeh des JisuiteSj qui ne sont que de la tres grosse
plaisanterie ; mais la plus fine , celle des Provincialesj
n'est pas hors de cause dans ce d^bat : a coup sur
Lancelot y songeait.
11 6tait consequent; Port-Royal le fut moins : s*il
n'y eut qu'une seule infraction bien eclatante, il s'en
decouvre de pres beaucoup d'autres moins plaisantes
et gracieuses. On pent toutefois maintenir que dans
Tensemble la th^orie de M.. de Saint^Cyran sur les ou-
trages de Tesprit y pr^valat : ce qu'on appelle le style^
la forme, Varty le seljle gout, ne vint qu'en second
Ordre et tres souvent n'y \int pas. C'est ainsi qu'on
doit s'expliquer comment, dans Finnombrable quan-
tite d'ecrits dem^rite sortis de cette ecole, il en est
infiniment pen qui soient entres dans ce qui cons-
titue, mondainement et communement parlant, la lit-
tSrature. Un fait exterieur traduit assez bien cela :
aucun (Racine a part, et alors tres mondain), aucun
de tons ces ecrivains de Port- Royal ne fut de I'Aca-
demie (1).
(1) Je ne.compte ni Tabb^ de Bourzcis, ni M. Dubois, ni Barbter
d^Aacourt. Jene dis pasqu*ii n*y ait pas eu des Jans^Distes^a FAcad^mie^
je dis qu1l n*y a pas eu d? Port-RoyaU^les.
^ LIVRE DEUX.1EME. 85
Faut-il regrettep celterigueur de direction, faul-il
en tirer louange pour Port- Royal? Y a-t-il k le feli-
citer de cette abnegation et de cette negligence , ou a
la qualifier f^cheuse? Ceci tient a une question grave;:
Quel est le rapport de la litterature au christiaBisme,
et du goAt k la morale? Le godt et la litterature,
bien que souvent d' accord avec la morale et la pensee
chretienne, n'en sortent^ils pas non moins souvent?
ne sont-ce pas des choses dont le domaine est de ce
monde, dont le triomphe naturel est d'y r^gner,
comme la beauts du visage , comme la puissance po-
litique J de ces choses qui peuvent se rencontrer cer-
tainement avec la vertu chr6tienne, mais qui peuvent
tout aussi aisement s'en passer, comme elle-m6me se
passe d'elles? Dante, je le sais, et Milton sont de
grands poetes tout-^*fait Chretiens; mais Shakspeare
est grand poete aussi , et songe pen au christianisme ,
et y fait peu songer ; Moliere de m6me. Et si Ton
descend de ces hauteurs de la pens^ cr^atrice k la
quality de J'expression , au style et au goiit a propre-
mentparler, combien I'esprit chretien peut-il presque
indiff&remment ou s'y trouver a quelque degre, ou de
pres ni de loin ne s'y trouver pas !
II est mieux toujours de ne se point faire illusion ,
mSme dans les matic^res les plus d6Iicates et les plus
cheres. Le goiit sans doute tient par bien des racines
a J'^me; Vauvenargues a dit : « Le goAt est une ap-
titude a juger des objets de sentiment; il faut done
avoir de Tame pour avoir du goflit, » Mais Vauvenar-
gues, nous le Savons, accorde beaucoup k la nature
humaine, et dans sa propre g6n6rosite il lui pr6te uu,
peu* 11 serait trbp triste que son mot sur le ^oAt fut
96 PORT-AOYAL
tout-a-fait faux ; mais on doit reconnaltre qu'il n'est
pas entierement vrai. Malgre ce qu'on aimerait a
croire, il faut se resigner k dire : Le gout est un don,
comme tous les dons , comme ceux de Tart particu-
ii(5rement; c'est un sens singuiier que Texercice cul-
tive , que la pratique aiguise. 11 ne parait jamais plus
noble, plus complet, plus veritablement delicat et
^lev6, qu'au sein d'une nature saintement morale;
mais il se voit souvent trSs developp6 chez des natures
bien differ entes. Une certaine corruption agr^able
(est-il permis de le confesser?) n'y messied pas, et
en raffine mfime extrfimement plusieurs parties rares-
Pour prendre des noms consacr6s et d'un type re-
connu de tous , qui done a plus de govit que M. de
Talleyrand ou que C^sar ?
Comme la peinture, comme la musique, comme
tous les arts qui se rapportent aux plus d61icals de
nos sens etdontlui-m^meiljuge, logout s'applique
particulierement k ce qui plait , k ce qui sied selon
les conditions mortelles. A la mort, quand tous les
miroirs se briseront, il se perdra; il n'y aura plus
de go6t , et tout ce qu'il avait de bon et de vrai ,
rentrera simplement dans I'idee du Beau et du Vrai
eternel (1).
En attendant, ici-bas, il peut, comme tous les dons
et tous les talents, se greflfer sur le bon et sur le mau-
vais , et n'6tre pas moins brillant pour celst ni moins
flatteur. Lalangue mfime accuse cette confusion par les
termes dont die le nomm^. he fin qui marque le beau
{fine en anglais) touche de pr^s au fin dans le sens de
(1) Yidemiu nunc per speoolam in enigmftie : tanc ajatem fi|€i^ ^d
Diciem. (Saint, Paul aox Gorinlhiens , I, ctaan. i5, very.. 12.)
JLIVR9 OEUXlj^^E. 87
malm, as mal Pr h g(»i^h I'm^^ ptUfn^, liUorai-
rement parlant, c'est la m6me chose.
Dans le management de tout talent de poete , d'e-
crivain ou d'artiste sous les diverses formes , un p^rii
partiipuSer $e reproduit. Michel-Ange, yieiUard, se
r9{)roche9 se repent daas un eloquent sonnet d'avoir
adore Tart et de s'en i^t^e faijt une idole. Dante , je
Fesp^re, et itfUton ont ^happ^ k ce genire d'idolA-
trie (1). Pomrtant c'est Ik I'ecueil des plus granc^s ejt
des moipdres en cette carr^ere, I'^ciueii de Micbejl-
Ange Gomme de Balzac, comme de Jiacine, de ce
Goethe que j'ai appele le Tajleyrand de I'art comma
de oeux que j'en appellerai les Roland, de ceux (}ui
en ont le talisman mysterieux comme de peu^ qui
ei^ fon|; $;0]pia€^r Tep^^e magique et le cop d'i voire. Si ^
pl^aque instant Ton p'y prend garde ^ il y al^, quelle^
q^e soic^ les belles choses qi^'on dit , ^t m^me pl^s
on dit de t^elles cho$e$, une deviai.iofi morale tr^
prochaine, une tentation qui fait ais6ment qu'on s'oc-
cupe bien moins de les penser et de les pratiquer que
de les dire , que d'y inscrire et d'y enchftsser eternel-
lement son nom comme Phidias daj^le bouclier de
sa Minerve. Balzac nous a offert ifflmte jusqu'au ri-
dicule , k r^tat de f(6tichisme , pour ainsi dire , grosr
sier, k I'^tat flagrant de rh6torique ; mais, sous de plus
beaux noms et de plus subtils , la maladie de Fart
(i) Une belle &me» et des plas haatement chr^tieniies , a toit ces
paroles m^morables sur Tesp^e de GonflU entre Tart et Diea : « Groyez-
moi, i1 faat choisir entre Dieu et le monde, entrt la beauts 6ternelle et
la yaine apparesce. Advimm que pourra de la littteatare ! Je sms per-
8iiad6e qae la po6sie n'y perdrait rlen, si le monde ^tait chr^Uen ; car
Bien est le pins grand des poMes apr^ tout. Mais enfln^ qnand elle j
perdtait , qn'importe? (Teit qu$lqup ehote dc vrai «( d$ tiri$u» qu'li nous
fkui pour vwr^ «| motfrir. »
88 PORT-ROtAL« — LlVliE lOfiUXlilHC*
n'est pas diffi&rente en principe. Virgile ne dit autre
chose de ses abeilles :
Tantos amor florum et generandi gloria mollis !
Dans cette Emulation de gloire ou simplement de secret
plaisir, la sinc6rit6, la v^rite de Fid^e est presque
inevitablement atteinte. Je Tai bien souvent pens6 :
si Ton pou\ait discerner et dter ce qai est da pur
ecrivain en verve, de la plume engag^e qui s*amuse ,
combien n'aurait-on pas 4 rabattrepeut-fttre du scep-
ticisme de Montaigne, de Tabsolutisme de De Maistre,
du s^raphisme de saint Fi^anc^is de Sales , et du jan-
s^hisme de saint Augustin !
Mais nous aurons encore occasion d^ajouter quel-
ques mots sur la theorielitteraire et Vesthitique (comme
on dit ) de Porl-Royal a propos du livre de Jans^nius,
du formidable August%wu$j qui semble pourtant ne
devoir guere prater k ces points de vue-14.
I
I
1
X
L'^tf^mtaiiir delani^iiiiM.^ Premier elfet prodait; foriiwe da lim.
— Les cinq propositions t y sont-elles ? — Le chevalier de Grammont
el mademoiselle HamiHon. — Eiamen de VAugusUnut. — Premise
partle sor les p^lagiens, ^ sor les semi-p41agiens. — Questions 6ter-
nelles. — Descartes et Jans^nius. — M^tliode de celni-d : ses proI6-
' gomine^ tar /a rauon $i i'auiorUe, ^Bsuii tur CJndiffirtnce. — M^ode
de charity.
11 nous faut passer un peu brusquement des in-
folio si Tides de Balzac k Tin-folio substantiel de Jan-
s^nius. C*est le moment juste d'en parler; car il parut
au jour durant la prison de Saint-Cyran , il com-
men^a k faire 6clat peu avant sa mort.
Jans^nius , qui avait At k son pamphlet de Mar$
Gatticui en fateur de FEspagne, rev6ch6 d*Ypres
(1636) (1) , ne le poss^da pas long-temps. Dans les
dix-huit mois qu'il y v^ut, il se montra plein de
zele et de ciiarit6 , vaquant en secret k la confection
de son Augmtims sans que cela le detourndt en rdalit^
des devoirs de sa charge. Quand le docte Huet fut
devenu £v6que d'Avranche , si quelques-uns de ses
(i) Toil tome I , liy. I » chap, XI , p. M3 et sdv.
90 PORTrROYAL.
dioc^saios accouraient vers lui pour le consulter, ih
trouvaient toujours porte close : Monseigneur itudie,
leur r6pondait-on;ice qui faisait dfre a ces bonnes gens :
« Quand done nous donnera-l-oli un evfeque qui ait fini
ses Etudes? » Jans^nius n'6tait pas ainsi ; il voulut suf-
fire a tout, et tant de soins le consumerent. Depuis
quelques jours ses domestiques remarquaient sur son
visage 9 d'ordinaire si mortifi6, je ne sais quel eclair
d'une joie inconnue : il venait de terminer son grand
puvrage, Toeuvre de sa vie. Son saog s'alluma; il fut
atteinl subitement du charbon ou de la peste dans les
premiers jours de mai 1638. Aucune ^pid^mie ne
r^gnait pourtant dans la ville ni dans le p^ys; lui
seul fut frapp6, — 4 la suite d'un acces de cdlere et
par malediction divine, dirent les ennemis,— ^ou
bien, k ce que d'autres racontaient, pour avoir tou-
che dans des archives k d'anciens papiers infectes.
En cet ^tat d6sesp6r6 , on lui amena deux soeurs grises
ppur le soigner, et, ce qwi acheve de peindre sa rude na-
ture , il eu t de la peine d' abord a y cpnsentir ,' se rieriant
gue, depuis V&ge de quinze ans^il n'avait iti eli eta^ d§
$ouffr%r aucun service de femmes. l\ (|ut pourtant ceder,
mais toute assistance fut yaine; il re^ut les sacre-
inef^ts avec cpmponctrpn , e|t ifiourfft le 6 ifiai ij338 ,
k Vkge de cinquante-trois ans , huif. jours ^e|i}e|^ent
aysmt l-arr^tatidn 4^ ^. de Saint- Cy ran a V^fh-
jpelui-c| ne fut pas inform^ aussit6t de cette mort ,
Q\, on resta quelque temps sans oser lalui apprendre.
Qp ne la lui dit m6m^ que lorsqji'oQ sut ayec c^rti-
t^de qi|e Jansenius du naoins, ay^nt de mpurir, ay^t
pjj terminer entieremqnt Touyrag^ pr64estiij6 et con-
certs entre eux pow Je ^\^XM W0»4^. M- 4!? Saint-
LlVftfi D£UXIJ^|fE. 91
CyraQ sg[>prit done h la fois I0 n^^lheur ^t la seqle
consolation qui le lui p&t adoucir. VJugu$t%nus sortit
des presses de Louyain en ljS40, n^lgr6 les efforts
des jesuites pour en arr^ter rimpression. La premiere
pensee de Tauteur, des qa'il avait vu son livre fini,
avail ^te, assure-t-on, de le d^clier am pape Urbain YIII^
sans doute pour aller au-devant de. ses objections , et
absolument comme, pour ^viter le canon d'une place,
on passerait en se rangeant tout centre les murs : il
ay^it song^ k se mettre sous le canon du Vatican pour
ne pas Va\oir centre soi. Mais il mourut avant d' avoir
envoy e sa lettre tr^s respectueuse au Saint- Si6ge.
N'ayant plus qu'une demi-heure 4 vivre, il dicta ui|
testament par lequel il d^clarajl donner son manuscrit
k son chapelain, et k se$ deux amis Fromond et Ga*
.lenus, pour qu'ils en p\ibliassent une edition aussi
£idele que possible : « Car je crois , ajoutait-it , qu'on
y pourroii di£^cilement cbanger quelque chose. Q«6
si pourtam Iq Saint-$i^ge y vouloit quelque change-
ment^, je lui suis un fits ob^issant et sonmis, ainsi
quedecette Eglise, ^q seip de l^quelle j'ai toujours
y^u jusqu'i ce lit de mort. » Ses ex6cuteurs testa-
npentaires firent imprimer en secret et a la hale^ sans
rien soumettre pr^alablement. Les j6suites trouv^rent
moyen, durant Timpression , de se procurer des feuil-
]es^y et ils pressor ent T inter nonce a Br uxelle^ des'op^
poser k la publication • Celui-ci en ecrivit a Rome, el
le Carc^inai-Neveu (B^rberin) lui manda de s'y opposer
en effet, se fondant sur le href de Paul V , renou\e|6 par
jjrbainym i«i-?»^D^€l> qw* int§rdi?8jit toute reprise de
controverse sur la Gr&ce. Mais dans cet interyalle , le
gros in-folio, men6'^ terme, rev6tu des privileges 4' if-
92 ' PORT-nbYAL.
*
6age et dMi^ du Cardinal-Infant, s'6chappait de tontes
parts , se ddbitait a la foire de Francfort (septembre
-1640) y allait r^jouir les calvinistes de HoUande qui en
reclamaient force exemplaires (1) ] et arrivait a Paris,
ou on le reimprimait des le commencement de 1641
avec approbation de cinqdocteurs. II y fut rcQu avec
un int^r6t extraordinaire , dans le monde purement
theologique d'abord , puis au-del&. Tout ce public des
doctes et des gallicans, ennemi naturel des j^suites,
se redit bient6t. le nom de Jansenius , lequel triomphe
parmi les honnttes gens, ecrivait sans tant de fa^onGuy
Patin. M. de Saint-Gyran dans sa prison fut un des
premiers i lire Fouvrage, car il ne le connaissait
pas sous sa forme derni^re. Les paroles recueillies
de sa.bouche k ce sujet sont souveraines ; il di^
qu'apres saint Paul et saint Augustin, on le pouvail-
mettre le irmUme qui eiit parl6 le plus divinement 3e
la Gr&ce. II disait encore que ce devait $tre U licre
de diootion des demiers temps y c'est-i-dire des ^mps
de chute et de misSre , oil Ton ne pent rentrer dans
la veritable pi6t6 qu'i force d' humility et de senti-
ment de cette misere m6me. Gomme on lui rapportait
un jour, que le cardinal de Richelieu , qui gardait
rancune a Jansenius pour le Mars GaUieuSj pensait
k susciter quelque censure en Sorbonne centre VAu-
gustinusj il ne put s'empfecher de s'ecrier : « S'il fait
cela^ nam lui ferans voir autre chose. » Un autre jour, k
M. de Gaumartin, ev6que d' Amiens, qui lui annon-
Qait qu'on tramait quelque chose centre le livre, il
ripondit avec feu que c'itait un livre qui durerait autant
m
(1) On troQva, par une facon d'am^niti scolastique, qiie ranagramme
do nom de Carn^Uus Jant0tiu$ iUU eUCteOfieat Caivini $9n*u$ in ore.
LIVRE DEUXl&ME. 93
que VEgKse; et il ajouta que, « quand le Roi et le Pape
se joindroient ensemble pour le ruiner, il etoit fait de
telle sorte qu'ils n'en \iendroient jamais h bout (1). »
£n m6me temps toutefois, il parait bien qu'il y voyait
quelques expressions un peu fortes , lesquelles il ett
mieux aimies autrement, et qui pouvaient donner prise
aux mScbantes interpretations , surtout en ce qui est
* devenu la premiere proposition condamn^e (2). Il re-
connaissait aussi dans unelettre k Arnauld (aoflt 1641)
que H. d'Ypres avait laiss6 heawoup d$ difficultis indi"
cises dans son livre, qui est imparfait de ee edU-liLj mais
qu'il Favait ainsi voulu pour ne pas se departir de la
methode de tradition , et pour ne rien ajouter de rai-
sonn6, d'imdgin^ ni diartifieiel k ce qu'il avait trouve
dans les ^rits des P^res et de saint Augustin sur la
Gr&ce; et il Ten louait. Somme toute, il jugeait Ten-
semble de Tceuvre tout-i*fait solide et comme un
\aisseau fermement double qui doit braver les orages.
L'edition de Paris (1641 ) ne tarda pas a Hre suivie
d'une autre d Rouen en 1643. Rome dans sesknteurs
se taisait encore (3). Le combat s'^tait engag6 d^s le
premier jour k Louvain; il ^clata publiquement k
Paris par les trois sermons que M. Habert^ th^ologal
de Notre-Dame et docteiir jusque-li estime, pronon^a
en pleine chaire de la cath^drale , le premier et le
dernier dimanche de I'avent 1642, et le jour de la
septuag^sime 1643 : ce furent trois coups de canon
(1) Memoircs de Lancelot , tome I , p. 107.
(2) f( Qaelqaes commandements so&t impossibles aax Jastes ade cer-
tains moments ; iU ont beau Youloir et s'cfforcer : la GrAce lew manque. »
Toili le sens net. On pat en cffet accuser Jans^nlus d'avoir dit cela.
(a) La bulle d'Urbain till, dat^ de mars 1641 (style romain), ce
qui re\leittlti649, ne fol public qu*en ji^in 1645.
94 PORT-ROYAL.
d'aldritie. Les sermons a\aient aloi^s iitat i^ei^htisSb^
mient immense. Durant tout le nioyen-^ge , au temps
de la Ligue et A cette ^oque du dix-septiSme siMe
encore ^ avant la publicity des joiirnaux, les serindns
en tenaient lieii et ^taient I'organe popuraire le plus,
actif, un coup de tocsin k I'instant compris et ob^i.
he resum^ de toute cette d6nonciation dont aussitdt
une foule de chaires se firent les ^hos , c'est que
ladsdnius (je dem^nde pardon du gros mot qui sent
la chaudiSre) li'^tait qu'un Catvin rehouillu M. de
Saint-Gyran irrit^, et libre enfin, lan^ait Arnauld k
lA defense; les jeunes bacheliers de Sorbonne et de
Navarre allaient prendre t*ang et faire renfort. Bref,
jamais ouvrage ne trouva, en naissant, plus de patrons
et aussi de peri^^cuteurs tout 6veill6s que ce gros vo-
lume orphelin , dont la fortune est demeur^e si sin-
guliere. Habent ma fata libellij il n'est qu'heur et
malheur ^our tes xn^folio comme pour les brochures*
Gequ'onappeileailleurs taUntyei qu'on ne sait trop
comment nommer en matiSre si sombre , entrait-il
icipour quelque chose? Dans la Viede Janseniuspar
Libert Fromond il est dit que plusieiirs personnes
avaient anim^ jusqu'au bout I'auteur k son travail,
craignant que la production qu'elles comparaient k
li Vinm d'ApeUe ne restftt imparfaite. Cette VHms est
un peu forte , et nos doctes Flamands ne sembleront
sans doute pas juges tres competents eh ce genre de
grace. Pourtant une sorte de beauts theologique,
une beaute de pens^e profonde, subtile, et que
j'oserai dire, sinon dantesque, du moins miltonienne,
reluit en bien des endroits de I'oeuvre et m6riterait
d^ja , seule , qu'on 3'y iirrdtftt. Les adversalres euj(*
LIV^I! BEUXfilME. 05
mStKieSse sentaient obliges tfy reconiialt^e par places,
dans le style , un vif et un brillant qii'ils n'auraient
pas dttcindu de cette plume, jusque-li in^l^^nte et
im^lie , de Jansenius ; on a pa supposer ({ue Fro-
imnd , son ami , n'y 4tait paj Stranger pour ki fe^d.
Hais de plus (et c'^st tk I'int^rdt priticipai) le livre de
Jans^tuus a ^te roccasion et le th^&tre de tant de
cfuerellei^ , le lieu commun et le rendez-ifous de taht
de plaisanteries bonnes ou mauvaises , qu'il devient
piquant autant que n^cessaire d*en parler, aprte
V&NOir, sinon etudi6 tout entier d'un bout k Tautre
(je cralndrais de me vanter), mais du moins pratique
beaucoup, et labour^ eh bien des sens, en bien des
pages.
VAugustinus a eu cela de particulier d'etre le der-
nier monument de th^logie en latin qui ait suscitS,
chez nous, un.Iong et interminable combat, k la
^eille du siecle de la 16geret6 et de Tincip^dulit^; il
s'y est mfeme trouv^ m6l6 tout en travers , la bulle
Vnigenitus (1713) Fayant coinme renouveld et remis
en Yue pour tout le dix-huitieme siecle. Sans cesser
d'&tre k la mode et dans I'interTalle de ses Cantes
morauxj Marmontel a pu en parler assez eh d6tiil ;
chaque phiiosophe en a dit son mot k la rencontre.
Depuis le chevalier de Grammont j\isqu'au chevalier
de Boufllers, pendant plus de cent ans, le gros in- folio
debout, comme le dernier rocheir eh vue, a essuy6
la bord^e et la ris6e du flot.
Nul livre de ce calibre ne se trouva si fameux en
relftant aussi peu iu. II est vrai que les Provinciahss
qui se jouaient devant, eh furent J la fois Tillustra-
tion et la dispense.
96 port-roval.
Tous les d^bats compris sous le nom de jansi&nisme
se livrerent (et <;eUe vue les simplifie) autour de deux
ouvrages principaux. La premiere et la plus haute
partie de ces contentions depend de VAugustinus de
Jans^nius, comme la seconde d^pendra des Rifltxians
tnorales du P. Quesnel stir le Nouveau-'Testameni.
Dans la buUe d'Innocent X contre Jansinius (1653) ,
il n'y a que dnq propositions condamn^; dans
la buUe de Clement XI contre Quesnel , il y en aura
cent et une. On dirait d'une chute d'eau qui se brise
et s'^pand k la seconde cascade : c'est bien comme
dans les cascades ou le volume se multiplie en torn-
bant. Nous ne nous embarquerons pas dans ce second
bassin du jans^nisme; le li\re du P. Quesnel sera
notre limite. Raison de plus pour mieux embrasser
le cercle oil nous nous tenons.
Tout livre de theologie qu'il est , celui de Jans6-
^nius ne rentre pas dans la m^thode dite theologique
au sens de Tecole. A voir les choses superfleiellement
iCt du dehors^ on peut appeler du nom de subtilit^ sco-
lastique tout ce qui est raisonnement sur les matieres
4e m^taphysique divine; mais le livre de Jan^s^niua
«$t relativement pur d'exces pedantesque. Lui et
M. de Saint-Gyran, on le sait, avaient pour principe
de remonter aux sources, soit a celles des P^res et-
de I'Ecriture, soit k I'observation immediate de la
nature humaine sous Fillumination de Tamour ^e
I>ieu et sous le rayon de la priSre. On a entendu
M. de Saint-Gy ran , dans son bel entretien supreme
avec M. Le Matlre, s'expliquer assez nettement sur la
scolastique k commencer par saint Thomas. Jans^-
nius pensait ainUi ; il a evite I9 m^thpd^ 9^be de
LIVRE DEUXIJ^ME. 97
dhision et de subdivision des thomistes ; il a fait ve-
ritablement un livre de premiere main, oi!i tout est de
soucbe, un livre oii la vie et la seve thtologique
percent a chaque rameau, bien que ce soit et que ce
doive Stre une etude toigours assez difficile que de se
dinger k travars cette ramure.
L'ouvrage A'est qu'un tissu des textes de saint
Augostin mis en ordre et en Evidence , et formant
un systeme complet. Saint Augustin lui ajant paru
posseder I'entiere verity sur ces matiSres, il s'attache
a bien retrouver et k d^montrer la doctrine du saint
dpcieur; il la d^veloppe en toute abondance et sans
jamais perdreide vue les preuves, tournant centre
les s^ffli-pelagiens modernes et les molinistes ce que
ce Pere avait dirig^ centre ceux d'autrefois. En un
mot Jans6nius ne suit jamais la m^thode scolastique^
mais bien la m^thode historiquej qu'il accompagne et
chercbe a eclairer par la m^thode psychologique et
xnetaphyslque chretienne (1).
Le fondement du systeme de Jansenius, ou de saint
Augustin seJon Jans^nius (2), est qu'il y a deux sortes
d'etats de Thomme, $t deux sortes de Graces, chacune
par rapport k chaque 6tat; que dans le regne pri-
mitif et d'innocence Thomme etait entierement libre,
et que la Grftce qu'il avait alors, restait soumise k sa
lifaertej qu'il ne pouvait , il est vrai , faire le bien sans
(i) La m^lhode psychologique chretienne difKre essentiellement de la
milhode psychologic(ae des philotophes en ce qne celle-ci s'^tudie k saivre
les op^alions de T&me mdme aa sdn du. sitma oti elle se replie, tandls
que rautre s'attache 4 saisir rimpression dlrecle du soleil de la v^ril*
dans le mirdir de nptre kme au sein de la prUre,
(*) ElUesDu Pin, Histoire <fcelisia$Uque da d'w^$eptiime S'Mt, tome 11,
pair. 23 el KiiY.
II. 1
98 PORT-ROYAL.
cette Grdce , mats qu'elte ne le d^teraiinait pas du
coup k le faire et qu*il avait la faculty d'en user on
de n'en pas user. G*6tait k peu pres pour lui comme
pour les Anges , avant que queiquesmns par r^rolie
fusseni pr^eipit^s. En un mot oe que , sinon les p6«
lagiens, du moins les semi-p^lagiens disent de rhomme
d6chu, Janseniiis le reporte k Thomme primitif et
Fadmet pour celui-ci , mais en declarant tout aussit6t
que la chute a tout change. Depuis la chute en effidly
il consid^re que tout Fhomme est infect^ et tomb6
par Iui-m6me dans une habitude incurable et cons*
tante de p^ch^ ; que toutes les actions en cet dtat
se trouvent autant de p6ch6s , mdme les plus spe-
cieuses, le principe et la source commune ^tant em-
poisonn^s; qu'il n'y a, dans une telle mis^e, dd
ressource et de remede que moyennant une Grkee
souveraine , infaillible , qui descende en nous et se
fasse \ictorieuse; qu'elle seule pent relever et d6l»-
miner au bien la \olont6 malade et d^sormais inca^
pable par elle seule de rien autre que du mat; que
tons n^ont pas cette Gr&ce ; que Dieu la donne k qui
il veut dans la profondeur redoutable de ses myst^es ;
qu'il ne la doit k personne, tons en masse 6tant torn-
bes, et qu'il ne fait que justice en les y laissant et
n'op^rant rien ; que la . reprobation n'est que cette
stricte justice , et ce latsser-fairej ce 8t(iHt^quo d'une
chose accomplie par le fait de Fhomme; que la pre-
destination, Telection, au contraire, est le ddcret
iternel et insondable par lequel Dieu a resolu d'ex-
cepter et de retirer qui il lui platt, et de donner au
gr4cie secours pour pers^v^rer; qu'enfin sans ce- con-
tinue! et renaissant secours toujour^ gratiiit et tofuh
LIYRE DEUXi&ME. gO
jours vidorieux , on sera n^eessairement daas Via^
stiffisance de remj^ir le commandemeDt. C'est de Ul
qu^on a tir& la premise proposition parmi les cinq ai
faiseoMS qu'on a denonc^ et condamn^es en ce U*-
vr«; la yfoid :
« Qoelqnes coniffiandements de Dieu sont impos-
i^ibles aux Justes , k ^aison de leurs forces presenles,
qtidqtie volont^ qu'ils aient et quelqties ^brts qu'ite^
fassent ; et la Gr&ce par laquelle ces commandementa
leur seraient possibles ienr manque (1). »
lans^nius a-t-il bien dit cela ? a-t*il soutenu que
saint Au^ustin Tavait dit? U est trop certain qu'il Ta
affirm^ dans un certain sens. C'est mdme la seule de»
cinq propositions condamnees qui^ selon la remarque
de Du Pin, se trouve dans le livre en termes formels,
HI tBrminii. L'abb6 Racine, dans son ires partial et
infidele Abreg6 d'bistoire eoclesiastique, avoue qu'eile
semble y ^tre. Je me suis moi-m^me assur6 du lieu
precis (2[). Pour les quatre autres propositions , eUea
sont indujtes, infer^es, et, comme disent les jans^
iiistes, fabriquees.
Noiis ne pouvions , dans aucun cas , ^happer aux
cinq propositions de Jans^nius; ilfaut done les eac*
}>oser de suite et nous executer de bonne gr4oe et
une bonne fois.
II suit de ce qui vient d'etre dit que la Grace effi-
(t) AUqua Del prscepta bominilKis JtistU yolentllMU «t eoiuditiiMi »
Mcondam proesentes qoas habent yltes , BUBt imposslbilia ; deest qnoque
Us Gratia qjoA possibfllft fiaot.
(2) II snffit, pour se eoBYalncre, d'oavrir VAuguttinuitn cliapitreXHI,
livre III de la trolsWme partfe {de GraiiA Christ i SalvaOfrU), ct d'y lire l«
premieres lignes da paragraphe qui eoimneiice ainsi : H(bc i^iur am*
nia, ete., etc... ; maia il ne serait pas jn«te de ne pas Joindre k eet endroit
un apenu 4e lecture da «liai^ltre %Y odi Fefejectieii MUuiUe en 4lfl«
t
100 PORT-ROYAL.
caee, etant invincible, a toujours infailliblement son
eflfet et I'emporte n^cessairement sur la concupis-
cence. 11 y a bien de ces graces moindres que les
thomistes appellent suffi$antesj et que lui , Jansenius,
appelle exciiantes; mais, si elles ne triomphent pas
efficacement, c'est qu'elles ne voulaient pas triom-
pher et qu'elles ne devaient pas avoir plus d'effet que
celui qu'elles ont atteint. On a lir6 de 14 et compost
la seconde proposition condamn^e : « Que dans F^tat
de la nature d^chue , on ne r^siste jamais a la Gr&ce
int^rieure (1). »
Jansenius admet encore que Tessehce de la liberie
en g^n^ral ne consiste pas dans la balance interieure,
dans une certaine indifference qui permet de se por-
ter ici ou la , mais dans Texemption de contrainte et
dans le pouvoir de* vouloir . Adam , il est vrai , ^tait
indifferent dans Eden, et incomparablement plus
libre que nous ; mais on pent Stre dit libre encore
sans 6tre indifferent : il suffit qu'on ne soit pas ab-
solument et comme mat6riellement contraint. En un
mot volont6 et liberty deviennent pour lui une seule
et mSme chose. Tout 6tre volontaire est libre, m6me
lorsqu'en fait il n'y a pas lieu chez lui k une autre
volont6 que celle qui s'effectue. Les bienheureux , par
cnlte , particnliirement dans le paragraphe qui commence ainsi : Ad or-
gttmmtum igiiur,»,
(1) Poor se convaincre que Janstoiiis pensait qaelqae cbose de tris
approchant, on peat lire chez lai le chapitre XXYII , livre IX de la troi-
•itoe partie (tU Gratid Chritti Salvatoris), On a enay6 (vainement selon
moi) de troaver nn correctif k cette doctrine , an chapitre II, livre.YIII
de la mtee partie, dans le paragraphe qui commence ainsi : Tertid prw-
determlnaiio pliysiea,,,, oil il dit que la Gr&ce da Christ ne surmonte.pas
toujours toate resistance. Ce qui importe, c*est le fond de Tid^ : or, ii
croit que cette Gr&ce surmonte toujours plus ou moins et ^fTectiyemeata
h proportion joste d« ce qu.*«lle est ct de c« qa'fUe Y^ut,
LIVRE I>t;iJXI£M£. 101
exemple , m^ritent dans le ciel , par Tamour de Dieu
volontaire, bien qu'il n'y ait point en eux d*indiffi&-
rence ei que leur volont^ penche tout entiere a cet
amour. Ainsi, dans T^tat de chute, Thomme n*a
guere dMndifference r^elie, a aucun moment, pour
faire le bien ou le mal ; sa volont6 est toujours Ar-
chie et d^termin^ k Tun ou k Tautre ; ceux qui n'ont
pas la Grdce sont dans la n^essit^ de pecher, quoi-
qu'ils ne soient pas n^essit^ k un pech^ particu-
lier; ceux qui ont la Grilce sont necessairement in-
clines au bien. Pour tout dire, quoique rhumairie
Tolonl^ en elle-mtme puisse se porter au bien ou au
mal , elle se trouve toujours d^termin^e , en fait, a
I'un ou k Vautre. De Ik on a tire la troii»eme propo-
sition condamn^ : « Que, pour m^riter et d^meriter
dans Vetat de la nature d^hue, il n'est pas necessaire
que I'homme ait la liberty oppos6e k la n6cessite (de
\ouloir), mais qu'il sufiit qu'il ait la liberie opposee
k la contrainte. •
Pardon et patience! nous voici plus, d'k moitie
chemin. Cette troisieme proposition est une des plus
subtiles et celle qui dans T^crit k trois colonnes (1) a
6t6 le plus obscurement expliquee. II resulterait de
I'explication , que la \olont6 humaine dans I'^tat d^-
chu , bien qu'elle soit toujours determin^e necessai-
rement k cbaque moment donn^ , reste libre en ce
(1) On appelle Eeiit d iroU eohmnet an m^moire qui fat pr^nnt^ aa
pape Innocent X (en mai 1653) par les d^fensenrs de Jans^nius , et dans
leqnel les einq propositions incrimintos itaient retraduites et r^dig^ ,
eliacane selon trois sens exposes en regard , 1* le sens h^r^tiqae et caWi-
nlste qn'on r^pndiait , T le sens aagustinten et jansdniste qu*on soute-
nait, V to sens molinisle qui 6tait I'inverse da second et qo'on ne ripn-
diait pu noina qoe le pramier : les jans^nistes se piqaaient de suivre le
?rai Josle milieu.
i02 I^ORT'^ROVA.L.
sens qu'elle pefut 6tre d^tenniniee autrenieiit da&s ie
moment prochain, dans laseconde qui va &uivre : il
saffit que cette n^$sit<^ ne soit qu'actuelle, et sans
cesse renouvelee, pour ne plus dtre absoiue. La Motte,
dans une lettre a F^nelon (Janvier 1714), a dit tres
spirituellement pour railler cette pr^tendue explica-
tion qui retire a I'instant tout ce qu'elle a Fair d'ac-
corder : « Nous sommes, salon eux, comme une bille
mv un billard, indifferente k se mouvoir k droite et
ji gauche j mais , dans le temps m^me qu'eUe se meat
k droite , on la soutient oomme indiflG&rente k s'y
inouYoir^ par la raison qu'on I'auroit pu pousser k
gauche : voili ce qu'on ose appeler en nous lihwiiy
une liberty purement passive, qui ^ignifie seulemant
r usage different que le Gr^teur pent iaire de nos
volont^s^ et non pas T usage que nous en pouvons
faire nous-pi^mes avec son secours. Quel langag^ bi-
sarre et frauduleux (1). »
En comparant et assimilant les doctrines de» aiMnt-
pilagiQiis d'a^trefoii^ et des molinistes modernesr,
Jansenius met au nombre des erreurs des semi-p^la-
(1) Si ron Toolail «e doimer le spectacle de tM rembams d'an eaiurU
sdbtll prig dang an d^troit de contradictions , on pourrait essayer de lire
la r^ponse de Jansdnius aux objections sur ce point , chapitre XXXlV
da livrtf TI de Ml trolsidme partie (^ GtcAHl ChrM SatvatarU), Ses d^
fensears ont beau dii;e, il ne se tire pas de la diffieuU^. II donne raiion. k
Bayle, qui compare ces questions de gr&ce et de liberty au detroit de
Hessine ot Ton est toujours en danger de Garybde ou de Scylla ; tons les
jefl^rts d'explication ne s^rvent qa*i faire mieux aieattcsr les de«x iM«9m-
prihensibilUes qu*on Yeat joindre. G*est en son^eant surtout k cette annu-
tf tion de la liberty morale de I'bomme , qu'on autre moraliste a pa dire :
.« Le Jans^nisme (si» par une abstraction sondaine* on en 6te le Cbristia-
nisme) n*est en idiologie que le syst^me de Hebbes , et ^n morale qoe le
.systtoe de La Rocbefoucauld. On croit ces qaestions infinies et Tesprit
humain k cent lieues dans les solutions di?eries oA il se fnUfie .; ticeitie
rideaa , ce n*e8t qu'ane meme cbambre. »
LIVRE DEUXlJiME. i03
giens ceUe-ei , — qu'ils admettaient tant pour la foi
et pour le commenceiQeiit des bonnes ceuvres que
pour la pers^v^ance , une gr&ce telle qu'elle ^tait
enlierement soumise au libre arlatre qui la rej^tait
ou en usait k son gr6. De la on a tire la quatrieme
proposition condamn^e : « Que les semi-p^lagiens
admettaient la n^cessite de la Gr4ce int^rieure pr^ve-
nante pour toutes les actions , m6me pour le com-
mencement de la foi , mais qu'ils ^taient h^retiques
en ce qu'ils Youlaient que cette Gr&ce tti telle que la
volenti de I'bomme pouTait lui resister ou lui obi^ir. »
Enfin , sur ce mot de TEcriture que Jisus-Chriit
utmort pour touu Us homnesj Jans^nius, qui n'admet
pas que la Gr&ce , la volenti divine n'ait pas toujours
sofi ]dein effist , et qui voit cependant que tons les
hommes sent loin ^ de verifier cet effet dfi salut uni-
versel, se trouve conduit k donner diverges explica-
tions de ce mot totis les hommes; 11 suppose , par
eumple) que I'Apdtre a vouhi dire que le Sauveur
est morty jkon point pour chaque homme en parti-
culier, mais bien seulement pour certains hommes
elius de tous ^tats indistinctement , de toute nation
et co4Mlition, juifs et gentils, esclaves et mattres...
D*ou I'on a iniKr6 la cinquiSme proposition condam-
m^e^ ia plus odieuse au premier regard; on lui im-
pute tf avoir avanc6 « que c*est une erreur semi-
pejagienme de dire que J^sus-Christ est mort, a
p6pmda son sang g^^alesient pour tous les hom-
mes (4). »
<i) Pa f^ p^ 006 id^ directo da sentiment de Jans^nias snr ce point
ifOtm f en IMant le duiotro XXI da Uvre III de sa troisi^me partie
^ Ox^lti^Qtmti SalvatorU), Egalemnt , aa cbapitre XXI da lirre VQI
de la n^ime i^tie^ on poiuaa yquv dana le paragrapbe qui fo^iwence
i04 PORT-l^OY AL. ,
II y avait eu encore dans le principe une autre
proposition d6nonc^e; maison se r^duisit auxcinq,
et c'est de celles-li qu'il a ete tant et si diversement
dispute pour savoir si elles ^taient en effet dans Jan-
senius. Les jndiflFerents et les railleurs qui ne man-
quent jamais en France en firent des Tabord un giujet
de plaisanterie interminable : y sont-elles? ou n'y
sont-elles pas?
Nous connaissons de tout temps le cfafevalier de
Grammont dont les galanteries, le jetf , le bel air et
lesprouesses brillantes ont ^t^ si agr6ablement racon-
t^es par son beau-frere Hamilton , celui dont Vol-
taire, dans le Temple du GoAtj di dit, en le m61ant
au groupe des aimables ^picuriens :
I
Aupris d*eax ie vif Hamilton,
Toujoun anni d'an trait qai blesse >
MMisait de rhnmaine Mp^ftee ,
Et mtae d'onpea mieax , dit-on.
Nous voici, ce semble, bren loin de Port -Royal;
— pas si loin que Ton croit. Milord Muskry (ou Mus-
aiasi : Secundum e$t quod Calvinut,,,, avec quelle peine il s'elTorce de se
s^parer de Calvin k I'article de la liberty. H ne serait pas mal , pour se
former sans trop de frais nne thtologie snflisante et une base de compa-
raison, d'y ajonter la lecture des chapitres XXI, XXII et XXIII dn
liyre III de VInstitution ehrMlmne, par Calvin, dans lesquels Tanteur traite
sp^cialement de la predestination, de raeetion ^lemelle. LadifjOoolt^,
pour y Ute abord^e de front et avec audace , ne Test pas moins avec une
lidresse , une prteaution Infinie. L'antorit^ de saint Augustin y revient
sans cesse : « Si Je vonlois, ^crit TapAtre de Geneve, composer un volume
des sentences de saint Augustin, elles me sulfiroient pour traiter cet
argument ; mais ]e ne veux point charger les lecteurs de si grande pro-
liiit6. » Janstolus, k sa mani^e, n'a fait ,' dans VAuguittnus, que rem-
plir le desideratum du r6formateur. ^-« Sur ce point de conjonctlon et ca
noBud des doctrines luth^rienne , calyiniste et Janstoiste , je recomman-
derai encore , au tome XIY de la Bibtiaihique univerteite de Jean Le Glerc,
un tr6s net et tres judicieux expose qui aehiveFait de completer.
kerry), Tun des plus grands seigneurs catholiques
d'liiande, et milord Hamilton , durant la r^Yolution
d'Angleterre, avaient passe en France pour conser^^
lear foi ; les Spouses de ces seigneurs les avaient pr6-
c^is avec leurs enfants. MesdemoiseUes Hamilton et
Muskry furent mises k Port-Royal; elles durent y
6tre d6a avant 1665. Mademoiselle Hamilton, qui
devint la comtesse de Grammont, celle mSme que
Ton volt faire si cfaarmante , si noble et pourtant si
espiegle figure h la cour de Charles II , 6tait done une
ele\e de Port-Royal , et une ^Sve fidele et ch^ie.
M. Gallagban, pr6tre irlandais, de ses parents, a
pris place parmi les solitaires, les amis et les theo-
logiens de Port-Royal. Au moment ou le chevalier de
Grammont se trouva si 6bloui d'un coup d'oeil , k ce
bal de la reine oiSi il la vit de pr^ pour la premiera
fois, elle n'avait guere quitte notre monast^re que
depuis deux ann^es. L'Mucation qu'elle y avait re^ue,
sans lai donnerpr^cis^ment de ces graces, mais aussi
sans les lui dter, avait contribu6 sans doute k les
nourrir de serieux et k consolider son esprit deli-
cat. Les profanes Mimoires disent d'elle en efifet ( je
saute les details par trop touchants sur le physique
de sia beaut^) : « . . . Son esprit ^toit k peu prSs comime
sa figure , ce n'6toit point par ces vivacit^s impor-
tunes doni les saillies ne font qu'^tourdir, qu'elle
cherchoit Ji.lM*iller dans la conversation. EUe evitoit
encore plus cette lenteur affect^e dans le discours ,
dont lai pesanteur assoupit ; mais , sans se pressor de
parler, elle disoit ce qu'il falloit, et pas davantage.
Elle avoit tout le discernement imaginable pour le
solide et le faux brillant ; el , s^ins se parer a tout
106 P(»BT'-iiOYiLL.
ppdpiM des lumi^reft de son esprit, eUe dtoit reserve,
mais tr^ juste dans ses dt&oistons (1)« Ses sentiments
itoient pleias de noblesse; iiers k outrance, qiiand il
0Q 6toit question. Gependant die iboit moins pr6-
venue sur son m^ite qu'on ne Test d'ordinaire quand
on en a tant. Faite comme on vient de le dire , elte
ne pouvoit manquer de se faire aimer; mais, loin de
h cbercher, eUe ^toit difficile sur ie m^ite de oeox
qui pouvoient y pr6tendf e. » Le ohevadier de Oram-
mont y r6ussit«
Mademoiselie Hamilton, malgre fes ^^gances, les
gaiel^ et les malicieuses espi^leries d'alors , malgr6
hs&piiees qu'eUe fait aux persoones ridiculesdela ooiar^
k mademoiselle Blague et a sa propre ooudne maHdame
de Muskry (3); mademois^e Hafmilton, bien qu'elle
ekl pu parattre ^en de si affireux dangers k la m^e
Ang^ue, et que, comtesse de Grammont, die n'ait
peut^ttre pas dvite ces dangers prte de Louis XIV,
fiftuva toutefois et garda finalement, k traYera quel*
qaes naufirages, la religion dans son ooeur. On ia
voit, Uen des ann^es apres, allant aux eaun de Forges
tt y reeherchant Du Foss^ qui demeure pros de la :
« Nous trouvftmes, dit cdui-ci, qu'ii y avoit plus k
gagner qu'i perdre dans la conversation de cette
dame* Elle avoit 6t^ autrefois ^lev^ k Fort-Royal , et
die n'a jamsas rougi, au milieu de laeour mSme, de
<1) Ifest-c^ pas la trait pour trait les ^ualit^s d'espril vonkief par
fioMtoyal , bleu qa'iei d*im usag^ qh pea transpose t
(i) Femme 4e son coasin-germaiD et belle-soeor probablement d'H^Iine
de Maskry qa'oo troave dans la liste du noTiciat de Port-Royal en 1661.
C'est de madaroe de Maskry* !«»>«> boitease et k pr^tenliona, qa*HamUton
lit u plaisanunent : « Ua visage assariissaiit me(toU la demure maiii au
d^sagr^ment de sa figure. » Mademoiselle Hamilton lai Joaa le tour de la
faire d^oiser en BabylonlwM poor le bad de la Heine.
pai^lor daqs i^ occa^iQus p^ur juslifier eette loiispn
A(mt eUe coanoissoil par ellerm^me la aoUde pii6l^
aussi bien qu^ nous. > On rplfou^^era une d^ sas
£U66 , uae jeune enSsint , penstonn^ire ^ mQna;^ter6
des Champs, lors de Texpulsjon de 1679. Le frai^o
parler g^n^eiix de la comtesse pQurtoiisses ^loisen
lUsgrice^ que oe fusseiM; Port-Royal oji F^neloiii p^i^t
lui laire par4oiiner les qualites mains cfaretienn^
q»6 i^ad^me de Caylus e^ d'autres lui o'n|; reprocb^-
Quand le comte 4e Grammont, i la fin^ «e conyeif-'
iH (1), Vexemple re^u d'elle y duf. .^rc; pour l>edU-
iDoup; desorte que, jusque daB$ cette coaversionsi
loinljajln^ dtt fa^ros d'Hamilto^, nous rptrouyOiii& avee
m f#u 4eiK)iwe volonte le p«tit d^igt d^ PopuRoyal.
Das il^iM eomme made0M>»eHe Hsuailtoii d'uM
pfttt, t^Hune MM. Bignon de 1' autre, u'assorlissent
pas mal , ce semble , dans leur diversit<6 de Auanfie,
lacoiiT0ane<iie:^t-£e qu'humaine et mondaiAe^ de
h J&aisDH' d'loA ils siortireBl.
llbiis tout eeci est pour dire que Louis XIV, un
|e», se resBdu^enant sans doute que la comtesse de
Orammont avait 6t6 61ev6e 4 Port-Royai, oa peut-Atre
le prenant sur ceque le comte, avant d'fetreehevalier,
amit^^siM un instant dans «a jeunesse, lecbargea,
(ui rhommeaimableet 16ger, pourle luliner en qualite
de fevori , dellre le livre de fans^nius et des assurer
8*11 n*y trouverait pas les cinq propositions tani dis-
putjfees. Quand le coxnte de Grammont lui rendit
compte de sa lecture qu'on croira , si Ton veut, qu'il
(1) i< JTai afipTis avec (>eaiicoup de plaUir qm M. le coipte rfe Grammopt
a r«co«ivi6 1[^ IVrend^re 9^1^^ ^ jicqffis me nouireUc d^v^tion... » Lettre
de MQt-ETi«mond i l^i9^4e X^os j(A^^
avaif faite , ce f ut en disant < que , si les cinq pro-
positions 6toient dans Jans6nius , il falloit qu'elles y
fussent bien incognito. » Ge mot d' incognito etant en-
core assez neuf alors (i), cela parut un excellent bon
mot qui courut et qu'on a transmis.
Le pape Alexandre YII fut plus heureux que le
comte de Grammont : il afiirma un jour au P. Lupus,
docteur de Lou vain, qu'il avait lu de ses propres yeux
les propositions dans Jans^nius. L^-dessus nos bons
liistoriens vont jusqu'i insinuer que, pour le con-
>raincre , les jteuites firent imprimer un exemplaire
expr^, falsifi^, qu'ils donn^rent k lire au pontife*
Conjecture bien naive dans son rafiSnement ! comme
si avec un pen de prMisposition et de certaines lu-
nettes on ne pouvait pas lire dans le m6me livre ce
qu'avec des verres seulement changes d'autres n*y
lisent pas (2).
G'est du moins avoir assez montr6 que les esprits
badins et libertins, comme Vetaient alors le comte de
Grammont , Hamilton et Saint^Evremond , n'atten-
dirent pas Voltaire et le dix-huitieme siecle pour
trouver toutes les platsanteries leg^res au sujet de la
bombe thtologique qui eclatait.
Mais il nous convient d'eniamer le sujet autretneat
que par des pointes , desormais fort emoussees , et
autrement aussi que par les cinq propositions ex-
traites , qui peu vent bien y 6tre en un certain sens ,
(1) On ra rencontre d^ji dans nne lettre de Balzac , k la page 67 de ce
Tolame.
(2) Gette anecdote du P. Lnpas , r^p^t^e par TabM Racine et tutii
guarui, se ironye pour la premiere fob dang VHutoin da Jan$inifm9
( tome II , p. 317 ) de Geiberon , qni se complatt et croH k tons les gros
propoi* GerberoB est le Dalaofe du lansinisme.
LIVRE DEUXl&ME. 109
mais qui 9 pour 6tre jug^ impartialement , doivent
£tre Tues en place e( dans I'ensemble de la doctrine.
Dte aa preface Jansinius marque bien toute la
portde qu'il apergoit k cette idi6e de P^age qu'il va
eombatU^e ; rien n'^le Tdnergie de son langage ;
€ U y a un tel accord secret, dit-il, entre ces dogmea
orgueilleux et la raison qu'a corrompue Torgueil , it
y a un tel attrait perfide Ters ces sirines pour las
&mes chatouill^s k la louange et k Tadmiratioa
d*elle&*m6ines, que, si cette GrSce celeste qu'ils at-*
laquent de front, de flanc et par derri^re, ne nous
boucbe les oreiUes sur cette mer orageuse de con-^
fuses doctrines oii nous naviguons, et ne nous Ije
par la pensee a Timmobile autorit^ de saint Augustin^
cooune au mftt du vaisseau, k peine pouvons-nous»
ou m^ine k coup sAr nous ne pouvons pas ne pas £tre
en partie s^uits de cette funeste douceur. » — « On a
remarqud , dit-il encore ( et c'est Ik le caractere sin-^
gulier et propre de cette h^r6sie)y qu'il existe une telle
connexion entre toutes les erreurs du p^Iagianisme >
que, si on epargne m^me une seule des plus minces
fibres et des plus extremes , et perceptible k peine k
desyeux de lynx, une seule petite racine d'un seul
dogme semi-pelagien , bientdt toute la masse de cette
erreursuperbe, toute la souche, avecsa forSt de ra«
meaux empest^s, reparait et s'elance... De sorte que
(voyez rencbatnement), si yous donnez un brin k
Pelage, il faut tout donner; que si, tromp6 par le
fard de I'erreur, par le prestige des mots, vous r6-
chauffez dans \otre sein ce serpent mort et lui rendez
ui\e seule palpitation , a Tinstant, bon gre mal gr6, et
enlace que vous fetes, il vous en faut venir a 6teindye
toute kvpaie Grice, k toerlhwAe ^tiiiit^vippti^met
le p6cM Torigiirel , k 6vincep le soandate <te la Cpotn ,
i rejeteif Gbrist Iui-m6me, k dresser raftn d^s teiite
jsa hanotteop le trdne diabalique da la supMb^ hu--
ihaine; bon gr6, nml gr6, il le feut (I), »
En mfime temps lansenitis recotmaft butid la diffi-
<iuk6 de c6tte extirpatioa f aditsale M de <^e discerned
ftifent extreme : « Cette qae^tion oft il s'agk dtt libp6
arbitre et de la Grftee est (il Tavoue) si d^icate que,
lorsqn'on defend le libre arbitre, on a Fair de nier la
GrftcedeDieu, et qu'ati eoatraire, ati mometit oft
Ton maintient la GrSce de Dieu , on est suspect d*en-
Ie\er le libre arbitre. % Mais , dans la ponrsuite qnH
jfkit de Terretir p^lagienne, il lui semMe que e'est
€ncore moins anx mots qu'au sens connu et k Tin*
tention une fois atteinte et p^^r^e qu*3 s^agit de se
prendre, et que e'est U qu'rl faut viser itra vers tout
lei r^seau et le voile des expressions. — Ainsi Satan ,
chez Milton, Satati, c*est-a-dire Torgiieil dSebu,
quand il Veut s'intfodurre dans Eden pour corrompre
Thomme, rev6t la forme d'un ange adolescent, d'un
ch^rubin du second ordre^ il joue la modestie et sem-
ble orne d'une grftce con venable : une petite cau-
ronne se pose sur ses eheveux bouclSs, et ses pas
jpleins de decence vont comme regies au mouvement
de sa baguette d'argent. Mais, k un sentiment d'envie,
de desespoir et de haine qui a traverse son coBur et
qui a perc6 sui* son visage, Uriel Ta reconnu (2).
G'est dans cette idee exactement,' sinon dans cette
(1) Et il redit (ailleurs) le mot foudroyaDt de saint Augustin sar
^^lage : « ]3ayez-T0us oii lend toate cette dispute ? k faire penser qa'll a
'it6 dU en yafns Tu (e nammtrat du nmn dt Jftaus » #f il seta U Sauveur^i^
(2) Punsdis pvrdu, Uy. 10 et !¥» traductioa de Ghaleaobriand,
LIVHft DfitJXlAli£. Hi
image i q^e i^n^nim, qni^aemble 6tre par eivSraite
te tb^Iogien dont Milton est;l6 po^ (t)^ iajfiiB cHt t
c Qoaod il s'agH de cetteerreur, ce n'est pai& cooitne
dea autres : iL ne faut pas mesurer to seng par les pa^
roles , m^is bien plotdt juger des parolids par te ftens|
ear ce mot de saint Augustin a plus de porl^ qa^on
ne eroit : Nons qid Bawm ee que touB pen»e»^ notur
ne powons ignorer comment et en qml hm tmu dites tee
n n^est pas possible de mienx entendre , et plus en
philosophe chr6tien , toute la gravity de la doctrine
de Pfelage, de cet homme-pr^curseur, sorti de la pa-
trie, je ne dis pas de Wiclef , car il allait au-del& de
Wicfef , mais de celle de Bacon et de Locke.
Le premier traite de Jans^nius, partag6 en huit
livres, est consacr6 en entier k Thistorique de cette
h6r6sie : P61age d'abord, et ses dfsciples d^clar^s, C6-
lestius, Julien, puis cette seconde g^n^ration de di-
sciples ( s^il faut leur donner ce nom ) bien plus mi-
tiges et sp6cieux , les semi-p^tagiens de Marseille et
de L6rins. Ces livres , tant comme r^cit et rassem*
blement des faits que comme exposition et discussion
de doctrine , me paraissent constituer un grand et
assez beau morceau d'liistoire eccl^siastique qui n^a
pas encore 6le mis k sa place.
£a sagacity active et ennemie avec laquelle Janr
s^nius poursuit et d6m6le jusqu'au bout les ruses, lei^
arriere-pensees, les moderations affectees de ses ad-
versaires, m'a tout-i-fait rappel6 la fa^on par laquelle,
(t> K«tt q«e Millon soit peat-etre ao fond qneiqae pea arien m, pttl-
gien; iiiais')e ne veux parler que d'un certain rapport d'^^vatioo et49
l>eiiiiU Ibtelogtque somt^re. On en donne^a des ^bantillons encore.
112 J^OliT-ROYAL.
en son traits ou plutdt son pamphlet contre BiaM)on ,
le grand De Maistre le perce k jour , TinterprSte en
le serrant et en le tordant, et le pousse, Tassi^ge
comme k outrance en tout recoin de pens^e. II y a;
quelque rapport en effet, et, sauf les longueurs , le ^
style du gros in-folio n'est pas non plus sans flamnie
et sans Eloquence, ni surtout sans de ces coups bien
k fond et qui p6nitrent : « La m^thode de Pelage et
de ses disciples, ecrit Jans6nius, afin de plus sAre-
inent tenter les esprits des hommes et de les 6branler
sourdement jusqu'i la ruine, Q^a et^ de produire les
difficult^s contre la foi sous forme de questions et
d' insurer dans leurs outrages ce qui ^toit soulev6 1&-
dessus , non point par eux , mais par d'autres. » Oor
ne saurait mieux caracteriser la methode prudente et
cauteleuse dont Bacon lui-m6me et surtout Bayle firent
tant d* usage, cette methode d'attaque et de sape qui
Ya son train sous air d'erudition. Saint Augustin en
main et s'armant de sa parole qu'il possMe et manie
en tous sens comme un glaive, Jans^nius d^masque et
perce cette marche rusee, ces circuits du serpent , et
il se platt k montrer Pelage k son debut , se mettant
involontairement en colere et se traliissant si un 6v6-
que k Rome lui allegue ce mot d' Augustin qui en-
ferme toute la \raie doctrine, ce mot qui est comme
la pointe m&me du glaive : « Da quod jubes et juhe
quod vis; 6 mon Dieu, donne-moi ce que tu m'or-
donnes , et ordonne*moi ce que tu veux ! »
Jansenius (moyennant toujours son Augustin)
poursuit done le pelagianisme dans tous ses 6tats et
ses deguisements successifs, a travers ses metamor-
phoses , en rinsuUddt , en Texorcisant , en lui disant :
T6i *> ^core toi! II le montre, d'dne part, degradant
auta ttt V^^ possible I'homme primitif, TAdam de
FEdc ^^9 ©^ lui impulant d6ja certains mouvements ,
ceptai '^ plaisirs, certaine pudeur, une espece de mort,
enfin \ 'e propre deja de la nature d^chue ; et , d'autre
part, \ relevant et colorant cette nature actuelle de
Fhomm e , comme si elle n'6tait pas tout-4-fait perdue
et miser able. On con^oit , en effet , ce double travail
du p^g ianisme, qui, voulant combler Tablme de
rifitervali 'e , diminuait la hauteur de I'Eden et rele-
vait autaBV * qu*il se pouvait la profondeur de la terre.
Quand Jan senius parle des miseres de ce monde que
lespelagiea sd6guisent, ij est Eloquent ; il Test, ainsi
qu'Augustin > ^ la maniere de Pline Tancien qui nous
^it voir rhoi «inie nu, jet^, en naissant, sur la terre
nue. Mais Pli. n« en concluait contre Dieu ; Augustin
et Jans6nius ^n concluent pour Fimmensite de la
chute et la iw^'^ossit^ du R6dempteur (1). Parlant de
(i) Line IH (PaiWwt PtlagianA)^ chapitre XV, et livre II {De Siattt
ffaturdp lapsm). , chapftre A, dang lequel est citd an passage deCic^roik
fatdnble h VlAi e de chute. — H. Joabert, dans ses Penseet, a merveil-
leaaemeni toucl 16 et fait sail lir ee point central da Jfans^nisme : n Les^
Jans^nistes, dit -il, <mt trop 6t6 au bienfait de la crtetion, poar doaner.
davantage an b ienfalt de la riilemption... Us 6tent an Fire poor donner
■Q ^Us, » Les p 6Iagiens , an co ntraire , et tons les daisies rendent d*aa-
taut plas aa PH -c qaMls tiennent k se passer da FiU. II arrire done, dans^
ees ^Tolations 2 singuli^res et cette tactique, apres toat limit^e, de la<
penste bamaine , qae les JaDs6nisles , & an certain moment , se trouvent
QODtre les d^t es da cdt6 des atbto, en t«nt qa*ils 6tent comme eux le*
piQS qu'ils pea V ent au Pere : Janstoiu* et Pascal , qaand ils jagent la na-
ture, ne soni pa s tr6s loin de Pline et de Boalanger. lis n'cn soot s^par^s
qoeparla Croli c; c'esl beaacoap; mafs il semblc qae sans elle ils ne-
croiTalent a riai 1 , et que , sans le FiU en un mot , ils auraient peine i re-
roonter ja«qu*a! iPere. La croyance en JAsus-Christ devicnt ainsi pour
eux , s'tt eat pel mis de le dire , encore plas cssenticlle que pour d^aotres,.
et plus tmiqu^^
IK »
ces maux qui affligent et icrasent (eanterere)^ Ah ^ ]e
ventre de nos meres, la pauvre humanity, cette ^ie
humaine, s'ilfaut Vappeler vie, et reprochant au3r p^-
lagiens de les deguiser, Jansenius dit : « lis r n'ejat
obstin^ment ces calanait^s ^videntes, comiaf , » si
quand fe nature entiere g^mjit sous le poids, ik , p^u.
voient, en niant biep Ijiaqt, supprimer ce c jjri qui
mont^ coinme le njugissenaeat ^e la mer, ou ; le cou-
vrir de I'audace de leuj: yoix... Vel negando tollers ^
velclamando syperare- » — Que eeu^ mfemes g ^ui repti-
gnent aux remedes proposes par ces croya jQ^ts tyop
lugubres, les; respcctent au.moius et les plai^estt
commesemblabies, pour Avpir ^i prpfond^r jaent seoti
eneux, ide <iert#s jo.uri5k;,Ie ne etla .mi§6re^de
la natufe hum^ne^ cet oc^s^u de \ices et d ,e dauleurs,
et son murmure, sja iiage^, sa.j^ainte eter? aelle I
Quand il en vjent aux semi-p61agiens (J lUas^iUemes)^
4 ces hommes que Prosper lulTm^mf^ k ;ar denoncia-
teur, reconnait illustres et eminent ,s 4€j sc ience et de
vertu, Jansenius redouble de soif^. Saine Augustin,
<durant pres de vingt ans de coDabat.conti ?e les pelar
giens , elait loin encore d'avoir 6pih6 et i afetne em-
brasse dans leur plus secrete difficulte c es dogmes
delicats, le myslere d^ la pred€;stinalion et J la vocatioft
des elus; itn'y avait touch* qu'en passant t, par ne-
<5essite et avec prudence. Les arguments toi it naturels
et tres directs de Pelage avaLent provoqu^ de sa part
•des r^ponses directes aussi et contradictc nres. Ce-
pendant ces reponses de saint Augustin n'6 taient pas
toujours bien comprises de ses amis m6i} le. Quel-,
^jues-uns les outraient et en abusaient ; d'a utres qui
^n elaient moins satisfaits, se r6servaient de , les adou-^
LIVllE DfiUXI&ME. 415
cir.. Des moines d'Adrum^te en Afrique crurent,
d'apres lai, qu'il ihllait entendre la toute-puissance
de ia GrSce, sans plus du tout de libre arbitre : cela
aUa-t-H jusqu'i constituer Ther^ie contest6e des
PridestiiuUieMj qu'on a presentee comme an exete
de ia doctrine de saint Augustin (i)? Quoi qu'il en
s«^ le grand docteiir se h&ta de mafintetair le droit dtf
lAre arbiire qn'eik fait il atait eu I'air de nier. Miin
presque )atussitdl, effra^es sans doute de ces conse-
quences trop prochaiineSy les pr&tres pieux et savants
deMarseilk et de Lerins jugerent que d^ddement,
la doetrine de ' saint Augustin etant excessive, il y
avait q&elqne bms possible , et uoe voie mojenne &'
siHvre , \m6 part de mr^rite k introduire dans la sane-
tificalion des justes. €es objeetiotls bien autrement
esmsid^rables et plus interieures qu'aucune de cdles
qu'on avail 6lcfvS6s }usque-IS , forc^rent saint Augus-
tin "vi^lUssant i entrer en lice plusavant que jamais,
a se )anc^ dlaiis le detailet comme le d^troit de ces
p0rilfei£$es questions. Gardfen vigilant, et espece.
d'flmpereuiv pour lors de la chr6tient6, if avait k en
defendi^, pour afnsi dire, toutes les fronli^res. Plus
}&me, on Tavait vu passer de la guerre centre les
manicheens qui intronisaient Te principe du mat, k
la lutte tout inverse contre les pelagiens; qui le pe4-
Uaient* Et voila qu'ici, dij4 vieux, il a presque aus-
si«6t^ r^pondre, «t en sens inverse,^ aux momes
d*Afri(|ue d'une part, et de I'autre aux prMres de la
Gaule : Giiarleinagne , comme nous Ta peint Motf-
(4) Jans6nius et les Jans6nlstes n'admetteni pas celte h6r6sie k V^tat
formel et distinct , et ils soutiennent de leur mieux qae ce n'est qu*Qn
nom donn6 et une exageration pr^t^ par les Marseillald i de fiddles dis-
ciples de saint Augustin.
116 PORT-ROYAL.
tesqui.eu, allait metlant la main a chaque limile
menacee de Tempire. J'ai regret de ne pouvoir te
suivre ici, Tinfatigable et i'ing^nieux, dans ce. de-
mote si subtil et si interessant avec les semi-p^la*
giens; Jansenius ne fait avec lui que combattre dansi
Fauste et Gassien, dans Molina auquel il pease,
les moindres retours de la volont^ et de la prtoccu^
pation humaine (1). Rien ne donne plus k r^fl^hir
sur les lois de notre nature , sur Torigine et la filia-
tion de ce qu^on appelle progr^s philosophique, et ne
fait mieux entendre historiquement ce qui est Chre-
tien et ce qui ne Test pas. Du haut, de cette tour
d'Hippone relevee, on a un champ d'hwizon im-.
mense. Deux ou trois grands traits g6n6raux me suf-
firont. Le point de depart des semi-p61agiens est
uniquement dans la peur et le scandale que leur causa
le dogme declare de la predestination : « Get homme
profond^ment sage, Augustin, nous dit Jans6niu« ,
avoit pr^vu (en diff6rant de traiter la question) com-
bien peu de Chretiens pourroient ou atteindre par
rintelligence k rei6vation du divin d^cret, ou le sqp^
porter par Fhumilite : de telle sorte que, pour eux ,
tons chatnons et toute anse etant rpmpus par lesquels
on se figure que la nature offre prise et fait avancei la
(1) R^cidiyes hi6vitables! Partout oA la doetrine de la predestination
et de la Gr&ce a'est reley^e dans sa riguear, bi^ntOt fi y a en le palliatif
tent^y et de la part m^me des pins ^clair^s et des plas fiddles.. AJnsi
flrent les prdtres de Marseille tout k c0t6 de saint Angnstin. An d^but
in#me de la rdforme, et tout k e6U de Lather, M^lanebton ne tarda pas k
recaler sur ce point et k se s^parer des opinions de son mattre qui lui pa«
rurent une fureur siolcUnne. Au sein da Jans^nisme aassi, on verra Nicole
essayer, vers la fin , de negocicr une certaine Grdce g<in6rale et conci-
liante :
Natoram expollas fnrca , tamen usque recurred.
LITRE DEUXliME. 117
Gr^ce (1), toiisdegr^ 6tant mis bas par ou I'orgueil
humains'efforce toujours de gravir par lui-mSme pour
la meriter, le commencement , le milieu et la fin du
ssim, et le pivot mfime de separation entre telle et
telle ime en cette vie et en Tautre, allassent sans
detour, m paroles claires et formelles, se fixer au
ires libre , tr& pur, tr6s misericordieux et tr^ secret
bon plaisir de la Volenti divine , et tout entiers s'y
suspendre. * Saint Augustin sentait d'autant mieux
la dijQSculte de croire si aveuglement, qu'il avait par-
tag^ )ui-ifii6me^ avant d'6lre ev6que, Fopinion qui fut
ensuite la semi-p61agienne : t Les semi-p^lagiens done
trouvoient tres dure une doctrine qui, aneantissant
en quelque sorte Feificace de tous les efforts hu-
mains, remettoit Thomme aux obscurs et inconnus
d^ets de Dieu , et ewposait^ pwr ainsi dircj U t?ats-
seau d^ui de rames et de voiles sur le phin Ocian de la
dtiine VoUmU. i^ Aussi (et c'est toujours I'expression
de Jansenius que je traduis et que j'emploie) , « pour
obvier i cette apparente absurdite trop lourde &
porter 4 des Ames trop charnelles et qu'aveugloit le-
gerement la fumee de I'orgueil , lis imaginerent k
grand artifice des especes d'^helles par ou Ton piit
monter aisiment de la nature k la Gr4ce; et, pour
qu'on ne dtt pas que ces . 6cbdles tout entires pen-^
dsMiites du Giel ^oient tout-a-fait hors de notre pou-
y0h, ils imaginerent d'en placer le dernier, le plus
bas et aussi bas qu'on lepeut concevoir, mais enfin
un certain, ^ebelon dans la puissance de Tbomme : de
(1) Hupiis omnibus caienm iitius aiuu/iV... ; od sq rappelle (jette oJMtf
rest^apr6s la chute, dont parte saint Francois de Sales, plus commode que
Siijut Aiigustln (voiraa tome I , livre I, chapitre IX, p. ^59). Nous au-
wm filtu Um «acore, p«r coatraste, a nous enTessouvcuir.
telle aorte , an moins \e premier pas de «on salut ou
de sa perditioQ dependoit de lui (i). »
En me gardank hiea de m'enga^ avec iansdnius
daiMl la tisau iog^nieux de ces ieheUes dp Vd^m^ j'en
at dit assea pour faire eslendre quelle Yie et quelle
Kigueur calorto anioieut par places cette discussion
qm s'agite it la fois dans le fond de la doctrine chr6«
lieone et de la psychologie humaine^ selon qu'on
Youdra Fappeler.
RieBde plu$ capable, je le rep^, de fairer^ft^-
cbir proftmd^ment un esprit s^rieux et de 1 '^iabjlir
an sommet 6t ^ I'origine de toute question sor la foi,
sur la liberie , sur la condition m^e oA Fon est ici-
bas, que Texposition et la discussion si ferme et si
AiHiej si plongeante (qn'on me passe le mot), de
eette doQtriiie semi-p^la^^ieBne, de Texp^dient ima-
1^ par ce» iiomniea de MsrtseiUe et de L^md si
moidef^ daois leur embeo^ras, lesqoels, totfl en wn-
hat sauver et majntenir la Gr^ce, h t^eixqption et
Ventier christianisme, vonlaient eependant avoiv pied
par qaelque endroit , avoir au moins h Mtf dti pudi
SUP b volenti humaine , pour garder Tunxque m^ite
de se Jeter de Ik eus-m^mes dans I'abime absolu; det
la Volenti dtidne. Quelque jugement qu'on en porta,
il y a ,^^ de ee point de vne adoHrablemK^ni dikn^ ef
hardimBnt contredit par Jans^nius, ime i!§coiide pers-'
peetive de pensdes sur notre nature morale » su^ le
ebi^istianisme int^ieur et vafitable,, et sur «ous tes
degr6s oh If oa pent I'admettre : la pbilosophie et la*
religion s'y rencontrent et s'y traPiFcrsent k chaq^e
instant.
(1) Livre VU , D9 ffmnti fM>%iand« chltp. I.
LIVRE DfiUXUfelTE. Ii9
Conturretice remarqtfable ! viers le mcimfenl on s^a-
chevait VAugustinuSj une autre oeuvre voii6e i un
srtcc^S Men diftiSreiit aftail ^clater. Les Itl^itdtiomde
Descartes partirent en 1641 • leDiscours svir lalUiihoke
avtiit paru d6s 4637. latfsSnius, niort en 1638, et qui
tr6s probablement ne fut pas in forme de la premiere
(fe des tiouveaut^s presque tnondaihes , par un pres-
sfentiment tdutefois des entreprlses croissantes de la
raison, redoublait de i^hristiiinisme irigide, de re-
cotits I76h6ment 4 la Crdtx , d'appel ihfatigable h la
m6thode de tradition et d'autorlte. Une sorte de fris-
sonnement k travers i'alr Tavertissait dii danger.'
Atissi peu scolastidue k sa liianierie que JDescartes, i\'
sehtalt le besoin de rajdtihilr et de regenerer la md-
thbde chfetieniie ; mais , ^ai* s& foi^md tatiiie , par isbn *
echdifaudige d'argutbenfe 6t dfe texted, par leis cori-
troverses qu'il souleva , il ile reiissit qu*3i Tobstruer. *
Et Jiuis Vhe^ire avait gdiinie. tin penseiir d'alors I'a
remargu^ iiiiemetit (1) : le moiide sembw aller par
dfe certaiiis trains et de grands cburants d^id(Ses; tin
de ces trains, une de ce^ vogues subsisfe ]usqu^4 Ice
que Vifentie lift itidividii f»ebel!e qui, d^accdrd avec
bied des instincts secrets , dome puissamment du coude
a ce qui traliie et installe aiitre chose 4 la place,
Une de des phases des methodes faumalhes expiraii
alorS^ : Descartes vinl et donna ce coup de coiide im-
prevu , desir^. II fit taibl^ rise 6t Jeta k fa mer le vieux
bagage : il fut neiif, claif, fu1ii1n6ux, et foii suivit.
Le livred6 Janstinius, cdmm6 utie machine de guerre
trof) chargde, au lieu de porter aii-dehofs, eclata
plutot au-dedans et blessa surtouf ses amis. Ceux-ci
(i) Gabriel Kaud^ , Avis pour Urcsm une BlbliotHquei
120 PORT-ROYAL.
suivirent bientdt Descartes lui-m6me » sans trop se
douter de la fin.
Jans^nius ne fit qu'une ^meute au seiii du chris-
tianisme, Descartes fit revolution partout.
Mais continuons encore d'^tudier au fond le livre
substantiel, et independamment des destinies; par-
courons-le d'autant mieux , qu'il est certain qu'on ne
le lira plus. Je n'ai parl6 jusqu'ici que du premier
traits qui comprend Thistoire et la discussion directe
de Th^r^ie p61agienne et semi-pelagienne. Le second
traite et le troisiSme (I'ouvrage entier est divis6 en
trois tames ou traiUs) sont tout dogmatiques : le se-
cond porte sur I'^tat de rhonime avant la chute, le
rigne d'Adam au sein du Paradis, et ensuite sur la
chute et l^etat actuel de rhomme ; le troisi&me porte
au long sur la gu^rison possible et la Gr&ce adminis-
tree par le Christ sauveur.
Le second traits s'ouvre par un livre k part et pre*
liminaire (liber proiBmidUyqui roulesurla m^thode
k employer en mati^re- de th^ologie. Jans^nius re**
pousse k la fois la m^thode seolastique et la m<6thode
philosophique, et m6me il ne les distingue pas, il les
repousse comme un seul et m6me danger qui est celui
du raisonnement humain et de la curiosity qui cherche
le comment des myst^res. II cite dans Tantiquite le
grand eiempled'0rig6ne comme s'^tant perdu par-li.
On est frappe tout d'abord de I'inconv^nient qu*ily
a pour lui d'avoir ignor^ son voisin Descartes. II parle
centre la philosophic, et la philosophic changeait de
lieu et de tactique au mSme moment. Il s'attaque k h
seolastique, k la forme d'Aristote, et le p^il est deja
aiilcuiss. il uiiaquc ic camp vide uux fcux ullumei^ ca-
core, mm rennemi vient de d^oger. Ge livre Mir Ici^
ramn et VautorUi naissait ainsi tout arri£r6 et su-^
ranne k odte du Discours mr la Mithod0j de m^me;
qu'en fait de style ces plaidoyers de M. Le Maltre ^
qui eurent le malheur de paraltre dans I'ann^ j uste^
des ProvinciaUs. Si Jansdnius ayait connu I>escartes,.
il lui edt fallu renouveler ses arguments et anticiper
quelques-uus de ceux que i'61oquent auteur de YEssai^
$ur V Indifference a si hardiment mani^. Nul doute^
que Jans^nius n'en edt pu d^couvrir plus d'un et des.
meiUeurs. Je n*en voudrais pour preuve que le cha-
pitre YII^ ou il expose et met en presence les deux
methodes de p^n^trer les mysteres de Dieu : Tune
des philosophes et par la seule raison , voie tres Ifom-
peuse, Tautre des chr^tiens, tres stlire^ et dans la-
quelle intervient , que dis-je ? k laquelle preside la
charite ; car il ne distingue pas la m^thode dite d'aur
toritij de cette md^thode de chariti. Il me paratt bien
admirable li-dessus , je traduis textuellement :
« L*atttre mdthode pari ^ la charity enflammte par laquelle leccMur de
Vhomme ae purifie , s'UIamkie , de manidre k pto^rer les secreU de Bieu
(pU sent contenus dans T^orce des Ecritures sacrdes et dans les principei
m^mef^v^l^s. Ge mode de comprendre est tr^ ftonilier aax nais chr^
Hens; e'est pat l^ <iiie dans les personnes splrltiielles> homines on femmes^
ii mesore qne la charity s'aceroU> la sagesse croU d'antant, Jas<ia*A ee
qa'elle anive k son jour de maturity parfaite. Gar de mime qae Vastus
nalt de la semence, et que la semence 4 son toarnalt de Tarbre, et
qn'ainsi Tnn et Tautre , par cette prodaction rtelproqne , Yont se mvlti-
pliant i rinfini , de mtee la connoissance de la foi chr^tienne soseite
ramonr de la charit6 et op^re par elle ; laquelle charity aussitet excite
ime nouyelle lamiire de connoissance , et cette lumiire proToque one
llamme d'amomr qui de nouveau engendre une lumiire ; et ainsi, par one
toiulation et an redoublement continue! , flammc et lumiire s*excitant e(
s'engendrant inenent rAme chr^tienne a la pWnitttde de la fcryenr et de
la luffii^re , c'est-Wire a la pl^tude de la QhmU et de ia verit6 , c*e»t4-
dm ft U plemtudc de la sagesse. t»
i22 i'ORI'-ROYAL. LlVllE DEUXI&ME.
Gst^l plus Tivame et plus persuasive mani^re de
fonder et d'attendrir la methode d'autoritfi que celle
que Jans^nius tire desaiilt AUgu^titi sansdoute, mais
qu'il d^veloppe ici atec un genie propre ? Pascal a
resume le tout en deux mots : < Lafoi parfaite, c^est
Dieu sensible au coeur. » Do sorte qu'aux pHilosophes
sp'^uiatijfs , et qui n'etudient que pour 6tud{er, 4 ces
cbretiens d'opinion si communs de nos jours et qui,
seion le mot de Saint-Cyran, ne veulent que d6cou-
vrir des terres nouvelies , 4 ceux*l&, pour les rabattre
et les humilier dans leur science m6me etsurle trdne
si creux de leur intdHgence oA il§ se conlpiaisent, il
suffit de dire avec saiiat Augustin*, avec Jdnsenius,
avec ceux qui parlent des Enfants de Dieu 9 etant
eux*-ihSmes de ces enfants :
Oh ne comprend (abfiolument, a la limite et dans
la plenitude), on ne coxnpreiid que ce qu'on croit.
Oh ne comprend que ce qu*on aime.
Ge qui revient encore k dire : on ne ' comprend
que ce qju'on pratique (1).
(^)!reiiipraiit6 ces pena^es k un anteni yraimeDt digne.tle le^e&primar
{Let Mnflnt^ dc DUa, discoun par M^ Yinet', BUde v lB51)4.ctt7 petit lire
k U p%9 25 : « Lawn^me, ce cbr^liead;oplmon dont jtf vie&s de pixltff>
lui-meme m les eoraprenid pas. Vne yaUte le s^pare desiincrddules^ ub
aMmoaeisipare dea eikfaiils.de Dieiu... »
XI
infaiilible sar la GvIicq,? — A-t-il iw^ifif^^^ bou tempi ) -r^ Tdmof-*'
gnages catholiqaes en divers sens. — ^ Livre de VAugustinus ^ur ^dan^
et \ti Anger arant fa chute .-^L*Adath de JTans^nms et celai de Milton.
— Libert^ dans Eden. — Ghnte, ydldntd vici^e,- racine de eoticopis-''
cence. — Jans^nins et La Rochefoacanld. — Jans^nius et les dterets
des p8|»es. ^ V^4*^fM^«nii« dj^nenia^.f i^ £oi^)lBt.r~iie doctevr Gernet
et Bos$u(^ — 9(H«r4aloiie»— ' f leuGT d les ^ieani^ — Uii iMt «■'*
e(fn,: pfur VAw^km,, sw le goM^ KM^Fftirrr it ^^(rti» tl«ai k Uisa^
t ^
Je continuerai Texamen du gros livre. S'il nous
^ttvm de^oni^A&iicfeTpkiSiii dui ^vf^otis et comme
auft ^afebiitf^er^M^affiee'dle' ii6tt€ st^ec, s(cheton$-etf
k^pertofsi^ion t^ nttetnX^nt ivtv^Hmn point si^ri^Qx,
qMAd 0ott» ftoibmei^ au <^kiff e in^dol^. ^
App^a^ifbieB caraet^rfe^ fa'rtfetft6tite (ihretiennc,
feBseniiis rftfebirte ati na^tutel eotnmm il a 6te am^ne
iinlt^rdg^ saiM Augustin stfrce^ questions d6 Gi^ace
et de <bl6ftte. La tjBocftfrine pifStgMHe' ^ s6r6i-()61a-
gie»ne hrf semWa«it dfes Ibrs (ef p^ tiire sortfe din-
stitaet.et dfe divination) toxtte formd^e dff ectmiaeiiit des
pw% pj'fticipeis deJA phHosOphie d' Ar istote , it jugea
peu i. prppos^ pour s'eclairfir lArdesstts , de a'adresser
ou de s'en tenir k des theologiens t6uf pr6occupes
eux-m^mesd'Aristoteet cte ses regies. U rementa done
plus haut. Mais une fois qu'il se fut pris, dit-il, k
saint Augastin , qu'il eut embrass^ son censre vto6«
rable et que, ne plaignant pas la &tigue , il s'y fut
plong6 et replong6 sans rel&che depuis le premier
jour j usque durant vingt-deux ann6es, alors son
^tonnement fut grand ; ce que nous I'avons vu expri-
mer ailleurs dans ses lettres k Saint-Cyran (1) , fl le
consigne de nouveau ici , mais avec une solennitd et
dans un retentissement de term^ que notre traduc-
tion ne peut qu*afiEaiblir :
u Je Ai8 ^nvaiit^, Je rayone , plus qa'il ne se pent dire , qoand je vis
MwLclftuoeQient ayee quel manqae d'intelligence les plos graves chefs de '
aa doetrine avoient M tirts el eomme toidos {abt&iio eolh) par les mo-
dernes en des sens tout I'qipos^ da yfritable ; avec quel ayeuglemenl
plus d'one fois ce qu*U combattoit ayoit M pris pour ce qu'il alUguoit ,
et dts erreurs p^lagiennes, plus de dii fois proscrites par Ini , ayoient
para des y^ritis augnstiniennes ; comment enfin les objections que Inl
ayoient fiiites les errants violent acceptta et ayoient coois comma ^anl
ses propies r^ponses » ses solutions m€mes (S). »
Suit alors un magnifkiue eloge de saint Augustin,
que Jans^nius repr^nte comme ayant fond^ et ^tabli
plus qu*aueun autre P6re ee qu'il appelle les {tiotre
dogmes capitaux du christianisme, k savoir : i® la
divinite du Fits centre les Ariens; 2«> la v6rit^ de
TEglise catholique, ses marques, sa puissance, ses
prerogatives; S"" la v^rit^,. Funit^, la n^cessit^ et T^*
nergie du baptftme centre les Donatistes; et enfin
4"* Tintelligence de la Grace. Ainsi , pour reprendre
encore et plus sensiblement : 1** unitd du Chef de
TEglise ; 2^ unit6 du corps de TEglise ; 3^ unit6 du
(1) Tome I de celle histoire, Uyre I, cliapitre Xi, p. 306 et suiv.
(2) Lilw prowmialis, cap. X- '
aacfemett qui nous y incorpor^; 4** unite de la Gr&cef
qm BOtisy fait vivreet nous y maintient. Surce der-
nier point surtout , Jans6nius trou\e des paroles ma^
gnifiques. Ge que saint Jean r^vangeliste a ^16 pour
la predication et la mise en lumi6re de la di\init6 du>
Verbe, saint Augustin Test pour l-explication et la?
mise en lumi^re de la Gr&ce. Ge n'est pas seulemenC
le Pere des PSres, le docteur des docteurs , mais utt
cinquieme ^Tang^liste , ou du moins un sixieme apr^
saint Paul. A qui convenait-il mieux en effet qu'i
saint Paul et 4 saint Augustin, ces deux grandes
lumidres de la Gr&ce, d'en rendre le sens dans la
plenitude, tons les deux ayant et^ plus agit^s et
plus malades que personne du mal de rinfirmit^ hu*
maine? Qui pouvait mieux parler, et avec plus de
competence , des abtmes de la chute et de ceux de la
Gr^ce, que ees deux hommes qui savaient et qut
portaient grav6 au fond de leur coeur par une si Ion-
gue experience ce que c'est qu'fitre esclave desa pas-
sion, lutter avec elle sans issue, manquer du di^\^
seeours, se tordre impuissant i terre en i'lro^j^^j^j^
et puis tout d'un coup triompher des o^;^ j| arrived t
librement respirer (1). -Aussi Au^r ^tj^' ^e tres sacrd
docteur , a-t^l cda de commur, avec les saintes Ecri^
lure| qu'il s'6tait si inlimPTment assimil6es , qu'oa fe.
doit lire, pour le bien entendre, avec Fhumilite d'un
disciple plus qu'avec la superbe d'un censeur , sii'on
ne veut s^egarer sur son vrai sens et n'en saisir que^
de vaiiis lambeaux (2). Et reprenant cette expreasjonr
(») lb. eap. XXI.
(2) L'lnfaiHibim^ plus que chr^tiennc, rinfaillibllif^ arhWeUqi^e. d^
Mint Angiistin & Port-Royal est telle que les ^rivatn^ de eelte dcole
n'oiit pas cralnl de prttewdre que le saint ^v^que, bien qu'il n*eat fm\m»
i26 PORT-RQYAI.^
^toQiiaDte et ^toaB(6e ^ rabtme qu-H tropve ratre to
christiam^ine selon saint Augustin et cetui des mo^
dernes theolpgiens , U va jusqu'a a'<§erier :
« Cette th^ologie modern.e difTSre si fort de saiot AugnstUi ^*il fapt^
on 411'AiigustHi loi-mtoie se 8oit trompd en milie sens autant qa*pn se
peattromp^r en el gravQ mati^ffe , on liieii fUe , sfil'a te^^ wdoh le
sens de TEglise cathbliaa^ ^y^rij^ Kant sur ip&auU«9arU4l^4t»^ii|t
ceux en particaller de la Griice et de la predestination contre les pi&la-^
g^ps, lea ti^^olldgiats middierifi^si lein^ tdnr se soieiit k coup sCnr ^rt^ da
s^oil de la veritable tb^ol^ie ^ je le dis s^ns iACQlj(er Je«r Isi) , — - wM
^cartes de telle sorte qu'Us paroissent ne plas comprendr^ nl cette iDi
clir4ti^ne qn'ils gardent pourtant en lear coeur comme catholiqnes , ni
i'l^pj&ranee, nlla concvpbcence, ni la cbttpitd, ni la natare^ ni la Grltee,-^
la Gr&ce a aucun degri et sous B^m^B former i|i <9Bi!e des Apges, si oaHfiL
des hommes , — n| avaptja ehute , ni depuis,. — ni la gr&ce soffisante,
ni VeflBcace, ni Top^rante, ni la coop^rante, ni Ta pr^yenante, ni la
subs^quente , nf V^xditayie Vai radfttvante i ni le vM , ni la v^rtu ; ni \K
bonne oeavre , ni le p^h6 » ^\y origlnel , foit actueli ; i^i le lA6r^ ^
sa recompense ; ni le prix et le supplice de la creature raisonnable , ni sa
bWitade^ ni sa mis^iie''; iad le-libre arbttre et son esctavage , nl la prMes-
tination et son effet ; q| la eraiote, i^i Tamomr 4e Diea> ni lai Jostieey ni st
niis6ricorde, enfin ni CAneim ni is iV#ui;«au T^^Mm^nf r -r qn*il8 sembleDty
dis-Je, ne pins rien comprendre k toutes ces choses, mais bien plntdt ,
k forpe ^ raisonnements , avoir fail de la the<)logie morale une Babel
«H)ur la confasioaet poor Fobseurite une f^ion oimm^Boe; n — , BIM
aussitOt ; « Toat lectear mod^r^ pensera que Je jetti} ces paroljea
igoui
connaissance cl^ ^ ^^f^ hAlwilque , afail eepen^t mim ^HeoAi 1*
T6rllabie sens de I'bv^^^®" ^^^ les Ecri lures que les H6bruux eux-n>emfifr
On lit dans la prifaoe qni^ v^ «" ^^^ ^«» ^*»«'''« *« Port-Royal : « Quoiqae
la science de la langu^e kebraiq:'« ««** n^cessaiw pour blen pt^ndre le sena
dei paroles originales, cela n6anmo.^8 est fort peu de clips«| au pria de
cette lumiere qui dolt Wre prise de rintfc\Uigence et du fond de t'Ecrlfure,
et de son esprit inconnu a la plopart des H^treux, qui tf ont prfesque tous
connu que la letlre, et dans lequel saint Augustin, a Utoftre plus avant
4iu'aucun des Peres , quoique Vobscurite de la version dont il se servoiHiH
alt souvent donn^ beaucoup de peine. Et c'esl de cette lumiere qu*on a
basoio pour pouvoir determiner la langne hebralque qui d'elle-meme eA
assez suspendue... » Le docte et positif Richard Simon, qui die ce passage
iBibUothiquc critique, tome Ill,.page 469), se rit beaucoup de cette (umi^
infuse en matiere de traduction , et ne parait pas dispose k croire qpie la
metbode de chaHU suppl6e jamais 4 la grammaire»
tlVRE DEUXltME. ^^^
F
I
UmMttfme%i on pht hyperbole ; mais oa 1e terra sticcessiYdniv ^^^ ^^ P'^
le detail ^ k mesare que, Dieu aidant, je d^yelopperai leg prii icipesde
saiit Augnstki , Je n^eii ai peat-dtre pas assei diU x>
Apres de telles paroles ^ on fait plus qu^entrt ^^^^^
toute r6tendue de la r^forme, de la re\olutioti , ^/IP®
*le jansenisme primitif juedita et voulut. II nous sex ^^
plus aise des lors d'appr^cier la fa<jop secondaire ei *
moindre selon laqwelle on d^fendit par.la suite et on
pallia les memes questions dans Port-Royal ^epuis
la mort de M. de Sain t-Cy ran. Lancelot, qui est dq
la generation la plus dir^cte des fondateurs, et degui
on a dej^^entendu de modistes plaintes (1^, a ecrit,.
au sujet des contestatio us soulev^s par le livre de'
Jansdnrqs., cetle page de in6inprable ayeu :
« ^euMtre aii^si qae la mani^re 4*oot pn a.agi pour d^fendre la vMf;^
B'a pas 4U assez pore , et que les pxo T^ns qu*on y a employes ont.^tS on
Arop pr^cijpit^s , ou trop pe.u concerts 8 » Qu meme^ trop faumalns... I.*oii
g4)« quelquefioM plcus les affaires de i Dieu en se remaa^t trop qu*en d$-
menrant en nn hnrable rjepos... L'on pt ''Ut ^ussi ajouter que Ton n'est pas
m€me demear6. dans les termes marqu ^ par M. de Saint-Cyran en se
conlentaot (cojome U le voulait) de U^xe voir cpiela doctrine jque Ton
.suiyojt n*^toit pas de M. d'Ypre»» maU de* saint AugiisUn. On a era qu'il
4toit.pIii8 sflr de se jeter dans la distinctlc>n du drfiit et diifalt pour la-
quelle on a conobattu durant dis ou douze ans (2) , y m^ant en mgme
temps les chlmeres des Xhomlstes que M. d fTpres avoit voulu ^viter ; ^0
<que M. de 9arco» n'a jamais pu approuver, .^e croyaut trop bien informd
4es inlentions de M. d'Tpres et de son oncle pour les abaAdonner dans
iin yoJnt de ceite importance... »
(1) Au tome I de cette histoire , livre II , chapitre IV, p. 446.
(2) La tactique du second jansenisme consistait k dire k Tautoriid
romaine : mTous condamnez les cinq propositions dogmatiquement , et
nous aussi ; nous nous soumettons au droit ; mais sont-elles en fait dans
Jjans^nias 7 vous le dites , et jusqu'a plus ample ioforme nous en dou-
toos.» Lancelot, dans I'id^e de Saint-Cyran , cut voulu qu'on dit : aQde
les propositions soient ou non dans Jans^nius , c'est secondaire ; Tessen-^
tiel est qu'elles sont dans saint Augustin; nous le prouvons, et c'est C0
saiat doeteur (sachez-le bien) que vous condamnez en les condamnant; »
En ' ce qui est des Thomistes , il nousi est bien clair
"d'apr es les citations prec^dentes de Jans^ius, que
lout . ce qui 6tait de leur m6thode lui semblait k re-
pu< Jier. Et c*est ce que ne firent ni Arnauld des qtfil
f^' it li\re k lui-mfime , ni Pascal en ses Pramnciales ,
^ ju il re?ut le mot d*ordre th6ologique d* Arnauld. lis
songeaient avant tout k grossir leur groupe , et tour
k tour, selon le jeu du moment, k gagner comme al-
1, \k% ou i piquer cotnme faux-fr^res cette portion de
th 'tologiens thomistes , ces estimables dominicains
sui. 'tout , qui inclinaient au fond pour eux contre les
j& suites, mais qui n'osaient se prononcer (1).
(1) pMcal d'aillean yaria gur en point pendant la dar^e mtoe des
^roviMca/M. Plos tard , lorsqa'il en.t davantage approfondi la question,
le cTols qtf M en revinl k qaelqae cho«e de tr4s approchant de la conyiction
"de Jans^nius , de Saiot-Cyran et de IH. de Barcos , contralrement am ex-
pedients poWndqnes. Arnauld n'-^n sortit jamais. Dans nne lettre qu'tt
sidressait A M. Penis de La Barde , *Y6que de Saint-Brleuc ( 15 dfoembre
1655 ) > on petti voir comWen il r^pugnait pen, au besoin , k fiiire pro-
-fessloii'de thomisme , k accepter; les distinctions snbtiles des denx grAces
des iustes, et mfime la grftce suffitante <jui ne soffit pas : « Je reconnois
avec ce saint {saint Thomas) q'fle le juste a toujours le pooTOir d'obseryer
les commandemente de Dica . qui lui est donn4 par la pTemiire sorte de
ITT&ce ; mais qtfU tf a pas tonjours cette seconde sorte de grftce , qui est
-le secours qui meut Vtoe, sans lequel n^anmoins ce saint enseigne que
Thomme , quelque juste iqitf il soit , ne saurolt faire le bien. » Comprenez ,
si yous pouyei. Et k la fin de la lettre, il s'enyeloppe d'obscurit* sur Jan-
^^nius. entail \k une maniire de concession par tactique, comme d'aulres
» fois par tactique aussi , il outrepassalt le fond. II explique lui-mtoe
^ssez nalyement cette rb6torique dlaleclique dans la lettre k madame...,
du 20 aoftt 1600 : % Comme les hommes, quelque int^ress^s qu*fls soienl,
'rfint de la peine k passer pour exlravagants et d^raisonnables, nous ayons
,cm aue ce n'^toit pas assez de faire passer les ralsons des j&iuiles... pour
Ssr, mais qull falloit de plus les trailer de folles et tf extrayaganles ,
lomme^lles le'sont en elfet, afin d^emporter de bauteur ce y n ser-^^
toger de ne point emporter, si on en parloit plus foiblemen<. Car enfin ,
' Jame , il ne faut pas s'y tromper : il r a Ms pen de personnes qu, en-
^ nt dans la y6rU6 par la nue et la simple exposition de la yMt6. La
^^ \Ki des esprits communs ont besoin d'Mre remu^ et agit^s ; et un
plttk
HVRe DEUXifeUE. 429
DanB lea. termes ou se posait le Jansenisme, il y
a\ait de quoi hesiter en eflet* On peut.juger par le
peu jd'extraits qui precedent, combien une telle doc-
trine dut tomber formidable au sein de la th^ologie
du temps. Get ^tonnement ,, au reste , cette sorte d'^-
pouvante que Jans^nius ^prouve et confesse en d6-
couvrant la contradiction essentielle de I'opinion ap-
profondie de saint Augustin avec le christianism.e
gen^ralement regnant » je crois que quiconque (hors
du Jansenisme et. du Calvinisme ) lira saint Augustin
rSprou^era de m6me; et je me souvi^ns qu'un jour
un des plus 61oquents prateurs catholiques de notre
ftge y que je trouvais m6ditant sur le saint docteur,
m*avoua son etonnement aussi, ajoutant, il est vrai,
qu'il ne pouvait s'emp^her de croire que sur tout un
ensemble de points le grand docteur, tout grand qu'i/
eteiit, a\ait pouss6 k Textrdme et avait sans doute
erre.
Et en effet , je le veux dire en tout respect et comme
simple consid^ation de I'^tat des choses , ce que
Jans^nius d6m6lait et d^non^ait, moyennant saint
A4igu$iin, sous le nom de semi*p6iagianisme , n'est
autre, si vous en exceptez le Jansenisme d'une part,
et de Tautre le Calvinisme, avec tout ce qu'on entend
aujourd'hui sous le nom de mithodismey — n'est autre
certain ton de confiance avec leqael on propose les choses est ce qui Ait
sonyent pins de la moiti^ de la persuasion... » Qu'on rapproche ce cn-
rieux passage d*Amau1d d,e la page tout k l*heare cit6e de Lancelot', et
Ton comprendra la plainte de ce dernier. Arnaald , ayec tonte sa candenr,
falsait sooTent office d*avocat, k Tinstar de son tr^s digne p^,em-
ployant de& raisons de c6t6 , des moyens pr^Jadiciels. Nous savons le cis
si c^l^bre, qnand an lieu de d^fendre le mar^chal Ner pour le fond, oo
alia argumenter sar ce quMl n'^tait pas Francais : eh bien 1 11 y a de cette
manf^re cbez Arnauld.plaidant pour Jans^nius.
II. 9
130 port-rotalL.
que Pensemble du christianisme g6n6ral et vulgaire ,
tel qo'il s'est autoris^^ travers les siScles, et parti-
caii^rement dans toute I'Eglise catholique , parune
transaction insensible. Gette g6n6ralit6 d'application
historique donne mSme au point de vue de Jans^nius
une port6e singuli^re et qui d6passela secte. Si saint
JSrdme a pu dire qo'i un certain moment da qtia-
tri^e siScie I'uni'vers calholiqne se r6veilla presque
Arien , il ne setait pas moins exact de dire a vec Cal«
vin^ avec Jans^nius, enrteumant ainsi lenrpens^e,
. que Tanivers catholiqne anx seiziSme et dix-septi^e
siecTes se rSveilla semi-pelagien.
Et dans leur pensee encore nous dirions : C'est que
le doux, !e flatteur, Vorgueilleux et 6ternel serpent
.aTaity durant le sommeil, insinue derechef ce motde
voXmti toujours cher k Toreille d'Eve (1).
(1) Je crois saisir ici la clef d'une contFadiction qai a M relevitstv-
Tent. On a remarqoi qme ceu qui* 4 de certains temps « ylenneikt, an
sein du christianifmey provoquer la liberty d*examen, ceux-la mSmes con-
iMleikt let rtn^hatft ydMHen k liberty morale : ainsi lAitlier; Gaifift,
JfaMteioi. ^ 9t4r4k mnon profande «t connexit^ ibb «^te oonti«diett4n
aingnliire? L'expIlquerA-t-o« yagnement en disant qae, quand Thomme
a tout enlier pencM d'nn c6U , par ane suite m^me de sa TSilblesse il Se
y«ifi«6d1ail tf un %o^*k V»Aie ^M «t «e repinrtie k rantre MtrSiiiet Le
fUt ma paralt se r^ute fins ainplement. Et d*abord 11 n*y a pag A s*^-
tonner que ceux qui se s^parent a quelque degr6 de la doctrine r^gnante
^assent appel k'W^bmi d*examen ; ils n'ont pas te diolx , 11 n*y a pu
il*^utre mojen pour eux que celui-la. Et quant & nfer ou k dlminuer Tautre
liberti, la Uberti morale (ce qui fait ici la contradiction), II est assez
8i^^)1(e, s*ils se piquept d'etre phr^ti^ns rigoristes, quMIs y arrivent. En
effet,..si on laisse aller le christianisme sans rapprofondir et le r^g^n^rer
de temps en terops« il s'y Xait comme une infiltration croissante de bpa
sens humain, de tolerance philosophique, de semi-pelagianUme k quelque
, degr6 que ce soit : (a foUe de la Croix s*att4nue. Or, d^s qu'on pr(^tend ,
iijlort oju k raison > r6g6n6rer le christianisme et redresser la Croix dans
toute sa hauteur, il est presque impossible de nepas reyenir k renfoncer
dans lea espritsTid^de chute > la corruption originelle ,Tabtme du p^ch6,
LIVBE DfUXlillE. 131
• Y a-l^il ' pmiitant ti d^id^ment , dans eeite eapbce
4e oMqMMoiis eotae la liberie elt h Gfkce y um oor-
TuptiQA abteinede ^eCrine) u^e etreur? el £iot«*il
ea Tef Mir de toate force 4 la ri^^ci an^ustnleiuief
fiilMBS-Bttis d'ajouter qde Uen 4ieg lftLik)iogien&, €t
des plus a«t0ria68 , ne le penaeat pas. Musieaiis esti*-
flieM au ecMitcaire qve saint Augustin , en rench^rah
msA sur saiDl Baul A en ie faisant passer k V4taX de
systeoie , fm en partie noratenr en son temps. Jaaa^
iBii&iies'est pas diasimul^ Tobjectioa, qui ^tail' ceHe
de$ sairants prdlres de Marseille (i). Le docteur Lmn-
noi, EIIiesDu Pin, parmi les neutres, ea admettaat
^fae foasteius a fort bien pris les sentiflMnts de son
autaor sur la Gr&ce, eroient que le saint a'Vfflt chaajfi
ea eiet la Iradii^on k eel ^ard, «t s'&ait dearie des
Mies grecs pins conciliants, plus bomaias, qui ad-
mettaiei^ le sidut p^r les bonnes oeuvres, et la Grice
soiiBUse a la liberty. Des p^soanages dminen^ dans
FSgl^ ont ^ plus ou moins de ceC a^s a«x divers
temps : ainsi les cardinaux Coiitarin, Sadolet^ le doc-
teur G^ebrard de la Faculte de Paris. (2)* Parmi les
adirarsaires survenaiits de Jansenias, je trouve le
P. Daniel qui a £crit la Defense de saint Augustin pour
prouv^ qu'il n'a rien d'outre; mass je puislui oppo*
ser son confir^re le P. Rapin, qui, dans son histoire
il par cotts^onU de ne pas atUquer et himiller la iK>i*4iganl liberM ma-
tilederfaomMiiataKl tee point, comme i>iit tt'atteqne, nyient fo«-
joan* Ainai il ne faiit pas taut a'^tonner ni cbcrdier da Itafaon prefende
p«ar danx eirconatanees qui sont des conditions s^par^mant ess^tiellas
•« k ipea pr^s , chac tons les chrttieiis r^formatears, qn'Hs senouiinaiit
LutliMtni » Catfinialfs , Janafoiataa on nltbodlatas.
(1) IH SUnresi p0tagiana, lib. YII, cap. XYII : i^uotquot enim, ete^, et«.
i^) An tome W de la Bmioth^v^ entifa^ de Ri^ird Simon , onpeitt
lire lea cbapltres Xlil > XIT» XY.et XXXIX, oil ce pbftft est diacntd.
432 PORT-ROYAL-
imnuscrite du Jansenisroe, n*a pas eraint de raconter
au long ce qn'il appelle les aventwres de la doctritie de
ce grand saint (1). En vain le P. Quesnd, dans une
lettre au P. du Breuil, mel-il en airant pour oette doc*
trine nne opprofroljoii de douze siicles et de tout ce
qu*il y a eu de plus grands hommes et de plus grands
papes dans I'Eglise. Les auteurs jansinistes repetent
tous les uns apr^s les autres la m6me phrase. Mais
cette approbation continue est tres contestable, et
cela ressort de Jansenius lui«-mdme, qui semble asset
hautement decouvrir la \6nl& comme perdue etla
tirer d'un tombeau.
Ge qui meparalt certain, c'est qu'une portion des
doctrines express^ment d^duites et assemblies de saint
Augustin, apres avoir itk la verite oecumtoique de son
temps 9« non sans quelque peine, ii est vrai , non sans
quelque tergiversation du pape Zozime, mais enfin
reconnues finalement, proclamees par les conciles
(1) Cest k la page 693 et suit. Le passage est coHeoi. Salon le r^eit
de Rapin, dans mi voyage et sfjoar qa*il fit k Tabbajre de FontevrauU
en 1671, pris de la docte abbesse, il eat occasion de connattre an eccU-
aiastiqae dn Toisinage nonim^ Balthazar Pavilion, qui employait tons
•es loisirs k approfondir par Titade et sans passion la qnestion si en Yogoe
alors de la Grace. Dans les conversations qu*ll eut avec le P. Rapin, il
lui fit part de ses risultats qai renvers^rent bien des id^s du spiritael
j^liite; eelai-«l en convient et n*a pas Tair da toot d*en «tre n^efa^. Ce
Balthazar Pavilion me fait Teffet » par moments, d^nn interlocutear res-
ponsable assez commode. Rapin a grand soin de declarer d^abord que ce
ii*iest pas son propre avis qu*il eipose, mais celai da'aoUtaire Balthazar;
moyennant ceite prtontion, il pousse sa poinle sur saint Augoatin , et-
posant comme quel le grand docteur avait le gintB tr^p vasH pour 4ir^
fori eaoael , qtf il a raffing sar les dogmes de I'EgUse de son temps , qu'il a
Innovi , que sa doctrine sur la predestination , dam sm dmdw tUvotcppe-
menf , n*a jamais ^U admise sans protestation , qu'elle a bien plutOt ^t^
condamn^^ k diverses reprises dans la personne de Gotescalc , de W^iclef ,
de Balas... Mais je laisse Rapin en vis-&-vls du Vkte Daniel (OpuseidH,
tome II , page 214) ; qq*ils vident ki contflidlctiOD eifUe cux.
LIVRE DEUXI^ME. 133
d'Afiiqtte , plus tard par le second opneile d'Orange,
out He depuis lors plus ou moins omises, midgies,
ainollies, au poini que les mdmes doctrines expresses,
reproduites danaleur premiere rigueur , se sont trou*
v^ coodamn^ et aUeintes par des buUes ^alement
expresses , par celles de Pie V et de Gr^oire XIII au
seizieme sidcle contre Baius , par les diverses bulks
contre le Jans^isme durant le dix-septieme sitele ,
par celle 4'Vmgemlw en dernier lieu.
Sans pretendre analyser et extraire au long et en
stricte division thtologique le gros liwe d'aciioi]9>e^
menty j'ai encore, aprte oes prol^^am^i de Janai*
nius sur la methode chretienne et sur I'autorit^ sin*
guliere de saint Augustin , k donner id^e des deux
trait^s qui solvent , k en tirer de larges et^ j'ose difOi
de brillahts lambeaux.
Le premier traite surtout me semble d'un haut inti-
r6t et d'une veritable grandeur thtologique. II s*agit
d'abord de represent^sr Thomme avant sa cbute^ Tftme
humaine^ la volonte et la liberty d'Adam dan& TEden
avant le pteb6 : c'est , on le voit » le mftme s^jet que
chez Milton^ maiaici analyst, dteritpar le tbtelogien^
au lieu d'etre point par le po^e* Ces deux graves
contemporains, Milton et Jans^ius, et celui-ci anr
t^ieurement k Tautre, s'occupaient, chacun k leor
mani<§re , de ee sujet dominant. Je suis p^rsuad^ que^
si MiltoA avait lu VAuguitimaj il en aurait pris occa*
sion d'ajouter k la thtologie de son Eden, k rime de
son Adam et de son Eve, de nouvelles, s^rieuses et
spirituellea beautte.
^^os^nius admeti d'pprto Auguatin, q«'Ad«iii»
wm qtte les Aages, a ^ ate^ libre aned indi^^nci^
p8ffft#eau Uen et «u mal, emi^eiMiit libre, qoioi^
fii'ii nQ{^ fttire le bien et {)er8^ir^er q«'4 Faide de
la 6f dee » mais oette Gi^ce ^tait akyrs enticement su*
hwAofim^ k m. iiJief t^ Ea d'aciti^s termes , Adam
poitMBJl; toflsber par doa plem arbitre, et il ne pou^it
Mre le breii dte lors qu'atee Taide de la Griice , mais
eelte Gri^Bf loi le voals^, Re bii manquait pas. Fi*
gurez-vous Toeil en fulehi jeor^ im o^ ^ain comi»f^
alors la nature d'Adam ^tait saine , un oeii qu'on peat
iarmer, ti <mi ki tent^ M eiHidainner wlx t^iMMres &
tolite Soaree^ mait qtt'on pent laisser oBvert aam et
^tti wit mitffwmfiti la liUDiire; et cette lumiere, il
Vu dte qu'il s'ovvre, il euestoavifonn^. VoilirinQ»ge
de I'aMe d'Adam dans «a liberty premi^« LesHo-
annrtes admmtaiepi an oontraire que mdme peur leg
Anges, et pour Adam, avant four chute, ii y ai^il
^ce ^cwe, pr6toii&alion gratuite et prM^termi-
ttilbn^upr6me4» toutes dioses eiiibarrassanteft (foi re^
'doublenc le ttyst^ et fe»t obseifroi^jemeat autoiir
<de la justide H dela mis^rfcorde de Dieu. Jam^nius,
k h «ujle d'An^jitin, differe tout*^-fmt des Thoitiistes
M-dessus. Gencei^ns bien sa pena^e : tout ce que les
p^iiagiensdl semi-p^agiens , lei} diampions optimistes
lie la nature humame ^etuette disent tolontiers en
I'faoimeur de rhotnme d'aujourd'hui , Jans^niu^ le r^
Mrrait et le tran^>ortait, en quelque sorte^ k fhonmariB
d'avant ia ebute, 4 PAdatti ftmAiif, mais eosi y met-
lant bien airtrei^eM de puret^ , de obastet^, d'id^al ,
^ ausri de pi^cision th^ologique; La mdthode de 94^
lage, je Tai assez dit, avait 6t6, eB IreteVant j'homme
adUiet d^htf') 4e d^iow TAdam de. la <!at6ation^ de
LIVRE DEUXlllME. 13^
qu'il n'y a pas entre eux si graode diflfe-
rencCj en un mot de baisser les haies du paradis et
de reduire rabime d'intervalle k n'6tre qu'un foss6.
II imputait k T Adam primiiif le germe de oos cupi-
dites, de nos passions, de nos d^sirs, de nos plaisirs,
wAme unQ sorte de mort^ son Eden ^tait grossier.
Chez Jans^nius rien de cela. La majesty, la gloire,
la chastete de FAdam primitif, tel qu'il le deduit de
sain( Augustin, sont grandes; I'Adam de Milton lui-
mSme y reste inferieur. Chez Milton , Eve s'endort;
Satan, d^guis^ en crapaudj^ lui parle i Foreille en
songe : elle croit \oir qne figure d'Ange qui, pres de
Tarbre de la Science, cuQiUe la pofuipe et, .I'ajant
gout6e, s^^rie : « 0 fruit divin , doux bar toiTin^mie,
mais beaucoqp plus doux ainsi cueilli, d^fendu ioi,
ce semble, comme ne convenant qu'k des Dieux.., »
Et cette figure d' Ange fait I'effel k Eve de s'approcher
et d^ lui porter a la bouche, k elle-m^me, vne por*
tion du fruit : c L^odeur agr^able et savoureuse eveUla
si fort fappetit qu'il me parut impossible de pe pas
gouteiT. » A son reveil, toutetroublee, ^ile raconte le
songe k Adaiin^ qui ^ entre autres paroles rassuraptes,
lui dit : « .., Cepen^ant ne sojs pas triste j le nwl
peut aller ^ venir dans I'esprit de Dieu <)u de Tbonume
§ans leur aveu, et n'y laisser ni taohe ni bl4ine(l). »
Ici je<jrois entendre jans^nius, arine delV^icle, qvi
s'ecrie non , et qui* ne voit dans cette esplication por-
tee an sejn de TEden qv'nne vapeur grossiere de la
terre. Saint-Martin, k la fin du Minister0 de VMomme-
Esprit y reproche a Milton, tout en Tadmirant^ de
n'avoir tretnpi tout au plm q¥>'a moitU s$n pincemdans
(1) ite P0radi$ pwdu , livre Y ; IradocUqa de Gliiittetiulttimct.
:ii';\\p:
136 PORT-ROYAL.
la virile. J'ai mieux compris cette critique de t'aimable
et grand th^osophe et j'y ai attach^ s^ulement une id6e
nette , depuis que j'ai consid^r^ TAdam de Jans^nius,
celui d'Augustin rassemble et restaur^. Adam avaDt
le p^he n'avait, selon eux, aucune coDCupiscence ,
aucun de ces d^sirs mauvais qui tra\ersent Fesprit et
y font combat. Le calme, la s^r^nit^ continue em-
plissait sa vie. Avoir a combattre, c'eOt ^t6 d^ji
£tre faible et malade ; tel n'a point commence Adam
dans son entiSre sante du corps et de V&me , n'^ayant
qu'i pers^v6rer ais6ment, encore tout conforme a
Tid^e de Dieu. Mais il est tomb^ ; i'a-t-il done pu faire
sans combat? Oui, il est tomb^ sans combat, par le
choix libre de sa propre volenti dans la sphere ra-
tionnelle , il est tomb^ dans la plenitude calme et
souveraine de sa volenti raisonnable. Etant libre au-
tant qu^on pent TStre, il a p6cli6 aussi int^rieurement
et aussi uniquement qu'il a pu en vertu de cette haute
liberty , et sans aucune surprise ni lutte obscure au-
dedans delui. En presence du fruit d^fendu (pour
prendre la figure sacr6e), son choix s'est fait, .non
provoqu^ aucunement par la saveur et le desir, mais
par sa volenti la plus id^ale , par sa conception pro-
pre qui a d6cid^ de d6sob6ir et de se pref^rer k Dieu.
Le d6sir en lui, loin de tenter et de corrompre la vo-
lenti, a ite plut6t command^ et d6prav6 par elle, et,
quoiqu'i Tinstant tout en lui soit devenu igalement
mauvais, on pent dire que la volenti a mene le disir,
et non le disir la volenti. Qu'on y reflichisse , et on
trouvera dans cette maniire d'entendre la chute une
profondeur de spiritualisme et une portee interne
qu'il serait peu juste de demander sans doute aux
LIVR£ DEUXli^ME. 437
couleurs d*un poSte et qui n'aurait pu se traduire,
]e le crois bien, en tableaux, mais qui ne saurait 6tre
depass^e dans l^ordre th^ologique (1^.
Si Janscnius ^rase et ravale si fort I'homme d^aiir
jourd'hui, onleconQoit, ce n'est done que parce
qu'il croit savoir k fond la responsabih'te enti^re de
r Adam primitif , ce pere de tons , et T^normitK de
son crime, si aisSment ^vitabie, si librementet sou-
verainement voulu. S'il rend Dieu si terrible de nos
jours, c'est parce qu'il Ta fait mis^ricordieusement
et magnifiquement juste dans la creation de T^tre
libre , ordonn^ k I'origine par rapport k la beaut6 de
tout I'ouyrage*
Et pourquoi Dieu n'a-t-il pas cr66 Thomme telle«-
ment libre qu'il ne pAt p^cher ? « G'est, repond Jan*
genius ayec Augustin et avec la plupart de ceux qui
tiennent k repondre , parce que I'ordre ne devoit pas
6tre rompu dans son enchainement , et que Dieu vou-
loit montrer combien ^toit bon I'animal raisonnable
qui ptUt p^her, quoique certes moindre que s'il
n'avoit pu p^cher. » Ceci suppose qu'il y a deux sortes
ou deux d^r^ de liberte : cdle qui ne pent faillir,
comme qui dirait celle des Anges, puis, audessous,
(I) Bonaet , en ses BUvathnt , anne maoiire analogue de consid^rer la
chute; il dlt da libre arbitredes Anges : k Dana an parfait 4qaillbre, la
YOlont^ des saints Anges donnoit seale/ponr ainsi dire, le coap de l*^lec-
tlon; et lear cboix qae la Gr&ce aldoit, mais qo'elle ne d6terniinoit pas»
sortoit eomme de lai-mtoe par sa propre et seale determination. »
(IT* Semalne, III« EMvatlon). Ce qai est id common avec la doctrine de
Jans^nios, e'est ce awp d^ ViUcthm que frappait dans sa libre sph^ se-
Ttine la Yolont6 des saints Anges. Or Vbomme, selon Bossnet qai se
fonde aa Psalmiste, n'atait M cxii qu*tfn p^u audetsoat; qaoiqa^il etkt
un corps , la eoncaplscence alors n'7 6tait pas, et son libre arbitre devail
agir 4 pea pr(6s eomme celui des Avges •
138 PORT-ROYAL.
celle qui a la double chance , comme reutendeut les
hommes (1).
Adam avait done re^u cette derniere seulement^ la
libert6 mobile j a*fm qu'il y eut lieu a son m^rite ; I'autre
Hbert^, rinfaillible et Vimmohiie^ lui ^tait rAservee
plus tard et propos^e en r6conipense. IMTais Adam ne
se ynt pas k I'obeissance de Tamour, a cette divine
et vraiment libre servitude , et, tromp6 par I'image
iTune fausse Kberte, se retournant vers soi, il se pr6-
ftra par orgueil k Dieu j et il devint esclave de qui
Favait vaincu, c'est-i-dire de lui-m^me : « Car que
pouvoit-il aimer aprte Dieu d*oA il tomboit, lui si
sublime esprit, que pouvoit^il aimer sinon ce qui
s'offroit k lui de plus sublime apres Dieu, c'est-&-dire
son propre esprit* m6me ? » Et dans tout ce qu'il a
paifu aimer depuis, Tor ou quoi que ce soit, e*est Cou-
'jotirs liii au fond, toujours son esppit quMl aitne ( j^e
*ie litfs que traduire en abri^eant ) ; car eel amonr
{1} Jans^nlas et ses disciples out ^t6 ftccus^s de ne pas entendire Ift Tl-
i(M9; tu cfaajpitre TI dtt Iraitft ile 0mli& frhni mmiiui et Jng^tattm ,
|e trooYe ane d6flBition de la Ubertd dans toute sa gloire. G'est une grande
page de in4taphy«iqye chr^tienne que j'aurais yonlu traduire au long; il
y est dit ensub^ance « (pi'Mre libre^ c'eslnelreleTer quexle soi, avoir en
juf a i&rlmi que la liberty »'a qaesoi pova dn ^ qued^i lors la plm grande
W^fU est celle de la saprdme Tm , c*est-4«du:e de jpieu, k qui tout sert
et qui n'est si^et k personne , et qui se trouve ainsi ta liberty par excel-
teoCj^ {ipsissima Ubertas) \ que partant plus une cliose cr6^e s^approc^e de
/cette fin supreme par la condition de la substance etdel'amour, plus eUe
^e capproche aussi de la liberty par essence , et atteint le sommet de sa
jpropre )J]berti6 T^ritable ; que q'est le cas des 4ni£s ; que Tamour de la su-
pr^inei'in conf^re a Vkme ^imante quelque chose de rindependance illi-
mit^e dont Jouit cette Fin k regard des autres creatures, et Vaffranchit
de la&m'ition directe envers toutes chores secpndaires , a commencer par
elle-m^me;, d'oiSi il suit que eel amour devient exaclement sa liberte, iet
que aa liberty n'est autre que celte lib^rale et ingenue servitude^f Be telles
panes » si on les isolait, ferajent dire que ce livre de VAugustinus est
encore moins on comm^Dtaire qii'iui Autal d^ «ainl Angastin.
lOttqM a pmmiSe formes :« Get uttOWi. ^
U aemhtoit TOiMi)||^U]r en quelqoe aorte4e Itti-mAnid
ii d^&at de Diett, n'a pas t&m en soi ( moft ttaii^ tn m}^
wMts i rinstapl a semi son indigeBce et qn'tt ne pMr
roh se dotiner le bcmheur. £t alors ^ cofftme leretenr
efeoit fenn^ vers Diea, cette smiree de vraie fllidti
dont il s'^oitrelFaUcbejr il futpoii8Si64 cherober ed
bas, & se preeipiter ^veraies ortobiraa, poor iK>ir s'fl
n'aeqvei^roit point par ellea ee qui ini manquok. De
\k toute cetle l^fion bonflloniuHite de d^^ra,^ oes
€firoites et durea obalnas qne im hoi les ferdatwes
abn^s 9 et cat esciairage o^ il ett , dob anul^oi^t de
ini-aDtsie, aaidto de toat ce q^'il cisptare par ansofkur
de Ini. Ow, enooFe one ibis^ daiisaopisuDaur de toufc»^
leboses, ^'est to^Mrs loi atant libitf qn'flobSrtt ; dans
ms jimttaaAeear^^nfea, c'esi toyjomsde hai^^Baime^
d avec tin reAe:deiioUes8e^ ipt'jl ifrAteadjouir (i). »
11 m'est artlT^ d^ di soolnidr Mi d^ La fiodieh
fimcaidd €ai rappvofdiemeiit dieo ooft Jansenistea;
pour le coup, voili, ee toto sendble^ da La ilQdMfou*
caold Gomplet, non paa «i iiia!iJ»M8*dtfcladb6eSyirb^
i^iqnes, sans racine «t aana tten^ iiiaid4soii8 fiM^nse de
vdrit^s rattacb^ & Taring et dans tecpieUes x>n peat
font «ulvre , depms la premi^ne radne fettle }tkmp£9m
deraier frnit empoisoani^ aa bout da raiaieaa.
Dens ee pays de rameiir-^ropfe) oiii ^ malgi^ taM
de d66ou¥ertes> U rHt$ Mi^f*)? Mi|i diM imsi$ tiwi>»-
tmi», Jknsdnlns n'^avait pdBftt^ttdl|6iiid4barqudsans
doute 4lU^ points les pins brMants; i»aiS) cam«ie p|-
tole^ il en avalt fait le tow.
thx» ftilion, au cbam ^e^ond dtf Fwaii^, ^}nand
ft) a«;elMfiM1fiaa kall^ dH a«(li^/Pi«ia^9iftiM«r i^nitloMMi.
/
140 : POftT-ROYiVL.
les Aoges rebeUes, precipkes daos la vaste plaiae ia«-
forme et d^serte, dans les regio^He malheur, s'y
reconnaissent pourtant et commencent k s'y faire une
patrie, chacuQ d'eux reprend une image et comme
une ombre de ses goAts et de ses fonctions dans le
del. Les nns se jouent dans Fair sur Faile des vents ,
les autres gouvernent et agitent des chars de feu.
D'autres Esprits plus tranquiUes, retiri6s dans une
valli6e silencieuse, chantent sur des harpies, avecdes
sons, angeliques , leurs propres hauts faits et le mal-
heur de leur chute par la sentence des batailles. Hats
d'autres, nous dit Milton par la bouche de M. de
Chateaubriand, d^autres en discours plus doux encore
(car, si la musique charme les sens , T^loquence s'a^
dresse k Ykme m^me), < d'autres assis k T^eart sur une
montagne solitaire , s'entretiennent de pens^ plus
elev^s, raisonnent hautement sur la Providence, la
Prescience , la Yolont^ et le Destin; Destin fixe, Vo-
lont6 libre , Prescience absolue ; iis ne trouvent point
d'issue, perdus qu'ils sontdans ces tortueux laby-
rinthes. Us argumehtent beaucoup du mal et du bien ,
de la f^licit6 et de la misere, de la gloire et de la
honte : vaine sagesse ! fausse philosophic , laquelle
leependant peut, par un agreable prestige, charmer uii
moment leur douleur ou leur angoisse , exciter leur
fallacieiise esp^rance, ou armer leur ccBur endurei
d'une pat^ee opini^tre comme d'un triple acier! »
Eh bien I quelque chose de cette beaute philoso*
phique, de cette toute ^pirituelie eloquence d'ufte
theologie insondable et. sublime, dont le senlimeiit
^rnane et plane dans le pas^e de Milton , ^quelque
ombre, que^ue souSIe de cela m'est rendu par Jan«
LIVRE DfiUXlillE. m
steius en tout ce qo^il dit de la volenti libra et de la
servitude r^nante d*Adam dans I'Eden , de sa sire-
niteet de 8<m calme, de son absolue indiiFirenoe, de
sa persivirance aisie , et pourtant de sa chute.
Le pichi une fois commis , Jansinius , k la suite
d'Auguslin, en definit la nature^ en touchela racine
mi&ijae et en poursuit toutes les ramificaUons ; c'est de
la psycologie profonde, de la )ris fine anatomie et,
8^n moi, assez irrecusable en ce qui est du fait
( explication i part ) et du risoltat dicrit. En quo!
consiste cet itat formel de pich6 , que tant6t on ap-
pdle la mart de Tftme, tantdt V aversion de Dieu, et
auquel on inflige toutes sortes de noms? II consiste
en un seul point essentiel, si Ton touche sa racine,
la ccmcupiscence, c^est-&-dire la perversion de la cha-
rite et de la bonne volenti, de la volenti primitive-
ment animie d'amour divin. Pour cette perversion
dicisive, pour ce renversement fondamental , il a
suffi d'un seul choix libre en vertu duquel, une fois,
rbomme prifira la criature k Dieu; et, pour re-
Qouvrer ce qu'il a iti si Sstoile de perdre , un autre
choix libre est impuissant : t Car la volenti, nolez-le
bien, cette volenti mauvaise est tombie k Tinstant,
comme du lieu le plus haut, avec une telle impituo-
siti sur elle-mime , qu'elle a imprimi dans Vkme trop
prifirie un vestige mH>fend, une marque semblable
a elle , et I'y a laissff gravie ; » de serte que ce qui
avait eii au premier moment un choix libre s'est aus-
«it6t fixi dans rorganisation , comme on dirait au-
jourd'hiii, et a tourni en natura (1). Je supprime
(1) Aa dtftatre Ei inllnt pfOnlef da MiM De Statu NtUurm lap$m.
— On Yoit par U bien nettement qn'a Vendroit Jnste oil saint Francois de
U
i4S t^^aT-*0YAfc.
4*6iier^qaQi<Uveloppel[n6[M3* Apartirdeoetteh^urei
la feloat6 da rhomme s'est trouv^ mtittemeot IMe
0t 0mmMB awe i'olojet qui Im avait plu, c*a$l;Hi-«tk6
avec^etb^i]|^flle , eooiBMidaQS uii« glu inextrteabbi
^e poQvant plus rieti fiweeh^ir (taiU elle iest enpd-
4rih^de parttMil!), m finM dMk Bdn eorpt^ at faiye
oMit son ine; punitioti €t talibn de la cb&soMit-
cancel
GMetitMf oetta tMb de k nelonta (ojf^^i wkm
wi$)^ qui aupaiatattt mootait ^vees Dion et a'jr.ratr
liehaH^wee xiiie cbidne d'or, la doUie ujaa ki^ oow
p66, est doneioiBMe (i^ faatut ie)ii ba$ ^ et^Ue daiseufe
assujcfttie et comme tiri^ par ua poids qui y pesid,
'el q«ie Dul qua fidau dans sa Gr&ea ne peut relever de
Beui^eau et Mspeaiira ; «u pkitdt ell^ est eUe^mteiie ce
poids qm va iiranft apr^ sin ie paste (i),
Qaata & la iraMmiftsiaii du mal orij^'ael , ceei paad,
elle est siMple; elle a^ofited seloa las leas de la filiation
A^me 'qui i^pleBft <|a0 le fiki oapr^eaeA^ et empritm las
pareMs : « Cbaa idaia^ dil iaB^eatus, le p6ob^ a
coflMBeHQ^ par le aommat de T^iaa qui d^ecKttt son
Dieu , et de 111 9 p^ntoaot en lui jusqu'aux dernieres
^ in&mes r^gians du cwps ies phis ^ign^ de lear
priBoipe, il las A d'ant^^ pkts titMiU^es; maisy au
contraire, dims la pOBt6i«t6 d'Adam, ileonnnanee par
Sales a era d^otrrrir ^ans l^ftme nattreU^ne eertaine benne liicltetl^ii
foitaiite m connoe ose '9me ^ot 4QQQf pr w, JaaB^piof praend iAdiqqier
w^ d^prettion^tuDtrettr. Les images cli^z toas deux sont pr^U^ment
contraires , tant eties sortent de Hd^e'; et Je ne Ies fais pas , je Ies troare.
(1) It y auratt a Ure arvee inl^tH Mir toai tela le traits <U U Comapig^
.tmeadeBossiMfl, (pt .a inart«i|kilfeineDl aeprodait et soavent tradait
tontes ce8 id^es de skint Angastin sans doute, mais anssi de Jans^nius, et
dans rordre de lansMiSi , 'It y il |ft 4*aiaii eaiftottt^eiv JaasMia ooyert
detaallttl.
LIVRE DEUXliME. 143
• • • ...
le corps m6me, par ces riSgions basses transmises
dans le pech6, el remonte de la a la eime de Tdme;
de sorte que , dans le p6che d* Adam , c'est la voloot^
qui a determine le d6sir^ et que , dans celui de ses
descendants , c'est le d6sir qui determine la volonte. »
On coBQOit maintenant ciomment Jans6hius, Saint-
Cyran et les leurs, attachaient, avec saint Augustin^
taut dMmportance k cette question de la peine des
enfants morts sans baptSme, question malencontreuse
dans sa forme , capitale quant au fond , qui compre-
nait en effel toute la th^orie du mat originel et en d^
pendait. On con^oit comment ils soutenaient d'autres
propositions Ires scandaleuses au sens commun et k
Toptimisme moder6 des chr6tiens ordinaires ; celle-ci
par exemple , que toutes les omvres des inftdiles sont des
pichiSj et que les ^ritendues vertus des philosophes sont
des vices. Au XVr siecle, dans les bulles des papes
Pie \ et Gr^goire XIII contre les opinions que Baius
preteiidait d^s lors renouvder de saint Augustin^
plusieurs de ces propositions avaient ete condamnees( ,
61 nolamment celle-li m6me sur les oeuvres des infi-
deles et des philosophes paiens. ETle est pourtant ex-
pressement de saint Augustin et lient k toute la racine
de sa the6logie. Aussi , iorsque Jans^nius en \ient k
la discuter elk rappeler qu'elle est la vingt-clnquieme
proposition condamnee dans la buUe , il avoue qu*il
estdansTembarras : « Quapropter ingenue fateor mihi
Mc aquara haer^re, nee aliud impraesentiarum occup-
rere quod respondeam^ nisi id, etc.... » Et il cherche
k montrer que le Saint- Si^ge n'a pu bUmer cette
proposition que comme intempestive et offensive pour
quelques-uns , et non pas comme hi6r6tique et fausse :
144 PORT-ROYAi.
€ Car qui voudroit croire, s'ecrie-t-il , que le Siege
apostolique , qui a taut de fois approuv6 et qui s'est
appropri6 la doctrine de saint Augustin, sbit \enu k
condamner comme h^r^tiques , erron^es et fausses,
des sentences de ce m6nie Augustin , et des sentences
qui ne sont pas des opinions accessoires et jet^es en
passant dans le feu du discours , mais des plus inh^
rentes k rensemble m6me de ses Merits, et les bases
de sa doctrine du libre arbitre et de la gr4ce?—
Personne , ajoute-t-il , ne i^oudra croire cela , hormis
le t^m^raire qui voudrpit croire en m6me temps que
le Si^ge apostolique s'est tromp^ ou autrefois ou
maintenant, et qu'il est en contradiction avec lui-
mfime (1). »
JanseniuSi en d'autres endroits, r^itere ce dilemme
incommode , et on pent conjecturer quMl s^en embar-
rassait moins au fond , qu'il n'en voulait embarrasser
les autres, et Rome tout d*abord.
A le bien prendre pourtant, il n*6tait peut-^tre
pas si heureux pour les Jan^^nistes de r^ussir k con-
trarier Rome sur un point de detail, oiji Rome ne fai-
sait que ceder k unepens6e conciliante, k une sorte
de progr^ d'opinion conciliable avec la foi , et ou elle '
ne se d^partait, apr^ tout, de saint Augustin que
pour retrou ver saint Clement d' Alexandrie et d'autres
PSres plus exorables. Jansenius , k ces coinsT anguleux
de doctrine, trouvait moyen de tourner k la fois le dos
k Rome et k Erasme , a la prudence catholique et a
la tolerance humaine. Personne ne lui en sut gr^. A
force d'etre logiqu'e , il oubliait trop tout ensemble
d'etre habUe et charitable.
(1) Aq chapitre XXYII da livre IT do tr«iU Jh Statu Noturm Inpim.
LiVft£ DElixilkllE. 445
iDans trois livres consecutifs, lans^nius traite da
V^tat depure nature. On donne ce nom a un 6tat oii
Von suppose que Dieu aurait pu cr^er Thomme, sans
p^b^ , mais sans foi , sans grftce , sans charity sar-
naturelle, sujet k la mort, aux passions; c'est en un
mot la condition m£me oil les p^lagiens et Jean-Jac-
ques supposent que Fbomme se trouve actueliement.
Les th^ologiens scolastiques ont seulement soutenu
que cette condition £tait possible, si Dieu Tavait
\ouIu. Jans^nius, au contraire, s'efforce der^futer
profondementia possibility d'un tel itat sans lacbute,
et a le montrer incompatible avec la bont6 et la justice
du Cr^ateur. U s'attache k faire ressortir toutes les
miseres inh6rentes k un tel homme, et I'incapacit^
ou il serait d'atteindre k aucun bonheur veritable;
par consequent ii ne pent voir dans un pareil ^tat ,
peu different dii n6tre , qu'une peine aussi et la suite
du p6ch6. Tout ce qu^on pent ali^uer centre I'^tat
de nature, tant pr^onis6 depuis par Rousseau, se
trouve avec surabondance^dans cette portion de lUu-
gwtinui. Mais, chose singuli^re! Jans^nius, qui nous
semUe en cet endroit avoir deji Rousseau (sous le
nom de Pelage) pour ad versaire, se rencontre tout
d'un coup face k face en opposition formelle avec les
mdmes pontifes Pie Y et Gr^goire XIII , qui ont juge
condamnaMe chez Baius Tassertion que void : « Dieu
n'auroit pas pu {xanformHnefU d sa bonUj isa jus--
Hee) creer, des le commencement, T homme tel qu'il
eat aujourd'hui , » c'est-i-dire tellement d6nu6 de
bonheur et des moyens d'y atteindre. Ici Jansdnius
exprtme de liouv^au , et tres au long j son 6tonne-
ment, son embarra^ de cette renconlre ; JSc^reo^ fa-
Ji. 10
i46 PORT-ROYAL.
Uor... (1) : « Que si, en soutenant, dit-il, la doctrine
de saint Augustin iformelle sur ce point, on doit craia-
dre d'aller contre le d^ret de deux pontifes, oq i^e
doit pas moiqs r^doutar, en la reniant, de blesser bien
plus fort le Si^ge apostolique dans la personne de ujfi
pontifes et plu3 ( Innocenf , Zoziibe ^ Boniface, Sixt^,
C^lestin, L^on, G^taise, Hormisdas, Jean II), qui
tons ont declare catboliquecette doctrine (2). » ISnfit^,
apr^ avoir bien es^pose et comme 6tale Tembarr^is , il
ne trpuve d'autre explication^ comme'tout k I'b^ur^,
qued^admettrequela censure deBaius, syr ces points-
U, a 6te upe pure cepsure de precaution et de pri|-
deno&i ee qui ^urait sa justesse; mais il ajoute malt-
cieusement : c Que ceux k qui cette solution nesufidt
pas en cherchent une autre ^ en se souvenant bien
toutefois que Tautorite des plus r^cents pontifes qe
doit se cQ'uvrir et s^ defendre qu'ii condition de pe
pajs ble^^er, ce qpi seroit pire, celle des pontifes ap-
ciens et plus ppmbreux. » Il aime, on le sent, k re-
^ourner je glaive. On pou^ait , au reste , appeler cela
de Vemportisinept; aussi bien que du calcul, et p'y
voir pas nioins de n^aladresse que de ruse.
Le derpier grand traite ou tame d^ V Au^^Jt^vm
(1) An cbapttre X!LII du livre III Bt Statu pura Nutura, Les etmedii
fp ifiaiiiiii^rBDt pas, oa peot te croii«» 4e tirar boa paiClii ilomede (Bus
ces Htsna puJtwr; et lies a?ocfkt8 janstoistes ne saraieot qii'^n fafre.
(2) Le Pere Da Gfaesne , j^suite , dans son HUioirc du BaianUtM
(llYtre IV), dU de iMisiiiiiM k ce tA*epos i xi II opposed le Satnt<*Si^ge itt ^alAt-
mp, eelni dv VP fi da yi9 slide k celpi d« XYlS seof so^vcraiQSi^ii^-
lifes k pie V et & Gr6goire XIII ; quoi^ue ces neuf n'aimt pai dit u^ moi
tur eetie proposition, ni rten avance qui puuie lui itre favorable, line lalsse
pB«de lAI»^pai«dede Icursnoms; il y a bSe&de Kfasotene^, p#ttr «e
rieq dife de plus , di^iis fcette r^poose. i^ G^^ .c|a7l f 4(. de )^art eV d'MiMy ,
Je laisse aai ^radits en histoire ecdisiast^qoe rhonnear de le r^gl^r.
.i'
LIVRE Dtl7Xl£«E. 447
roule 9wr la Gf&e4 da Chmt Sauneur; apr^ la descrip-
tion de la maiadie, <^'est tout le dt^tail du rem^e.
Cette troisi^me partie , h plus grosse des trois qui
composent rouvrage, contient elle-mdme dix livres;
toutes led espies de gr&ee y sont discut^es ; les sub-
tilit^ des Thomistes y sont r6fut^ ou rMuites j^
leur sens ; mais , pour cela Jans^nius doit les aborder
en detail, les ^puiser jusqu'k sati^t^, y tremper, k
vrai dire, par toutes pores. JKous nous garderons de
le suiyre.d'un seul pas k travers ces classifications et
ces analyses de la mati^e m6dicale spirituelle, et dans
cette veritable pharmacop6e de la Gr&ce.
G'en est bien assez pour prouver, non pas du tout
que Jansinius eut raison, mais combien, avec ses
duret^ et ses pesanteurs , il etait un grand et subtil
esprit , et per^ant la profondeur des questions , se po-
sant toutes les difficult^s et les enserrant. Son litre
est termini ou plutdt sui?i par un parall^le quHl
dresse entre la doctrine des semi-p^lagiens de Mar-
seille et celle des tb^ologiens modernes, Lessius,
Molina, Yasquez. €et appendice final fut comme la
pointe de TMifice , qui , plus que tout , attira Forage.
Atant eet appendice et apr^ le traits niftme de la
Crrdce du Christ Samoeur , se trouve un Epilogue dans
lequel il declare soumettre son ouvrage k Rome. Les
termes pourtant sont assez embrouill^s : « Je suis
homme et sujet k Terreur, . . . j'ai pu me tromper.
Que si je me suis tromp6 en quelque endrdit , je sais
bien sdrement du moins que cela ne m'est pas arriti
en pritendant d^finir la v^rite catholique, mais sim-
plement en \oulant produire Topinion de saint Ati-
gustin J car je n'ai pas enseign^ce qui est vrai ou faux
148 PORT-ROYAL.
el; ce qu'on doit tenir ou rejeter seloa la doctrine de
I'EgUse catholique, mais ce qu'Augusiin a souteau
qu'on devoit croire* » G'^st , ainsi qu'ii se range et
s'efiGBK^e tout entier, en iinissant ^ derriere saint Au-
gustin; mais, apres ce qu'il a dit autre part de ce
Bocteur des docteurs , de ce cinquieme' ou sixi^me
evangeliste avec saint Paul , on ne peut voir li-de-
dans qu'un peu de subterfuge; et j'avoue que ce fi-
naU equivoque me paraitrait plys digne d'un Gas-
sendi ou d'un Bayle, et de tout rus6 qui 61ude, que
de Taltier et crovant Jansenius.
On se figure sans peine, malgr^ cette precaution
et cette formaUt^ exterieure, Teffet de revoke que
produisit le livre parmi la plupart des th^oiogiens
blesses, chez les Dominicains, les J^uites, et k Rome.
On ne comprend pas moins rembarras qu'il. dut cau-
' ser a beaucoup de cbretiens moins piques au jeu ,
plus indifferents personnellement a la querelle mSme,
mais qui le virent tomber et delator comme qne bombe
de discorde.. Us le consid6raient comme tout-i-fait
• compromettant , en pr^sejQce du monde d6]k si^veille,
81 &^nn^ aux objections et si pres de trouver le
christianisme impraticable. U nous faut incontinent
entendre l^-dessus en peu de mots quelques grandes
voix, Bossuet, Bourdaloue; meme des hommes qui
passent volontiers pour voisins des Jansenistes et qui
ne sent que gallicans, tels que Tabbe Fleury« Sans
nous astreindre pour le moment a rhistorique suivi
des querelles, quatre ou cinq traits choisis feront
Jumi^re/et acheveront, en la repoussant , de concen*-
trer la doctrine.
, .; .La bvOle d'Urt>siin YUl? pvomulgue^ en 4043,
LiVRfi DEUXliltfE. 149
n' avail pourvu qu'a renouveler et & confirmer, cod''
tre VAugustinuSj les constitutions de Pie Y et de
Gregoire XIII , sans rien specifier. La premiere d^-
nonciation indicative, le premier extrait qui se fit
des propositions dites de Jansenius , partit du gem
de la Faculte de th6ologie de Paris et vint du doc-
feur Nicolas Cornet, alors syndic de cetle Faculte:
Ce fut dans Tassembl^e du 1" juillet 1649 que le
€oqp s^essaya. L$ sieur Cornet , comme Tappellent de^
dalgneusement les Jans^nistes (1) , d^non^a d'abord
sept propositions. Le docteur Sainte-Beuve , pour
neutraliser un peu Teffet , demanda el obtint qu'on
substituSt a Tune des sept propositions une autre
tiree des molinistes. Ge docteur Sainte-Beuve dont le
Dom reviendra souvent, grande autorite eccl^siastique
d' alors, inclinait aux Jansenistes, en se reservant
toutefois une certaine ligne moyenne et une sorte de
tiers*parti. Des commissaires furent nomm6s pour
examiner les sept propositions, ainsi modifi^es. Apr6s
bien des lenteurs , bien des conciliabules et des fac-
tums contradictoires, un arrSt du Parlement mit le
hol&, et il ne sortit aucune condamnation puUique
jusqu'en juin 1653, ou le pape Innocent X publia sa
bulle decisive qui frappait les cinq propositions (2).
Or fiossuet, encore simple abb6, ayant k prononcer
(1) II dtait d* Amiens, oik sa famllle a laiss6 de la descendance, M. Cornet-
d'Incoart par exemple. Ce dernier, fiddle aux traditions et A ta race ,
soutenait les Ignites & la Chambre sous la Restauration ; il se prit na jonr
notamment k les d^fendre contre son collogue d*alors, M. Da Vergler de
Hauranne ; tonte la Gbambre partit d'nn «elat de rire , et r^cho r6p^a
Toracle : Pugrtrnt iptiqac nepotes,
(t) Au tome XIX des CSSuvret d'Arnauld (Lausanne, 1778, ith4»), on
trouYc une pr^foce bistorique et un factum qui *pnisent Fafl^ire an point
de vue jaministe : Cmntl^tiont tur I'Snir^pru^ (h UaUr$ Nicok$ Omtti.
#90 PORT-ROY AU
en 1063 ToraiMii funSbre de Mesiire Cornet » k qui tt
%i»i( de grandes oUigalions comme k Tun de ses
maitresy et qui Favait voulu faire son successeur k la
liaison de Navarre , s'exprimait ainsi et illuminait ,
riea qn'en y passaat, toutes ces seches matieres :
« Deux maUdles daBgerev8e0y'd}<ait4l, md sfflig^ en nos jonri te
(fdr|i» da t'Egliie; il a pria k qvelqaea docteurs one malbeareafe et iiUui*
maine complaisance , une piti6 meurtri^re qui lear a fait porter des coos-
iins sous les condes des p^hears , chercher des convertares 4 leurs pas-
ifons(l)... Qaclqnes aotres, non moina axtrtaas , ont tann lai consciences
aaptltes sons des rignenrs iris iiijostea : ils ne penyent supporter aneane
foiblesse..., (ils) d^tmisent par un autre exc^s I'esprit de la pi^t6, tronyent
fMirtont des crimes nouveaax , et accablent la foiblesse humalne en ajon-
lant no ]oag qna Pien nam impose? Qui ne yoII que cette Figoenr eafle
It pr^mption y noarrit ledidain, entreti^nt un ehagrm iupcrke el un
9$prit de fiutueuse singulariti , fait paroltre la Ycrtu trop pesante, rEvan-
glle exeessif, 1e Ghristianisme impossible? »
Petitot, qui cite ce passage, remarque (et je suis
de son avis en cela ) que sous ces traits si d^finis, au
fond de la pens^ de Bossuet, on sent passer M. de
Saint-Cyran.
Et Bossuet nous montre h sage Nicolas Comet qui
j^e se laisse pas surprendre k cette rigueur affect^e,
fMii^ r «^ doiin6 poor on org ane ras6 de efbale et de lizanie ; on Vj
^cme de s'fttre pr^par6 une majority en introduisant dans Tassemblte
nne fonrnte de religieux mendlants , ptns de motnes qu*tl n'^tait pemns
par les r^lements ; m^tlUMie qol se renonyela depuia, snrtont dans la
eensnie centre Amanld.
(1) Ne semble-t-il pas, d^ I'entrte, entendre Taccent de rhomme,
maalilr son geste et toute I'allure? Le neYeu de Cornet ayant fait im-
primer en HoUande » vers 169S , cette oralson fundbre qui n'avait pas 4t6
pi^bUto)QS<|ne-14y Bossuet parut la d^savoner, et ne souflhrit pas qu'elle
m rtanle k ses autres oraisops fdn^bres qu*on r^imprimait dans le m6me
temps* II ne vouUit point sans doute chequer les bommes de Port-Royal
avec qui il s*6tait 116 d'estime depuis 1669 et parmi lesquels il comptalt
beaneonp d'amis ; U ne yonlait point, dans sa haute d61icatesse> ratifier
cMime nne ofliBnae aui mluies rteoncili^ du grand Amauld. Mais Te-
Mdioa , dtna ce qua noni. a? ens k en citer, est Mdemment toute de loi.
LIVil£ HBtJlfllliiB. 161
et ddbt te (iruAeiiM bardie se dgndle dtab ees mal-
heureuses dissentions sur le lilnpe iirbitre et la griee i
ff Gomme presqae le plus grand effort de cette nouvelle temp^te tomba
dans le temps qti*il 4toit Syndic de fa Faculty de th^ologte $ v^^airttes
yMs s'^lerer, les ntiei s'^palssir, les flots t>nflef de plus en pidtf | lage,
ttanqniile et pos« qaMl dtoit (1), 11 se tnft a consld^rer attiintiTeiii^hi q«i«IM
iloit cette noayelle doctrine , et qnelles iXtn&At les personnes qnl la soote^
nolent. Il yit done {tout e$ ^nl suit , Af. Cortiet d pari , est ta baUmee tMtM)
qile saint Augastin , qn'il tenolt le plos dclaird et le plus proMd d« totttf
les doctetiTs, atolt expose k FEgHse ahe doctrine tonte safnte et llposto-
liqne tonchant la grilice chr6tlenne; mals que, on paf la fbiMesK^ faUt-
relle de Tesprit hnmaiti , ou i eaiise de hi profoMedr Oil de til tfllKAI^srf»'
dea questions, oa p1at6t par la condition n^cessaire et inseparable de
notre to\, dnrant cette nait d^^nigmes et d'obscnrlt^s, cMte doctrine c6-
IMM s*est Iroat^enTelo^pto parmi des dHQottMAs implodteaJilai; ai kliit
fif jl f arojt ik enuodre (|u*ob ne UA ^ iBseosiMeottnt 4aiip dei conU^
qvenees rnineases k la liberty de i^homme. Ensaite il considers avec com-,
blende raison todte TEcole 6t toute rUgflse s'itoieftt appUqiiees Af d6^
ftodre lei eefns^^aeiett r et il tH qoe (cf oa 8«tre c6t^) la ftevlli im
noQTeaux docteurs en itoit si pr^venue qii'an lieu de les r^eter* lU ea
ayoieni fait une doctrine propre; si bien que la plupart de ces consi-
gVieBces, que tons les tji^ologiens avolent totijoars regard^es coipme des
ioeonv^nients f4cbeai» au-devant desqueis il falloit aJler poar bien en-
tendre la doietnnftde saint Augastiq et de TEglise, ceui-ciies regardoieni
an contraire comaie des fruits n^cessaires qu*il eo falloit recueiUir ; et
que e^ gtU avoit pttru. 4 tout iet autres commc des eeueilt contre lesqueb U
ftUimt erdaidr^ d*ichott§f (e vaifUMK > tfiux^ci ne eraignoimii point de nous k
monAt^r evnnf U port atj^hjfurfi mfiwl (UwiHt ahfUijc /^ navigation, ft
Faire de I'^eueil le pc^ t , e'est biea la eo eflbt t»
pretention et Toriginalit^ un peu tem^ralfe de hr dM^
(ri^ejapseQiste. Etqunqt aux perspqnes, h leur oa-
turel et k leur g^nie, Bossuet empruntant k Gregoire
de Nazianze une parole sur ceux qui causerit deS tooU-
vements et des tumultes daas l'£glise^ rappelle que
<5e nci sont fcas d'ofdiuaire des «ta*» cmrifftuifcs et
^ ■ t.
(1) Tent eeia est admirable k ^tti, k entMid^e , Mtois J*y fil»teiphraai
fftm qne le trfti^ ne pnf* ctoireHHIi-IMiM grdtiui MUMM 0Mal mtlmt
aa J^eptwe de cette temp^te.
152 rORT^HOTAL. ,
faibLes ; il iM qualifie grands esprits ^ iMi$ ardetnu it
ehauds^ excessifs , insatiables et plus empories quUl
ne faut aux choses de la religion :
« Notre Mgeet aYls6 Syndic, continiie-t-il , jogea que cenx desquels
Boas parlODf ^toienl k peo pris de ce caracUre; grands hommes, ilo*
<|aents, hardii, dteisifs, esprits forts et lumineax {tout eeei s'appUqu^
smuibtMwnt d JrnauM), mais pins capables de pousser les choses a Tex-
Mmit^ que de tenir le raisonnement sur le penchant , et plut propru d
tgmm§iire mtnnitfi hs write* chriiiennet qu'd let riduire d leur uniti tioftf-
r^fh (I)... Gependant les esprits s'^meavent et les choses se mftlent de
plus en plos. Ce parti, tM et puissant , charmoit dnmoins agr^ahlement,
•'il n'emportoit toiit-4*Cidt la Hear de r^le et de la Jeanesse. «>
Gomme cela encore est bien dit et embellit en cou-
rant, embaume presque d'une fleur sobre et rapide
ces sombres bancs sorbonniques ! Poursuhrant le
fond, Bossuet pr^conise Textrait donne des cinq
propositions, et nous le presente en termes pond^r^s
comme une vraie quintessence :
« ... Ancun n*^toit mlenx Instmtt {^us h doeteur Comet toujoure) da
point dteisifde la question. H connoissoit tr^ parfaitement et les confins
et les bornesMe tontes les opinions de I'Ecole , Jnsqn*oA elles conroient
et oik elles eommencoient & se sdparer... C'estde cette exp^ience, de
eette etmnoiuaneeecoquite, et du concert des meilieurt eerveauaode Sotbonne,
que nout est nd Pesotrait de ces cmq Propositions (2) , qui sont COmme leS
jQstes limites par lesqoelles la y^it^ est s^par^a de rerrewr ; et qni, 6tant,
pour ainsi parler, le caract^re propre et singulier des nouvelles opinions,
ont donn6 le moyen 4 tons les autres de eourir onanimemetit centre lean
nouTeantte tnoidei... »
Bossuet, sauf les mesures de langage, pensa toujours
(1) Oncompiend ponrquoi je cite an long Bossuet : il est de telles
expressions qui risument si pleinement, qu'elles ne sauraientse supply;
dites une fois, il fiiut en passer par elles.
(%) £t tout au contraire : a Nous voici arrivte enfln a renfiint$msnt
smmsirueu» de Tesprit de H. Cornet..., » ^rivait le doeteur Hermant
tn eoniAeieant le chap. I , Uy. V, de ion Hittoire (manuscrite ) du Jan*
Tsdnisme. Cheque chose iM^9 a 4eiix noms : l« troisiime , qui est le trai^
n*est qu'en Bieq.
LIVAE DEUICliHE. 458
de m&me sur les cinq propositions. Plus tard , dans
sa leltre au marechal de Beliefonds, it d^lare qu'elles
se trooTent bien veritablement dans Jansenios , en ce
Mos qa*6lles sont Vdme da livre. Dans ceite oraison
fimebre ou ii appelle si souvent Cornet grand homfMj
ei ou il c^(k ^n ce qui est du personnage k tout Fen*
(rain du geve, on saisit bien i nu sa pens6e sur les
choses , avant les engagements de relations et les pru-
dences commandees. D'unepart, Bossuet, aussi bien
que Bourdaloue et les autres vrais chr^tiens de la se-
eonde moitie du siecle, profitait de cette r^forme
dans la p^itence qui valut tant d'injures et de per-
secutions au grand Arnauld , et qui , tout en triom-
pbant jusqu'a un certain point, laissait au premier
qui Tavait prtehee le vernis d'un novateur. En morale
chr^iennOy Bossuet adh^rait done volontiers k un cdte
du Jans^nisme ; mais, d'autre part, sur la dogmatique,
il s'en s^arait profond^ment. II jugeait tout-a-fait
inopportune et malencontreuse, dans l^oeuvre difficile
de ramener le monde et la cour au chrfstianisme ,
cette intervention tranchante d'une doctrine tout ar-
m^e du premier glaive de rArchange. G^nie sense,
clairvoyant, mais pratique avant tout , il se preoccu-
paitdesdiflicultes pr^ntes; avec une haute prudence
pour le temps , il avait peut-^tre une moins pergante
pr^vojance ( je Tai dit) et moins soucieuse de I'^avenir.
Je ne parle pas d' Arnauld tres inferieur de port^e en
ceci; mais Jansenius, Saint-Cyran et Pascal, dans
leurs flairs parfois visionnaires , devan^aient et rap-
prochaient les horizons. Du haut de leur tour d*Hip-
pone, comme je Tappelle, ils plongeaient d^ja au
loin et par-deli )e dix-septitoie sj^le; jis foyaient
||}4 FOBT«ROYAL.
^priTer imiifuadment et grossir la gronde imagidm ^ gi
Fen n'y pretiait garde ^ et ils poussaiient comm^ das
oris de teri*eur et 4e formidatje defense^ des eris^ U
ent vrai , qui ^ en prodainaDt trop fortemeat renDemi/
aiUMmt pour daoger de I'eicrter el; de le hAter peat^
Ja&$enius surtout (puisqu'il ft'agit deft en ee oxh
meot)^ du haut de c^te tour qo'il ansait gravie Jas^
qu'au dernier degre^ yoyait Venir oeite noavdleelr
plus na^aagante invaaioa de I'wgueil buiDtift, ep
qu'aveo Saint-Gyraa il appetait VJInte-Chrutj et il
s'ecriait : « Rompeii taus les pouts a vec TorgiaeU y
a^ec la volonte humaine et propre ; rojooipea^ to«8 Im
pontSy oi^me leg moindres > qo'il n'y ait riep , p^
que simple plancbe de passage entre reniieini et vous ^
que ceui^ qui yeulent venir k li sainte Cit6 de Grftce
se jettent dans TablniQ du fosse, dans Fabtine de la
providence ; le pont de Dieu ae iormera sons ieors
pas e|L: ira de lui-*in6ine les chercher. Mais ne^ \&m
|aissez pas croire qu'ils peuvent cxunDieiieep d'eux-
iQ^mes ce ponti qu'iis peuvent en jeter per leur ef«
fort le premier c&ble ou la premiere planehe ; car ce
(K>mipencement fer^ pUmche en effete tout le resle^
et tout Forguetl linmain k la suite y d^filera^ » Yoild
i^ qu^ ^'ijMt Jansenitts , si on la condense en quelif&es
n^ots. Bossuet trouvait que c'etait la une eraint.eexa^
gf^ree ,, que i^'etait 6tre des ckr^tiens de malbe«r, des
alarmi^tes du sal^ty et qu'en yoci£erant de la sorte,
on n^ reussissait qu'a effaroueher da^vanAage ceux qui
n*9l«aie]pi|( di^4 que trop d'aversion par nature.
Je ne sais si je rends ayec i'tniparti^ilit^ que je vou*
4rais et si j'efi^i. comme il md sied» toutjogement
mwqoer les sitaations et les vues diverses (1).
Brardakme aus9i» I'liii de ceux qui » dao* la pra**
tique J lUferent le plui» 4es maximea de la pMitence
jreBtaur^ par Port-Royal et prof6«aie d'aboird dana le
livre de La Friqmnte Ccmnmmn^ Bourdaloua quit
€A pr6chant , saUsfaisait si imn le$ amia das solitaires
et les lecteurs de Nicole, se crut pblig^ ^ en plus d'lm
endroit, de noter le Jans^nisme et de s'dever contre
Je dogiDO restrictif de la predestiuation » contre le
Christ <Mi4^ hfM 4tr<^U. Ainsi dans cetta EcfhoirUilim
.^loquenle sur le crucifiement :
€ G« n'est pM laiui mjf lire, qn^un Pieit moni^nt oo qn'mi lN«tt morl
I pftroU les brM itendof et I9 c6ti percf d'uoe tance. II Teiit » en noai
lendaiit lei kr«4» nooa embrasser tous ; ^t daps la plaie de ion secre Mk,
a ve«t» conune dans w^ esyle cerUin^ nous recnelUir (oiis. Je dts tons,
el e*eat ce qne Je ne ppis trap yoiis redfre afin que nal ne Tlgnore : ear
WSbftnt k mof ai par one orrenr insontenable , et contre tons les temol-
gMget 4es Saintee EcrUum, J'entreprenois de prescrire des bornes aoK
meriles et k la mls^icorde de mon SauTeort... »
Fleury Jui-mftnie que nous Toyons si voisin de
TiUeoiont, Fleury si scrupuleux, si en garde contre
}es enyahissements de Rome, mais porte sans doute
par sa moderation m6me k ne pas d^passer ta situation
pos^ et di ne pas franchir Tborizon , a pu diro , dans
un portrait qu'il trace du due de Bourgogne, a quel
point oin avait pr^muni ce jeune prince contre^ d^
(1) Bossael ent bien d'aotres relations ayec Port-Aoral> on r 1^
vi^dra k fond et avec saite. M. de Baasset {HittoifB deBotiuBt^ti'i, VL,
YTiii) a donn6 on bon ebapitrie U-dessns. Le comte de Mst$tre a parte
aoMide Bossoet par rapport an JTansinisme (de PEs;lu$ gatticoMj p. 1^6);
les reiNroches qa*il Ini adresse sont en sens contraire de nos retnirqiies et
rentreni poartant dans la meme id^e de son caractire t Bossnet est on
lMimiai4e juste milieu.
456 !»OtlT-TlOYAL. ' '
disputefii U une doctrine qo'il qualifie deperiUcitivm.
Ailleurs, dans un ^loge d^ M. de Gaumont, conseU-
ler au Parlement, il reproduit sur ce point les aver-
sions on ne saurait plus ameres de ce inagistrat : < Le
Jansinuifne est VMrisie la plus subtile que le Diable ait
jamais tissue... ; » et notez qu'il les rend sans les in-
firmer en rien. Enfin, dans ^ne lettre a M. Pelletier^
chanoine de Reims , il a 6crit formellement :
<f Permettez-moi de Yons communiquer une reflexion dont ]e snis Trapp^
depuis quelque temps. Toute la morale se rapporte k la pratlqae : en ne
devrott done 7 trailer qae les qnegtions qui tesideDt a ooos apprendrece
que nous devons faire on ne pas faire. Or quelle; conclusion pratique
tirera-t-on de ces propositions : Que toute griice est efficace et a toujours
infaillibleinent son effet , et que toutes ies actions des infid^les et des
autres p^clienrs sont des pieties? En conclura-t-on qu*il faut attendre
que la GrUce nous fasse agir, sans faire de notre part aucun effort, mtoe
pour la demander, etqu'il faut d^sesp^rer de la conversion des p^cheurst
Aucun Jans^niste n'osera TaYoner. Qu'est-ce done que ces questions,
sinon des speculations Yaines , comme tant d^autres dont les 6coles sont
occupies depuis cinq cents ans? et non seulement Yaines, mais petnt-
cieuses par leurs effets, disputes, cbntestations , injures, calomniea,
haines mortelles (i). »
Fleury, il est juste de le remarquer, ecrivait ces
choses en 1717, c'est-i3i-dire quand dejk presque
. (I) Nouveaux OpuscuUs de I'abM Fleury (Paris, 1807, Jn-12).— Fleury,
dans sa restriction, va un'peu loin ; la morale n'est pas tellement separable
de I'id^e , et cene-ci ne^resfee pas toute spteulatlYe : a la seeonde genera-
tion une idee semi-peiagienpe engendve one, morale philosopbique. Mais,
en rn^me temps , II a raison seion le sens commun et dans les termes
d'alentour. Cbez Fleury les conUadictions sont, pour ainsi dire, ja»(a-
poshes; pour pen qu*on les remue, elles s*entrechoquent ; mais il ne les
remuait pas. Fleury me represente tout^-fait Tinconsequence prudente
des gallicans* dans saYuenette, fine, douce, mais pen longue et faible
a un certain point. Des Forigine jusqu'& la fin, le Jansenisme fut ainsi
cAloye par le gallicanlsme, le traversant quelquefois , mais sans s*y con-
Xoi^dre. Desle temps du Peirus Auretlusy Frangois Hallier soutenait la
meme cause , celle des eveques, la defense de la Faculte de Theologle de
Paris contre les Jesuites et contre toute pretention inbiiastlque oltratno^-
LLVRB D&UX1£ME. 167
toutea les mauvaises consequraces da Jaosenisme
etaient swiies et que les bonnes ^taient epuis^.
Je pourrais multiplier lea citations et montrer, des
)a fin du dix-septi^me siecle , la revolution , la re-
forme augustinienne, teniae par Jansenius et Saint-
Cyran , comine a jamais perdue en principe , et un
pr^uge univerael 61ev6 centre elle de la part des plus
illastres defenseurs de I'Eglise , de la part de ceux
Blames qui avaient pris de cette reforme la morale
s6\ere et bien des prescriptions pratiques. Irai*je
jusqu'^ dire que la theologie regnapte ^tait alors de-
^enue, par une sorte de reaction, formellement ou
insensiblement semi^pelagienne? Je trouve, dansun
Eloge de Taimable et ing^nieux Flechier par Tabb^ Du
Uine. £t pourtant Francois Hallier, syndic de la Faculty apr^ Nicolas
GoTnftt, eonspira autant que. lul k la condamnaUoo des einq proposi-
tions, qtfil alia mSme poarsaivre k Rome an nom d*une portion des
^viqaes. 11 en revint avec toutes sortes de promesses et mourat ^vdqae
de CavaiUon. Flearr» vers la fin da siecle, plus dfoint^ress^, trds flf
poor les liberty gallicanes , et dont IfrBisGOors sur ces liberies ftit mis k
l*inde& k Borne, Fleury, on le voit, n'^tait pas plus jans^niste que
Hallier. Toute la th^orie gallicane porie sur deux maximes, selon
MM. napuy freres {TraiU det Liberies de tEgiise gallieane) : la premiere
est <t que les Papes ne peuvent rien commander ni ordonner, soil en
gin^ral ouen particulier, de ce qui concerne les choses temporelles ^s
pays et terres de Tob^issance et souverainet6 du Roi tr^ ehr6tien , et ,
s'ils y commandent ou statuent quelque chose, les siqets du Roi, encore
qn*ils fussent clercs , ne sont tenus leur ob^ir pour ce regard. » La se-
conde maxiitie est <c qu'encore que le Pape soit reconnu pour le sup^rieur
dans les choses spirltuelles, nianmoins en France la puissance absolue et
Infinie n*a point de lieu , mais est retenue et bornde par les canons et
regies des anciens conciles de r£glise re^us en ce royaumc. » Le Jans6-
nisme est tont autre chose. Les docteurs de Launoi , de Sainle-Beuve ,
Tollii, au dix-septi^me siecle , les vrais canonistes et sorbonnistes qui,
tout en £Unt plutOt favorables aux Jansenistes qa*a leurs adversaires,
se tinrent encore dan»la pUine Yoie galHcoRe. Les Jansenistes les tirent
de Jeor e6C6, mais Texemple deHaUje^ et de Fleury avertit de ne pas se
laisser prendre aa yoisioage.et de vfi pat lesc^nfondre.
*
imty, lam mot qui mm parslt le naif da genre , et qui
a po ^eicrk d*un pi^Iat par un|»r6tr6 sana dio^ueir
pm^srane. II a^agit das qaaiitft toutes tonp^^es et
da la aatore b^nigne de F}^hler : t It re^ut da Giet,
atec un ea^k incomparable^ dit le pan^riste , 4e
natar$l hmrmn que le aagts met an rang des plus
gmnda biens et qni tkntpm du fime$te kiHtage cle noire
frmi^pi^$ (i). » Qu*aurdit dk ^ je vous le demande,
saint Afiguatin en Ifsant cet ^oge d^nn ^v^qne ? comme
si le plus on rnoima de temperament dans le natnrel
et daha les passiotig (lifsait qoelq^ie cbose, quand le
prificfpe mAtne n'eat paa r^g^n^r^? comma ai Fon-
leneille , par etemple , danasa froide Onesse et sa tiMe
Indifference, etait j^us prds d'Mre chr^tien que les
naturea imp^ueuaes et boqillantes d'un M. Le Maitre
on d'un Rane^l Qdand on est venu k 6crire ee mot
de i*abb6 Pu Jarry , on a oubli6 le dogme fondamentfel
dtt chriatianigme^ Eh bieni cela ne choquait p^s,
tandfis que saint Augustin , rendu dans aa dubstanee
pure, aurait cheque (2).
Le train du temps , les doctrines ^xcessives impu-
t^es h Jans^nius et la pente ou on les ftiyait , menaietit
1&; en repoussant la seete, on se jetait dans le siecle,
et on y dermit. Oh arriva ainsi en 89 avec un clerg6
en par tie dissous, en par tie refractaire. Jansenius,
an dix«huiti^ne siecle, etait remplac6 par Quesnd,
et rnSme parmi les combattants on ne le lisait gu^e
plus. Mais le pr^jug^ conlre lui r^gnait et dominait
les secondes disputes. Et si on I'avait lu , Taurait-on
(1) Nem^d^ »tt9 fuM miti mmuiaiiUm •* fnueatumy peniMNie n'ade
(2) ^«9iiM«9iiy)MKaa-nieuir,40B4i^r.:x^
^o|ito. Car, si. j'ai ticl^i^ de degftger i<$i ee que jV
l^'eiQue ^^pela ( him Vk% k {^rdoBoe I ) «es Wnt^,
|(S n'ai eeptainement p^ aii8«;i dit app4)i$a , forioe
§t fimd^ ^ }e i^ecle de Laqis Xl\ ayapt {fia^des^u^,
y etdi); fi^ssaii^iiWilt devenu jUJsible, comhtan tl
jK'et^t adfiomlirif ^t ^ qij^l poim il ^ iS^t, 4n aowmo,
paraitre k tou^ {ntoU^^ 4'uo iab'n ardi|» iosatiaUe
et Ipurd de preuves^ l^ Qfi^a»t aouva^t bl^sjiwEiteft ,
^cor^ pjivs loasjsiYes, ea lout le ooi^traira dp Paaoal
et 4^ ce goi&t dopi^ant cfMiOLpa Qf6^ par Pascal
qofitr^ le Jan&6aiam9 la^ine,
. Et h C0 prppQg) pour clore 1^ mati^e m la nfr
r^pt, pQqr moatr/8r auasi uq deraiar eboc k I'id^
eoqraaie , je a'ai pliip qu'uii trait & foamir^ p'eat dki
^9«^ efi particuliar qu'il a'agit. O9 define assaa,
d'apres ce qui a ^6 expose de Topiiiion de M . de
8aiAt-(Iyraii aur ce point (1) , qn^Ue Ihtorie et quelle
i^fhitique die nguear decpujeot,^ ^ plus forte raiaoo,
do ]pp$6fkius, M^ia il f^'est paa uml de tiver k nti ces
eftr^inea coas^qi|0Qp^ <^r c'eatleurextrtoiitinidiiie
qui e^ iaiit le. ^aractere,
Parmi 1^ effets 4e la chute , Ja^stoius avec aaiat
Allgustia fjaarqu^iif siirtout la iinmufulMemse , le mav-
Kli^ desir, la mauvai^ passion, eomme la source de
tou§ le/s autres Tices ; il la divise en trois principales
€$!pe@e$ : I'' pas^lop des . sens , 2*' passion de la
scienpe pure 'Ou d^ Isi curiosity , 3® passion de Fei-
c^Ueace oii d^ 1^ pr^onUnaQce : Ubida $$aiien^j
libido scimdi jf 2«&f(|o 4(xceIIendi {2). La premiere , la
(17 Mc^d^ment chap. IX ». p^SO et 3uif •
(2) An ciiap. Vm^ llv^. 1| , 4;i frmW #• fitm Hi^ft^m hpm.
460 frORT-ho^At;
*
passion sensudlle, se difinit d'dle-mftme. U dterit 6t
p6D^te merTeiUeusemenf la seconde , cet amour de
savoir pour savoir, sans autre but, sans autre utility
et agrement ( libido aeularum , FappeUe-t-il encore,
parce que les yeux sont Torgane essentiel de la cu-
riosity) ; it y ramdne tous les savants, les investiga^
teurs de la nature , ceux que Tinsatiable passion de
JFaitf c entratne et qui ne rapportent pas leurs acqui-
sitions et leurs efforts k Vunique et sv(()r6nie but ca-
pable de les rectifier (1). Par la troisi^me passion, la
plus spirituelle de toutes et la plus dangereuse aux
grandes &mes puisqu'elle est pr^sSment celle qui
perdit Adam dans sa gloire , il entend Tamour am-
bitieux d'exceller, d'etre le premier et comme Dieu
( eriiis 5icui Dtf } , ce que TApdtre appelle I'orgueil de
la vie [mpwhxa tn^ie), et qui se loge non plus dans
les alentours et comme dans les faubourgs plus ou
moins epars de T&me, mais au co&ur m^me de la
place, et d'autant plus haut et en lieu plus inexpu-
gnable que cette &me est naturellement plus ^iev^e.
Or, si nous nous demandons dans laquelle de ces
trois passions rentre celle de Tart ou du goAt, nous
voyons que c'est un compost du premier et du second
genre (du VkiAo senliemif et du Iifrtdo ^a^fuit) , passion
d'exprimer et passion de percevoir; c*est en effet
une combinai&on de la perception purement id6ale
et de Texpression sensible, et k laquelle se joint vite
la troisi^me passion , le d^sir d'exceller ou dans la
creation oudans la perception. Janstoius, au reste,
(1) Les Sirines) dans Hom^re, n*olIireDt pas autre ehose k Ulysse
(rhomme de resprit) pour Tengager k yenir, que ce que le Serpent pro-
mettait k Eyo , de tout ta&otr : « Nous savons toot ce qu'il 7 9i et toat ce
qui 9e tfdX wf 1« terre nourrfcUre. (Odyss^e , Xll)
LIVttB DEUXltlE. tdl
^it tr^ bien tirer loi-mdme la cons^aenee , M:,.au
ehapitpe suivant (1) , il montre qu'il ne faot okAerk
ancmie concupiscence, pas plus aux q>iritueUes et.
aux d^cates qu'aux grossidres/ On sail qu'Augustin
se reprochait les larmes qu'il avait vers^ sur Didcmf
il ailait plus loin encore et jusqu'i se reprocber le
plaisir qu'il prenait aux saints cantiques, lorsqu'en
les 6coutant il se laissait conduire, par rnkg^de^
au son plutdt qu'au sens : < Je ptehe d'abcMrd sans
le sentir, disait-il, mais ensuite je m'apergois que
j'ai ptehe; in his peggo non seniiensj led posUa $m--
lio (2). Ji On s'y perd, oh est dans les derniers raf-
^nements du bien. Ge d^vot qui croyait pouYoir
assister k 1' Opera, moyennant qu'il tint les yeux
fermes tout le temps , 6tait bien loin du compte. On
ceconnait combien cette thtorie de Jans^nius et d' Au-
gustin s'accorde (sauf ce qu'il y a de charmant dans
\e& a^eux d'Augustin) avec tout ce que nous avons
entendu Ij^-dessus de la bouche de M. de Saini^
Cyran. On ne reconnait pas moins combien , sur ce
point comme sur d'autres plus essentiels, on tourne.
le doB^ Rome, k la religion romaine (3). Or main-
(I) An eliap. IX*
(S) Voir tttUtTe X d«i ConfiMnk ridoMbte 6t fdrtil 6liiplMSS«
{%) Le pipe Urtein yin> alors r<giiaiit» «t qot Ift prtmier coMirA*
Jtto<6iiiiig, almait les aru» cnUiTalt la potele latine ; on a iM Ten; ii
ayait fnit poar la Daphni du cayalier- Bernin cette JoUe tpigramme ,
4'tilieiire irts morale :
Qnifqnif amaM lector fagitWie gtndia lormtt
Fronde snanaa impiety baccai sea carpit amarai'
Ce qai rerient k peti pris k dirt t
Toot amant foi poanuit la betat^ panag^ f
n Q^iitelnt qae ftQillftc^e , oo mord It s^ap^ «iil^«
If. 11
tenant 9 n boqb oninrons tm aateor ftmsi pMi )ite<*
fl^niste <}ii6 posdiMe at tres distingud litterateur «D
son. temps y le Pdre Boufaours qui^ avee PelUftSM^
Fltebier et Biicsy*Rabtttio ^ rendit des services 4
90tre prwe daas I'intervidle de Pascal 4 La Bruyere^
si Dens feuiUetons sa Mamere de bitn penser dans leM
OunragiB d$ Vesprii qui a €U de la vogue, nous y lisooe
pr4cis^ment la critique de eette tfaeorie, L'auteur
suppose qu'Budoze, Tan des deux interlocoteun
qu'A met €a sctee, a fait un recueil de quetqu^^
feusses peiisies.
« Dds qaMIs furent dan) le cabinet, Eadoxe prit nn cahter et y Ittt cjp
qui saH : «Toatei tes tbanfires d*6crlre ne nous plalseDt cpi'i cause dels
omraplioii «eefNH0 lie iioti» coivr ; U nima aiimpiia dan« ud# pfd^a |»i«ii.
^lite le sepre sublime, Fair noble et libre de certains aoteurs, c'est
que nons avons de la Vanity , et que nous aimons la grandeur et Hnd^-
pettdanee* » *^ Yoaa avei done reriiarqui eela , dit Philantbe , eomme
mp fmn fm¥ t "^ <l9t ^ repart^ £adpie ; ear qu> aTt-il de pUii i^^x
que d*attribuer a la corruption du coeur ce qui est Teffet d*un disceme-
ment exl^tiis, et la marque de notre bon goCkt? Les ouvrages bien terlts
pMMIiax^nMinei raisennalitM, psrcc que dans les r^es lea li^es)
i4i^osea 4qiYe9l nMre, et que tpi^t ce qui est parfait en son genre co|i-.
tente Tesprit ordinalrement. La vanity n*a pas pins de part au plalsir que
donne la lecture de Virgile et de GlcAron , qu'elle en a an plaislr qs'en
pifnfl i f oif Cejicelleiili labire^rOu ^ mtendre upe «ieelleote jmi^^mh
L'bomme du monde le plus bumble est touch^ de ces beauts comme nn
autre, pouryu qu'il ait de r intelligence et du goi^t. Qqand Je Us T^ori-
tnre Mule Qfu #«TMMiiimplki|6 » a taat de sidilinie, peniearviips qpe
en (hM refHAttv 4e4noii ^\^%&lUmf W U corrqptiov de mop caur, qui fpe
fipse soi^t^p ce qae je Hi t Dt'eiMe paf plutOt le earact^re simple et fOA-*
jestnaui^de ia ppFi9leiH¥in# qui fait impression sur moiT Et.n'en peut^n.
pas dire autant du langage des grands maltres en pp^ie et en 4lqq»eBe|t,
Quelle yision de s'imaginer que nous n'aimons en eux la noblesse et la
facility de leur style 4ue par an esprit de hauteur et d'ind^endance I —
Je suis li-dessus de TOtre aris , dit Phflatitlte , et }e ne sals pourquoi on
ya chercher de fansses ralsons, iorsque les yraiea se pr^sentent d*elles-.
m6mes (i). »
»
(1) {La HmUr€4$ bi$tip$n$^ fffM lu Ou^nrtigft de t*s$prU» premier
.Cda &*appelle utie page ae ban sao^, d^un boh'
s«iis net et '^f , un p^u menu et- siipelrficiel toutefois. "^
Non que je'prdtende que le P. j^uboursnit tort
en eonclusion, et que le plaifitr qu'oii predd aiit^
beiles'€ho8«s soii'une fireuve de coi^rAptiob. Poui^-
tant la th^orie qu'H raflle si k Taise^^ft dataiii iiir'
temple commode > a de la profondeur ; c'est cellcf*
d^Angufilln, de bien des grands chritiens. II y -feu-'
dMit oppiosef des raisons puisnes dans le christia-
itfsme mdnve, quand'oB est chr6tlen , ou du morns ^
diaiis la nature humaine^ si Ton tranche du philO'^ *
s4phe. Mais point ; c'est d^ji ici , chez Fauteur ji^
suite, la maniire de Voltaire , la ttillerie badine et '
qui court, un fitux air du tb^me goire libre et d^gagd. '
Quelques j6suites gens du indnde et le P. Bouhours
en particuUer, bien qu'M fftt un pen trop bdl-esprit
et trop amoureux de devise, avaient assez, M» le '
dialogue). L'antear eritiqai que Bouhours ne nomme pas , mais qu'il d<-
signe eomme U eopUie de Pateal, n'est aatre que Malebranehe (yoir
Beeherehette la FirlU, liv. II, partie III, chap. Y); ce poarrait 6tre
aotsl bien Nicole, Le Toarneux, oa tout autre jansdniste : sur ce point la
doctrioe se trouyela m^me. G'est dans la ManUrede bien penter encore, au
dialogue 4fi, que Bouhours s'^gaie si lestement au sujet de Saint-Gyran ,
et qu*il lui emprunte un exemple de gaUmathias tout pur, ep citant un
fragment d6figur6 d'une ancienne lettre qui ne laisse pas d^dtre fprttStn-.
gutl^re : «La merveille est , continua Eudoie, que oelui qui torivoil de
la sorte passoit pour un oracle et pour un proph^te parmi quelques gens.
— Je crois , r^pondit Philanthe , qu'un esprit de ce caractire n'ayoit rfen
d'orade ni de prophite que Tobscurit^... — Apris tout , repartit Eudoxe,
on ne doit pas s'^tonner qu*un homme qui faisolt le procis k Aristote et
k saint Thomas , tiki un peu brouilli avec le bon sens. II en d^lare lui-
mdmelaTraie cause dans une autre lettre oil il dit franchement : J'ai le
eaur msilleur que le eerveau,,, d Et voili comment un homme d*esprit ,
de golkt, un honnSte homme , le P. Bouhours osait juger cet autre per-
sonnage que nous r^y^rons ; la robe de j^uite et son tour d'esprit agr^a-
ble ne lid laissaient pas un doute. Et c*est Tensemble de tons ces juge-
ments humaioa entreehoqu^ qui compose une gloire I
464 PORT-ROTAL* ~ UVRE tCUXl^Mfi.
diX'Septiime siicle , cette fleiir agrteble et prom^^f ^
cette pointe fioe et ligere que Voltaire, 61^ve du
P. Poi^e, po8s6da si bien et marqua de son nom :
inseripti nomina regtm* <.
E^nelon , en cela comme en bien des points op-*
pose au go6t plus inexorable de Bossuet dont la poe«
tique differe moins de ceile de Saint*Gyran, F^nelon,
dans son admirable Lettre k I'Aead^n^e fran^ise, a
trouv^ moyen , sans approfondir aucune de ces ques*
lions, et en nesuivant aussi que le go At courant de
sa plume heureuse et de son souvenir i^mu-, de tracer
une sorte de po^tique charmante , toute remplie et
comme p6trie du juel des anciens, et d'y citer m6me
CatuUe pour sa mnpUeiii pamwmie. De tels mena^
gements ne sont qu'& lui. Mais nous yoWk , ce semble,
bien loin de Jans6nius, et en effet, pour cette fois,
nous en avons tr^ reeilement fini«
»••}■ ■•ii *^>
Mil tm
«• ^t '■.■■• *•♦
'• . k
III
Ba Iftie tfe Ja F\riqmu CammiOtSm/^ Son origllM^ ^ Sffei ptodiiU.
«- Arnttld rtfonnatevr en style IMologiqiie, «- Ineowplel wmmm
temain ; exe^ logique. — Pourqaol on ne le lit plni. •*- De U doc-
trine de (n /WI91101U0 ^ommiiium. — - Parall^le de nint Charies Bor-
remte et de iiint Fraaeeto de Salea,-»Seraione da P. Nonet.— Amends
honorable.-*- Le P. Peta^ ; Aaconip ; M* le Prince,— Ordre de ddpaii
d'Amaold poor Rome. — 8a retraite. — If, Bonrgeoii, dipnt^ prte In
SafoMMDce. — Absolution de U PHqumiie Conmumimi^ -- Tfionpll^
to doetrfiMS ; Bonrdalone snr fs pfilr nsmAm dl0f il^«
Avant de revenir pourtant au fil de notre r^cit, de
reprendre rhistoire mSme de Port -Royal, tant du
monastere que des solitaires, et le detail des derniers
mois que vecut M. de Saint-Cyran, j'ai encore k con-
siderer un ouvrage qui suivit de pr^ et appuya celui
de Jansenius, qui en fut comme le manifesto pratique
et d'application en France , -— le livre de la Friquente
Communion que M. de Saint-Gyran prisonnier suscita
de la plume d'Arnauld, et qui, paraissant peu aprte
sa delivrance (en ao6t 1643), lui fut comme une con<*
solation puissante dans ses derniers moments.
Ce livre, en effet, ddtermina comme une revolution
dans la mani^re d'entendre et de pratiquer la pi^te,
dans la mani^re aussi d*6crire la th^logie. Sans dire
166 PORT-ROYALi
rien de bien nouveau pour les hommes mdmes de
Port-Royal , lesquels d'ailleurs k cette ^oque 6taient
encore tr^ peu nombreux , sans non plus embrasser
toute r^tendue et la prpfondeur yive des principes
de Jans^nius et de Saiflit^Cyran , il proclama et di-
vulgua en un instant au<'dehors cette doctrine restau-
r^e de la penitence , et dans un style clair , ferme ,
p6tbf)dique , nourri «t coQxme tissu de citatioAS dir
r<eisives des P^res et de I'fioriture ; il en informa le
public, les gens du monde, les ^tonna^ les fit r6fl6-
f€bir, les ^ifia* Ge fut., 4 \rai dire , le premier ma-
^nifeste de ee Port-Royal de Saint^Gyran , qui jusque-
J4 6tait ctemeiir^ assez dans rombre, dans une sorte
de mystSre conforaid au genre d'esprit do grand Di-
recteur et 4 sa maniere peu transparente tant d'agir
que de parler. Sa prison ^^i\s doute et la retraite de
M. Le Mattre avaient fait grand ^clat j mais c'6tait un
^lat ou un Eclair dans le nuage, et le nuage s'^tait
sefojcm^^. .Arnauld \int roinpre ces voiles, et ne^te*
,ment, k haute vbix^ expliquer a tons en quoi con-
sistait cette doctrine houvelle de pi6t6 et de penitence,
qui n'6tait autre que I'antique et unique esprit chr^
tien.
L*origine m^me du livre et Toccasion qui le fit
^nattre recelaient les orages qu'il excita. La princesse
de Guemen6, on I'a vu, se conduisait ou t^chait de
se conduire d'apres les conseiis de M. de Saint-Gyran
prisonnier. La n^arqiiise de SabI6 la pressa d'aller au
bal un jour qu'elle avait communis ; madame de Gue-
men^ s^en excusa sur la defense de son directeur. Le
Pi^re de Sesmaispns, jesuite, qui conduisait aiors ma-
dame de Sabl6, n'^tait pas si difficile. DeU explication
LiyjM »iU>|«l|E. W
«atre €e0:4MK 4aiii#»# L-e r^l^fldl 4e eoddiuite que
^adiUtt^ de Gudmeiid tenait de M. de SaiDtofiyrao ou.
do M. Sioglii]^ fuit texah a madame de Sable ^ et par
tUe au P. Se^mateQUs, lequel^^idd des P^ros Bauni
a Rabardeau isas cpnfr^res ^ s'appjiiqua a le rifulw.
Get ^f U du P. jSe^maisotis ^ & 9011 tour, re^iot pa^
iMdaai0 de Gueii^»^ aux mmn$ d^ ¥« Aroauld qi»
«a fut aowd^i^^^ }l y afait, an(r« autr^a emrmlii6l
de complaisance, que plus on est dinui de grAa0M>
fk» an dofii hardiment s'ofpro^her de Jism^ChrUt dans
I'^imrirtifi* Is P. Seamaisoaa 4tait, ea un mot, 40
^Ite diction 0Mi0 dont Pascal a lait justiee; II 4tl4l
eJ^urs^ pour parler avec Bossuet , et il eut donne eiivi^
de dire oofiraie daos la ballade de La Foaf^ii^^ ;
G'est & bob dN)it qti^ I'od eoQdamnd i Aoftae
L'Bfd4«e d'Tpre, MMi^ de rtUti d6]tiC«^
fes aetMrnrt nans d^fendent eo i^Dqittie
Tons les plaisirs que i'on goiile ici bas.
En I'Aradte atlant aa petit pas ,
On nMnienl , qwi av'Arttaiia mottf •» die.
JLa YolapU Bane cause il a bannie,
' Veat-on m6nter sur les celestes tours ,
€1iemfil piBtreift «Bt graiide Hteiie i
{:«0al«r I9U un flieipiii de f^eurf •
Cest centre ce chemin de velours si bien indique par
le P. Sesmaisons k madame de Guemen6, qu'Arnauld
lan^ le livre de la FrSquente Communion, oh il e\ita
d'ailleurs, en mentionnanir6crit, denommeretmfimel
de designer le jesuite r6fut^ : discretion qui fut en pure
perleet nelui serviten rien auprfes dela compagnie (i).
Depiiia Vlm^oduciion u to Vie divote de saint Fraa-
* (i) On avait pens6 k entrer direct«ment en mati^re, sans mentionper
4Mt PORT-ROYAL;
^W de Salos^ public au commenGemMt fiU'Siedo,
aucun livre de devotion tfa^ait fait autant d'^et et
n'eut plus de suite; jjfcfut toutefois en un sens , on
peut le dire, diSliren^ le livre de Francois de Sales
^tant plutdt pour r^concilier les gens du monde par
ronction et ramabilite de la religion , et celui d'ilp-«
nauld pour leur en rappeler le s6v^re et le terriUe.
Mais I'un et Tautre yinrent 4 point et rempUrent leur
Aprds cela, le livre d'Arnauld, k distance, reste
bien moins aimable k lire, et moins de vive souree^ue
celui de I'ivAque de Geneve; et tfabord il se presente
comme autant dogmatique de forme que Tautre Test
peu. .
Amauld a pour m^thode ordinaire, quand il refute,
de mettre en tdte du chapitre hproposUion de Tauteur
k router ; au bas il icrit riponsej et il precede k cette
r6ponse comme k une demonstration de g^om^trie.
Tout est clair, solide, bien distribue; les autorit^
viennent une k une , au long, k leur rang; et la con-
clusion se tire apres entiSre Evidence. Les phrases ,
bien que longues et pleines de que , et sentant encore
un peu leur seizieme sitele , sont pourtant soumises
k une grammaire rigoureuse , et tf oflfrent jamais ni
un membre r^fractaire , ni une expression louche, ni
une image hasard^e. Yoili le grand Arnauld des son
premier ouvrage, et tel qu'il demeurera jusqu'au bout;
seulement sa phrase avec le temps se couperapeut-6tre,
se pressera un peu davantage. Au milieu du farrago
ntee r^ril ea question; mais M. de Sainl-Grrtii ayait craiiit» el non
aans fondemeDt. qu'oa pe s'imagioitt alorp qoe M* Arnauld combattatl ea
LiyRe.DjBuxtfiMC. 169
8CiAa&tfaia6, de la ftsdeur ou de la subtiiHe alamlH*
qu^ qui corrompait la thtolo|[i6 d'alors, on cohqoU
les nierites si r^els de cette maniere nou^elle qui pa<-
ratexcellente k tous lesbons esprits.
Far le livre de la FriquetUe dommttncon, Arnauld
done , on est en droit de le dire^ fit riforme en style
et en m^hode de thdologie fran^aise , comme fir^it
Malfaerbe et ensuite Boileau pour les vers , Gorneille
pour la trag^die, Descartes pour la mitaphysique,
Pascal pour le g^nie mSme et la perf<»:tion de la prose,
madame de La Fayette pour les remans , Domat poor
la jurisprudence* Quand Boileau admirait tant Ar-
nauJd^ il lui devait cela en effet comme & un puissant
devancier et auxiliaire dans rassainissement du goAt.
. Bien dea r^rves ou du moins des observations
stmt a faire k c6t6 et au sein de T^oge. L'appareil
logique^ cfaez lui, est et reste toujours en avant; la
forme gtem^ique s'applique perpituellement aux
questions morales (i). Ge n'est pas I'ordre e^ le mou-
vement int^rieur qui le guide et qui engendre , pour
ainsi i^ler, la compodtion de son discours. Son ordre
pcdeixnque et logique, dans les pens6e$ et dans le
style, est oppos6 k Tordre naturel , insensible, autant
qu'k celui de Tart v^table , et manque de vie. L'hor?
reur de I'^quivoque le jette dans les redites. Ten-
ferme dans les compartiments sans cesse d^finis. On
sent une vol(mt6 active qui meut une intdligenee ^*
(1) n poiissait cette affectation de g^om^trie jusqu*aa travers. On a de
lul unsDi$$0rialion nton (a mMkode des Geomiires pour la JutHfieatUm d^
flpooD f iii trnpipient > en iaiwmts dam de eeriainet rencontres , des iermee i/ue
Is monde estlma dure r diMertation qvA a fonn^ bien des geometres dana le
jMurti, TeinaT<tae spirituellemeot le P. Sanvage. On y d^montre par J
piusB qoTo* & le droit M bcioin M Y9W dire d«B iqjwes.
470 POBTf ROYAL. :
f^reuse, mis rien d'autre ne trantpire dtt dedan^^
jl n^y a , pour parier avee Ite ancions rh4teut% ^ que
Jm tendons ) lescordes et les nerfs de la pen^^^
jamais la couleur, jamais le sue et te saog. Nul tim«
lire, aol soufflb ^mu (i), seulemeot une ddl^able et
imp^tueiise haleinequinese lasse pas, mats qui laiM^
line sorte de v^h^mence dynamijfue & remuer toutes
$08 propositions ^ k enchalner tous cea textes , k gou^
jperoer loute cette tranie. Et lorsqa'on tic^it si y dia*^
linguer, dans cette trame, quelque place particiili6^
Yement brillante ou \iTante , c'est k une citation des
•Sdres qn'elle est due; car sa jH'opre expression, &
iui^ n'est jamais que celle qui r^sulte des lois gdn^
rales de la grammaire, de la logique, et en ce sens
mine , j uste , excellente , maia > comme imfwnamMe ,
61 ne s'impr6gnant d'aucun r^Let intdrieur, d^auc^me
nuance. Tel nous senble le eavaot^re, teUecp w$Ami
lemps rinfiyriorit6 du grand Arnauld. fiascal, Bostoet,
^urdaloue^ surent 6tce 6galemetit clairs ^ k^ques^
glides, et k la fois 6tre eusB*mSmeij vitre sensiUeiMflt
fdSQS les v^ii^ qu'ib Mseignaient et les fakre vivre
iKHir tous autrement que d'une exposition abstraite
M gfom^trique. La virit^ , si haute qu'dle soit , a be-^
4iain de.se faire homme pour toucher, les homines.
▲rnauld remua, ^branla, agita en son temps; il
AOnvainquit , il ne toucha pas , ou du^ moins , depuis
<^e le feu partieulier k ces querelles s'est iHdiot , ii a
cess6 compI6tement de toucher, tandis que Pascal ,
Bossuet, Bourdaloue encore, sent restes vivaat^t ^>
qu'ils continuent de parier k ceux-li mime qui ne
croient pas k leurs doctrines comme absolues v6rit&.
(1 j Hormis dui tt #a Mtt flM.qiH MM tadiqiNiiiii 4 V^099f^^
LIVES HSVil&IIE. iU
Pe tout ^ gu'a eofioign^ ^ prodam^ Aivaukjl » il s'^
Yait deux parts ; 1^ les y^it^ logique» et de graov-
^m^ire qu'il a cqjQtribp6 ^ fonder , k ^laircir , OjE|t
pBm daps rh^itage commuu , et , n'^tam marqu^
a ;9oa effigie par aueun oaehet indiiriduel , ne lui sovt
jpas rapport^es J S'^ les autres Veritas ou proposition^
jplns particulierement th^ogiques, sur lesquelles I'lOr
t^r6t a cesse , sooi rest^es ehez lui class^es ^ enseveLicp
dans ses quarante^deux tomes , et on ne va pas les hii
redemander, puisque rien d^essentiel k I'i&crivaiii iie
)es entoure d'un jour immortel : de telle sorte qu'on
,se passe trds aisement de lui et do son jsouyepir, taut
pour ce qu'on lui doit directemept que pour ce qu'op
a r^pudi/B.
Et cependanti tout V^Heste, Arnaqld a 6^& Fun^
des perpotini^ les p|us jstctives , l^s plus originales , 1^
(dus €aract6ri$6es de son temps , ^n i^mbole d'ardeuf*
et djB candeur : comment rien^ k peu pr^ riea de
cela ne s'est-il point en ses Merits?
Comme les grands ayocats et l^s grands act^ttrs^
Arnauld a eu toute une part importaqle et la plii^
^rande, j^ose le croire, de soxi genie et dp ses (jualit^
qui n^a point pass^ dans bqs ouyrages , qui s'y est
figSe jdutdt que fix6e. G'^tait un grand avocat de
Sorbonne ; son vrai cadre ne sort point de ceiic licoj
il Ty fallait yoir, heroique joi^teur, oourir e^ lutter#
Ilavwtdulian, comme Ta dit de lui TevSque de Ment-
pellier, Colbert, lequel tenaitaussi de cette raee I4<^
mne ^pugnaceetg6n^reuse(l). Lorsque Arnauld parr
(1) Treifli^me Uttre k I'Ey^iie de Marseille (1130). — l>ai» ses Cm-
iMiratioM sur tBntr0/mi§ de Mattre Nicolas Comet, Arnaald fliit Plater
im beaa m^ris p<mr ces doetooii ^ out voii&ii cowMUn faint Angustin
lait, ie feu i la couleur^ la vie, ^ient'danssefi paroles,
respiraient dans ses arguments ; pour le peindre avec
Bossuet , il eharmait agriablement, il emportaitpresqw
la fleur de V Eeble; il 6tait b^u de cette beaut6 dont la
dignity dootorale reluisait alors. Quand il ^crivait,
cache, n'osantparattre, et qu*il 6tait lu tSut vif par
un public passionn6 pour ces questions , par des leo-
teurs pour ou centre enflamm^s, il semblait encore
le m^me, c*6tait de la parole toujours. Et pourtant,
la matiere se refroidissant , on allait trop tdt s*en
apercevoir, & part la doctrine, k part un certain
mouvement Tigoureux, mais abistrait et d^color^,^
part la lucidity, la fermet^, Fordre, la m^thode,
quality chez lui insatiables , il n*y avait pas dans ces
pieces ecrites de quoi representor long-temps le grand
Arnauld en personne. Pour clore d*un mot, il n*^tait
pas surtout un icrwain.
Non, chosesinguliSrel jamais peut*6tre une seule
fois dans ses quarante-deux volumes in-quarto, jamais
line expression qui attire et qui fixe , qui reluise ou se
d6tache , qui fasse qu'on y regarde et qu*on s'en sou-
vienne , une expression qui puisse s'appeler de talent!
S*il est lumineux , c^est d'une lumiere uniforme et
qui ne va pas au rayon. U n'a pas, que je sache, ren-
contre un de ces hasards de pltame qui Q*arriYeot
qu'i un seul (1).
Nous avons de nos jours (et pourquoi nous le re-
fuser?) un exemple plus brillant k certains ^gards,
mbindre assur6ment k certains autres , un analogue
du grand Arnauld ecrivain, dans la personne de M. de
' (1) Je B6 ctterai, k r«pp9ii'de mon dire, q(i*ane petite preure sidgnlldre.
Daos la pers^coUon de 16S^ et tors de son tilqa^nationde W SortMnne,
LIVRE.D£UX1&M£. 173
La Memitti. Supposes ce dernier, en eAt^ sdns eeue
imagination k la Jean-Jaoques qui colore son style,
qui sillonne et retdt sa dialectique , efc y donne parfoi^ >
physionomie : rMuiaez-le4 sa yigueur d*escrime, k
sa lucidity logiquof i la pure inteetiTe diciamatoirey
k cequ'iLest d&}k si sensiUement pour nous dans bien
des pages de ses anciens ^rits; figurez-vous enfin
M. de La Mennais moins la &cult6 de m^phore et
sans r^Iair du glaive : vous aurez , pour la mani^, .
quelque chose comnie le grand Arnauld. . Or, H. de
La Mranais, ainsi reduit, serait d^ji tris peu lu et
rentrerait presque dans la condition d' Arnauld (1).
Je ne fais que brusquer ici le grand portrait dej4
^udi^ ailleurs (2) et que la suite ach^vera. Nous.
a?ons plus de cinquante ans encore k vivre avec Ar*-
nauld militant. Nous serona aid6 , pour le saisir dans:
son entidre port^e et Constance , par tout ce qui se
ramassera en chemin sur lui et les siens. Goethe a
remarqui que souirent, k la fin d'une nation, d*une
famille, un individu surgit, r6sumant toutes les qua*
litds des aleux. Ainsi le docteur Arnauld : dernier n^,
lei pensi<Miiiaire« de Port-EoyaU m^me tei ptittu, toWirefit une lettre de
cdndoltonee i M. Amiiltd qdi lear r^|iofidit. On soitpcOAne augment ce
qa'aitrait M one telle ripeoie mub la plotne de t^ancoU de Sates et de
F^oelOD, ions celle de Boifoet le faisant petit ayec les petits ; rimagina-
tion somit k Vidte de f aast^re doctear pendcat^^ qui r^pond tendrement
k cette graeieuse cliarite del Jeanes flUes. Qa'on se rappelle II. de Saint-
Cfran ^rWant de YiDcenoes k sa petite nito. On a la lettre d'Aniaald
(17 join 1656] ; elie est bien ; mais je 0*7 troave pas on seal mot k re-
tenir et a detacher.
(i) Gar qni est-ee qui lit mafaitenant les seeond et troisitee Tolames^
|Mr eiemple« de VB$m iur tJndiffbtmc»?^1\ n*est pas Jnsqo'i rtoitore
de U. de La Mennais si nette et neryense » si dteidte et si dessin^e, qui
n'ait grand rapport ayec celle d'Arnaald.
(S) PrtcMemment » a« cHap. YII de- ee. line second , pages hS$.
,1
I ■
474 ^OHT-iiiMfJif;. ■
il concentre tn lui , d&u Bon petit cwps, tt r^douW
tout Fesprit et le feu de la race. Yoili une bonne cU ,
ce sembtey pour entrer chez lui quand il nous plaira.
Nous aurons aussi i emprunter sur soncoinpte d*ad-
mirables limits de crayon de Dti J^oAs^ et de Boileau*
Qui Patin peu flatteur^ m^me quand il loue, nous
Pa pos6 an physique airec une brasqu^ie piquabte :
< M. Arnaold est un petit homme noir et laid (1)«». »
II est Trai qu- il ajoute eomme pour r^pfflrer : c C'est -
un des beaux eqprits qui spient aujoiird'hui dans le
ttonde. » B9I ^prii, mm \ ce t^me, je le sais , est re*
latif ; dans ce qu'il signtflepburtant d'essentiel, c^est^
&-dire de brilbnt ou de 16ger, il lie va point k Ar-
nauld. GardonS'^'ie pour Pasoal , mdme pour HanuMQ.
11 n'a M question jusqu'ici que de la forme et da
style de la Jriq^imtB (/Mmtaiion,* le fond du liTre
nous est asses eonnud'atance par ce que nous satoos
da la doctrine de &ain[t«>Gyran. II s'agissait d'itabtir,
par Fautoriti des PSres et;de la tradition , la n6eessit6
de la conversion int6rieure avant Pext^ieure et pr^«
lablement aux saoremonts , la veritable rqpentanoe
exigible du p6cheur avant la confession , la contrition
du ccBur (ayec amour de Dieu) avant rabsolution , la
penitence contrite pratiqute et accomplie avant la
communion. En maintehaht les sacrements, et prS-
cisdment parce qu'on les maintenait plus parfaits et
plus saints , il s^agissait de montrer eombien il faut
6tre renou vel6 int^rieurement d^i pour oser les abor- '
der, et eombien il est sacril^e d'y venir cber cher un
remMe superstitieux , cii^^moniel et oomme m6ca-
nique , sans £tre d^ji jplus ou moins avanc6 dans la
(1) Npiwm Utfm, k ^ffm, nHv^im-
LIVRE Bisyxi&iiE. 175
ifwe^l^imtt ftpiritii«Ue{l). L'auterMdur knfueUer
Arnauld se fondait )e plus , dans les temps f Scents ,
fetalt celle de saiat Charles Borrom^e qui avail restaur^
la p^nitenee* il fiiit de saint Charles et de saint Fpan«*<
9ois de Sales qn beau parallde , montrant qu'ils ont
en chagun la spiicialite de don qui convenait ^ le^rs^
rdles diTers, saint Francois ayant ^i6 rev^tu de dou-
ceur, d'attrait et comme d'angeliques rayonis^ pour
ramener 4 la mSre^^lise, des enfants rebelles^ et
saint Charles au conf raire ayant 6t6 plutdt arm6 au«
4elu)r3 de qualitas incisives, souveraines, d'autorite
stnsible et oomme de la verge de penitence, poorocm^
vertir et contraindre i Tesprit int^rieur des catholi-
qi)^ $ea)i'*idQUtr^s et dissip^. J[e veu^ citer ua coi^
dece parallel, qui dement presque par la lafgenr^
la fermet^ et la propriet6 des termes ce que je viens
d'all^uer du style et de la maniere d'Arnauld.
f<,Biei} donna de grands appufs k saint Charles pour sontenir son grand
dfessHn de la r^fbrme de son dio^^, et du r^tabllasemenl'de la p^niteneey'
lyil dnx>f( i'Mgiig^jr iiniisi d? gr^iKis o^mMt W* U raiitprlM par si^pi-;
' (i) fk vottdrais ftifare bien eomprendre 1ft difffirenet des doetrfnes ot des'
I^Hlies , par nut jBompi^raison mat^elle tr^s exacts » e| f^m manqii^r
an respect, Les directeurs faeiles, qui conseillaient la eommunion tons leS:
mois aui personnes inSmes qui soivaieiit les bals et vivaient de la tie da'
monde, agissafent taat^«fait oomme ee» ibtdectM d'tlors qui pefiiM^^
taient a leurs clients de manger beaucoup, sauf a prendre m^decine tons
les iQoUf^ I^ P. Swm^isonf proc^dait comme ?4gon. Arnaold et les Jap-
i^HU^ arajant du Aacrem^ot nn^ i46t pjnf banU?; ilf t tpyaient a«tr«|
^ptm go'tti mni^ cpnrai^tf ua e:y)4di«Bt m^dicUial p^riodique, poqit
entiteteiur vaU)o que vj|U1« une ftme; i\^ y voyaient ane nourriture in*^
t^gre, qo'il faUait d^4 ^lr« m^i wi pour supporter, U Corp* ^t h S^n^,
toot divins A Tusage des Tiyants. Je ne voudrais pas nier pourtant qu'il
n'y etlt de Texc^ aniii dam lew point de vue et lenr pratiqua, c'cst H, je
le sals , Fopinion m^rie de plusieurs cathoUques (ris ^lairds. ^
(^) Hoioai pooiiapt eo not eran^ Hi^M trois fois Mn« n^sit^ et
sans'beauU.
.'^
nnUeC pAr MiilUte dani ritaUe; p«r m amis dalii U Cour dilioiii«:
par son iUostre naissanca parml les hoimfttei gens da monde ; par sa
dignity de Cardinal , de neyen d*aii Pape, et de ligat da 8aini>Si6ge,
parini les eccl^tastiqaes et les princes; par ses grandes riehesses , instni-
raents de m grandes eharlMs, parml les paanes; par sa liaatt pHU,
parmi les bons ; par ses humilfalions et tei aost^rit^s merreillenses^ parml
les prehears. II lai donna pour cela nn yisage yfoirable, pleln de respect
et de majesty (i) ; one sagesse et nne condaite capables de gonyemer toate
FEgllse comme ii ayait Mi sons le pontifical de son oncle (S) ; nne ma-
gnanimity de grand seignenr et de grand Saint , ponr ne point craindre
les menaces des gonyemeurs yiolents , les assassinats des moines dtees-
pdrte, les ealomnies des eccl^siastiqaes rebelles» te refiroidlssement da
Pape et des Gardhianx tromp^ et aarpris; one force d'esprit extraordi-
naire pour entreprendre de grandes cboses ; nne Constance immobile poar
les exicuter et lesacheyer; une charit6 ardente et g^nfreose, ponr mar-
cher sans erainte parmi la paste, parml les torrents ; one ylgnenr de corps
infatlgabie poor yisiter incessamment son diocese et supporter ses morti-
fications ; nne hnmilitd de Penitent public ponr confondre Timpinltence
pnbliqne (5) ;... et enfin ioutes les qnalit^s diyines et h^roTqoes n^ees^
saires k nn Ey^qne ponr xtformer les d^rdres d'one Eglise, et poor
abolir cet abas si deplorable des confessions Imparfaites, des absolntlons
pr^cipit^esy des satisfactions yaines, et des communions sacrileges. »
Par tout ce qu'il dit Ik des qualit^s h^roiques et infa-
tigables de saint Charles et de cette magnanimiti intr^
pide, Arnauld abonde magnifiquement dans son s^is^
et confesse son propre id^l; sans le savoir, il se peint
lui-m6me. Mais laissons^le ajouter, a propos de saint
Francois, quelques traits plusadoucis, presqued^li-
cats ) qui vont presque une ou deux fois k la nuance :
tt £t parc6 qna Dlea destinoit H. de Gen^ya A la eonyarsloli des hM-*
tiqnes » ainsi qoe M. le cardinal Ba Perron le reconnoissolt ayec tout le
monde, en disant soayent qa*il poayoit bien conyaiticre les hMtiqnes*
mais qne c*etoit k M. de Geniye k les persuader et k les conyertir, Dieu
lai donna nne doncear incomparable, absolnment nteessaire pour adoadr
(1) Redondance qa*on ne se serait pas permise plus tard,
(2) Pie IV (Ange de Medicis}.
(S) Arnauld ipnise on deyeloppement quatd il la tient| U yktlM iu
tottr loi manque ; ii n'en seat pas le besoin.
raigMW.dA rli^Mi et pour utAifkin r««prit en toiicblfel teitttr; one
adresse non commuDO pour d^truire Jean faiuseft opinloos; ime icieii^
plus de la grAce qae de T^tade, pour parler hautement des myst^res de la
foi ; ua disconrs plein d'attraita et d'une Eloquence sauite ; on air depl6t6
et de divotion dans ses gestea, dans ses paroles, dans ses tolls; on visaya
agr^le> eapabtt de danner de i'amour aux plus barbaru; nne pureU an-
g^Iique 9 qui jetcit eomme de$ rayons de son Ame sur son corps ; une humiliU
profimde, opposes d torgueii de fltirisie, oi ume humilUe grave, oppe^ie d
sss mipris ; et enfin une tendresse aroonreuse et patiente> et des entraiUea
f raiment patemelles , pour embrasser arec des mouvements de piM ceoK
qui oni sne6 l*Mr^ie arec le lait , et dont les p^res ont M lea par-
ricides, pour surmonter pea k pen l*opiniAttet6 de lenr erreor, et pear
attendre du Ciel le fruit quelquefols lent et tardif des semencea dimes
qu'il avoit jetto. »
11 n'y avait certainement^ k eette date de 1613 ,
que tres peu de pages de ce ton et de ce nombre en
prose fran^aise , je veux dire dans le fran^ais mo-
derne d'aprSs Balzac et Yaugelas , qui allait devenir
celui du siecle.
Ge genre d'agr^ment s'en m61ant , le coup porta
auBsitdt; le vceu de M. de Saint-Cyran fut t^rifi^;
Arnauld, selon I'institution du maltre, se trouva
d'emblee reconnu le premier d^fenseur de la v6rit6
et son avocat-g^n^ral centre tous venants. Ce n'^tait
plus comme pour VAurilius, dix ann^es auparavant,
un pur succ^ de theologien ; nous approchons des
ProvineialeS:; les gens du monde , les gens d'6p^e , les
femmessp^cialement (le P. Petau s'en plaint ), lisaient
le livre et etaient touch^es. L'accroissement des soli-
taires de Port-Royal date de \i.
De leur cdte, les jesuites, blesses moinis encore
dans leur doctrine que dans la personne du P. Ses-
maisons, ne furent pas en retard d'emportement et
dcyvengeance. Un P, Nouel, d6s le dernier dimanche
^S^Hi , ddQS la chapelle de la maison {Nrofesse de
If. 12
478 « P0RT-R0Y4I'*
Saint-Louis (rue Saint^Autoine) , se mit A dino&oer
en chbire Touvrage qui 6tait k peine en circulation ^
etk signaler les ^oi'-di^ant r^formateurs : t Ge sont,
•'teriait«*il^ des personnes particulieres^ gens incon-^
nus, qui font comme Calvin, lequel, avant que de
r^pandre ouvsrtenient son venin , demeura quelque
temps cach^ dans des grottes qui sont aupris de Bout-
gesjf ouf4i iti* » Et les qualifications de p^nfas^tgiie^
mAoMhofiq^, faiHulffutfj de tearpton «# Mrpsnt oiymnt
tme langut A troh pointer y aiguisaient le tout. Ce
Pere avait profess6 la rhetorique pr6c6demment, et
son. ^loqu^no^ s'ofi ressentait. Le fond du reprocbe
4lait qu'oo voulait rendre les autels d^erts et la sainte
taUe inacoessibl^ » sous pr^texte de les honorer, et
qu'iJ J atait partie li^ (le mot est pen el6gant) ds
couper les vivres aux fidiles.
Cqs jicirmons du P* Nouet , partis du centre mfinie
et du queriiejr«f;^n6ral de la Soci^t6 » firent vacarme :
ils remplirent tout saptemhre et tout octobre , huit
dimanclies cQpj^uti^ : tant de yiolenoe ne s'e^p)i<o
quait p9js. M marshal de Yitri , qui ; assistait an
debut, dit tout haut m sortant, « qu'il falLoit qu'il
y eOit anguiUe sous rocbe , et que les bons P^res ne
s'echauffoient pas d'ordinaire si fort pour te pur sei^
\ice de Dieu. * jL'&rcbevdque de Tours , Le Boutbil-*
lier ( ancle de M. de Chavigny et de Fabb^ de Ranc^),
present k Tun de ces sermons , et Tun des approba-
teurs du livre d'Aroauld, fut encore plus surpris;
car c'^a^t le Jf. Nouet en personne qui, quelques
Vioi/^ ^^p$^vant9 et apres lecture, avait r^dig(§ Tap-*
probation en la^in et en fran^ais sign^e du prelat. tt
y avait en tite de la premiere Edition les approbatiajk
LIVRE DEUXliME. 179
imprim^es de seize ev^ues on archev^ques , et de
viDgt do^etirsde Sorbonne; ces personnages avaie&t
leur part dans Tinjure. Assemble alors pour d'autr es
ttffiures aupr6s 4u cardinal Mazarin , les 6v^ues se
pbigairent du scandale et demanddretit satisfaction.
Le38 no^^iabre, le pauvre P^e Nouet, t^te nue et
k gena«x , assist^ de quatre Pires de son ordre , dut
signer un acte de d^saveu, et ne put s'emp6cher de
r^ndre qiielques larmes : « humiliation involon-
taire, qni ^oit infiniment at^dessaus des exc^ de cd
jtemie, » nous dit le docteur Hermant qui aurait
voulu je ne sais quoi (i).
Le savant et respectable P6re Petau qui , pour r6-
par^ Tincartade du P. Mouet, se mit aussitdt k 6crire
an gros Kvre (2) contre celui d' Arnauld , commencie
ImiHEndme i^n premier chapitre en rappelant c«ftte
iXHitume d*une ancienne cit^ d'ltalie, selon laquelle
tout partieulier qui voulait proposer une nouveaut6
devait paraltre en public la carde au col, aitacMe d'un
nmidcmdantj de telle sorteque, si sa nouveaut^ n'a-
gr^it, il fM incontinent itrangU : « Gette fagon , ajoute
Fexcellent Denys Petau qui pense ji Arnauld, pourra
semblw un peu trop rigoureuse, mais Tintention en
^oit louable, voire elle est n^cessaire..* » Prenons
garde ! sommes-nous done dev^nus dans nos que*
reUes beaucoup plus elements que ces dignes hommes
d^autrefoist Je vols surtout en eux plus de mauvais
go&t.
Le P. Petau , ce profond auteur de la Doctrine des
Temps et des Vogmes tlUologiques j etait peu babitiii
'<!) fl«if^>« (roaniiflclriCe) du JanUnisiM, Ut* HI, chap. IV.
(2) De ia Penitence pubCtque (1644).
d80 PORT-ROYAL*
u se produire en franQais; il ne s'y aventurait qu^a
son corps defendant , et cela saute aux yeux ; on se
retrouve avec lui d'un bon quart de siecle en arriere
du fran^ais^ d'Arnauld. « Il seroit marrij dit-il tout
d'abord, de le bldmer d'autre faute que d'un erreiir
d'entendement. » li montre toutefois que Udit sieur
Amauld use de finesse et baiUe le change. Puis vien-*
nent des comparaisons emprunt^s k i'alcbimie, k la
sorcellerie (4). Ce qui frappe dans cette discussion
poudreuse autour de la Friquenie Communion^ c'est
combien ce li vre gagne a la confrontation de tons tses
autres styles mal sains ou surannds, combien il se d6ta-
che par sa clarte, par sa rectitude de parole : on com-
prend veritablement alors lesucc^s (2). Le predicateur
Hersent eut Fid^e de se pr^enter comme mediateur
entre les disputants : que va-t-il dire dans sa Dedi-
cace au cardinal Mazarin ? « II est quelquefois n^ces-
saire en ces rencontres qu'il intervienne un Mercure^
je veux dire un esprit ouvert, tranquille, facile et des-
interess^... » Mereurek propos de I'Eucharistie ! —
Ce fut bien pis quand TevSque de Lavaur, Abra de
(1) « Comme il se treure des corps qui ont qaelqne malignity cach^,
et qui poussent au-dehora des qualil^s nuisibles : et dit-on qa'll est des
yeux a doable pranelle, dont les regards sout dommageables et eusor-
cellent ceox qa*il^ ont envisage. Or qa*il en soit de mesme de ce lirre ,
nous en avons de fortes preuves... » (Llv. I, chap. I.)
(2) Par exemple/pour cUer qaelques chiCTres, quatre Editions forent
enlev^es en moins de six mois , et suivies, d'ann^e en ann^e , d'une mul-
titude d'autres. La premiere notamment 8*6tait ^coul^e en moins de
quinze jours , et Ton avait pu commencer par la derni^re feuille , dont la
forme n*^(ait pas encore rompue, le tirage d*une seconde Edition ; celle-ci
mdme fut en vente et affich^e a la porte des J^suites avant que le Pere
Moaet eikt fini ses sermons : ee qui t'etonna , ly'onte malicieusement le
doux Lancelot , a qui Ton doit ce detail. Lancelot itait tres asflidu h ey
sermons du P. Nouet , et il y prenai^ des notes.
LITRE DEUXltlME. 181
Raconis, s'en m^la, personnage un peu follet, mystifie
autrefois et mitre par Richelieu , etrille d'importance
alors par les Jansenistes : il alia inftme en mourir,
dit-on, sous le coup, en son chateau de Raconis (1646).
fioileau, depuis, I'a niche dans un vers (1). Une ac-
cusation piquait surtout le pr^lat de cour, dans les
r^ponses qxiMl s^attira : on lui reprochait d'ayoir le
styU de la classe^ et non celui du graild monde. Ra-
conis d^dia sa r^piique , intitulee Brive Anatomie du
Uhelle..., au prince de Gonde, comme au g^neralis-
sime du parti. Ce prince, en effet, avait lanc6 en 1644
des EemarqiAes ehr^Hennes et catholiques sur le livre de
la Friquente Communion; k la verite son nom ne se
trouYait pas en tftte , mais il etait dit dans le titre
que Fecrit etait imprim^ par eommandement. On de-
vina ; persohne de Port-Royal ne repondit i I'adver-
saire ser^nissime. Ses illustres enfants, madame de
L6ngue\ille et le prince de Conti, se chargeront bien-
t6t des excuses et de la ran^on.
II nous faut sortir de cette m^l^e. Les j6suites, battus
dans la forme /avaient ressaisi sous main leurs avan-
tages. Au plus fort de la controverse qu'excitait le
livre d'Arnauld (mars 1644), ils parvinrent k circon-
venir assez la Reine-R6gente et le cardinal Mazarin ,
(I) ' Alain toosse et «e Mve ; Alain, ce uvant liomine , .
Qui de Baany vingl fois a In toate la SomBie ,
Qni.po^Me Ab^li , qui tait tout JRaeonif... (Lutrin, ehant lY.)
Voir anssi , an tome lY de Tallemant , rhistoriette : CEsprU de Mont-
martre et Raconis, — Raconis, n^ de parents calvinistes , s*6lait convert!
de bonne heure; pr^chant nn jonr, k ses debuts, dans T^glise paroissiale
de Saint- Jacques 4 Paris , il lui 6chappa de dire quUl benissait DUu de ce
qu*Ue$piraU d*£lrc tauve, bicn que son pire et son grand- perefussent damnis;
ce qui tira du cardinal Du Perron ce mot pour tout horoscope : « Q*est up
jeane dtoamean qni a mangd dela eigne , la t£te lui tourne. p
182 PORT-aOYAL.
pour que I'ordre fOit douni h Tauteuv d'aller k Hoiof
d^fendre son outrage devant le tribunal da I'laqui-*
sition. Ma^ariu , en c^ant li-dessus, n'avait poui?
huX que de doniiier gage k la Soci^t^ et d'en tirer den
service^ au d^but de $on mioint^re; le chanc^U^
Seguier y me^^i, plus d'a«imQ«it6. €e procS^ son--
4ain , auquel on e6t youlu soumeUre et comme de«
porter Arnauld, a^ait surtout pour pr^texte thdo-
kgique une pbrase que M. de Barcos avait asse^
maladroitement jeti^ dans la Preface du livre, ^h
revoyant, et ouiletaitdit de saint Pierre et de saint
Paul qu'ils 6taient deux chefs de VEglise qui n'ei^ fwnt
Sfu'un. U s'agissait d'expliquer cette piropositioq , qui
a fini en effet par 6tre isolement cen$ur^e. Li'Uiuver*
site et la Sorbonne en particulier, le Parlement aussi,
tQutes les puissances gallicanes, s'emurent k c^tte
id^e d'expedier Arnauldi Rome, et y ^lev^ept ohSf*
tacle. Le Gardiaal-Ministre, au bruit qu'oa w fit|
s^excusa sur ce qu'^tant Stranger, il ne pouvait savair
encore tons les usages du royaume, et il renvoya au
Gjiancelier (1). A ne cpnsulter que le jeune dooleur
Itti-mftme, naif, ardent autant que v^ridique, il serait
ajl^ droit sur T^cueil yolontiers : il se voyait d^ji efi
Hoe devant ces juges de ria^uisitioa (le n^ot k Rqq^
(1)^ Dans les Mteoii«s d'Omer TaloB , k ranii^ 1644, an peat Hre le
narr6 trts circonsUmeM de eetto aMfe> qal m diflskm danf le Parle-
meiit » mU aiuL prises Messievvs de la ftrand'Ckamlir* ei M«asiean des
Enqn^tes , et entrava Texercice de la jaitice darant un mqis. On y yoit 4
((Qel point les prMicateors s'^talent dlversement ichaafF&s an sojei da
line d'Arnaald, dedanM e< Mors Paris, dans les sermons de cardme de
eetteannte 1644; qa'4 Toalonse et k Amiens lis avaient partag6 t^prit
des peupies; qne dans Amiens en particuller, I'on avait pensi en venSr au»
mains et se eawionner sur ta diversUi de ces opinions. Vtk yi^OX leyain restalt
encore partoat des aermou^ 8f6<)^t^i9!^ 4^ ^ I'iQ^C!*
LIVM HEUlLitHE. IS9
^it plos terrible que la ehose), fbudroyam on Mai«^
rant sea advertairda, et reoonqii^raiit left ateiitoiirs
du SaiM«Sldge k Teftprit d'anti^oe v4rili^. Ce F6le gd«
n^reux et tb^ologiquement cbevaleresque In) acmriait
ainai qu'k quelques-^una de sea araiaj pluaieiira per-
so&oes du moiide^ qui^ aur cette nouveile^ accau-
rarent le complimeater k Port-Royal ^ tDadame de
Longueville, qui j parut Gommelea autr«Kd) Men que
a^r6e encore de sa conlrersion par toute )a Proode^
M. de ChavigAy^ Mi Bignon, M. d^AndiHy Ini'^mt^me^
lea una par id^e de (^f6renee ^ iea autres par M^
d'eclat , y pencbaient et eonseUlaient rentr€|>riae i
« Oui, il fatloit, a'eeriait^oH, il fattoit aller k RoMede«
feodre bautement la t^rite; on m rmmdtdU ghriM^j
fi apres cela les ennemis n'aurotent plna rien k dire, n^
Noua a^ona eu de no^ jours cMime un echo de ces
paroles; nous avons i^u se tent^ une pareille esp^*
^tion pour Rome : on sait k quel bruyant s^ufrage
elle a about! . — L'ordre de depart accordait unejse^
maine pour se preparer; Arnauld, malgrS tout, aflait
se mettre en route , avee tin cortege de do^teurs ;
toais M. de Bardod, qui, a titre d'auteur de k pbrase
tnalencontreuse , se trouvait son ooaceu96^ et detail
ifrtre du toy age, M. de Bareos , plus atisd k la fois et
moina curteux de I'^cslal , averti d^ailleurs, asisure po^
sltitement Lancelot , de desseias tr^ suspedts eonfhe
eux , lui fit dire au dernier momeut qu'il le prialt
d'agir, ainsi que les amis et auxiliaires , k leur eon-
tenance; que pour lui, il atait prta d'autrea meaures :
etli-dessus il s'absenta (1). Arnauld erut alors pru-
dent de I'imiter; il se d^roba aussi par la retraite,
(i; G'est cbez la princesse de €rflMeiil<pw m eieHaf ll< ^ Sttcdi.
184 POBT-ROYAL.
non fians avoir 6crit une belle lettr6 d'excuses & la
Reine , et il trouva successivement refuge chez pki-
sieurs amis, d ecuDertj disait-il, sous V ombre des ailes
de Dieu (1).
Ainsi comment pour lui cette vie de labeur et de
combat dans la fuite, dans la persecution, cette
guerre de plume du fond des asiles. Depuis ce mois
de mars 1644, il va 6viter de se montrer durant
plusieurs ann^s. On le retrouve dans un demi-jour
au monast^re des Champs , en 1648. II s'^ltpse de
Bouveau en 1656 , pour ne reparattre qu'i la paix de
FEglise en 1668. Apres un lumineux inten^le , il
s'^vanouit encore en 1679, pour rester invisible jus-
qu!k rheure de sa mort en 1694; et sa tombe elle-
m6me fuit les regards. Voili , de compte fait, trente
et un ans caches sw cinquante, durant lesquels
pourtant il n'est bruit que de lui. 11 grandissait sin-
gulierement dans les imaginations par ce melange
d'^lat et de mystere.
Au moment de s'ensevelir dans la retraite, il lan-
$ait centre la nu6e d'tn-quarto soulevesa son sujet,
le livre de la Tradition de VEgUse sur la penit^ice
et la communion, lequel n*est gu6re qu'un tissu des
textes des Peres, traduits par M. Le Mattre, mais
dont la preface , de sa fa^on, qui forme tout un ou-
vr9ge , ripostait avec force au P. Petau et arrachait ,
si Ton s*en souvient, de si grandes admirations k
Balzac (2).
(1) G'est partiealiirement ctaezM. Hamelin, contr^lear des pontset
cliaii8t4e«, qa'il demenra durant cm aiinte. Ce digne h6te qnitta cipr^
son qnartier trop en vae et prit maison an faabourg Saint-Marceau> afn
tTy gwdtr plut s&rmMnt am tr^tor.
(9) An cli^pitre YOI 4e ce livre , p. 95,
LIYRE OBUXltJIE. 189
line eenrare restait k craindre du cdt^ de I'lnqui-
sition romaine, si personne n'y appuyait Touvrage
defi^re et inculp6 par les J^uites. Les Ev^ques ap-
probateurs y ayiserent; leur nombre s'etait encore
accru depuis la premiere edition » et allait jusqu'a
Yingt ; ils diput^ent k Rome en 1645 » comme leur
procureur en titre et comme avocat officiel du livre ,
M. Bourgeois, docteur de Sorbonne, et celui*ci
reussit a le &ire absoudre par le Saint-Office, sans
pouvoir rapporter toutefois de temoignage ecrit, ce
qui eAt 6te contre les formes du tribunal. H a laisse
de son voyage une modeste et judicieuse relation.
Parmi les appuis et protecteurs qu'il trouva dans le
monde romain, c'est justice k nous de mentionner
le cardinal de Lugo, qui, bien que j^suile et Tun des
Censeurs de TAugustind'Ypres, se pronon^a haute-
ment pour Touvrage d' Arnauld , et qui mSme avait
appris le frauQais tout expres pour Stre en etat de
le lire.
Ainsi, chose remarquable! nous aboutissons pour
ce liyre de la Priquente Communion k un r^ultat k
peu pr^s-nnverse de celui que nous avons obtenu
pour le livre de Jans^nius. Dans Taffaire speculative
de ia Gr4ce, le Jansinisme fut battu et condamn^;
dans Taffaire pratique de la penitence qui concernait
la discipline et touchait la morale, il s'en tira avec
plus d'honneur et de fruit. Quant au fond m6me,
les doctrines exprim^es dans la Friquente Communion
s'accridit^rent en peu de temps chez lous ceux qui
prenaient le christianisme au serieux , et qui sou-
wnt, d'aiUeurs, ne gardaient pas moins leurs pr^-
vcntions contre Ife Japs^nisme; elle^ deyinrent , daqs
1S6 IPORT-ROYAL.
h belle maiti6 du sidcle, la r^le g^6rale et appli-
quie. VkssernhMe du clerg6 de 4657 faisait r^im*
primer k sea fraia et r^pandre par tout dans les dio«
edaes les Instructions de saint Charges. « Ge qui est
certain , dcrivait Arnauld en 1686 , e'eat que les plua
cM^bres pr^dicateurs , mdme j^auitea, se font hon*
neur maintenant de \onet en chaire le d^lai de Fab-
aolution pour lea p^chea mortela d'babitude,.*. et
plusieurs autres cas^ et qu'il n'y en a plus qui osent
parler contre. » Bourdaloue en particulier, le frfua
aolide, le plua scrupuleux, le plus jnminUte des j^^
suites ) et de qui Ton a pu dire que c'^tait Nice^
^qumt (1); lui que Boileau asaocfait et subordonnait
ji la fois si d^ieatement a son amiti^ pour le grand
Arnauld en ces nobles vers :
Enfin, apreg Arnaald, ce fat Tillastre
Que f admirai le ploB et qui m^aima le
en France
mieux;
Bourdaloue, dans un endroit m6me de ses pensees
ou, il croit devoir se separer de ia doctrine reputee
jans^niste en la forcant un pc^u et la grossissant pour
la mieux refuter, — dans le c^lebre cbapiltro aur I#
f$tit »ombre dei Etu$^ — s'^rie :
« Non , certes , 11 ne s*agit point seulement de les recevoir, ces sacre-
meiiCi f i Mints en eax-m6mes et si salataires, mais H ftiut les reeevoir sakt-
itment, e'est-A-dire^ qu'il fiiut les reeevoir avee une veritable coaversWn
de cCBur, et yoi\k le point de la difficulty. Je n*entreprendroi9 pas d*ap-
profondir ce terrible mystdre , et J'en laisserois k Dieu le jugement. Hais,
tfo reite, n'ignorant pas A quo! se rMaisent la plaparl de ces eon-
Tersions de la mort , de ces conversions pr^dpittes , de cea eeaversions
eommenc^y ex^cnt^es^ consommes dans i*espace de qnelques moments
(i) Madame Gonrael dliait, il est tral : « Le P. Boavdalone inrCtit davs
la ctaire» mais dans le confessionnal il donne 4 bon compte. 9 Ge soot
14 de ces mots spfaritaels qui nt pronyent rien.
LIVRE DEUXliME. 187
vk Ton ne coniiolt plos gn^ ce qoe Too fait ; de ees eonven ioni qui
seroient aoUDt de miracles, si c'itoient de bonnes et de yraies conter-
•iona; et aaeliant oombien il 7 entra sonrent de politique, de sagesse
moBdaine , de cMmonie, de respect bninain , de complaisance poor des
amis oa des parents, de crainte senrile et toate natarelle , de demi-ehrU-
iumitmt , je m'en tiendrois ao sentiment de saint Angnstin , on plnt6t 4
eelai de tons les Pires , et je diroite^ g^tal ^u'U ui bm 4 eraindre qus
la finiience it an mouranif qui n*§»i pimUmU qu'd ta mart, ne m$ure mfge
lui, et que ee ne toit une piniienee r^prouvie, »
Or, je ie demande, que disait autre chose M. de
Saint-Cyran 4 saint YinceM de PBid , qui pourtam f
k ce qtt'il paratt , s'en choqdait comme d*uA dchec
porte k TeflScace des sacremeats? que aentait autre
dnme M. Le Biaitre, &tk entendftul M. <fe Sahit-Gyran
e& pridre prds du lit de mort de ms^^dncie d'An^illy?
que faisait Arnauld enfin , dans le livre de la Fri^
quefUe Communion^ sinon de ruiner la suflSsance de
ce demi'christianisme de bien des confreres de Bour-
daloue? Bourdaloue, Bossuet, Massillon, sont done,
sur r article de la penitence, des disciples, certaine-
inent de saint Paul et des P^tes, mais aussi du grand
Arnauld, qui le premier en routrit le canal dans le
sidcle, et en remit en circttlation les maximes.
Kais il arriva alora ce qui ie voit le plus souvent :
tout en gagnant par le fond , Arnauld ne triompha
point ^galement par I'apparence ; ses maximes , ses
prescriptions prSvalurent , mais Tidie qu'il les atait
lui^mdme pouss^es k outranee , demeura.
XIII
Peniier temps de Bf . de StinM!!yrAn. ^ Son eorrage eontre le GaWI-
, nisme. — Port-Aoyal en face des pro(estanU. — llort de Louis XIII.
— Port-Royal k regard des rois. — Theologie famUUre de M. de Saint-
Cyran ; derni^res tracasseries. — Sa sentence sur les faibles. — Sa
mort«— Son enterrementp -^ Madame Marie de Gonzagne. —Madame
de Sabl6. — M. de Barcos, abM de Salnt-Cyran ; — liiritier et disciple
direof. — Son portrait.
Nous avoDS quelque peu anlicipe sur Teiidrpit /du
recit qui nous reported la sortie de prison dell, de
Saint-Cyran : il s'agit d'assister aux derniers mois
de ce grand homme, et d$ reprendre rhistoire de
son ceuvre dans la personne des religieuses et des
solitaires.
A peine rendu a la libre action , et les, premieres
effusions passees, M. de Saint-Gyran s'etait remis a
sa vie enferni6e et saintement studieuse. Son soin le
plus press6 ful d'implorer, d'interroger la volont6 de
Dieu sur le genre de travail auquel il aurait k s'ap-
pliquer d'abord. Il fit dire des prieres pour cela a
Port-Koyal et en demanda pres de toutes les per-
sonnes amies dont il savait la piete. U envoya mSme a
POltT-tiOYAL. -^LfV'Iit^ DEUXlilME. i89
ce ddssein Lancelot chez le bMhimme et saint homtne
Gharpentier (le superieur des Pr^tres do mont Ya-*
Mrien), afin d'entendresi cette bouchepure et simple
n'aurait pas qudque pens^e particoliere k lui indi-
quer. M. Gharpratier, Titant venu voir avant sa de-
tention , lui avait fait un tonchant r^it de Tdtat de
la religion k Angers, 4 Saumur, et lui avait d^&s lors
donne Tid^ d'6crire contre le CaWinisme, dont les
ministres gagnaient de plus en plus en eette partie du
royaume. 11 renouvela cette rndme pens^e k Lancelot;
M. de Saint-Gy ran se risolut k la suivre et k pousser vi*
gopreusement l-ouvrage ibaoch^ , que la prison seule
a?ait interrompu : il ne donandait que deux ans
pour le mener a fin; f apr6s quoi nous devious, dit
Lancelot y aller tons k son abbaye , oiji il avoit desseiii
de se faire simple rdigieux avec nous, en se de-
mettant de sa charge d'abb^ entre les mains de son
neveu. »
M. MolSy de tout temps, avait aussi tetnoign^ un
interSt tres vif pour Tentreprise et la confection de
cet ouvrage ; il n'avait pas eu d'abord autant de
credit que le hanhomme Gharpentier pour y decider
son ami. Mais, des qu'il avait su la resolution, il
s'en etait r^joui, et, comme pour prendre acte, il
avait aussit6t fourni de sa bourse milie ^cus destines
aux frais soit de recherches , soit de transcription et
d'impression (1).
(1) Cette avance g^nireose eat des saites moint bonnes qn'elle n'anrait
di^.Quand M. de Saiot-Cyran moorut, eoimne TonVrage ne se faisait
pas et qa*on entra dans une toot antte vote de pol^miqae, M. le Pre-
mier-President laissa 6eliapper, a ce qn'il paratt , qaelques mots de
plainte. lis revinrent k M. de Barcos, qai renroya aasslt6t la somme
pr^t<^e avec totttes sortes d'eipressions de eknrite, est^il dl(> mais qui ne
Vntd prcfetf Vil avliit pn s^exdciitef , aw^t mi
elR^Uvaweot da graadM coii0e<|QeBoes ; on te^arva
rc^Mrv dasa la auito par d'aiKMs^ par Amaiild at
Nic(d6t tors M la pak de F^Iiae m i6d9; on m
coQQQitKHit la MM, tonte la poft^« I^drt-^Roy^al ,
UDt accuse de cahiiiiaBie par saa adtersaires, a'^falt
r^eilemevt paa cahriniBte d^intaBtiovi la caoina du
moBde; U avait horre«r de rh^rfeie ^ toute akic^
fit^ d'&i»a» M. da fialnt-Cyraii pouaaitcela aa point
( qo^Qii oe aourie paal) da a^trir jamais «t^ livta
h^ratiqua sans I'somrcUer pr^lablement d*uii aigne
d0c>ifW(^f ne 4Mmi paiat^ e8t**it dtt, qui h Dimon n'y
rAsid^ <ietu0lUmm^ it anraitcraiat, sanscatte pr^cath
tipn, d'etre laaligiiefiient s^duit par las raisons del
^veraairea an laa lisaat^ U y avait affinity secrete, en
eCE^t, en jm^a»e ten^a qn'horreur nsdite. Port-^oyal
ai^iprachait 4(9 Cal vtniaaM sur lea points de la Grftce ;
ii en differait autant que possible sur I'article des trois
^crementa de P^banbe , d'Eoabariatia at d^Ordre ;
at piqs ibs'en rapfNroebait et paraissait y toneher par
un poini;, pltis il lui importait de s'en separer mani*
iHrent point fwet h d-marche. M. Mol^ en Cut choqn^ , auui que d^
HniitlAiioe fMrticiili^re d6 M. Sfaigttn, porteor de la somme, lequel
If toof M Jasqv'i tfvtf Coif pma la Ihtre veprendre. L*«lt^ratioB des hem
rapports de M. M ol6 et de Port-Eoyal date de Ik. Oo enl toot iiuiirif de
Yolr i'ami de H. de Saint-Gyran ma!trait6 dor^navant dans les Merits ^
ItnsAoiBtes. H. de Saiai^illes, en son Journal manuscHt , n'h^site pas k
dire de lai : « Bf. M0I6, garde dessceaax, grands viplMt $HMmi 4e eetu
maison I » Gert>eron le traite toat uniment de pilagUn , ce qui est la ploi
iroase inj«re* Port^Royal , i eelte date , Htit derenn t>ieB exfgeant, et
I. M0I6, cboq«i6 iiMT un peini , arail pa ekanger en effet , ee reyvBt
i*h6ritage ipiritoet de aoo ami Iraaaforroi ra on centre d'activit6 qd
ne semblait pins exei«pt d'inlrifoe. Cki Af. 4e Mnt-^tires , par eiemple,
qui a icrit eette plira^e eontn hil, ^tall un 7MtiA>le agent , Ms babif e ,
de diploa»«tie iiivi6lii#te aeer(Me»
LIVRE DEUXliKE. |9|
festemeot dana I'^semble^ afia de ne lai$ser aucune
Equivoque. L'instinct done, unecertametactiquespi*
rituellej, autantque la zelede convietion, firent qu'i
chaque fois que Port-Royal fut libre, respira un peu &
liaise et eut quelque espace pour se d6velopper k sa con-
venaiice) alors aussioti le MTit tenter toujourscette
guerre contre les protestants, par laquelle il se d^fi:
nissail et se circoascrivaity pour ainsi dire » lui-m^me
au sein de I'Egiise, plus sensiblement que par toutei)
les refutations directes. Port-Royal, en un mot, yout
lait £eiire cojnrae ces geniraux fid^es, ces valeureax
S61isaires^ (jul, calomnl6s au-dedan$ i roreiUe dct
maltre , ne se vengeaient qu'en allant aux frontiere^
gagoer des batailleg pour luu Mais nos d^vaiies {iiaiMl
)n^me a^aient affaire i un Senat de Venise ou i uh
jCpmit^ de $alut public, comme on Vipudra I'appeler^
qui ne leur tint gu^re compte de leurs services et
les mit le plus tdt possible hors d'etat d'en rendre de
trop pH)lcmg(&»* Qooi qu'il easoit, M % de&atiit^Cyran,
par cet ouvrage entrepris oti repris d6s sa d^livrance,
trai^ait d^avance le chemin sur ce point comme sur
tunt d'autres , et marquait ce qu'il iinportait It Port-
Royal de suivre i chaque periode de paix , d^inter-
valle et de libre haleine (4).
(1) Gerlaivs ilogei > cmtMoai «doptioBi a|>sfiii4»^ ifv'ta TaiMil il*eia ,
oe deTal«nl pas 4tro d'aa m^ip^ie ei»b«r«4i8 pour let JtQs^iiUtii
qiifi le3 accttsationB le« plm acluirA^es, Les {HreteaUatf mtoie y ^Vifk
coinbatUleiit, oe les <r(^elei»l a^yerseires qn'i ilemU Pips un Vo^a^
4t ^^^ par l«s fksxm B^<mle( et Ubrwe (l.a iRftye, 1686) , on lit e«
eiofiOier fMssage (59 lelk« , p. 137) : « Y<mis me deiBiiadez des noaYellef
« da pr&tre qns les diegons obI conyerU. II « pessi par ees qiiartier8*«»
« Afewre^E^yoas, Monsieur, que ee ii*est pas le seal qai e4t d^goftt^ 49
^ BAfosm fMi Fraiiw*.Koas, pounwn^ c^Mopler des pr61als, des pers^mnef
« d'oQ ra distinga^, des soci^t^ toat entWes qai gimisswil dans Mm
id2 frdliT-li6VAL.
C6mme canduite parall^le k celMi, et dans la-
quelle pourtant on pent eroire qu'il entrait un pen
pitis de tactique humaine, jereleve un trait qoi m^in-
dique a^ec pr^ision I'aspect que Port-Royal aurait
« religion , qni toitent secr^tement , mais qai n'ont p«g assez d'onctioii
« ponr soivre lear Sauvear sar le Galyaire. Ge ne sont pas des imagina-
« lions; leurs ouvrages Sont connus dans le nionde> et bien des geiM
n en ont inarmur^. Un fort habile bomme que nous Yoypns quelqaefois,
« et qai salt tr^ bien l*histoite ecelteiastique do ee slide, noos disoit,
« il 7 a quelqaes jours , qu'il y avoit plus d*ttn abbd de Saint-Cyran en
« France ; qn'il y avoit pins d*nn M. Pascal. 11 avoit raison : ces messieurs
(r Meient riform^is , et » si Bieu elit bini leurs desseins , nous ne serions
« pas dans Titat oii nous sommes. Pour le premier, personne n'endoute:
« 11 ne faut que savoir rhistoire de son proc^ , et avoir In les articles de
It foi qu*il avoit dresses et qu'on trouva dans ses mimoires , et tont le
« monde a vu ces pi^es. » — L*lionn6te rdfagii , auteur de la lettre ,
s*en tient, on le voit, aux Religuss de Saint-Cyran publito par les Ji-
sultes ; Tesprit de parti est cridole sur ce qni le flatte. — « M. Pascal ,
a continue notre voyagenr, s'dtoit mieuicaehi. Mais, si vous pr^iez
« garde aux preuves dont il se sert pour convaincre les athto , et 4 ce
« silence affects sur les principaux points de la religion romaine , Tons
« Conclurez fort aistoent gu'il n'etoit pat loin du Royaume de 'Dhu»
a Mais vouiez-votts savoir quelquei^hose de particulier sur M. Pascal... »
£t ici commence une incroyable histoire d'un jeune bomme qui devint
protestant dans le Languedoc , apris avoir M , disait-il , employ^ par
M. Pascal , et qoi aisim « que c*itoit H. Pascal qui avoit pris le soin de
aTinstruire, quec*itoU de lul que M. Pascal s*itoit servi pour fahre
« tenir k ses amis les Let tret prwinelalet ; » que M. Pascal itait riform^,
que tout tet Jantenittet etaient dant let mimet tentimentt, II y a dans cette
histoire, d*ailleurs absurde , un ressouvenir conftis de celle du fameux
Labadie , lequel , apris avoir €i€ employ^ k Port-Royal de Paris en 1643,
et ensuite sous TivAque de Bazas, fit abjuration dans le Midi et passa
depuis de croyance en croyance. €es fables grossiires , colport^es par
lesbonnfttes r^ftigiis Reboulet et Labrune, trahissent du moins Tespice
de'rumeur publlque , le prijugi qui se formal t de loin sur le Jans^nisme,
et que la calomnie arU&cieuse des uns aceredftait prt&s de la bienveillance
pen 6clair6e des autres. Le pendant de cette histoire est celle de Thtedore
de B^e dans la Vie de saint Francois de Sales par Marsollier ; on y veut
montrer^ en efret,l*ami et le successenr de Calvin comme uncatbolique
in petto, mais qui n*ose le redevenir. Qui croit Tun de ces contes devra
eroire I'antre. •
LIVRE DBUXlimE. 493
vatila se donner et garder i T^rd des rois. On
Faccufiait d^ji de leur 6tre au fond mddiocrement
fidele ; on s'armait du Mars gaUieu$ de Jans^nius ,
pamphlet tout espagnol, et dirig^ contre la preroga-
tive fran^aise k propos de la politique de Richelieu.
Tres au fait du reproche et allant au-devant, Lan-
celot rend compte ea cette fa^on , i dessein minu-
tieuse, des i^ntiments ou des t6moignages de M. de
Saint-Cyran k la mort de Louis XIII :
« Bttrant eet entretemps arriYa la mort do fea Aoi , qui , apres avoir
Imig^terafB langni, moarat le 14 mai, Joar da rAicansion, yen le mtdi ,
en rjm 1643. Nooi eneCiiiiM IneoniiDenl la Boayella i Port-Royal de
Parjf par an billot de madame la prinoene de Guemeni, el Je fat aa8»U6t
CDToy^ pour en faire part k M. de Saint- Gyran , qae ]e trouvai encore
dans la salleafee qnOlqiies autrea Newiears qal demearoient ehei In! »
no faisant qne sortir de diner. M. de Salnt^lyran levant les yeni an ciel
adora Diea. Ensuite, an lien de s^amoser k canter inr cette nouvelle on
k 8*entretenir des choses passto, et des ynes que Ton ponvoit avoir tfis
Vavenir, eomme on fiiit d*ordloaire en de semblables rencontres, it
nons fit prior Bien ponr lal , et 11 no 'so contenta pas d'on seal De pnh-
fundU, mals 11 nous fit dire les Yftpres des Iforts, les Yigiles it neaf
lecoBi et les Laodes, sans bouger de la place. »
Port* Royal, se sentant malicteusement provoqu6
k cet endroit , redouUait done de soumission res-
pectueuse et d'agenouillement. Sous la Fronde et
apres la Fronde, le soupcon et Faccusation ayant
prisplus de consistance, on s'effor^a d'y mettre en*^
core plus de scrupule. Madame Perier, dans la Yie
de son frere Pascal, aura grand soin de noter les
sentiments royalistes qui ne le quittSrent pas, et
combien il £tait intraitable sur ce chapitre des (rou-
bles civils , n'en souifrant I'excuse sous aucun pr6-
texte, et n'y voyant pas moins qu'un sacrilege.
M. d'Andilly, en ses Metnoires , pariant de sa liaison
II. 13
184 ]^OKT*ltOYJkL.
tooite avec inadmie bo Pt^ssid-OQenegaua, « ^ale-
meat mm de dii^e 2 < Notre amHid d'eUe et d€i inlbi
cotrifDeiiQd tors desi guefreiS de Parisf; oili i nms troif^
taut ensemble k Port-Royal aux sermons d6 Mt. Sin*
gliti , hoUk parlioitiid kuisi hautement pour le i^erVifce
do ftoi que FdO fk)uri*dlt fkitd aujourd'hui (i). i
CTest en tertu ded tn^me^ priticipe^ qu'Arfaauld,
ftigitif dsln^ les Pays-Bds^ ^crivait i^oil Apologie plodr
les catholiques d'Afagleterre aeeus6i$ par Oates d'^-
\oir conspir^ centre leur roi (1678), et qu'encore,
pluftieurs abn^ apres, \ov% dn detrdnement de Jac-
ques i 11 lah^ait eotftre Tiisurpateur Guillaunie sdll
Viriileht iianiphlet tdut royaliste , qui liii apportait
de nouYelies entraves dans Texil. De m6me le P^rte
Ouesilfelj hftritler de Tesjirit d'Arnauld, defehddll
^ sow^rdineti des Rovi centre Ley decker. Au dix«-
biiili(^m6 sieolei dani les Memoires sur Port^RoySI
pdr ie Boil GiiilBi^tt , nous Voyofas rjiistbrien k un
certain moment, et lorsqu'il apprend Tattentat de
Damiens, s'interrompre tout d'un coup durant des
pages, poUr feire profession d'ob^issance au roi et
d'ex^iraiion centre les sacril^es (2). JEnOn de nds
•joutis; l*tib des deirniers jaiis^nistes j le respectablfe
ll/Siltyi ^'e^i at'tadhd, dans ses brochures, a josti-
(4) Je Irouye, dans an projet (manascrit) de justification de jtfessieurs
dePort-Koyatprif de'Colbeirt (1663), qu'on ies avait accosts d'^crire
poiir FjMifiilei t « irenir fn^lkrar est si grand qa*«ncore <itlUi ne se Ai^^Mt
ji d'aocane chose bors .de lears obligations » on les a toajoura aecunte
'« dlhtri^ues et de factions ; sar quoi , s'il plaisojt k M. Colbert de con-
« sid^er que, |>endant les dernidres guerres civites , lis ^toient quasi I^s
offwlsqiu refusoiant l*absolalion Aoeo^qui ^tc^ent coitus le parti <fa
« RiH» iljageroitais^ment, etc., etc... » Mazarin, bien tolerant d'ailiears,
ia*aaU pas si persnadd de leur enti^re innocence aui environs de la Fronde.
. <2) tone YIII , 9, n6.
fler de cett6 ob^saiice de Port-Royal aifx fmis-
sBiices^ de ce rajratime qmnd mime (?rai pendant
du eatholicisaie fmmd mtei^)^ el i|gse bien tranehctr
d'atefe i'tbb^ O^^goire qu*cto lui c^postit (1). Med^A
to^t, QialgFe ees preaves posiliyes etcea d6n^aticHM
Mncar^ , comme gi la situation ^tait pliis^ forte que
le$ hommei^^ una certaiae veine secrete, i^in<m de
f^beltion^ au moms d'ind^ndance au temporel^
it'a oe(ss4 de courir d^s Torigine et de se gonfl^r peti
ji p0a dans la posterity de Port-Rojal.
L'intertalle de pdix et d'6tude piease , liur leq«el
M. de Saint-Cyran comptait k sa sortie de prison ,
Be Alt que de eourte diiree. U avait paru de lui ^ ui
mois environ avant sa sortie, un petit catechisme
sous le titre de Thdologie famUUrej compost k la
pridre de M. Bignon pour T instruction de ses fits.
Lea j^qites cabalerent assez aupres du Conseil de
rA.roheNfi«pie de Paris pour obtenir de ce prdttat
fiiible et peu ^lair6 un mandement ot il y avait une'
pbi*ase centre le petit livre. Ce mandement 6tait d^&
en\oye par les paroisses, lorsqu'on futaterti k tetnps;
el M«r Arnauld aupres des doeteurs du CSonseii, et
madame de Guemen^ aupres de M« d^ Park mtole ,
fireDFt tant d'iiidta&ee et de.c^erit6qu'uja autre man*
dement, survenant le dimanche matin (l"" Umev
i643), un peu avant Theure oii Ton detail lire le
premier au pr6ne , le put r^voquer et remplac^.
liaJd, le Roi mort, les ennemis ne se Unrent pas pour
battus et recommeae6rent leurs trames autotir du
GoBseil de rArchevSque. Us voulaieat obtenir du
fuutiViw.M ^aris> 1815.
196 PORT-AOYAU
moios d'y faire comparattre M. de Saint-Gyran pour
qu'il ett k s'expliquer, se reservant toujours de tra^
duire ensuite le^proc^ k ieur maniere et d'y donner
tournure, quelle que ttt Tissue. Hs se {ureiiaieiit
surtout k un endroit du livret , ou M. de Saiot-Cyraa
(dans I'explication de la messe) avail inarqu6 le Pere
comme le principe, non seulement des cr^tures,
mais de toutes les personnes divines, de toute la
Trinity et de toute la divinity (i). On comprend en
effet combien cette face la plus majestueuse et la plus
terrible du mystere 6tait aussi la plus confonne k la
vue de M. de Saint-Cyran. Ses amis et M. Singlin
lui-m6me lui conseillaient de modilSer rexplication.
Mais il tint ferme , se fondant sur les Peres , sur les
GoncileSy et soutenant que pour rien, d<lt*on en
mourir, il ne fallait affaiblir la v6rit6 ni en deserter
le langage. On lui conseillait encore de se presenter
au moins devant le Gonseil de TArcfaev^ue par de-
f(6rence, et la m6re Angelique se permit de Ty exhor-
ter comme les autres, disant quMl 6tait toujours bon
de s'humilier. — « Pour vous, lui repondit-il, qui
£tes dans cette disposition , et qm n'engngeriez en rien
Vh0nneur de laviriti^ vous le pourriez &ire; mais,
pour moi, je me briserois devant Dieu (c'6tait son
terme habituel) , si je le faisois. »
Gependant I'orage renaissant grossissait au point
de laisser craindre que le monastSre, pour le coup,
n'y f At envelopp^ , et qu'on ne lui donndt d'autorite
d'autres confesseurs. On s'atlendait k une visite par
(I) U fallait cependant prater un pea a la lettre, poor accorder taut
de Yaleor an passage, si fen jage par la page 159 de cette Thiohgip
fttmUUre dans T^dHion que j*ai sous tcs ycnt , el qui n'est pas moins que
h trchUme (1693).
LiVUE DEUXIKliE. 197
ov^tc de I'Arcfaev^ue ) ct M. de Saint-Cyran «n dut
faire r^tirer tout un restant de papiers qui y etaient
en dep6t. G'est a ce sujet du renouvellement de per-
sectttiofi , qu'ii ecrivit a la mere Ang^ique une belle
lettre qui nous est comme son rude chant de cygne
et son dernier oracle. On y lisait :
« Ma Mere y tout ce que vous m*avez ^crit est Ires sage et tr6s raison-
iiab!e , et Tons ferez bien de le suivre en cette rencontre , pnisque c*est
irotre dkposition. Pour moi, qaand je foni «i pn\^ de la sorte, J*at suiti
la mienne , ob^issant aux mouvements que j'ai cm venir de Bieu , et je'
ne saurois m*cn rcpcntir. M. Uignon , que Con accuse d'etre un peu erain-
iif (1); ne laissa pas de me dire bier cbez lui, qu'il admiroit cette persi-
cotion , et qu'il en seotoit une nouvelle passion contre ceoi qui Texcitent,
et contre le siccle meme qui fait voir en cela sa corruption... II n*y a
qu'une seule cbosc oik je ne suis pas de votre avis , qui est que je crois
que les foibies toni fifus d cmindre queiquefois que lee meehants. Bans la
pers^^cution que ceux qui sont morts m'ont faite, j*ai lroav6 quelque lieu
a raisonncr, car ils avoicnt queique connoissance des matieresi ce que je
n'cspere pas trouver dans les vivants. Bicu leur Tasse mis^ricorde !... Je
ue vous verrai point que cette tenip^te ne soit pass^e... Si en telles occa-
sions votre monaitere pouvoit ctre rcnvers^ de Tond en corable , ct que
vous fussiez transport's aillenrs , ce seroit pour raoi une moindre afflic-
tion que le renversement de voire discipline, qui est le plus grand mat
qtt'ils yons puissent faire en voiu donnant d'autres directears. Je sals
bien ce que je pense, et » quoique je sois indispose et que je dorme fort
peu , je me sens avoir quelque secrete vigueur pour Tcmp^cher avec force,
si j'etois aussi bien autoris^ par la lot, comme je le suis, si je ne me
trompe» par la justice et la disposition de mon coeur. »
Ce que M. de Saint-Cyran dit la des faibles pires
quelque fois que les meehants s'eclaire k merveille do ce
qu'ecril Retz en ses Memoires sur le caractere du
prelat dont il fut le coadjuteur : « Je trouvai I'arche-
(1) M. BIgnon un peu craintif I Notonsle trait, on ne s'y attendait
pat. Rappetoni-nons M. Mol^, /iomm« tout (tune piiee, qui pourtant
f atbUt et toQme vers la fin. Joignons-y plus tard Bagoesseau , et tant
d*aulres bonorables amis de Port-Royal dans le monde, dans les charges,
mais que les inimitite redontables, qui leur en venaient bient6t> fSilsaient
4 deui fois r^fi^Ur.
yMi6 de Paris d^grad^ k regard du moade par les
Ixissesses de mm oncle^ et d^ole a T^ard de Dieo
par sa n^Iigeace et son incapadt^. . . Je n'igiiorois
pa^ de quelle n^cessit^ est la r^le des moeurs h ua
Ev^ue : je sentois que le desordre scaQdaleux de
celles de mon oncle me rimposoit e&core plus etroite
et plus indispensable qu'aux autres, et je sentois en
m^rne temps que je Bi'en etois pas capable.. • » Et ^i-
eore : « M. rArcfaev6que de Paris, qui itoit le plus
foible de tons les hommes , 6toit , par une suite assez
commune, le plus glorieux. II s'^toit laisse pr6c6d^
partout par les moindres officiers de la Gouronne , et
il ne donnoit pas la main dans sa propre maison aux
g&HB de quality qui avoient affaire a lui... (1) » Ce
sont de tels archevfiques pourtant , dont celui-14 ^tait
encore un des meilleurs , des archevfeques comme le
bonhomme Perefixe, et ensuite comme F habile, mais
impur et scandaleux De Harlay, qui ont amen6 centre
Port^Royal les choses, de proche en proche, au degr6
de mine qu'un pr61at bounce et ami , mais faiWe, le
cardinal de Noailles, se pr6ta a laisser consommer.
Les soutiens ordinaires deM.de Saint*Gyran a la
cour, M. Mole et M. de Chavigny, le tirerent d*aflfeire
oette fois encore , et detoufnerent k temps la menace
qui^ du reste, n'aurait pu manquer de se renouveler,
puisque le livre de la Friquente Communion parut.
Dece livre, apres la publication , M. de Saint-Cyrau
ne vitque le premier effet de triomphe, et il Tenvi-
($ag^ comme une justification edatante qui lui ^tait
«uscit6e de la part de Dieu , dans un point de doctrine
;sur lequel il ayait &i& particull^rement calomnie. JLes
(1) Aa line U , ann^ 1645.
flfstvifitfi4f^ P* Npii^t^ <yM £iisai#tift ta|ttgB , A'a^vwsiit
pea d'i^qui^m d'a^d, iet rejaillisBaieDt pluUVt
pontf e la Soci^t^ m^ine par leur ^xeds, M. de Saints
Pyr^ , ainsi oqqsoIj^ , paais au teraid et qui ne s* ^
lait jaioais releve de sa faibiesse depuis aa prison , se
trouya plus ^puis6 le jeudi 8 ociok*e de cette auu^e
4643 ; ses paroles k Lancelot, qui le Tisilait, furent
pelles d'un homme qui se sent finir. II trayaiUait
ppurtant toujours et dictait encore le samedi soir
des pensees chr^tiennes, des points sur la mort, afiii
de n'eo point detacher sa \ue; car sa maxime ^tait :
S.tantem mori apartetjil faut qu'un cfar^tira ineure A
foduvre. Le diman^ matin li, apres unenuit mav-
Yaise, yer^ qinq ou ^x heures il tomha en apo{dexie.
11 reyint a$sez i Jui, diirant une ou deux heures ,
pour receyoir en toute connaissance les sacrements
que put lui administreri quoi qu'on en ait dit, le eur^
de Saint-Jacques-du-Haut-Pas (i). Puis une nouyelle
attaque Temporta sur les onze heures. Lancd[(rt nous
a laisse les plus precis, les plus rdigieux details.
jM. de Basde, ce gentilhomme du Querci, ce nouyeau
Aolitaire .qui eAait pour lors k Port-Royal de Paris ,
jlottt peirclps et douloureux 9 apprenant le dernier
(i) C^tait sa paroiBse .: il demearait procheles Chartreax> aax environs
de ce qui est aujourd'hai la rue d'Enfer. L'acharnement avec lequel les
fiOMenuB oat iii6 qa'U ait recQ l«s sacrements est curietn. Le P. Rapin
^HUtoire manus€riu) ya josqu'^ pr^tendi^ > et ceQ^ desii robe qaiToiit
copi^ r^p^tent que, pour sauyer I'honnenr dud^funt, on tronnpa le public
-par la Gazette, et qu'on gagna le gazetier en lut Taisant mettre la petite
^Qote ^v'oD'Ut en effot dans le nun^roda samedi salyaAt (n. i31). lis 7
.opposent , comme piece contradjctpire , une Qspto ^'atteslf^tion da cpc6
tfiSme de'^int-iacques. Malgr^ tout, entre le P. Rapia et les siens, 6cri-
.vai|t par ordre, qui nient ^e qa*iis n'ont pas yn, et Lancelot t^moin ,
qui affirme , ]e n'h^site pas.
«aii|»ir de M. de Satm-GyraQ ^ viiit k pied du cbtt^ent
au logis mortuaire , aid^ de ses beqiiilles , ce qui elaii
4ej^ surprenant ; mais , quand il eut baise les pieds
du defunt i il se sentit tout d*un coup si fortifi^ par
cet attouchement qu'il jeta les bequilles mAmes, ct
lui , qui ne se remuait qu*i grand'peine une demi*
iieure auparavant, il put descendre de la chambre
haute sans aucunc aide ; ee inieux se soutint et dura
plusieurs anuees, Lancelot et les temoins y virent une
espece de miracle : merveilleux effet, a coup siir, de
la veneration fortement eprouvee! — Et parlant pour
son propre compte, le pieux chroniqueur de cette
scene ajoute : « J^ant la vue sur le corps qui etoit
encore en la mSme posture ou la mort Tavoit laisse,
je le trouvai si plein de majeste, et dans une mine si
gi*a\e , que je ne pouvois me lasser de I'admirer, et
je m'imaginois qu'il auroit encore ete capable en eet
etat de donner de la crainte aux plus passionnes de
ses enuemis, s'ils Teussentvu (1). »
On fit I'ouverture du corps. Le coeur fut reserve
pour M. d*AndiIly, k qui M. de Saint*Cyran Tavait
donne par son testament, a condition qu'il se reii-
rerait du monde. Les entrailles furent aussi mises k
part, pour 6lre enlerries a Port-Royal de Paris, selon
la devotion de la mere Ang61ique. Lancelot coupa
lui*mSme les mains sur Tinstance de M. Le Maitre,
lequel, arrive de Port-Royal^des-Ghamps le lundi
soir, lendemain de la mort, ne se trouva pas satisfait
des ^utvQS petites richesses qu'on lui avait menagees,
et qui en sus voulut absolument ces mains, « ce$
mains, disait-il, toutes pures et toutes saintes, que
(1) Lancelot^ Mimoir€$9 tome I> p« 252,
le d6ftiiit avoit 61 souvient levtos tersDiea, qiii aToient
ecrit tant de liritis , et qui combattoient edcore pour
TEglise lor$que Dieu Tavoit appele k lui (1). » Le
teste du corps fut ebterre k T^lise de Saiat-Jacquee-
du-Haut*Pa8, dans reneeinte du sanctuaire. M. Ha-
mon se senlira un jour lout console dans cetto eglise,
procbe de ce tombeau .
La mere Ang^lique avait toujoors paru tellement
au-dessus des affections humaines ct do famille, qu'on
avail pu douter par moments si elle les ressentait;
mais, a cette heure de la mort de M. de Saint-Cyran,
on vit bien que c*etait chez elle \ertu, puisqu'elle ne
marqua pas plus d^^motion que pour ses proches,
et qu'elle n*eut dans ce malheur que deux paroles :
Dominusj in (7ce{o/dans le Ciel est le Seigneur!
L'enterrement se fit le mardi k Saiut-Jacques-du-
Haut-Pas , avec concours d*6v£ques et d'arohevSques
qui temoignaient en cela de leur d6fi^rence persis*
lante pour I'auteur presume du Pelrus AureKm. On
voic i'effet de la c^remonie attest^ par des t^moins et
^rivains, du reste tres peu jansenistes, tels que
Tabb^ de Marolles en ses Memoires (2). Une Ake$9e
m6me y assista , sans avoir et^ invitee : c'^tait ma*
(I) Le rnMecin et le chirargien » d'«Are part ( €ar rien n'est oublii] ,
idfliU^etilf on nous le certifier la capacity de ion cerveaa el dirent c[ii'Us
n*en avaieot jamais tu on si grand poar la quantity nl de plus blanc pour
la snbilance. (Lancelot, Uenunrti, I» p. 155.)
. (2) Tome I> p. 284. Ge bon abb6 de liaroUea avatt vu cinq on six foia
M« de Salnt-Gjran» qui avait mtoe pens6 k lui dans une clrconstance
pour un ^£ch^, Petitot {Notice sur Port-Royal, p. 53) en fait un grief
s^rieni. Mais , en lisant le detail mtoe dans les Memoires du bon abbi
(I , p. i7S) » on trouTe qne M. de Saint-Cyran ie dUsnada plut6t par la
deicriptlmi qu'il lui fit du p6ril et de la grandeur de la cbarge. Cest ce
que Petitot 9 par passion* a dissimuli. Le containcre ainsi d'all^ratlon
SUIT qoekiaei points dlspeosa de le rdrnter snr beauconp d'autres.
9^ MltrrHOYAi..
«| qiai etait de^ois piu en Uaison i6traite aveo la m^r^
^Ayig^ljit|iie. E\k devaijt voir M. de Saiitt-Gyrs^ jet ^U
Yewie en ponfdrer le mercredi m^nne avec h H^re {
mais M. de Smut-Cyran mowyt le dixl^ap«h^« Priur
pesse douce, aensiUe , d'imagioation t^adre M natu-
rellement superstitieuse, elle fajt iQdpite saps do^le a
fi0 retour religieux> a la suite des pensi^es que I9 piort
4e M. de Ciuq-Mars, et I'tebt qui s'e|i3^mt . pQur
lOUe, duir^tlui suggerer. EUeprijt un pejtit IpgeiiEi^pjt
.i Port-Royal J elle y passait des journaes eflitieriesi
aiusi que la princejsse de Guemeiu^ et la loafqiuse de
.Sabl6 , autre conquSte moad^ine qui se fit d^ns la
ju^me temps. Ce triode grandes daine^ dOBuait ass^^
de peine ^ la mere Ang^lique : « II Jfaut que j.e
in'en ailie s^parer nos Dames, disait*dle quel-
quefois les sachaol ensemUe, car elles se g&t^nt les
Junes les autres. » En restant toujour^ ami^s de la
nmison, elles n'y changerent pas leur nature. Nous
rle Savons assez pour ce qui est de madame de Que-
men^, celle des trois qui p&rsivSra le moins* Madiame
de Sahl6, ing^nieu^e, friande ^ peureuae , Afnie d^
M. de La Rochefoucauld el devant un jour avoir qu^-
que part dans lesMaxm^Sj madamede S.abl4 M<^^ des
patrones actives du second P<Mrt-Royal> lors mtoc
qu'elle y eut prisson logement 4 detneure, ne resta
vpas moins cemplie d's^itations et de susceptiJbiilites ,
de ces exigences qu*on porte dans les amities mon-
..daines : elle en tourmentait souvent la bonne mere
Agnes, eomme Faitestent nombre de iettres.^a-
nuscrites. Pas plus ^u'autrefins, depuis cte qu'on
appelait jsa i^pm^rm^^^lldmiii^^
LI VIS ilWttlWE. IM
fraf Mifl ^ la fMit qof 41atwt ite (UUe fl| A i^-
e»kdf auiUipli0ia(t 0t p^tffioMt, dii moAde aa doltee^
ces sortes de manies iiMv'oyaliles , iom Faneieane se^
ij^a gtrd^]iisq<i'aal)o«it|iii6 d'ioai eseebple, ^t qui
^if^Qoaeitt bMueatfp id'aqmt , de lufeai^de ioiair (iy«
£tte eleitd'aittii&rs rantiiBlit^, la politaaia mdiM. Sob
gonfiiA}^QaitleMlide ao d^leat. LeaiVwiMialif sasit
Uwont Cftites pour elle. Ajrnauld Im eavay^ en ma*
noserit le discouns pr^imiiMre Ae la Irogr^ttf ^ pour
la HoerAr use demi^eure et pour la coasalter.
(i) TaHemaAt dea Rteax (tome II} ii*a rltii es«gM m cite. L'iMtt
dn cloltre esi exactemeDt d'aceord Mi-4^witf avec lei propoa du m^Uii*
Bans one petite consultation manuscrite* du docteiir Saiote-Beove 4 ma-
liame de M»\6, apr^s des liponies en forme 4 aes lentations cpntce -la
m,k4M diffiflvitls oit'ele t«Kay«R k la pi^^ili^t^ 40 l«cob touelmt la
Messie , le grave casaiate lai dit : « Youa Jugerez de noa coul^reoGQa par
tos besolns , )e t^cberai de prendre inon temps pour eela ; » et aiu8it6t ,
eomme arliele essentlel deprtontlon, it se et oR ^ligi6 d'ajooter : « Je Voif
aMcac pea de malaxes. Je ne $9n, bora Ja meiie, ,4|tie rarement. Qoaiid
j'aarai Ta qaelqae malade de maladie daogereose , je vous le feral sayoUv
iiant fori infbrmi de voire humeur exeessivemeni apprehemlve. » G'^taft anto
MfefixecheBialNlamedeSabM ifoa eette|»eiirda-gagiierdaiiiaipar con-
tagion ; 4«ciia sn^fifii ii'anrixait ^osqii^A eUft ^*|ljlJa&S;4l^r|^o^^e. It^
acrapules pour le moral se mSlaieot bizarrement k des cbim^res de ma-
ladie , et le toat se croisait en mille sortes de Tavj^t^s des {Ads eompli-
Vitoa, des pins TaporenMS. iitte aY«^ fOBdii W» JH Qb, am «%nigiHil
avoir perdu Todorat^ et ep faisalt ^es rdves affreo^ qjui rbumiLiaiisnt*
Bans une lettre d*elle k la m6re Agn^ (1 septembre 1669) , Je lis : a Ge
qoe Tous me faites rbonneur de me nand^ de Ik perte 4e T6ii% odoHil
fiH bien ci^^lede me downer 4ei ^ i^naH|4Mti; Mf^-pfiul loa ti#i
eh^re Mere , Je suis trop ^loign^e de Totre vertii p9>ur qi|i*etle ^e puls^
^tre nn exemple. Tons dites parO&itement bi6n qtie la priyatton que je
aans pent me aervir de piiiitapce anr le pla&far ifoe J'ld ^rla anx ^baoaek
f^enra ; yeBfiQia toiil4nAdt pecflaad^^ in| aa^on ^ 91a y^OiUMk a>4ojHr
mettent; mals je yous avOue que mop jmi^iuatioD est si pein^ deine
voir, tonte vivante , porter nne esp^e de^ndrt datis mie parlie de mof-
aiitee, qn'eii dormant il m^en prend 4ai tesaafilemenMi^ «ie vifmM.
^Je voQ^ois bien savoir^ qaand yooa f^Efiz ^ lO^T/ ^i n^s pf ii|ef {ml
viennent demon amour-propre peuyent entrer dans la p^nijteDce*.* » Ifaia
«*e8t aim d^iMantlHoiia pow 4e tndmnit
QiK» qu*il en soU, une lAl^piMUhU ne pouvait
^nvenablement venir k Port^^Royal que le leoiteiiiatii
de la mart de M. de Saint-Cyran.
Qoant k la prinoesse Marie, qui nous apparait pour
la premiere fois k I'enterreiaent du grand directeur,
die etait certainement moindre pour i'esprit que ces
deux autres dames de Sabi^ et de Guemene , moindre
surtout que sa soeur la cel^e Anne de Gonzague ,
glorifito par Bossuet. Romanesque, sensible a Feelat
et facile k ebbuir, elle ne put r^sister 4 i'offire de la
couronnede Pologne qui lui fut faite en 1645, et,
comme on lui dematfdait si elle desirait voir d'avance
le portrait du roi^ elle repondit naivement qu'il n'en
etait pas besoin, car elle ^pousait sa Gouronne. Ce
nom de Pologne, toujours emouvant, avait quclque
chose alors de singulierement grandiose et d^inconnu,
un melange d'Asie et de Scythie. L'ambassade des
Polonais, avec son faste un peu barbare, parait re-
presenter a madame de MotteviUe cette ancienne mO"
gnifieence qui passa des Mides aux Penn, et de ceux-
ci, en droite ligne apparemment, aux descendants
des Sarmates. La princesse qui faisait Tobjet de cette
ambassade me figure assez bien elle-m6me , par son
tour d'esprit et par ses fortunes , une heroine comme
dans le grand Cyrus^ k la Scud^ry. Ge fut un bel
instant, dit madame de Mottevitle encore, et sans
doute le plus agr^aUe et le plus glorieux pour la
reine Marie , que celui du mariage , lorsque dans la
chapelle du I^lais-Royal elle se trouva placee au-
dessus du due d' Orleans, oet infidele prince qu'elle
avait da 6pouser autrefois, et au-dessus m6me de la
reine de France dont $Ue ^l^it suj^lte avant que son
LIVRB MSUXIiUlE. flBB
p6re ftlt detenu sauverain et doc de Ifantoiie. La
viMti , comme on dirait aujoard'faoi , rabattU vile
ces scenes flatteuses* A. peine arrivto en Pologne et
monk^ sor ce tr6ne si loin chercb^ , les d^ppoin*
tememspour elle commeneirtMit. Elle entretint de ]k
des oooimerces fiddles avec ses amis d'ici , el notan^
ineni une correspondance trds SQiTie avec la mdre
Angdliqne , k laquelle die dcrivait qiuari una le$ wrdt-
naireij et qui lui r6pondatt avec grande force «t li-
ber t£ oomme die await &it k Tune des sorars. On a,
outre ces rinses, des conversations oh la Hire
s*expiique au sujet de cette rdne ; Texpression pent
sembler dure quelquefois. Par example , la reine de
Pologne avait rdpondu d*une maniirecharmante & des
amis qui lui conseillaient de moddrer ses libdralit^s
et ses aumOnes , et de mettre quelque chose ea re-
serve pour Tavenir : « Non , je ne veux rien amasser,
ear, quelque peu que ]*aie de bien , si je devenols
. veuve, j'en aurois toujours assez pour Atre re^ue par
la mdre ilngdiqqp k Port-Royal-des-Champs. » Et
comme M. Le Maltre commentait avec une sorte de
]oie et d'orgueil cette parole devant sa tante, celte-ci
repliqua : « Je ne sais si nous devons d^irer qu'elle
€ soil reUgieuse c6ans ; car, k moins qu'une Reine
c soit toute sainte , il eat diffidle qu'elle ne cause de
« TaffoiUissement et du rel^cbement dans une maison
« religieuse. Leur ddicatesse est extreme, et de plus
« je ne vois pas grand lieu d'esp^er ce mirade en
« die ; car les R6is et les Reines sent des n^anls de-
« vant Dieu , et la vanhd de la condition attire plutdt
« son aversion sur eux que son amour* Us naisseni
« doublement enfants de sa colere, n'y aysnt pres-
i^fiMialitd k cos^^kntaiQi ^M» V^Mtne, ei l'^^^
U 8* iniiitte^ cb M. ^ Sfcaafr^Cfi^d. G'ett swti ea)*
!Mif«f qi^tyaiit k toise j^ la reio^ d6.P€^9a et k iida
nradanle Alteii^ brana Qt paoYt^ ^«ve cle Pdris^ €ft
He fKRivaM trau{i(er fe teiapsil^ Is fiiir€[& tM^M dem,
^4 domAit la p^fibeaoe i « p»u^0 tonvajt I^a nidra
AA^liqae s^^lMii* p^uirtatil aa 90|ta reind tifceih
tik>Mni^ bieaumip^ 4e faackt^^ 4'ainMbW daueeur^ dV
SB0Qr de b T^it6;^ el aoe vie^ <)ha9te/ ajoirtailrdte ^
aomevtee en toat cenipGr^ et intaata aiant la mamga^
eHeeo itait edrtaul^ auyigri (oua leamdehaals bruits
da eoiir^ EHa ne itoaaa dtoo ^dmota dacammuiiiqttery
d't)€tro7er^ si Faib v^ut^ jt catta Wajesl^ graoiexisa at
ini^reasanfeedaiia son fittbla, de saga^ at vtais eonseila.
Ifata^ dbn4cacomaMreai e^^iitl^ipn aUa, ^ideaimant,
qui 6tah in Jtetnci una (TAritftM ^ £i9f ^t an Ololfare at
aoBtrite. L'itiitrfei eaiit^ ^ sa l^lcigtia, n'et^t aa
]^M qo'une espkc^ d3 r»ti# UwtHn^ da son teonps.
Le tombata da M. de Satat-^Gyrsib^ auqud eet^
Altesse et plusieiirs prelats aTaieat rendu honnejar
d^ le preic^p jcunt, dei«it bianMl tr^ fi^nant^ at
fobjet d^UD aWhe que grcanrant nttliuraUemehi les
aasis, que tea esmemis^ tant qu'iis parant, dini-
gi^raat. Tons las stoaiadiai oil eay^yait, k ce qpi'il
parait, des prdtroa de Part^Rcqral qui v^^aiaait dire
la mesBo k Faatel le pli^ prbobe da oa, tombeatt ; et
ae h'dtiit paivi b aiasae d^ inortsi atac dn apii^ qu'ils
LivtiE ftisuitifiriE. sot
VMifii^^ ce ^i itod]^bldit tf atiehet' dii ^tth^i'eux. Oii
ehwf^ii , d*^ Itt velfle,' later et nettoyer lit tbmbe avee
tiij grand l^cAtt pdift qu^ Tetoge conienu datis I'^pi-
i^|)he ^ idt Ittieux. Les p^rd'oimeis de quality y arHi
%{iieht fe'ii fbule , et Ton se! dutc6dait dabs Itfs pti6r^
^'oii j ftisiiit^ comme devant le S^int-Ssibfemefit IS
oil il list k^pbd h Tddoration. M. d'AndlHy atait Mi
gravef Tiaiage da daiiit abb^; on la distribuait dan^
fe ftoboui*g ) 6tl y £ijodtait des atttlidtite: Ce coticotlfii
Q)i l^l^i'senne^ de cdndition , ces carrosses & la pot^td ^
c^datereis ^ii priSire sur la fosse da d4funt, tout cet
appsli'ieil dul prdtnptement agir sur lea espHts et
doniier dans U^ yeux du people, qui edminen^a k se
)h£ler en eifet datis eette devotion. Quoique c6 soietll
d!eS etlheiitis tqui racdiitem eela (1), j'ai peine icl k
lii^ p^^les crofr^; il est trop natuM que dela pkVt
d^ t\vatit8 , dans la fervfedr du regtit et du t^e , 1^
elios^s se '^oient pdss^^s aiiisi. toUte ih^mdii-e s*al^
tiei*6 isi vitb ehei: les plus fiddles. Les ttiorts s6rieut
^nt si peu litonbres edmme ils raurai^iit ^htendu.
M, d€ Saittt-Gy!*^n j sMl avait pu revenirj aufait-il
done voalu'de ees hohneurs? les aurait-H sdUfferts^
Miisl idlltp&rut, k I'Sge de sdtxante-deut ans, fe
(iheT snptfttue , le rtodAle de tous c6s grands carad-
tiftres J Uioindf es pourtant que le sien , et auxquefe
A^ te fendem^fn il manqua. Nous quittohs le fondii-
Wter et te rtAtaurateur original de cette doctrine spl-
rituelle ^ui toe p^t janaais s*^taWir ni se d^telopp^r
(1) tt P, lUphi , J^Hdre m«iia8erft». ^
30S P01tT*R0tAL.
comme il le ddsirait et comme il le demandait k Dieti.
La veiUe de sa mort , il dit 4 son mddecin, M. GoMoi
qui etait en mdine temps ceiui du College des J^uites :
« Monsieur, dites 4 vos P6res que , quand je serai
mort, its n'en triomphent point et que j*en laisse
douze aprSs moi plus forts que moi. » Erreur I'ces
doi|2e-l& ne farent qa*une monnaie mieux couraate et
mieux sonnante; eurent-ils en masse le m6me poids?
Pour parler sans figure , il y en eut k Port-Royal de
plus Q^l^bres depuis, de plus brillants, de plus en
dehors par les r4ultats obtenus; il n'y en eut aucun
de plus fort, de plus essentiel que M. de Saiht-Cyran,
Je n'ai fait, en insistant sur lui si a fond, que le
placer, par rapport k Tceuvre et aux hommes que
nous etudions , dans ses proportions v^ritables* Et je
Tai d& faire d'autant plus que I'opinion , mtoie de sa
posterity et des siens, s'est obscurcie sur son compte;
que, tout en le prQclamant grand homme, les histo-
riens de Port^-Royal ne Font pas assez d6tach6 de ses
successeurs ni d^montri dans sa grandeur propre et
sp^iale qu*auGun autre n'a remplie; qu'enfin, avec
le temps , les simples lecteurs et amateur^ des doe-
trines et des vertus jans6nistes ont volontiers incline
k le consid^rer comme un esprit profond, mais un
peu bizarre, imbu de doctrines particuli^res, et k
lui imputer des difficult^ dont on se strait bien passe
sans lui. On a vu combien certes il n'en est rien, et
on a pressenti an contraire que, si Port^Royal avait
eu k Hre sauyi plus tard des inextricables chicanes
oil on TeuYeloppa , ce n*aurait pu 6tre probablement
que selon sa mSthode et son conseil , en le supposa^t
vjvant et present, lui souverain, tout appliqu^ qu'ii
etaU 1^ prendre les ehoses par le dedans el par Ten*
semble (1)«
Son neveu, M. de Barcos, qui lui auccMa dans
Tabbaye et dans le nom de Saint-Cyran, contribua
sans doute a faire rejeter sur la memoire de son
oncle quelque soup^n de particniariti de doctrine^
car, avec toutes sortes de vertus et une vaste science,
il n'icrivit presque rien qui ne soulevftt des diflS*
cidtes sans nombre et qui ne fit achoppement.
Nous avons pour m^thode d'dtudier volontiers les
qualitis, les tendances du mattre grossies jusqu^au
d^fauty Torches ou affaiblies dans le disciple; de re-
garder Corneille k travers Rotrou , de suivre M. de
Geneve j usque dans M. de Belley : il ne sera pas in-
utile de rattacher k M. de Saint-Gyran , comme une
consequence tout immediate , la personne de son ne-
veu, et de verifier rapidement dans ce dernier la
(1) Comme 11 it'tal rfen de tantt&f pettr le uteiit^ on ne irmiTe fofra
ieJofemeiit^A rectteillir nir lot lK>ri do cercle Uiiologiqae. PensHine
lettre de mademe de Sifigni (9 aoOt 1671 ), on Yoit que M. d'Andillj
itait donn^ 4 lire k cetle grande tiseiue lereeaeil deiLettrei de H. de Saint-
Cyran : « Ceit, dil-elle, nne de$ pUis belies choiee dn monde ; ce lont pro-
prement des maximes et des sentences chr^tiennes, maU si bien tonrnto
qn'on les reUent par ccsur comme eelles de H. de La Rochefoncauld. »
Hossnel en Jogeait moins faYorablemeni. La smnr Gomaau , reKgleuse k
Jooarre , Yoyant ces dames de Lvlnes, religlenses an mtae eonvetat,
lire les Lettres de Saint-Cjran , avait terit 4 plosieurs reprises k Tillastre
frtlat qni la eonseilUU » poor avoir la permission de cette lectm^.
Bosinel en est nn pen impatient^, on le sent; II r^pond : <r ronblierois
le^onrs, ipa flUe, de tous i^pondre inr les Letttcs de M. de Salnt-G|ran»
si je ne commencois par I&. BlUi tmd d'un§ tpirituaiiU tiehe et atam*
biquie : je n*en attends aacun profit ponr la personne qoe tous savex.
Jc ne /m difmds pas, mais Je ne les ai Jamais m amteitfieg nc p0rmtse»» »
Quel biais itroU eotre ne pat ffefendre et ne pat permeitre! Bossnet avait
ainsi, sur bicn des points , de cc^biais slngiiliCfd pour tin oussi puis«nnt
el absola 0§nte.
II. H
•to PO|RT-IU>YAU .
et dans ses asp^rit^ m6me.
Martin de Bfurcos » neveu de M. de Saint-Cyran par
sa DQ^e, et n& ^galement k Bayonne^ avait, jeune,
^tudi^ k LouVain sous Jansenius, et oh entrevoit
dans le$ lettres de celui-ci que, tout en faisant cas
de son 616ve, illejugeait un peii p6nibie et lent a se
dt^brouiUer. Une ^tude optni&tre a\ait trioinpli6 de
cette diflScult^ premiere qui n'et&it pas de la steri-
lity ; la terre pourtant , m^nie dans sa culture, garda
ses ronces. Revenu de Lou vain, il n^ quitta plus son
oncle jusqu^^ rheure de la captivite; il tratailla ^(Mis
iui, devint aussi savant que lui ()), redigea prob4-
blement sous sa direction le Petrus Aurelius/ en nn
mot il ifut initie k toute sa vie interieure et 4 toutes
ses pensees, comme il Tavait &i& a celles de Janse-
nius. M. de Sairit-Cyran mort, Tabbaye fut demand^
de miUe cdtes ; les adversaires redoutaient que Id noin
n% rasUt attach^ 4 une personne du m^oie esprit.
M. de Cbaif'i^ i'enq^rta pour M. do £areoft{ ioM-
qii'il alia poiii* remercier la reinc, > Eh! qti*aiui*dit
dit M. d'Afiditiy) r^pondit-elle, si je ravels doa^ee k
Hh atfftS3? *
M. de Bar cos tut tou); aussitdt iftiplique dansW-
fiiire dtt iivre deto FriquwUe Commumanj, pii^r la
|)h^a^e, si roili s'eii sotivfettt, qu'il atalt^jotite^ A Ja
Preface, sur siaint Pierre el saint Paul, Ws dejjix
<3befe fui fC^fom ^u'ttn {^). J'ai dit » au .precedebt
(i) <x Mon neveu de Barcos est aiissi savant que mof, » r6p£tait sbumt
M* de Saint-Gyran; ilajoutait meme qnelquefois : « Mon neveu m^riteroit
un Ev^chi. » Eloge supreme selon les id^es qu'on lui connalt sur Tdplsco-
pat. M. de Barcos cependant ne fut fait pr6irc qu*enl647, 6tant d4j& abi>^.
(2) On fut frappi de cette proposition a Rome , surtout en raisop da
^hapit**^ eomnent il h^doD^a pas dans t'id^e d^A»-
nauld d'alter a Rome et d'eqtrer en Uce bpuyante.
Cette phrase fii^l tpouv^e, qui acerocha Id Utm de
ta Friquente (hmmunumj porta aussi 16 presiier iahao
k Tautorit^ de M. de Bai^eos au seia de PorttRoy^l.
II ^1 avail une grande a la mort de sob oncto:
If . Smglin B6 coiisentit k raster Coiifdssear et direil-
teur que sup sa decision. Mais U . Arnauld et d'autves
lul en voulurent uu peu de riucident doat il avait it&
<$ause , et des Merits aggravants qu'il compesa po^
itolairdv sa phrase et la justifier. Nicole^ a son toov,
en survenant , con^ut de lui i^ne idte peu souvionfas,
comme d'un auxiliaire surann^ dans la fiorme, assm
filcheux sur le dogme, et cette idte dans sen esprit
put rejaillir jusqu'a Foncle. Bien que M. de Barer|s
rendlt encore des services directs k Port-Royal,
eomme lorsqu'il eontesta et ruina , au gr6 des Jai|-
s^nistes, I'interpr^tation donate par le docte Sirmeod
au manuscrit intitule Prmde$t%MUmj d'ou I'oa v^alait
eonelure a une h6r6sie des Pr4de$ti$iQti$w f bien qo'il
m retrouve utilement, k titre de cottaboralear, daufts
f)lusi6urs dicrits pol^miques , et qu'il ait is6fut^ avfc
avaniage Abelly sur saint Vincent de Paul, pourtaat
il ne lui arriva guere , depuis la mort de son oacU ,
de produire aucun sentiment essentiel ni d'ouvrir
aiicun consdl de circonstance, sans qvik I'instajut
ia phipart de ses amis de Port-Jloyal y vtssent k
desseip qu*on atait prM au cardinal de Richelieu de songer it €i^\it
hh Palriareat eii< France. On paraissait craindre qa'i la faveor de cetto
duclriwe , up Patriarche dea Gatites , par eumple , ne 9« ptU dire im Jour
sacceweur de saint Paul , comme k Rome on se dlsail succe^s^ de
«aint Pierre. Le commissaire de Tlnquisition allegua d« molos ce genre
4» raiseM i M . Boorgeois.
212 PORT-ROYAL.
redire. II ne se pliait pas Aa nonvelle tadiqtte de
defense et rompait presque k tout coup les me-
8ures*'CeIa deiriut surtout trds prononce, quand
il fut, sur Taffaire de la signature, d'un autre airis
qu'Amauld et Nicole. Piusieurs lettres d'ArnauM at«
testent et d^roulent tres au long , aux divers temps y
les points de dissidence : t PardonneK*moi| Monsieur,
^rivait cdui--ci k M. Gnillebert, si |e vous dis que^
comme je reconnois que M. de Saint-Cyran a de trds
grandes lumieres, je ne puis aussi m^empficher de
croire qu^il ne les exprime pas toujours de la manii^re
la plus; favorable et qui les pourroit mieux faire re*
cevoir dans le monde. » M. de Barcos semblait mSme
se contfedire parfois, comme quand il ^tait d'avis,
pour la buUe , que les religieuses signassent , et pas les
ecclesiastiques. II demandait k la fois plus de vigueur
pour la v^rite et moins de disputes. Sa pensto ^tait
plus vraie, k mon sens , qu*elle ne paraissait lucide
k Arnauld. Ge dernier faisait toujours son rdle d*ad«
mirabie avocat , mais d'avocat. M. de Barcos le sen-
tait, ibais, en homme tout int^rieur, il ne r^ndait
pas avec assez de nejttet^. On lui a fort reproch^, dans
la jeune gi^neration de Port-Royal , d'avoir, lui si in-
flexible d'abord , et6 du parti de ceder ensuite ; sans
entrer dans un detail trop fastidieux, je rendrai en
gros mon impression. M. de Barcos he trouva bon
dans aucun temps, ni d'aller lui-mdme k Rome pour
son prppre compte, ni d'y envoyer plus tarci ces
docteurs un peu bruyants et matamores, Saint-Amour
et autres, pour y soutenir et y plaider les cinq propo«
sitions. Il pensait qu'apres tout la cause g^n^rale 6e
serait vue en meilleur etat, si on Tavait laiss^a sia-^
LIVRE BEUXlilME. 213
ffMnUj sans vouloir $e $%gnaler psir elle (c'etait son
terme) a Rome et aiUeurs. 11 n'approuVait done en
rien toutes ces discussions publiques, ces ferraitteriei
sorbonniques, qui deplacerent si vite la question et
derouterent les esprits. Mais , le mal une fois fait ,
apres des annies d'une tactique, selon lut, fausse et (k-
cheuse, je con^ois tres bien que M. de Barcos ait pense
quHl en fallait finir absolument, s'il y avait moyen,
et qu'il ait conseiile a cette seconde epoque une d--
marche , toute ouverture, tout accommodement pos*
sible , c'esl-4-dire encore le silence. Ge n'elait pas Ik
Stre en contradiction avec soi-m6me , car il se diri-
geait bien moins en tout ceci en vertu d'une teneur
conslante de raisonnement comme Arnauld , que par
un certain esprit medilatif et int-rieur. Le malheur
est que la forme et Texpression trahissaient souvent
sa pensee si droite; il expiiquait, je n*en doute pas,
beaucoup de ces bonnes raisons y dans ies cinq cetiu
remarques qu'ii adressait k Arnauld; mats dnq cenU
retnarques en irue du silence, c'esl un peu trop.
£t M. de Barcos ne differa pas seulement avec Ies
che^^u second Port-Royal sur la ligne de conduite
a ienir, il y eut dissidence (dus d'une fois sur des
points de doctrine. Il avait 6crit pour une religieuse
ses sentiments sur TOraison dominicale (1); Nicole
ne les trouva pas de son goilkt et y repondit en d-lail;
mais il tint sa reponse secrete et ne publia ses id-es
iwr TOraisan qu'apres la mort du docte abbe. On re-»
trouve toujours Nicole ainsi parmi les adversaires-
amisde M. de Barcos. Le modeste Nicole fut tres
(f ) SmUmmas tU takbi Phittnmton^ufM fOrMW daminieak, publU
•Mtameiil Ml im.
314 PORT-ROY ikL.
agissaht sous main, d^ qu'il s'en xoAh^ et i\ eo&«
tiribua autant que personne k modifier I'esprit du se-
cond jansdnisme. On attribuait surtout ^ son influence
slir Airnauld roptK)sition habituelle que celui-<;i mar <
quait au second M* de Saint-Cyran.
M. de Barcos ^tait teilement pr6destin6 aux con-
tradictions qu'un dernier ouvragiB posthume, de iui|
ressuscita k son endroit les orages. II avait, sur la
demande de I'^vSque d' Alet Pavilion , compost une
Exposition de la Doctrine de VEglise sur la Gr&ee et
la Prideztinatum y espece de gros cat^hisme ou etait
reprise de source la pensee premiere de Louvain et
d*Ypres. L'ecrit ne fat imprime qu'en 1696. U en r6-
sulta k I'instant une censure du digne archev6que
M. de Noailles^ une ordonnance assez ambigue en
deux points presque contradictoires, et autour de
cette ordonnance, une controverse du sage Duguet,
de Quesnel plu$ vif , de quelques autres plus violents,
en un mot tout un combat.
Sans aller plus loin pour le moment, sans pr^en*
dre trancher k Tairance dans les situations et les ca-
ract^res, je me borne & tirer cette remarque g6n6rale
et qui me semble assez ressortir : M. de Barcos, pr^-
cis^ment parce qu'il 6tait I'h^ritier le plus direct et
ie plus intime de I'esprit de M. d'Ypres et de M. de
8aint-€yran , ^ en m6me temps , si I'on veut , parce
f}tt11 avait la plume un peu fiftcfaeuse, c'est-i-^dire qui
s^ft tout wi travers aux endroits d^lioats; en i^tait
\enB k ne plus poutrojr composer un seul 6crit sans
donner prise par mille saillies de doctrine ; la pure
dpcirine jaas^ai&te^ par ^on prppre d^veloppement
en lui , touchait sur tons les points aux Iteaitm de i'li^
ri^sie, ou da moiiis dn sehisme, rndme eabre amis; k
la moiadre explicati w , cela per^ait.
Ces guerres civiles de Port-Royal y hfttons-^nous de
le dire, entre Mf. de Bareos et les pars int^riears
d'one part, et MM. Arnauld, Nicole, Hermant, de
Tautre, ces guerres qui ne se d^ouvrent k nous,
que si noas y protons de tres pr^ Toreille, furent
toutes r^glees et temper^es de charity. On pourrait
citer k ce sujet de belles lettres d' Arnauld k M. Guil-
lebert sur la mort de M. Singlin , et iSi M. de Barcos
sur la mort de M. Guillebert au temps m6me de cette
plus grande dissidence. Quelques ann6es auparavant,
une lettre d' Arnauld k M\ de Barcos sur la grande af-
faire deSorbonne (d^cembre 1655) montre qud fond
il faisait sur T^rudition de ce saint abb6; et on voit,
k la r^nse de celui*ci sur la condamnatioo (26 avril
1656) , comment le personnage de saintet^ et de dis-<»
gr&ce entendait le profit spirituel k tirer pour le chr^
tien des injustices du monde. II dit et redit volon tiers
du monde au pied du Galvaire : Son fiel m'est sa-
TOureux (1)!
Des qu'il avait pu se rendre k son abbaye , aussitdt
aprte les suites apais^es du livre de la friquenu
Communion, vers 1650 , M. de Barcos s'y ^ait ap-
plique k Stablir la r&forme selon les vues die son oncie,
O) Cette let tre,.Xoatede cpngeil saint-eyranien, est d*an contraste ,
du Ton pourraU croine qifil entrait quelque inteBtiaH, arec la Proving
<%/«iqi|ifi|iiaieot fell i cette jqoente^pfqv^. Ai«itttU| s'pcpnfalt on pen
tc^^lorSf en fufitet^ dece qa*oa avait dono^ Us dQuze iettres k la Reine
de Suide , qui te$ avalt regues avec joie : « Hats , dcfivait-tl k son fr^e
rfv^qned'Angers, noas iie aavons paaeoooreie ja9«in«itjqii*elle foa
r^t: w^oi^jf^t^H^ayi^t-hieraa fioirqa:oji Mp liiijpr^3enta> et elle
I»rttt'^er ppf^ la cour. » Voilatont «n souci , 'cpnvenons-en^ gqi est
iris yea Maini'CyrMen, - ^ . - ■
el lit suboridoanant etude et scieiioe & la praiique
p^nitente, il avail vteu, avec M^ Des Touches, avec
M. GuUlebert (Lancelol n}y vint que plus tard)^
comme uu veritable ctoobite des aneieos d^erts. Au
lieu d' assembler et d'achever le livre de son oncle
canlre le Caivinisme, il crut plus sAremeat edifier
TEglise en ravivaat la regie de saint Benoit, et» comme
dit Lancelot, il aima mjeux faire que parler. Les de*
tails qu'on a de cette vie austere seraient k discuter
peut<-6tre s'ils pouvaienl devenir contagieux : lis ne
sont plus aujourd'hui que touchants. Ge pays de la
Brenne, sauvage et pauvre, i^mblait en tout con-
forme a la pensee du ferrestre exiL Une multitude
d'etangs, qu'y avaicnt elablis, selon quelques^uns,
les aneiens moines de Meobec et de Saint-Cyran pour
y p^her plus de poisson » en faisaient a leurs sue-
cesseurs un lieu monotone et bien desol^; mais c'est
nous qui voyons le miroir et le cadre ; ces yeux bais*
s^ ou leves n'y regardaient pas. Cette petite Emigra-
tion silencieuse rencberissait sur Port-Royal m6me.
Elle eut ses traverses : des partisans, qui infestaient
la contree durant la Fronde, s'emparerent un jour
del'abbaye, et voulurent contraindre par menaces et
violences M. de Barcos k des transactions qu'il refusa
avec la m6me Constance de martyr qu'il mettait a
toute verite. La pers^ution au sujet du Formulaire
Tayant force de fuir, la Paix de TEglise lui permit
le retour en cette pauvre abbaye tant aimee; il y
mourut en 1678 , Age de soixante-dix-huit ans envi-
ron , a la veille de pers^utions nouvelles. Toute la
reforme qu*il avail accomplie fut , apres lui, dissip^e,
et Tabbaye Qnalen^enl d^truite » comme tH)rt-Royd(
LIVAE BCUXlilllE. 217
aussi. Attcon honnne, esl-il dit, nesedementitmoins
que M. de Barcos^ ne fut plus mort a lout en cette
\iei plus patient dans les souffrances, plus pers6ve-
rant au bien , plus insensible k la louange comme a
{'outrage, plus exact en purete et en pudeur dans
Tosage des creatures, plus absolument penitent, et
d'une penitence d*autant plus admirable qu'elle etait
eltsie et comme entee sur une grande innocence.
« 11 etoit de moyenne taille, nous dit-on encore, la
pbysionomie spirituelle, vne gra/oiU et un sirteux pra^
pres a effrayer les Defmoiii... » Nous aurions cru man-
quer en quelque chose au premier abbe de Saint-
Cyran si nous ne Tavions comme suivi ainsi jusqu'au
boot dans le second , dans celui qui est son oeuvre
encore, et une oeuvre si Odele.
Mais d'autres vies egalement et diversement belles
nons reclament : il est temps d*asstster a la multipli-
cation merveiUeuse des solitaires de Port-Royal , qui
eut lieu, des le lendemain de la mort de M. de Saint-
Cyran , par Teffet du livre de la Fr6quenle Communimn
XIV
B^Bme de aoliiaires.— M. Yifitor Palln. -^ La famille D91 Poss^. -^
Haate bourgeoisie de Port-Royal. — M. de La lilyi^re. -~ M. de La
Petiti^re. — Declaration de M. Le Maltre. — L'^vSque de Bazas. —
M. MangiMlein, directeiir pr^pos^ par M. tSinf^in. '^B$\\% scene d9
^ iiuU. — foAtaine el ses ]IUmoires» — Le loane ^ndi». r- B«tr4Ue de
M-d'Andilly.
Un des premiers touches , le premier m6me que
cette lecture de Tpuvrage d' Arnauld coaduisit a Port-
Royal, fut M. Victor Pallu, seigneur de Buau en
Touraine, docteur 6n m^decine de la Faculte de
Paris. D'abord attache comme medecin au comte de
Soissons et present k ses cdtes lorsqu'il perit k la
journ^e de La Marfee pres S6dan en i64i , M. Pallu ,
depuis la mort de son maitre , avait resolu de reformer
sa vie, qui avait et6 assez legere, dissipee et se ressen-
tantdu voisinage des grands; il etaitrevenu demeurer
k Tours sa patrie, Un ou deux ans il v6cut ainsi,
comme lui-m6me le raconte dans une lettre particu-
liere (1) , coulant le temps et menant son inquietude
(1) A la page 242 , parmi les pidces da Supplement au Necrotoffe de
Port-Royal, In 40 , 1 735.
PORT-ROYAL. -^LIVR^ bEUXI^ME. 219
le mieiii qull pouvait , sanis grand avsmiiem^nt. U
s^en ouvrit pourtant quefqu6 peu k son cdUsin le saint
^v6que de Marseille, Mf. Gaolt, qui rfetoit de sondeir
r^me du malade h une prochaine |visite qu'il Tinvita
de lui venir faire en son i£v6ch^. Mais la mort da pr4-
lat rompit ce projet. C'est alors qiie dans iin voyage
k Paris, M. Pallu, par Tentremise d^ttn ami de
M. Gault, connut M. de Saint^-Cyran. Ters le m^me
temps d'aulres amis le voulaient Hengager dans une
place k la cour. II y r^sista; il commen^ait k conceVoir
clairiement, disait-il, que, dans le nauFrage oil il ^tait,
il n'y avait pour lui de planche de salut que Texacte
penitence. Pendant un voyage aux eatix de Forges ,
ou il accomp^gnait quelqu^s dames de Touraine , n
lut le Uvre de la Friquent^ iJommuniof^ dans sa pre-
miere nouveaut^ : M, Hillerin , cure de Saint-Merry,
qui etait k ces eaux , le lui pr6ta. La mort de M. de
Saint-Cyran qui arriva peu apr6s, el dont M. Pallu
eut le bonheur d'etre l^moin, aciheva de le decider.
II vint d'abord pour essayer de la solitude de Port-
Roy al-des-€hamps, ^t dk en arrlvant k M. Le Maltre
qu*il y voulait pasdser tinq &u nix^ai^s : k quo! M. Le
Mattre r^pondit , ensouriant, que, « s! ce n'otoitpas
bieu qui f y amenoit, il n*y reslerbit pas ce court
temps qui lui sembteroit troplong, dt qiae, is! c^^toit
Dieu, il y resteroit davantage; » ce qui se V^rifia en
effet : M. Pallu dSsormais n^en sortlt plus. U n^avait
guere (Jue trentfe-sept ans (1). J'al deja pris quelique
(1) On pourrait objecter k eet &ge ce qn'tl ditlai-mi^nie de ses debauches
yib ftthte anHees ; mftis , k plreildlre ie fttbt dflns ^H seikt iAti^tiq[Ue H t^nl-
tiui>:il n'y Hiralt pu ^mndlQlioo tiXmMMiifp attHneeD^Milfde
pMii6 4^ puis Uente aii«, e'est-i-dlre d^piiiB V,h$e de m^ aiifi» q«i etf
Hput^ l%ge dd ikison commeiic^Ve.
220 PORT-aOYAt.
chose dans une lettre toucbante adress^ par lui a
Tun deses amis et dat^e da jorfr de la Toussaint 1643*^
il y explique et y justifie sa i^solution : « Quoi que
Ton m'objecte Je maintiens devant Dieu qu'il m'etoit
impossible de penser s^rieusement k une affaire si
importante, demeuranl dans Tembarras de ma vie
ordinaire, au miliea de mes connoissances et de mille
occasions dont j'ai trop 6prouv6 le peril; quiconque
I'a entrepris de la sorte n'y a point r^ussi... » Parlant
de cette vie de demi-desir 06 les bonnes pensees
etaient insuflSsantes, il ajoule : « N6anmoins la faci-
fite commune Temportoit, et je disois a peu pres
comme ce maiiieureux : Fasse le mieux qui pourra ,
pour moi je me contenle de faire le bien! Du depuis
je me suis defie de cette maxime, et ai cru que nous
nfe pouvions trop faire pour nous sauver, ni n^gliger
les conseils que Dieu nous donnoit pour cela : ce qu'il
m'a peu a peu si fort imprim6 dansTespnt, qu'enfin
ma derniere touehe est venue. » Agreable et tr6s juste
image ! — Et encore : « Je vous declare que rien ne
m'a rendu ma vie ordinaire plus suspecle que la dou-
ceur avec laquelle je la passois ; il n'y a que les in-
nocents qui en puissent goi!iter une semblable sans
crainte; mais un p^cbeur tel que je suis doit extre-
moment appr^hender ee silence deDieu... Comme j*ai
abus6 des choses legitimes » il faut aussi que j 'en
soufTre la privation volontaire... Ceux qui doivent
beaucoup sent obliges de s'incommoder pouc s'ac-
. quitter. » II temoigne, en finissant, sa douleur d'etre
r6duit a se priver de la compagnie de ses amis si
chers : « Oui, Taffection que je dois 4 de si bons
parents et amis redouble ma baine centre lepech^i
qui me &U cacher. Ge n'e$t point p&t '^xAgkntion
que je vous parle... , la consideration, entre autres,
de mon fr^re de Sainte-Marguerite est la tentation la
plus forte que je souffre , sans cela j'aurois trop bon
marchi de la penitence. »
M. Pallu, une fbis k Port-Royal , devint nature!*
lement le m^decin des solitaires , des pauvres des en«
irirons , et aussi des religieuses, lorsque, par la suite
(apr6s PAques de 1648), elles furent revenues aux
Champs : toute son ambition deroi^re s'^tendait k les
senrir. Fontaine nous Fa point sons d'aimables et
vivantes couleurs : « H y fit bAtir (dans le jardin du
monastdrej un petit logis, mais bien trouss^, qui a
depuis et6 appd6 U pttU JPaOf* , et k c^use de la peti*
tesse bien juste et bien ramass^ede ses appartements,
et k cause de la taille de son mattre, qui avoit tout
petit , except^ Tesprit : petit corps i petit logis, petit
chevai, mais tout bien pris, tout bien proportionn^ et
bien agrteble. Mon Dieu I qui n*eAt pas aimS ce bon so«-
litaire? On avoit presqtie de la joie de tomber malade
afin d'avoir le plaisir de jouir de ses entretiens. • . i On
reconnalt que M. Pallu n'avait pas toutlaissd de la cour
et du commerce des grands en les quittant, et que chez
lui , Taimable vivacity la gentillesse gardait son ^tin-
eelle dans la penitence. Etant m^decin, le jonr mSme
desa reception, bonnet en t6te, et plus tard en y reve-
nant k loisir dans son jardin de Tours, il avait traits la
question du rirej Tavait montr6 utile et salutaire, et en
avait dcrit en latin d'assez jolies choses (1). Rieur par
•
(i) « Saiibtis Hi nte tt(€iidinll ett ^ (lui » tAsi earn lemperamento
idMlicattir> male Mj^lt atqtie amarlelt. n (QutBsiionct mullcA in*, auctore
AT* Yfctore PallQ » Tttroiitbn^, 1649.)
9^ |»ART-^plA<H
nature Uav^U prjs, i' w^gipe, que|(|»e cJ^Qfe. ^ ffi»
suje( en iDi). La ooQyoi^iou m lui ^vait pas tout 6t$.
Ijne pi6ce (J^ vers laUos qu'il cowpoga sur i^a.retraitp
sous le titr^ 4e^ F(|i? ITum^ (Adjeu »» ijaopcje) , attesr
terait encore celte heureuse facility d'un ^sppjl; (^x\i
avail su 4^ric|er I'^tUiJe. ^t qui oh^i^U !« d^rt« Ge
pourrait 6tre, k la rigueurt de s^int Paulin pu c^
quelque autre de cqt ^ge. A propois ^^ obstacles qui
entravent les pfemieren r^sotutioiis aus^eres, oq y lit:
»kr4r«**«<'«* IimH 6l oitrit
|ll^lf^n||M»f|f8 fii||»' pl||ii|Ugi99gai|
Distrf hit ; Ulaptyii pjitrln Yftxyerbor^t 4ar«f ;
SflcciBiiseiit chArl; fainam iniBita^tuir iniquam ;
IttMitfMs UtMt eMUft MiliMi ¥eiil«r ;
S9pQ CmiU ffn^ sovg/H^' |a#| ws0e rtefMHtti
Optatas precibaf ; iH»cU qo9^ae nDj|a§ silefe (1).
• \
Lorft()ue % P?iU* j^'eK nhfH )0g#ir i Port-Royal wpr
la: lip d'o^t^l^r^ f64^i U ^ tMUva d'abord pour
cowpaguoi^ c^ i/^U^ he M«ttr* elt de S^ricpuRi,
If. de Baiapl^ift K. d«i (^n^^uoj) fs^ fil9 d^ M. d'AiidiUy,
qui^ Fexempla d^ 9^s P0^|is ai&it pri^ au co^ur ^t
qui devaufi^ $o» pere dans o^tt^ solitude. M, Pallu
fit le ciuqu^e^n^ erwite^ et le premier des medeeia^*
(i) OolrMiira 4m$ H^upi^Umaii (ili.4») aa Werrobgt QUO imJAaUM en
vers I)raiigai8 4tt i^K^a Md^ndo^^ Faili^ majlf j« il« m'en servical pfur^Ji^*
ce court pasfliage :
Ge ne ••lit ^u'eiui^mU zv^^MfiDM » ^n-dehorf :
La fantaisie ^chappe et sc rit des efforts ;
ta ftalm e«t H'hu , ^i se plaiM 4|tt\>a T^atilla $
|«s paMli«i «a«rrpi^s ifo(D» Mitapt ^e ^e^
Le Jeune a r^veilld Testomac farieox :
II crie. Un lourd somiQjeil appesaotit les yeai;
Kulle source de plenrs , co priant , ne s'dance ;
Et la laogue , a son toar, ne vent pu da sifen^e.
j8f4iJtai?€»j(tePwt-^^ Moreajx
chirifrgien^ isurtoul; M. Samoa, etplust^rd) parmi
les iDedeeins-amis^ AIM. Doidart et Hec.qi«^t U* I^Uu
moumt apj^es ^ix aas et demi d^ r^tmi^p m W^
mo.
yer3 )e temps de cette coBversion^ <m m^^e un p^u
anparavajat a.\ait jeu lieu celle de la famiUe Du Fos8^,
lou4e fine coxiqu6te tres poj3u$id6rable. M. Gemiea ThQ-
was (c'j^tdU le vrai nom de (^miUe), maltre de$ oofnptes
i Roue% ;^i>ait m bommede probit6» mi6le aju moiiide.
i^ cure de Sainte-Groix-Samt-Ouian » sa parois^ej h
P^e Maignartide rOratoire, ayant conuu M^ de Saii4-
.Cyran^ et J'etant yenu ^onsuUer seq^temeiit k Paris,
rosolut de ;se demettre de ^ cure ppur s'appliicitxer saos
par.tage it la {^eoiteace. M« Thomas ^ .4 cette brus(}ue
Aouvelle, oqtre de pordre spa CMr6, m bomnxe i^f
et bouiUant qu'il ^tait , parjt sur I'Mure pour I'aU^r
ch^rcher a Paris at tomb^ cbez ^* dp Saijgtt-Gjraa ,
qui, sQ.rjti tout recexojDae&t de YiQtceQO!^, se trouy^it
en \isiteA Port-Royal-des-Cbamps-;M. Thomas ¥Qut
y courir et Ty relancer dans le d^ser,t ; 9^ a graded'-
. peine a le moderer. M. de Saint-Cyrap pri^venu re-
^ient; M. Thomas Taborde k ha^te voix €t lui parle
avec un grand 6chauffement de Vaffaijre qui le touche,
^t ^e cette perte d*un cure prificieu? qu'il lui impu-
tait. H. de Saint- Gy ran lui laissa j^ter «on feu, puis
reprenant il se mit k disicourir k son tour des devoirs
redoutables qui concernaient et les pasteurs et aussi
les lideles ; les grandes verites, les tonnerres et Tone-
tion se m616renl si bien dans sa bouche, que SL Tho-
mas , tout retourn^ et d^sarme , finit par lui dire :
« Je croyois 6tre venu. Monsieur, pour mon cur6,
^A PORT-llOTAL.
mais Je tois bien que c'eftt pour moi-mdme M pour
men propre salut que je suis accouru k vous. »
11 le quitta done, bienheureusement Uess^, em-
portant le trait de la Grftce ; de retour che2 lui ^ sans
marchander sur les moyens, homme franc ei dW eomr
Micert, nous dit son fils, il dressa un iuTentaire de son
bien pour se d6pouiIler, avant toutes choses , de oe
qu'il jugerait moins l^gitimement acquis. Profitant
de Toffre du saint abb^ , il envoya trois de ses filles
pour 6tre ^lev^ au monastdre de Port-Royal de
Paris ( deux y prirent le voile ) , et trois de ses tts
pour Mre iXevis k Port-Royal-des-Champs : le plos
jeune, Pierre Thomas Du Foss^, alorsdg6 de neuf
ans , est devenu un des illustres de cette maison et
nous a laiss6 d*intiressants M^moires. Quand les trots
fr^esarrivirent& Tteoledes Champs d&s Titi de 1643,
lis y trouv^rent pour compagnons le petit Saint- Ange,
fils de oette amie de M. d^Andilly , et un jeune fils
decelui^i,appeU M. deVilleneuve; les Bignon avaient
d^ji termini. M. de Bascle s'occupa de donner aux
enfants Tinstruction religieuse , et dans les Etudes il$
Sivaient pour maltre un M. de Selles (ou M. Gelles)
qui ^tait fort habile.
De son c6t6 madame Thomas, leur mire, j^une et
belie encore, mais touchee elle*m6me de Texemple
de son mari , vint k Paris pour voir cet homme de
Dieu qui op6rait si irr&sistlblement. Elle resta durant
six semaines logie dans les dehors du monastere,
occupant Tappartement destini & la princetse Marie,
et c^^tait surtout par le canal de la mSre Ang^lique
qu'elte communiqoait avec 11. de Saint-Gyran : car
eTIe avait peine naturellement , nous diton» ken-
LlVne DEUXl^ME. 225
tendre cet abbe dmt le diseoun itait fort eancis. Elle
retourna bientdt k Rpuen, 6inule de son mari dans
la voie nouvelle , et tous deux se r^olurent k oser
reformer publiquement leur genre de vie; ii leur
fallait un irrai courage pour cela et une force tout
extraordinaire, consider6s comme ils etaient dans la
ville) et li^ssi 6troitement avecles personneslesplus
distinguees. Ils vendirent leur vaisselle d'argent, se
retirerent des compagnies, ne sortirent plus que
pour leurs devoirs de paroissiens : M. Thomas s'ap^
pr&ta en mdnie temps k se defaire de sa charge,
« Cependtot > Bom dit leur flls , Umte la vllte ftat fori iiwAit d'nii let
dungenent > et ohacan Tinterpr^ta en sa maniire. Lei tmi en parlireat
comme d*iuie chaleur de d^Yotion qai ne dureroit pas long-temps* D*aa-
tret s*en mO(taoient» comme de Teffet d*an icrnpnie mal fond^ et d*iino
foiblesse d'esprit. Qaelqnes-nnt comtolssant la soUditd de I'esprit de
celui dont un changement de Tie si pen attenda les 6tonnoit> se disoient
les nns anx antres : Attendons poor Toir ce que toat cela dcYiendra.
Qaelqoes antres], admirant la grftce et la mis^ricorde de Bien envers set
^las » €toienl dans la joie de voir nn eiemple qoi ponvott beaneonp eon^
tribner, dans la soite»4 retlrer de la corruption da sidcle ceox qni y
Aoient les pins engagds. Enfin , apr^ avoir essny^ d'abord tout ee qu*iU
eurent k sooffrir de la part de leurs amis et de lenrs ennemis , its enrent
enfin la consolation de te voir au large, et de pouvolr dire comme le Pro-<
phite : « Fiam mandalorum iuorum eueurri eitm dUattuii cor meum, J*ai
courn la carrito de tos commandements lorsqne vous arex 61argl mon
COSUT (1). »
Cette famille , cette tribu des Thomas Du FossS ,
que nous voyons se convertir ainsi en masse et gagner
U large k toutes rames, qui fournira de\i% religieuses
k la communaut^ et unillustre solitaire, appartenait^
Gomme nous le verrons bientdt des Pascal, comme
nousTavons vu des Arnauld, k cette haute lignto
bourgeoise qui constitue le principal fond oxi s'est
(1) Psaume CXVIIl , 32. - t/timolra <U Du Fqm, Ms. )» chap* 9.
II. 15
appuy^ et fecritt^Port-rltoydl. Oentien Thomas, deul
de l^aKteor des Mimoires et maitre des comptes en son
temps , s^6taft signal^ par sa fiddlit^ k son souveraiQ
a« milieii des flireur^ de fa Lfgue, et par son int^-
gpk6 refue et transmbe t 9 faisait un digne contem-
poraitt d^ Marion et des Arnauld. Port-Koyal sans
^ttte^ et noQs ea atons, nous allons en avoir d'ecla-
tantt exemplea, g^gna beailcoup et fit nombre del
ppos6fyteB parmi les grands seigneurs m6me, parmi
lecf^ personnes de la cour, les Luines, les Liancotirt,
les G«tenen^ , les Sable , les 6oi>zague , les Ldngoe-
KJIl^jt le& Bioaiiiii&9 ^ mais ce ne fot pas 1& son vmi o&a-
tee> dr'op^alimis* lid plupart de ees noms* illustres ne
se rattachdrent k Port-Royal qu'un temps et nje s'y
ancrereiit pas* he vrai^ fond solide, le sit^^t q«io>-
tidien, Hom le tonchons ici : les Arnauld comme
noyau et comme souche j les Bignon comme alliance
et embDafickemdnl dans le monde, et avhdedans en-
core, k Tentour, par acquisition 6troite et sUcces$ive,
les Briquet, les i§ainte-Marther les LeNain> le&Tbo*<
mas Du Fo8s6 , les PascaL
Un mot littoral expri me ce fait du tiers-itat supirieWf
comme je I'ai appele, qui compose le fond de Por^
Royal : cette soci^te libre est le lieu par excellence
oit' Fon se donne \e Monsieur (1).
Pendant que le jeune Du Foss6 , avec ses frires et
deux ou troi^ autres compagnons, 6tudiai^nt ain^i
en toute innocence et simplicity, n'ayant pour catd-
(1) On 7 disait Monsieur k nn ami de toate la vie , k on condisciple ,
mmv^ k ntt dk»4t pmr, M.^O'Saei , pen avant de moarir, royant entrer
Vottcynev M^ <0MUire , soil aodea compagnon de Baa tllle » & qui « tea
Joan prte^dento, on avail refas^ la porte, lai disait en I'embrasMJit :
« Bh bieti ! 9kn$httr, on rons a done traits comme lei antra ( »
LIVftE DEUXltME. "SS?
4
chisme que celui de M. de Saint-Gyran qui avait paru
sous le litre de Theologie famUHrej n'y apprenant que
la crainte et Tamour de Dieu , et tout-^-fait Strangers .
k ces questions et querelles dout , plus tard et d^j&^
les ennemis et calomniateurs de Fort-Royal suppo-
saient (ju'on les nourrissait k plaisir, Torage du livre
de la Frequents Communion ^clata, et les coups di*-
rigdscontre Arnauld s'attaqu^ent partout avee fureur
autour de lui. Ces enfants m6me qu'on 61evait att|L
Champs eurent leur part de la secous^e , et on jugea
prudent de les envoyer au Ghesnai, prte Versailles,
dans une terre de M. Des Touches, qui les recueiHit
quelque temps, jusqu'i ce que la premiere menace
fut apais^e.
An retour & Tabbayedes Champs, lejeuneDu Fossil
fat ti^moin du mouvement singulier, et comme du
flux de gr&ce produit par ce livre de la FriquenU
ConMnunion : « Nous y \imes arriver, dtt-il, de diyerses
provinces des gens de di verses professions, qui, sem-
Uables i des mariniers qui avoient fait naufrage sur
mer, venoient en grand nombre aborder au port. »
Laiempite m6me, qui s'^tait excit6e centre le tivre,
les avait h&t6s au salut.
Laissons ee ttooin tendre et fiddle nous peindre
les principaux de ces naufrag6s dont sa jeune ima*
gination avait retenu une si vive empreinte, et dont
quelques-uns 6taient en effet terribles :
'•« Ceil tfinl f ttovi dit-il , que ]e yh renir qb cadet de la mafson d'E*
Ugttjfwaam^ V. de La Riyito. G'Moit mi homme qui ayoH tonjom
«erfl'4M8 les armdes, et qu 4toU regard^ comme un brare danale '
• itfoaHe*!! Mirft cou^n germata du due de Salirt-Simon, et aroit plasieort
HetiB ettniddrablef qui le tenoient attach^ ao ^cle. fi eat incroyabto
la cemmniUoii 4e retenM flrappa reaprtt «l ie emwf d« eel
228 PORT-ROYALt
officier. Jamali on ne Til mi homme plus dor «ar lai-mtoe , soil pow le
coachcr, soil pour le manger. U sembloit qu'il fat insensible aux beaolm
da corps. II passolt les anntes enti«r6s h ne fairc par ioor qn'an repas. .. 9es
veillei ct ses autres aus Wrll^s dgaloient ses jeftnes; et comme i! s'^lolt eliarg6
de garder les bols de Tabbaye, pour empftcber qae Ton n'y ftt da d^glit,
II vivoit dans one affrease retraite k regard decenx qai habitoient dans le
in6me lieu, *Unt presque toujonrs dans les bois 04 il se plaisoit k prier,
i lire et k m^ditcr. // avoU tesprit ntUurtttement tres beau, et ouTert pour
toutes les sciences ; ainsi il apprit par lai-m6me la langne grecque et la
langue h^bralque poor poavoir lire la Bible dans ces deui langues.Etant
Jaborieux comme il itoit , il retint par ooear toos les mots qai sont dans
la Bible. II saToit outre cela Vespagnol et Titalien, et je lai ai robligation
d'atoir appris plus ais^ment la langue espagnole. »
Cette hemti naturelle de Tesprit, conserv^e ou pla-
tOt cultivSe tout & coup par ce gentilhomme garde-boU
au milieu de son existence si &pre et sauvage, est d'un
contraste impr^vu et tel que les annates monastiques
en recelent souvent. Occuper ainsi son esprit aux lan-
gues, nous fait remarquer Fontaine, c'^tait encore
line mani6re de le mater^ quand les travaux mat^-
riels \iolents et les inarches d'hiver dans les boues
Ti'y suflSsaient pas. Saint J6r6me avait donne le con-
seil etrexemple pour I'h^breu; M. Le Maitre faisait
de mftme; M. de La Riviere suivait la trace. Mais n'y
avait-il pas quelque retour aussi de consolation ca-
ch6e et de r^cr^ation plus douce , quand le riide
gentilhomme en venait a ne lire sainte Therese que
dans I'original , et a en traduire parfaitement quel-
ques lettres qui n'avaient pas encore ^te rendues en
fran^ais?
« Je vis aossi acriyer, continue Du Foss^, un gentiibomme de Poiloa
nommi M. de La Petitiere, qui parmi les braves da si^le passoit pour la
meillenre 6pie de France , et sor qui le cardinal de Ricbelleu se reposoit
de la s<iret6 de sa personne » qoand il savoit qall dtoit dans son paiaii»
Citifit un iumpluiCtqu^un hommc, Le fiu iHi/ertoii par Us yeum^ «< ^^
<0a( T^^ord fiffr^oit t^uso qui /« rfigardoi^^ l^m SO fferyit d'ao malb€lir
LiVRE deuxi£;m£. 229
■
qui lai Atriri poar toueher d'ane crainte salataire son &me fir oce el in-
capable de tonte autre peur. Gomme il avoit ane qnerelle atec on parent
da Cardinal , il eat plus de huit jours no cheval toujours seI16 et pr6t k
monter pour aller sc battre contrecelui de qui il croyolt avoir ^t^ ofTensi.
La Aireur qui te transportoit 6loit telle « qu'encore qu*il tdi 1e plus habito
et to plus adroit du royaume, il recutlai-mtoe* aprte ayoir blessi 4
mort son ennemi , nn coup d*6p6e dans le bras entre les deux os , ot la
pointe demenra enfonc^e sans qu*il ptkt Jamais la retirer. II se sauva en
cet 6tat k travers champs, portant dans sou bras le bout de T^p^ rompue,
et alia tronver un mar^chal qui eut besoin pour la tirer de se senrir det
grosses ienailles de sa forge.
(f M. de La PetUl^re crut bien que le Cardinal ne lui pardonneroit paa
la mort de son parent : ainsi il se retira et se cache. Ce fut pendant ce
temps que DIen excita au fond de son ccsur one sainte honour de aes
crimes , et qu'll le choisit pour faire delator en sa personne la puissance
de sa grAee et de sa mis^ricorde. H. de La Petitiire entendit parler en
m^me temps de M. rabb6 de Saint-Cyran et du Une de la Ft^iunU
Communion. Abattu sous la main toute-puissante de Dleu , et telair^
touehant aes devoirs , il trouva moyen, apres la mort du cardinal de
Richelieu et celle du Roi , de se venir retirer avec nous dans notre dteert.
li 7 vicut d'une mani^re ^onnante pour se punir a proportioa de sea
crimes et pour s'humilier & proportion de son orgueil , ayani mdme vottiv
s*abaisser Jnsqu'a fairo des souUort pour les Rellgieuses. »
3e n*ai ricn voulu retrancher : on a sous les yeux
Texqi^ et i'abaissement de sa penitence, \o\lk ce$
souliers dont lesj^suites ont tant ri. Pour nous, apres
a\oir lu ceite page, la circonstance reprend toute sa
gravite , et je ne pense pas que quelqu'un songe a
sourire de cet homme, de ce lion terrass^, au regard
sanglant , et qui ne savait quMnyenter pour ravaler
en lui rhomicide, le violent et le superbe,
Ces solitaires nouveaux-venus , aux duretis extra-
ordinaires, k Vkme farouche et presque feroce, et
qui se reeonciliait pour la premiere fois, accouraient
comme pour se ranger a la suite de M. Le Maltre,
cet autre combattant plus qu'eux tous infatigable^
ce penitent, on I'a dit, d feu $t a $ang. On a de hii
^{30 POET-ROYAL.
UQe Di^ration qui vient bi^n aprte ces pages de
Dtt Foss6 , en ce qu'elle exprime les m^mes senti-
ments comme forcen^s d'exterminalion humaine ei
^'humiliation confondante. Jamais^ je crois, I'hu-
milit^ n'a pris d'aussi ameres, d'aussi outrageuses re-
pr^ailles sur la nature. C'est le c6t6 par lequel Port-
Royal touche k la Trappe et a M. de Ranc6 , quand,
ftOu^ les autres aspects, il paratt toucher plutdt aux
B6n6dictins de Saint-Maur et k Mabillon, quand, par
M. d^Andilly, il reste un peu k portee de la cour et
presque figurant de loin ces riantes et romanesques
retraites imagin6es en id^e par mademoiselle de Mont-
pensier, par madame de Motteville, ou m6me par
mademoiselle de Scud^ry .
Voici le principal de cette Diclaration ou lettre de
If . Le Mattre aux Religieuses pour implorer d'elles
tout simplement le secours de leurs prieres et leur
intercession pres de Dieu en vue de sa conversion
vraie et de sa perseverance ; on n'en dit pas la date ,
sinon qu'elle est d'une veille de T Ascension; j^n la
peui croire post^rieure au retour des religiQUS^s aui
flhamps :
« Qaolque Jene sois qa'im mig^rable ptohear, ^crit-il, oonyert dei
Mum <de mt Tie prtMnte^ f ai re^u ntoiuwilns trbp de ptsaves de It
souTeraine et ineffable mis^ricorde de Jisug-GHRisz mon SauTeur, pour
n^esp^rer pas ina conversion de sa bont^ et da secoors des pri^tes de
ses fiddles seryantes. G^est ce qni fatt qu'encore que Je sols indigne de
ptiler fiealement i la moindre des Religieuses de cette maison, et gne la
M^re Abbesse saehe que Je deyrois chercher une caveme dans la tfiire,
^ur m*y cachet et j pleurer mes ptoh^s et ma penitence radme , qui a
M <i fiuisse ei si ddplorable, je ne laisse pas de croire qB'Elle el ses
bonnes Stturs... ne me reraseront pas la priire que je leur fais... , r^ol-
%ant de vivre et de mourir aveo le nom et Thabit , non de leur fr^re , ce
fve je ne mMte pas , mais d'aa de \eaH servitears...
« ranroli tm de vtye fo|| oelto luunble pndreli fa Adyirende Wre
Abbesse » ti atec M pemiulon k toates Its ReligifaiQi scs flllM ; mail «
ffytfitl f^^ar quB U$ iarme$ n'Mbaffiutent At voCcd iifiiiif mil Aouelkf, OU qfte U
r^ire«piB (II19 1« Hnr porto na ne rendH eeiiAM ft InUNtt , ftf etti qoe
Je devois platot lear faire cetta 8oppl|caUoii par ces lignes, afin q«e la
eonsid^rant ayec plus d'attention , la Toyant ^rite , ella9 eo cencoivent
«iie plat ^rctoMta fenmt pour catai qui , eemme tm mendtoHt ei an pauvri
thkm, ae liandra Crop bamfam , f( ]>iaii da^of gaaletilelit. i« fepaltfa dea
miettes qui tombent de sa table sacr^e oifli il lea noqirit > et le faire par«
tieiper k I'esprit d*hamiUt6, de paayretd et d*ob4l8sanee qu'elles ont V
rectt de sa aidnta griiea avee laat da pMnUade ; et ca qiie ]e fais ptMir moi,
ja le £ai# aqasi pour bwh eber fi^re de fiMrieoort (l)» »
C'est assez marquer, sans Tadouqir, un cdt6 (kon-
nant et plus propre au scandale qu'i Tattrait ; j'ai
grandement hdte d'atteindre ^ M. d'Andilly pour
corriger Teffroi du voislnage de ces hdtes i qui suf-
firait k peine la caverne de Jerdme , et qu'on entend
de loin comme rugissants (2). Le 23 octobre 1643 ,
c'est-&-dire une douzaine de jours apres la mort de
M. de Saint-Cyran , M. d'Andilly 6cri\ait k son fits
favori, M. de Briotte (depuis M. de Pomponne), que sa
resolution de retraite 6tait irr^vocablement prise , et
qu'il n*avait besoin que d'environ une ann^e pour
Tex^cuter. Des le commencement de i644l , il 6tait
venu k Tabbaye des Champs faire un premier essai
de solitude, et il avait d^clar^ ^ ses neveux Le Mai-
tre , k son flls Luzanci , en les quittant , qu'il ne
sortait d'aupr^s d'eux que poU^ aller mettre ordre
k $es af&ires et tout disposer k un retour definitif.
Il s*etait fait k Fayance preparer dans le monas-
tere d^Iabre une chambre qui Tattendait. Mais
If . d'AndtUy a beaucoap d'affaires et sartout be&ti^
coup d'amis; les adieux avec lui sont tin pen longs,
(1) SuppiimMt AM Nierdbge tU P0n-Aay«/ , to#4« , I73» , p, i *
(S> Rttgigbams Famuli X^Xfll y 9,
5^32 POUT-ROYAL.
et nous avoQS bien deux ans k le d^sirer encore.
Cependant les pieuses figures se succedent Un di-
gue £v6que, monseigneur de Bazas, qui de son nom
etait Litolfi Maroni de Suzarre, d'uneaucieune famiUe
de Mantoue (i) , touch6 par la lecture (toujours) du
livre de la Friquente Communumj dont il etait un des
prelats approbateurs , viot faire une retraite k Port-
Royal-des-Ghaiups, oft il n'y avail encore que cinq ou
sixpersonnes. II voulait tout remettre entre les mains
de M . Singlin , 6v6che et abbayes ; on dut le con-
traindre k garder son fardeau. En attendant, nous
dit Fontaine, « cet Ev6que penitent s'6toit degrade
en queique sorte lui-m6me; il s'^toitdt^ la croix qui
etoit la marque de sa dignite, pour se Timprimer
plus profondqment au-dedans. * Forc^, par le conseil
de ses directeurs, de retourner en son diocese , il
pria M. Le Maltre de lui faire la traduction du Saeer-
doce de saint Jean Chrysostdme , et il s'en voulait
servir, pour edifier les esprits, dans un s^minaire
qu'il fonda. A son depart de Port-Royal, en sep-
tembre 1644 , il re^t des mains de M. Singlin, pour
aide et cooperateur dans son gouvernement spirituel,
un saint et savant chanoine de Beauvais, M. Mangue-
lein (2)^ docteur en Sorbonne, lequel, touch^ lui-
meme du livre de la Friquente ^ comme Tappelle plus
couramment madame de S6vign6 , avait tout resigne
(1) Leg Maroni aTalent )a pr^entlon de descendre du po^ie Virgile
Uaroii. Le p^re da prilat 6tait vena en France, sons Henri III, Ala t6te
d^me compagnie de gendarmes qa'envoyait le doc de Bfantoae.
(2) On trottTC aassi icrit Mangutlen ; il y a de I'incerUtade en gdn^ral
ear Torlhographe decef noms proprei , les liyres hisloriqnes sur Port-
Royal n'ayant M imprimto qii*an pea tard et d'apr^ dei copies de di-
verses mains*
tlVAE DEUXliliE. 233
de son c6t^ pour gagner le desert. Mais M. Mangue-
lein avail le don de direeteurj et M. Singlin, d'un
coup d'oeU, le jugeanl tel, Tattacha k cette fm -k
M. de Bazas. Le digne pr61at, accompagne done
de M. Manguelein et d'un jeune homme de choix ,
M. Wallon de fieaupuis (run des futurs mattres aux
petites Ecoles), se mit en route pour son evdohe
comme pour une conqu^te. On a un recit tres cir-
constancie de ses derniers actes (1), ear il ne \ecut
plus que huit mois. 11 eut le temps de fonder un
seminaire et de pousser k la reforme du diocese, qui
pourtant etait un peu rebelle et dur : il mourut a la
peine le 22 mai 1645 , offrant le premier exemple de
"ices saints ev^ues selon Port-Royai , de ces evdques
penitents , comme on aura tout k I'heure Tev^que
d' Met, Pavilion, comme le sera bien plus tard Tev^ue
deSenez,Soanen.
M. Manguelein , affranchi de son engagement par
la mort de M. de Bazas , revint 4 Porl-Royal avec
M. de Beaupuis et deux autres jeunes gens, ou, dans
les termes du bon Fontaine , avet quelques ligeres di^
pimiUes qu'il remportait de ce pays. II ne comptait plus
vivre qu'en simple penitent; mais, loin deli, M. Sin*
glin le voulut instituer confesseur de tons les autres,
lui rendant ainsi la pareille de M. de Saint*Gyran a
son propre egard et se revanchant en quelque sorte
sur lui : M. Manguelein, apres s'6tre quelque temps
debattu , se trouva pris sous le saint joug. Fontaine
nous raconte dans un detail naivement anime Tin-
illation du nouveau confesseur et la reception que
(I) Mtooire de Bi. WaUoil 4o Beaupois » page 91 da SuppUm^nt
(ia-4<>) tut Nicrthgt..^
284 PQRT-ROYAL.
lui fireot les solitaires, dont quelques-uns, s^ils avaientj
os^j se seraient bien sentis un peu recalcitrants ; mais
M. Singlin avait parle. Gette gracieuse et affectueuse
scdne , que semble ^clairer je ne sais quel rayon de
Le Sueur, nous est due au long pour nous peposer
des penitences terribles.
« AttaiMI done 4ae H. Mangaeleiii le Alt soiinaf , M. StdgHa qoitU
tootes les anttet aSiiire« pojur le meaer avee lul k Port-EojaU Dis qa'ilf
y forent arriT^s , M. Singlin dit k M. Le Maltre qui les alia recevoir, qa'il
T aTOit long-temps qu'il Ini ayoit t6moign6 qu'il Inl 6toit impossible d'a-
Yoir soin de toutes leg penoimes qui se rettierotent dans ee desert, et qu'il
cberchoit une personne sur qui il p(it se reposer sftrement et s*en 46-
charger ; que ]asqae-I& 11 avoit en peine k en trouver, mais qu*enfin
If* M angaelein s'oArbltheareasementy et que tons les solitaires pourroient
a? oir autant de confianea m as MmuUur qu'en lyunneme : « Alnsi ^
« troa?e assez k propos , dlt M. Singlin k M. Le Maltre.^ que toos Toyiez
« tout vot toUtaires qui sont ici , et que demaln matin vous alliez tons en-
iraemble, vousd Uur uu, taloer If • M anguelela dans la diambre, lui
«( randre gr&ces de la boiit^ qa*ii yeat bien avoir de se eharger de votre
« conduite, et lul promettre que vous aurez tous pour lui une d^f^renee
« et one soumisslon dont il aura tout sujet d*6tre satisfalt. »
K M. Le Mattre ne manqua pas de falre ce qae M. fiiogllii lal iToit
^t. II fit taire tons les ressentiments qu'il ponvoit avoir de passer ainsi
dans des mains nouvelles. II nous averlit tons , et le lendemaln , an
lortlr de Matines , 11 nous mena chez M. Manguelein. Je sals bien qae
If . Le Maltre noua condoisoit* M. de S^court son frire le sulvoit,
pais M. de Luzanci. II y avoit aussi U. deBeaupuis, M. deBascle, M. Yi-
saguet, M. Moreau, M. de La Rividre, M. Pallu, et quelques autres
dont les noms name revienaent pagmatnt«nant-(l). J'y ttolsaassi, mais
comma une brebis qui suit une autre btebis, et J'opinois du bonnet*
comme on dit d'ordinaire ; car j'^tois si enfant que je ne savois pas ce
qui se faisoit. Gependant, quoique je fosse si jeane, cette action fit une si
gimde Impression su* moi, que je n*ai Jamids oabli^ cette }oaic»6e> et
qo*encore at^ourd'hui, quoiqu'il y ait plus de cinquante ans, elle m'est
aussi pr^sente que si ee n*^toit que d'hier. II est vrai que je prenois
(i) L'^num^ration pour nous est soffisamment precise , nous les con-
naissons k peu pris tous. — M. Moreau 6tait le chirurgien , on n'en dil
pas grand^ebose. — M. Fisaguet ou de Visaquety bon bommot dlt M. Le
Maltre , bel-esprit ponrtant et savant en grec et en latin ; il avait M
prtoeptenr des enfants cbea le prteUleiit Gobelin.
p]ai0ir» d^ns ee tilCDce de la niiit» d'^ovtar |I. L% Ifbdtre qoi diioit
pour nous tons de ii belles ehoies , qa'asmrtaeiit 11 n'y ayoit personne
do U eonpii^ie^iinl elit Janafi 99 dtnilea qil ea appradiU^*-
« M. Mangaeleiii ^coQta tout ce|a d'on grand sang-froicl ; car 1^ froideiif
£toU proprement son portage, et elle \n\ ^tolt trds natnrello. |l r^pondit
& IL LaHatlre eo 1101M regardaiil. II eemblott phis oeeap^ k boos Toir
fifi mns parler. S^ mots ae aulTotat I peine » el» parla«i d'ni Ioq iI
iMis qn'^L peine nona Tentendions, 11 noas dit en an moi, que Dleu 1^
If. Singlin savoient son incapacity pour remploi oik on Vengageoit ;
fa*il a? eit ftii tool ca qnll a«)tt pa pear li^en d^fuidfe. |l boos prla pat
avance de ne nous point scandallser des fiiible^ees qoe sen pea de santi
nous ponrroit faire remarqner en lai. A ces mots, nous noiu jet&mes
loos a ses pieds poor recevotr sa benediction , et noos noos retlr&ines. »
M. Manguelein, qui repcmdit admirablement k
Fidee de M. Singlin dans la direction de ces Me$^
sleurs, ne leqr demeura pas long-teiqpa, et il fu|
ernport^ par une fi^vre, le 24 septembre 16i0«
M, Singlin dut redevenir director jusqu'a ce que
M. de Saci eut achev^ de prendre le^ ordres saor6s.
Fontaine 9 qui nous a fourni» eotre autres pages,
cette derniere si ch^rmante, d'apres des souvenirs res-
saisis de plus de cinquante ans ^ 6cri vain tout pleia
de pittoresque et d'ima^ination sans s'en dput^ri qui
composait ses Mimoires a plus de soixanterdouz^
ans (1) avec toute la fraicbeur renaissai^te de Ven^r
fance^ Foptaine, fort jeune, ^t^it des lors, on le voiti
du bercail de Port-Royal-des-Champs. Fils d'un mat-
tre ea*ivain de PariSy il avait perdu son p^ de bonhe
heure et avait ^te introduit par sa m^re^ veuve pieuse,
aupr^ de M. Hillerin , ce cur^ d^ Saint-Merry, qui
lui-mdme, par M. d'Andilly ma paroissien, itait
entr6 sous la conduite de M . de Saint-Gyran prison-
nier. M, Hillerin se r^i^lut ^ quitter si^ qure, coprnqte
M. de Bazas voulait laisser son ^v^ch^, eir il rdussit
(1) n etait nd en 1625 , et 11 lea eomposa depots 1696jasp*en l7Qp.
1
236 POUT-ROYAL.
mieux que lui a faire agr^r son desir. Apres bien
des n^ociaUcms pour troover un juste rempla^nt ,
il resigna sa charge d*4mes aox mains de M. Du
Hamel (1), et, a;ant fait des adieux publics en chaire»
ii partit en fi^Trier 4644 pour un petit prieur6 qu^il
ayait en Poitou. li emmenait aveclui le jeuneFon-'
taine qu'il prenait piaisir k former et qu'il avail d^ja
fait connattre k M. d'Andilly. Mais bient6t, vojant
que le jeui^e homme ne pourrait se former dans une
retraite si perdue , il fit exprSs , avant la fin de Tan*
nte, un voyage a Port-Royal-des-(Jhamps pour I'y
venir placer. Le r6le de Fontaine parmi nos Messieurs
fut toujours secondaire, des plus humbles, et k la
fois des plus actifs et des plus utiles. II se trouva sur-
tout attache a M. de Saci comme secretaire, cpmme
collaboraieur en tous ses travaux ; il eut mSme Then*
neur de partager sa captivity a la Bastille depuis mai
1666 jusqu^en octobre 4668. Fontaine est le modele
du secretaire et du collaborateur chr^lien : il disparatl
dans son maltre; les figures de la Bible par k sieur de
R(h/aumontj et attributes k M. de Saci, sent de lui (2).
Dom Glemencet, en son Hisioire liiiiraire manuscrite,
convient qu'il est difficile de determiner tous les
(1) H. Dn Hamel asiez pen digne. — II a 6U question de eette aCRiire
aa lome I , p. 474 , Ut. n , Y.
(2) Madame de S«Yign6 toivant de Livry a sa fllle (^ aoCit 1676), eo
a dit avec cet inlMt qu*elle donne a tout : « Je lis les figures de la Saiote-
Ecriture qui prenaeat l*alblre dte Adam. Tai commence par eeUe crda-
tion da monde que tous aimez taut ; eela conduit Jusqu'A la mort de
Notre-Seigneur. C*est une belle suite » on y voit tout, quoiqu*en abr^g&
Le style en est fort beau » et vUni d» bon lieu, II y a des r^flezions des
Pires fort bien m6lto ; ^tte lecture est fort attachanle. » Ges figures*
qui sent encore dans tontes les mains» ont pour tllM plu9 coonu^ Uu{^
du Fieiao €t du Kguvea^ TtriamtnU]
LIVRE DEUm^ltE. SS87
ecrits duxquels il eat part , & cause dea noma sup-
pos^a soua lesquelSi k Vewfi de sea respectablea iiiat<*
ires, il savait ae d^rober. La tradiiclion des Homtiiea
de saint Jean Chryaoatdnie sur lea Epltrea de aaint
Paul lui appartient et lai valut des cbagrvis. On Vac-
cuaa de renou?eIer Thdrdsie de Nestorius , de faire
dire a aaint Jean Ghryaostdme qu'il y a deum per--
lotines en J^us-Ghrist. Le P^re Daniel lan^ade menus
pamphlets centre lui (i). Port-Royal k cette date
(1693) 6tait eomme en d^sarroi et en d^route; lea
j^smtes se jetaient aur ce qui en reatait comma aur
una arri^re^garde afiaiblie. On rifutait Pascal aprte
coup; on dcrasa le pauvre Fontaine. II ae hftta, pour
la premiere fois de aa vie » de revendiquer son ou«
vrage, afin dele retractor (2). Le fait est qu'il avait
commisdes contre*sens; il n'etait ni th^oiogien trSs
adr^ ni helleniste sana appeL Excellent secretaire,
]e Tai dit, une fois M. de Saci mort, Toeil du maltre
lui manquait.
Fontaine mourut en 1709 , a quatre-vingt-quatre
ans , retire k Melun , et survivant k tous ces grands
hommes dans la compagnie desquels il ne cessait de
\ivre par la plus fidele et la plus tendre m^moire.
La persecution , Thumiliation du moins , \int Tat-*
teindre jusque dans cette retraiie de ses derniers
|ours, et il en rendait grice* La devotion du yieillard
etait d'ailer aux B^nedictins de Saint-Pierre tous les
matins k cinq beures et demie , pour y entendre la
lecture de la meditation avec les religieux, et^ apres
(1) Buu^il d» diver* Ouwtign^f par le P. Daniel » in^^, 17S4» aa
tome III, p. 633.
(9) Bq Plesiifl d*ArgBBtr6| OoHl^i^ JMei^tum d$ ncvl$ Errwitnit,
tome III , l^rtie 9 , p. 386.
ia ni68Kd1SoJk , il enlendait H Hsitsse de sfjc hectares
pour f entrek" dosQite le teste du joar dans s£t solitude,
n^is le prieb^, ooliiiii<3 h persecution ^tait flagrante
Mors coiftre I^ jansdnfetes^ jtigeii prudent de priier
te bon Fonttiikie de s*absitenir de I'abbaye : cr Et c'^toit
ixm seuie corisolaltiofi, deptns que je siris retire k Me-
tua, * iious dft le saint ^iefUard pour tout murmure.
Les MimwBi de Fontaine, si apprSci6s aujourd'hui
^t iji aim^s de qdiconqUe y jette les yeux, le furent
ttoihs ati dftbilt. ^n atait fihi alOrs de la dernidre g^-.
li^fton de PoH-Hoyal ;^n en itait aux premiers niSs
dn P^ Qiiesiiel, M. Pduillou, mademoiselle de Jon-
^eoliX) W. Louail. Ge Airent les premiers lecteurs des
Mhiwiires encore manuseritis de Fontaine. Ges per-
iSonnes/d'ailleofs si respectables, s'imaginaient avoir
de droit la haute main sur ee qui eoncernait Port-
Royal et y Vailiaient k Talse cotnme dans un heritage
d^volu. On a une lettre curieuse de M. Tronchai , du
21 octobre 1731 : « On m*a envoy6 k revoir, dit-if ,
< riiistoire des S(^itaires de Port-^Royal par M. Fon-
« taineque j^ai couhu. Ge n'est riien inoins qu'une
« histoire qtai n*a ni ordre, ni chronologic, ni harra-
« tion suivie (1). Ce sont des 6panchements du coear
« de ce bonhotiime. On en pent retrancher la moitie
« sans en rien dter d'interessant. En un mot c'est un
■€ latnbeau dte ses Vies des saints farcies de r^flexiobs
« eittiiiyedses et de pri^s r£p6t6es jusqu'^ la nau-
« see. J'en cban^ le titre... J*abr6gerai toutes ses
(iy M.Troiicliai^«iu;ien seer6Uilte 'de M. de Tillembnt, ^tait accoa-
tam^ k riiftUilroifiTte. Btpnis il dnllOQt roir s J'il «ii numincrU dei
Mimoirts de Fontaine sans les corrections de M. Tronehtf , et Je d#is
4li« <iii*ll a M UB 4dHeur Ms utile, «*!) ne s^M pas VMM un ippricia-
tear trii iodalgent.
LitRE b£tftl£kls. ^39
« t^llexioDs , et j'eii dterai entieremeni quelques-
*t unes. . . » Oa conooit, on approuve ce retranchement
Ae& longueurs ; mais, n'en d^pkise k M .Tronchai, c'est
blen pourtant, de tons les outrages sur t^ort- Royal,
cdui qui en donne ta plus yive et la plus t)arfaite id^e.
Pour nous, post^rit^, qui nous eloignons de plus en
plus des evenements, quelques inexaetitudes et quet-
ques conftisions de dates sont peu sensibles, peu im-
jportantes ; mais les impi^essions du bon temoln nous
restent parlantes et cheres. 11 nous en apprend plus
sur lefond en quelques pages que Racine en tout son
f^l^gant Mrigi. Le sentiment de ces vies solitaires y
respire ; nous* entendons causer Pascal et Saci , notrs
voyons d*AndilIy se lever en souriant et venir k nous
le long de ses espaliers en fleors. Ge bimliomiM Fen*
ttine (j'aHals dire La Fontaine), dont il est peu
question parmi les iltustres du lieu, qu'on traitait
m6me un peu I^gerement peut-6tre autant qu'on y
peuvait Iraiter legefement un ami , el de qui Ton di-
saft au besoin , pour Fexcuser, qu'il ^tait un peu sujei
k Viblauissemmt; eel humble entre les humbles, qui
passia sa vie k cachet*, k confondre ses Merits dans
ceux de son maitre ^ et qui , survf vant oublie , se rea*
seuveiiait au hasard ^ a If avers ses larines , au courant
de sa ptume et de son coeur ; ce doux vieillard a eu
le secret de tracer un livre inimttaMe, eC dont rien
ne pent diispenser quand on l|^ut connaftreces saints
personnages. II a 6i& et il demeure leur historien M
leur peintre , leur Froissart plus naif et tout chr^*-
tien; le Cassien imprivu de leur Thebaide,
Huet dit quelque part de madame de Mottevilfe
qu'elle ne sait pas 6crire dans lesr regies , et nous
trouyonsd^elle aujourd'hui qu'ellesait mieuix pdndre
que le docte Huet n'dcrivait. De mttne pour Fonlaioe:
M. Troncbai I'a jug6 pitoyable en style, et nous le
lisons avec charme, ce que M. Tronchai obtiendra
dilBcilement. Les uns se croient corrects et narrent :
madame de MotteviUe et Fontaine ont de Vimagina-
tion sans y songer, et font vivre.
Veut-il nous parler d'un jeune solitaire, son ami,
qui mourut k Port-Royal vers ce temps et un peu
avant M. Manguelein, Fontaine nous dira dans ces
aimables termes qu^on ne peut que transcrire :
«M. StngtiDy en partiiiti Umoigna kitt fort touchy de la mort (Tan
leuneflollUire, qui Yeooit depnli dix oa dotne Joan de moortr dtm not
bras. G'itoit M. Lindo » que tout le monde aimoit k cauae de aa aimpU^
citd qui 6toU admirable; car ]e n*ai Jamais vu personne en qui reofonce
ebr^tienne parftt da?antage* C^Moit une bont^ et one ouverture de cceur
a I'^gard de tout le monde , qui ne se pent conceroir. Son bnmear» ion
visa'ge, son marcber, s'accordoient ensemble. II n*6toit occupy » en nous
parlant,qn*ii admirer les ressortd et les encbalnements dont la provi-
dence de Dieu s*etoit senrie pour I'attirer 4 Ini , et Inl faire luire la l»
miere de la T^rit^. Je m'etends un peu en parlant de ce jeune bomme
de famWe (1), parce que je sentois pour lui une tendresse particulldre*
tin certain rapport et conformite d'hqmeur lioit entre nous deux une
amiti^ particulito. li ^toit fort simple ; Je I'etois aussi...
<t M. Singlin reuToya k M. Manguelein , qui > apr6s I'ayoir fonni pen-
dant pr^s d'un an , le rendit k Dieu qui Tappela par une mort douce que
les excessives cbalenrs lui avoient causae. II fit pr^6der ayant lui ce
cber fiis qui «toit le fruit de sa cbarite et de sa yigilanoe , et qnll devoit,
b^Ias ! suivre de bien prks. Nous regardames cette mort comme une
grandeperte. Tout le monde avouoit qu*& cause de son innocence , c'6toit
le meilleor de tous cenx qui habitoient dans ce dtert. Mais Dien nous
consoloft en mSme temps qull nous affligeoit, en prenant poor Ini ce que
nous avions de meilleur, et rect^t de nos mains les premiers fmita de
ee d^rt. C*6toit an tcDttltrnt innoemit en on lieu oil il y ayoit d*excel-
lents penitents* »
(i) M. Lindo £tait fits d*an ricbe marcband de Parli» de la parolsse
Saint-Merry ; et en boa style de bourgeoisie et de quartier, c'HM 1A«
pour Fontaine , etre vn Jeune homme de famille par nccUeoce.
'•w
LIVKfi DETJXltMC. StAi
Se peuWl peiDture plus naturelley plEB particQlidre,
et qui laisse mieux distincts et pluscharmants en nous
les simples traits de cette figure,— de cette douce
figure d'agneau du jeune Lindo, en regard, par
exemple, de ce vieux Km de La Pelitiire? Si Port-
Boyal a eu dans Champagne son peintre rentier et
s6ir6re, il a par moments dans Fontaine son Fra Bar^
tolommeo.
Ges^ solitaires qui se multipltent d^rmais, et que
bientdt on ne comptera plus, mais qui pourtant, k
cette date de septembre 4646, ne passaient guSre
encore une douzaine, commen^ient de loin k pa-
raltre formidables et k se grossir dans les calomnies
des uns en mdme temps que dans les admirations des
autres. On d^non^it, d^ 4644, Port-Royal des
Champs comme un lieu d'assembl^ dangereuses et
un foyer d'^rits conjures: « II y avoitli, 6criyait-on,
guaranty itudiants et quaranie htUes plume$j le$queUes
n'itaient taUUet que de la main d^un mtfM maUre. • Le
sobriquet d'Amauldtstes circulait. Cette. rumeur sur
nos Messieurs etait dej& telle plus de dix ans avant
les Pravmeiales. M. Le Maltre se vit plus d'une fois
oblige de rappeler dans de courts mSmoires imprimis
Torigine et le nombre des penitents , pour r^duire a
leur juste valeur ces faux bruits qui ne venaient pas
tous de maheillance , bien que la maheillance s'en
autoris&t. La m6re Ang^lique ecrivait k la reine de
Pologne : « On fait des m6disances horribles k la Reine,
qui eraU twL »
Enfin M. d'Anditly , ayant ri&gU ses a&ires et pris
cong6 de la reine elle*m£me et de la cour, s'^tait venu
retirer pros de ses neveux et de son fits ^ vers la fin
11. 16
jde iiB46 ou tout an cQmBepcefoei^t de 164il$* B&jk
nous le cQnnaiflsoiUi de reste, ce semble, pour Favoir
\u apparaltre et se mukipUer en mainte circonstanee.
II ast pourtant si essentiel dans le cadre de Port-Kojal
par sa figure, par aes ^ci*ijts, par tqut un aspec);
propre k lui seul et qui le distingue des autres plus
auat^Sy que nous deyons nous arrMer 4 bien as-
sembler et k fixer dans nos esprits les traits complete
de son peraonnag^.
XV
MimMres de d'AndUlT. — Ses di6lHiU ; ses durges. — Ses piS8e4enpa ^
Pompopoe ; mascarade de madame de Ramboaillet. — Propos diveri.
— II r^pond k une calomnie da president de Gramond. — Son arrlvie it
Port->Roya1. -^ Assainissement ; d^pense.— -Poires et pavies. — Tiaite's
et reialiona. *- LitUratore Louis Xin ; Gomberville , Qodeau. — Jjl
CUiie. — i Mademoiselle a Port-Royal; — a Saint- Jean -de- Luz. — -
M. d'Andilly Remain. — II refuse FAcadteie. — 8es Ters sacr^. -^
Sa prose ; les Pire$ du Deterts*
Retire en 1646 a Fage de cinquante-sept ans,
M. d'Andilly ne niourut qu'en 1674 i I'^ge de quatre-
vingt-cinq ans, et devint ainsi par sa viefllesse pro-
longee et sereine, sous sa venerable couronne de
eheveux blancs, le vrai patriarche et commeieperede
famille de Port-Royal; on ressonge k je ne sais qndi
de Rooz et de Noemi.
A c6t6 et en avant de M. Le Maltre le chef des ter-
, ribles , on a d6sormais en lui un doyen souriant.
Gomme il nous a laisse sur la premiere inoiti6 de
sa vie d'int^ressants M6moires que chacun pent lire,
je n'y prendrai que qudques details de caract^re.
Robert Arnauld tfAndilly, n6 4 Paris en 1589, 6tait
l*ain^ des fils de M. Antoine Arnauld a^ocat. Son
244 PORT-nOYAL.
pSre le fit Clever au logis sous un docte mattre, lefils
in6me du calibre Lambin. Le jeune d*AndiUy eut
done une assez forte Mucation, une nourriture das*
siqae de la fia du seizi&me sieele , mais qui se fondit
\ite pour lui k la politesse du monde* Fort aim^ de
ses oncles, dont Tun fut nomm^ par Henri IV ^
en i605, intendant des finances, it exerga d6s ce
jow-Ii en quality de son premier commis , quoiqu'il
n'efit que seize ans. Apres la mort de Henri iV^ il se
trouvait, par faveur singuliere, aToir entree dans le
Conseil des finances k la suite de son oncle, et il de*
jneurait derri^re les chaises du Hoi et de la ReinC''
mere k voir opiner, ce qui ne hU dannait pas , a**t-il
8oin de nous dire, tine jpeuVe eoanainanc^ des affaires.
Son pdre le maria k vingt-quatre ans k la fiile de
*M. Le Fevre de La Boderie qui avait et6 ambassadeur
en Angleterre et dans les Pays-Bas. II faudrait Ten-
tendre lui-m6me s'^tendant au long sur le m^rite si
extraordinaire de son beau-p^re , de sa belle-mere ,
et de tout ce qui leur attenait ; car il abonde et ne
tarit plus , une fois sur ce chapitre des alliances, des
parentis, et des m^rites de tons les siens. La terre
de Pomponne, qui donna nom k son fils, lui \int de
sa femme. D'Andilly ^cri\it de bonne heure avec cette
facility d'honn^te homme plus que d'homme du me-
tier, qui souvent cbez lui fut heureuse : « Ayant 6t6
mari6 (c'est lui qui {)arle) en 1613, le Roi fit IW
2i6e suivante le voyage de Bretagne, od le Conseil des
iinances suivit sa Majesty , et M. de La Boderie de-
meura dans le Conseil reste k Paris. Quoiqueje n'eusse
jamais alors fait de vers, mon affection pour M. de La
Boderie me mit dsins i'^sprit d*4crire sa vie en vers.
LIVRE DEuxiimc. $45
J*en fis 6B carrosse huit cents en huit jours » que je
lui envoyai de Nantes; et, dans le temps qu'il les re-
quty il faisoit de son cdt6 (sans que nous sussions
rien du dessein Tun de Tautre) sa \ie en vers, pour
me I'envoyer. J*ai encore ^crit de sa main ce qu'il ea
avoit &it, etqui montre jusqu*^ quel point il auroit
excelI6 dans la po^sie, s'il eikt continue k s'y exercer,
comme il avoit commence en sa jeunesse , en m^me
temps que le cardinal Du Perron, son intime ami... »
Huit cents vers en carrosse ! Ces poetes-amateurs du
lendemain du seizieme siecle n'y allaientpas de main*
morte. A la fin de Louis XIV on 6tait plus sobre, on
s'en tenait au quatrain.
Get oncle intendant voulait donner k M d' Andilly sa
charge , quand il mourut subitement en octobre 4617.
M. de Luines, alors tout puissant, et qui 6tait je no
sais pourquoi oppose a d'Andilly, leurra celui-ci de
promesses. En raconlant cette mauvaise volont6 du
Connetable k son 6gard^ Tauteur des Memoires a
grand soin de ne pas oublier I'afiection, au contraire
si obligeante, dont M. de Luines fils (et Tun des
amis de Port-Royal) Thonore.
En aoi!kt i620, accompagnant la cour dans le Midi,
il vit pour la premiere fois k Poitiers TabbS de Saint*
Cyran dont Le Bouthillier, depuis ^v6que d'Aire(l),
lui avatt bien sou vent parl6. Ge dernier, qui ^tait pour
lors a Poitiers , les prenant tons deux par la main ,
les presenta simplement Tun k Tautre en disant :
« Voiii M. d'Andilly, voili M. de Saint-Cyran, » et
les laissa aux prises. Ainsi commen^a cette grande et
feconde amiti^. II y a eu des j^uites dits de roie
(I) Aire en Ctascogae •
246 PORT-ROYAL.
eourte: M. d^Ahdilly fut, d^s ce moment, un jahse-
niste en habit de cour.
DansFautomne de i621 et au si6ge deMontauban, ou
il siiivait M. de Schomberg, il tomba dangereusement
malade d'une (ievre pourpre, et le bruit m6me de sa mort
courut. Malherbe, 6crivant de Caen a son ami Peiresc
(5 novembre), deplorait cette perte du tond'unami.
Comment M. d'Andilly fut ou crut fetre le braifi;
droit de M. de Schomberg , tant que celui-ci rest^
surintendant des finances ; comment, apr6s la disgrace
de Schomberg , il passa dans la petite cour et dans la
favour de Monsieur , qui lui fit donner la charge d'in-
tendant-gen^ral de sa maison; quelle etait sa premiere
grande liaison avec le colonel d'Ornano qui finit par
concevoir jalousie de lui, et se perdre, h cause de cela,
du moins 1 hisloriienetaminous Tassure; commequoi
le cardinal de Richelieu eut dans un temps Tidee de
le faire, lui d'Andilly, secretaire d'Etat; puis sa dis-
grace , sa sortie de chez Monsieur, et la fa^on dont il
fui bientdt tir6 de sa retraite pour devenir intendant
d'arm^e en 1634, c'est ce qu'on pourra lire dans ses
M^moiresavec toutes sortes d'assaisonnements agr^k*-
fcles et de circoristances i son avantage : « Et ce fut
Is (i Pomponne), nous dit-il, que je regus unelettre
de M. Servien (1), 6crite de sa main, ce qu'il faisoit
rarement i cause de rincommodit6 de son ceil , par
laquelle it me mandoit que le Roi m'avoit choisi pour
Ai' en YO^er intendant dans cette arm^e (celle des ma-
<*6chaui de ta Force et de Br6z6 isur le Rhin), W,
qu'ericore que ce he fftt pas un emploi tel que je le
poui^ois esp^ref, je devOis Compter pour beaucoup
(i) Secretaire d'Etat,
de ce qu'on m'envoyoit chercher dans ma nidsdn,
edmme autre/m lesDictatefjirs & laeharrtie. »
Toife de la gloire : d' Andilly raimdit ; il te voyait
un peu partout, et la dispeasait volontiers aux autres(^
en y prelfevalit sa part. Mais veut-on savoir {xmrtant
& ({uoi s'occupait au juste ce laboureur de Pom*
ponne la veille peut-6tre de son rappel k la romaine?
Son flis atne^ FabbS Arnauld, nous le va dire; on
ii'est jamais trahi que par les siens.
« Ge n'^toit tons les joars , en ce temps-li , que jeax d'esprit et parties
galante8...Et un Jour que nous ^tions 4 Pomponne, madame la marquise
de&ambonI!let, avec une troupe ehoisie, r6solut de Vj venir surprendre :
V. Godean en itoU ; il n» pensoit point en ce temps-li k devenir prince
de TE^lise J, comme ille fut quelques ann^es apr^s (1), ayant M faft
iv^que de Grasse et puis de Yence. Cenx qui Tout eonnu satent qa'il
teit fort peCIt, et k Yh6m de RamDouillet on rappeloU pour cette raison
ie J^ain de la princesse Julie. Us partirent de Paris en deux carrosses; et
suT les cinq heures du soir deux ou trois cavaliers viennent k Pomponne
comme s'ils eussent U6 des mar£chaux-des-logis d'nne compagnie 4^
eaYaierie, et demanilent^ fldre te Ipgement. AussitOt on court au ch&-
teau en avertir m. d'Andilly, qui , n*6tant pas accoutum6 k recevoir de
ces sortes cf*h6tes , yient fort ^chauffd trouver ces messieurs , les intef-
roge de ledt ordre , s'^tonne qu*on lai ait vonln causer oe d^plaisir^ et les
pri& de tie rien faire quUl n'ait parld 4 lenrs officiers. Pendant qu'il rai-
Sonne aj^ eux> on entend sonner la trompette : il s'avance croyafnt
qu6 ce 4pi compa^ie ; mais 11 fut ^trangement surpris de toir te Nain
de la princesse Julie, leqaei » arm^ k rantiqde et mont^ sur an grttid
coursler* slins lui donner le loisir de le reconuoitre, pousse sur lui k toute
bride et lui rompt au milieu de Testomac une lance de paiile qa*ll avoit
mise en arr^t , iui jetant en m^me tenips an e4rte! de d^fl en vefs fort
^lairts. II ne fut pas long-tempi} k reveoir da refonnement oiSi cette. sur-
fvhe rav9it j[et6; car les deux carrosses parurent aussitdt, et les Eclats
de rire liu firent perdre sa mauvaise hnmeur. 11 recut cette agrdaWe coin-
pagnle de meilleur cosur qull n^^aaroit fait radtte; mais ce ne fat pas
saQ$a;?oijr9^iparqtielques soaflletsx^6 petit Natp audacieux de sa U-
m^raire entreprise (2). »
ii) neux 0(1 trois ans apr^$ seulement; il deyint ^veque en 1636,
B'ayani oris les ordres qu'eh 1635.
(^) mnibirht de \*mi Arnauld (mixi^ i^Z.4), .
<
• I
248 PORT^ROYAL.
Toot cda est ttis aimable ^ toot^-fait d^ci6Ui ;
mais il nous faut rabattre da d' Andilly-GmciQnatus ,
ou plotAt en revenir k le classer parmi lea Remains
de la CUKe.
Que de reductions ainsi, j'imagine, si nous avions
en toutes cboses les moyens de confrontation ! Us ne
nous manquent pas pour d'Andilly ; et comme ce qui
restera du personnage sera encore trte sufiisant , ires
digne d*affection et de respect, je ne m'en ferai pas
faute avec lui.
Balzac a r^ume les sieges qu'il lui donnei par un
mot adopte des Jans^nistes et sou^ent cite , < que c*e-
toit un homme qui dans le monde ne nmgiuoit fas des
vertus chritienne$^ et ne droit poif^ vaniti des morales. »
La phrase est specieuse et tr^ bien trouvee; mais
nous en savons d6j& assez pour voir que ce n'est
qu'une phrase.
Aliens tout de suite a Tautre extr6mite; osons
ecouter sur son compte le satirique Tallemant; mieux
vaut expliquer et amoindrirces jugementsmalicieux
que les laisser comme subsister au-dehors en les elu-
dant: « M. d'Andilly, dit-il, s'6tant ren^ habile
dans les finanoes, fut premier commis de M. de Schom-
bisrg; mais, comme il a de la vanit6 k revendre, il af*
fectoit devant le monde de faire paroitre qu'il avoit
tout le pouvoir imaginable sur I'esprit du surinten-*
dant. M. de Schomberg n'y prenoit pa^ plaisir, et dit :
« Mon Dieu I cet homme parle beauooup ! » — Ce
M. d'Andilly s'est m61^ de prose et de vers; mais il
n'a guere de g6nie ; il sait et il a de Vesprii. Il a ete d^
vot toute sa vie. . . » Et & propos de eette devotion
dans le monde , \fi satirique remarque que c'itait une
cfaarite qui , pear pr6cher et embrasser passionn6-
menty aimait mieux les belles personnes que les-
moins jolies. Or que nous dit madame de S^vigne
( i9 aoAt i676) : « Nous faisions la guerre au bon«-
homnie d'Andilly , qu'il avoit plus d'envie de sauver
une Suae qui etott dans un beau corps qu'une autre,
Je dis la mdme cbose de I'abbe de La Vergne... » Ne
trouYez-YOUs pas ? ainsi greffe sur la parole de ma*
dame de S^vign^, le propos de Tallemant devient
moins amer. Rappelons^nous encore le mot de Retz
quand il nous d^non^ait d'Andilly pour son rival au-
pres de madame de Guemene, mais pour un rival
qui aimait en Dieu et spirituellement. Tout cela, on
levoit, se rejointet aussise tempere. Ontientdonc^
et par mille cdt^s , les traits assez constants de son
caractere : un d^vot du monde, tr^ sincere et un
peu vain 9 saehant et ay ant de T esprit^ rest^ naif^ tres
brusque , ajoute-t-on, c*est-i-dire tres vif, fort en pa-
roles J en gestes, d^monstratif » mais aimable et poli,
solennel mfime, oflicieux et sCkr, excellent, bien avec
tons 9 et surtout avec les dames. «
M. de Saint-Cyran, qui le connaissait si pai^bite-
ment, et qui ne flatte pas, ^crivait de lui k la dale
de fevrier 1642 : < 11 est vrai qu'il n'a pas la vertu
d'un anachor^te et d'un Bienheureux, mais je ne sad-
dle aucun bomme de sa condition qui soit si solide-*
ment vertueux. » Voili la limite serieuse.
Sa retraite se ressentit tout d'abord de ces dispo-
sitions de sa nature; elle n*eut rien de violent ni d'ef-
frayddevant Dieu ; il y mitle temps, il Taocommoda
k loisir. Ainsi, dans rintervalle de dix-huit mois et
plus ^i s'^ula depuis son parti pris jusqu'a son
250 PORT-ROYAL.
entree definitive, il ne donna pas seulement ses soins
a ses affaires eta ses relations du monde, mais encore
k Topinion qu'il y voulait laisser. Ayant 6te attaqu^
3ans une certaine histoire de France par le president
de Gramond du parlement de Toulouse, qui Tavait
represent^ comme une criature venule de Riche-
lieu (1), il le refuta dans des lettres adress^es tant
au president de Gramond lui-m6me qu'au premier
president de Montrave , et en prit occasion de re-
cueillir un volume entier de ses Lettres , comme on
faisait volontiers alors. Le ton de la refutation, pour
une personne qui songe k se retirer, n'a rlen de trop
penitent : « Si monsieur de Gramond avoit 6le tant
soit peu nourri dans le grand monde , et dans cette
suite des affaires de la cour qu'il faut ii^cessairement
savoir lorsqu'on veut se m'6ler d'ecrire une histoire ,
il n'auroit pu ignorer... Toute la cour, qu'il connoit $i
peu^ sait si jamais j'ai passe pour un esclave. * Au
reste , il y a dans cette reponse quelques accents ele-
ves qui sentent I'honnfite homme et Viloquente fdmille :
car ft vigueur aussi , ne Foublions pas, forme un dds
traits de celle nature aimable, abondante ct facile,
qui en a bien fait preuve en effet par sa seule duree,
demeurant toute pleine jusqu'au bout d'une verte
seve g6nereuse.
Le connaissant maintenant assez selon le monde ,
nous n'avons plus qu*i le voir arriver au desert des
Champs, selon le recit anime ct comme enchanl6 dc
Fontaine :
« II J aToit long-temps qa'il soupiroU apres ce mom eat : il ayoit pris
.(1) 11/ Att^t dit <|u'afiik il^ reodlre Monssrar suspect aU Roi , le Ifaio-
seph et M. d' Andilly, ces cr^tares vendues an Cardinal , vcnalia Cardi-
LIVKE DEUXiillE. ^Sl
par ayance le tUre de Surintendant des Jardins. II envoyoit continaelle:
ment \es lettres les plus tendres da monde. II assnroit que personne n6 ^
pouYoit autant d^sirer de rajeunir quMI d^siroit, lui, de yieillir d^ quelques
moU... Oa pent done juger par Ik quelle fut sa jole, lorsque, ses affaires
^tant termin6es , il eat enfin le moyen de satisfaire cette longue soif dont
il brfiloit jour et nuit , et de causer dans tout ce desert ane consolation
qu'on ne saaroitl)ien exprimer. Aussi poayoU-on, ftans Mre transports
de jo!e , yoir ccisage , ce ytoSrable^ cet aimable yieillard qui contempldft
ayec la gravity qui lui ^toit si naturelle les cris du monde dont Dieu le
tlroit , les agitations de la cour, les emplois p6nib1es du si^cle dont il to
dibarrassoit » et qui yenoit I'adorer en ce port toojoufs tranqoiUe, comme
II le dit si bien dana TOde quTil composa sur ce aujet (1) ?...
cr J*ayoae que Je me sens encore tout enley^ lorsque je pense k ce feu
ardent qui briiloit continuellement dans ce saint solitaire. li*&ge, qui af-
foiblit tout , aembloit apporter an noayeau redoublement k son ardeui^.
II me semble qae je le yois et que je Tent ends qui me parle ayec ce re-
gard de fea , ces manieres et ces paroles anim^es , et tout son air qui
ddmentoit en queJque sorte son grand &ge , el qui , dans un corps de
qoatre^yisigts ai^s , ayoit FactiyifS d*une personne de quinze (2). S^
yeux yifs , son marcher prompt et ferme, sa voix de ionnerre, son corps
sain et droit , pleln de yigueur, te* ckweux biancs qui t'accordoient si
tnerveilkutsment avic U verniiUon d» ton visage , sa grftce k monter et k
se tenir k cbeyiri, la* fermetS de sa m^moire, la promptitude de son
esprit , rintr^pidit6 de sa main, soit en maniant la plume, soit en taillant
lea irbves^ dtoient comme nne espice d'lmmortalitS , selon la parole de
nali mancipitt, ayaient, k Fontainebleau , pouss6 sous main le mar^chal
d'Oraano k demander au Roi Tentr^ de Monsieur dans le Gonseil. .
(i) Dana ce port exempt de I'ora^ .
Je consldtee ces nochert
Qui ,' yogQAAt vers tant de rachers ,
S^ttt ti prhs dd Ut€ ntofrage :
Lenr esprit aftugld se paU d'iilosfooa ^
£t tear Ibne sujette a mil le passions
Par les vents de Ferreinr est sans' c^sseemport^o :
Umr toMt, toiiioiurs &i tranUe , jcs vain cbercfae la pais ;
£t dam oette mer agiUe ,
Le cdme est an bonheoT qn'ib oe virent jamais!
(OdtB sar la Solitude.)
J2) M. d'Andilly n'a pas et qaatre-ylngts ans dd premier Jo6r 4iMm
entree k Port-Royal; il n'en ayait aiors que cinquante-sept. Aafii B'6n-
taine, dans son ^loulssement , rasiiembfe toutes les SpoqueS} el, k yoir
lea cooleora qa'il en tire , on ne s*en ptaindra pat.
«
fi52 POIIT-11OYAL4
faiot JMmM QiM imige de It r^mmtlon tvtUm , et, si on le pent dif«,
U r^Qinpense d'ane admiriible Terta. II aToU pendant tou(e sa Tie Joiat
ensemble deai cboses presqne inalliables , c*e8t-&-dire la politesse da
mondeavec une grande innocence, an esprit tr^ pinitrant avec ane sim-
plicity incroyable » one gto^osit^ b^rolqoe atec nne profonde bamilitd. »
Et Fontaine tout enivr^ continue et recommence :
il ne se lasse pas de nous le montrer dans les occu«»
palions varices de ses heures, lantdt devant le Saint-
Sacrement, tant6t k ses traductions utiles, tant6t
dans ses jardins autour de ses fraits-moiMlr^s^ comme
lui-m6me les appelait, et justifiant tout-i-fait par
rharmonie de son d^lin la devise et Fembl^me que
ses amis placerent sous son portrait ; « un Cigne qui
se promene tranquillement sur les eaux, et qui
chante etant pres de mourir^ avec ees mots : Qudm
dulci senex quiete! (1) i
Le t^moignage plus pose et plus reflechi de Du
Fosse confirme celui de Fontaine. Itf . d'AndJlly , en
(1) On ponrrait se demander, d'apr^ cet entbonsfasme de Fontaine
pour M. d'Andilly, comment il ne s*attacha pas k loide pr^f^rence,
comment il ne devint pas d*abord afon secretaire parllcnner plutdt qtfen-
soite de M. de Saci. Ge ftat par nn effet de la pmdence de ces Itfessiears.
lis cralgnirent sans donte , et avee raison , qne M. d* Anditly ne rot pas
homme k r^gler an tel disciple , et qae oes denx tendresses da Tieiilard et
de I'adolescent, Tenant k se eonfondre, ne fiisent one perp^taelle effbsion.
Mais il est cnrienx de lire cbez Fontaine comment , poor le sauTcr de
Vamiti^ de M. d'Andilly, on loi reeommanda de faire h Uf deyant lui
k la rencontre, et aTCc quelle doeilit^, arec quel art ing6nameat hypocrite
le paaTre garden , tr^ k contre-coear, ob^t. Bf . d'Andilly, d^goOt^ de sa
niaiserie appaiente, lal toama le doe. Le directear de madame de Maio-
tenon , dans nn temps, lat ordonnait de m reindrt ennttyeu^ €n eompagmt
pottr morlifier la passion qu^ii avait aper^ue en elk ih plain par son asprit :
a J'al TU bier madame d*Albret , 6crit-elle ; ]e Tai r^Toltte par mon si-
lence If plus qa*il m*a M possible. » Et aillenrs : « Voyant que Je bAllle
et qoe Je fals bailter les autres, Je sais quelquefois pr6s de renoncer a la
d^Totion. i» — Exc^ et misire! il y a en tout ane pa^rilit6 secrete et
propre 4 cbaqoe cbose ; II faol oser Hndlqaer.
LiVbE bEUkiifeiis. !tS3
ifenant s^itablir en ce Port-Royal jusqu*alors sauvage ,
y apporta une sorte de gr&ce frugale et sobre^ de Ta- ^
gr^menty et non seulement des fruits , mais aussi les
fleurs* 11 commeooa par Tutiie et fit dess^her un
inarais qui empestait j quoiqu'uu fiicheux ^taug restftt
toujours (celui qu'a chant6 Racine) , le lieu fut dds-
lors notablement assaini. Puis vinrent les d^friche**
ments, les terrasses, les espaliers, tout un embellis-
sement. Ges travaux coAtaient cher. Le monastere en
profita ; ce pauvre aln6 peu fa\oris6, Tabb^ Arnauld^
en p&tit. M. d'Andilly , en se retirant , lui avait laiss6
de quoi subsister honnfitement; mais cela ne dura
qu'une ann^ : « Son humeur plus queliberale, nous
dit le fils si durement i&a6^ ne le quitta point dans le
desert ; il eut besoin de tout ce quMl avoit quitt6 pour
lasatisfaire^ etce fut k moi k me riiduire. » Les saints
ontgrand^peine, m^me en se faisant ermites, k nepas
emporter au fond leur petit d^mon secret. Le marquis
de Pisani , fils de madame de Rambouillet , disait par
raillerie k madame de Sabl6 qu'elle avait beau faire*,
qu'elle ne chasserait point le Diable de chez elle , et
qu'il s'itail retrancM dam laeuiiine.U, d'Andilly, tout
aux amities , surtout aux amities nouvelles y et qui
venait d'epouser la solitude , rognait k son fils pour
orner les jardins.
Du Fosse va un peu loin lorsque, concluant I'exact
portrait , il semble croire que M. d' Andilly a pass^
ainsi durant fri$ de trmte annieSj $ani dtseoniinueff
une \ie si peu agriahle aux eensj et $ans jamais prendre
Mctm diverlissement. Et d*abord , ce genre d*existence,
mi-partie d'6tude et mi-partie de jardinage, n*6tait
cerlainement pas %top mortifiant; l«9 sen$ reposes y
1.^ POItT-BOYAL,.
trpuysyiept ^ik: chorine, Q\j'e§t-ce li aujtre chose que
le viejllard de Virjgile, celui du Galese, dans un ca-
*dre Chretien? C'est un M^lib^e d^eglogue 4 Port-
JRoy^al , ejt qui sje peut dire k lui-m6me sans ironic :
Ingere none , MelilMM> piroi ; pone ^nrdine yitei.
Fp)|t9pe$, dans $a if^Uqn rn$tiqfi$e^ 9 intrpduit, ^ ce
, titr^Bf r^lQge du jardinier d'AndiUy et des inventiopi$
l^qni il lui fait faonneur (1). Racine ne Ta pas moin$
Iqu^ , sans le nommer, quand il c^lebre en aes poesies
d'jsni&Rc$ 1q$ fruits ef quis des jardias :
Je viens k vons, arbres fertiles,
Poirlen d» pompe tff de pUUirs!,,, -
(Clpinme cp dcf ntier yers est sayoiireux I A coup sAr
Tecojier eij ayait gp6t^. tes pauvres solitaires, eux,
f^'en gofkt^iient pas , ni |e$ reUgieuses : on vendait une
part de ces riches provenances , et Vargent allait aux
pau;yre$. Mai$ si|rtout M. d'Andiily faisait des ca-
deaux; i|. les proportionnait aux personnes : k la
reine, au cardinal Mazarin, aux dieux de la terre. il
envoyait^ cbaque annt^e, les primeurs et Fdlite de
2^es fruits ft^i^ite (2), Voici une lettre inedite, du 123
(i) Autour de ceslambris qae Te Nord ne toit pks ,
Le* pdcber de la Perse a raspendu ses bras ;
La ohaux , le pla|re ardent eJt les pierres blanchies
Ont concentrd da jour les clartds r^flechies
Et mSme ont r^cfaauffid le soleH des nivers:
Muse, dis-moi raateur de cea tre^lages yei-t^ ;
Appreads^mo) , tu le sais , d^ou nous yipt leur usage.
«
Un ttlnstre vieillard, un patriarche, un sage. 4*
(Au chant second , intitule h Merger.)
(2) La politique y aFait son compte : « La Reine * disait le cardinal
LIVRE deuxi£me. 255
septembfe fije ne sais Fannie); elleest adress^ k
madame de Sabl6 ; elle accompagnait un panier do
pojres k la mdme adresse , et un autre panier de pa- *
Vies deslin6 4 mademoiselle de Montpenfeier. Ghaqde
mot temoigno de I'importance :
« Je TODS en?(tte on panier de fnriU poor Mademoiselle » et Je lerols
|i)ieQ aise qu'il tous plilt de prendre la peine de le d^cacheter, afin de Tolr
si Yons le trouyez assez beau. Je pense qae vous ne d^sapprouverez pas
d'envoyer k ces personnes lee paniers caehet^s, ainsi qne je fais toiQonrf,
aOn qa*elles soient assur^ei que personne n'a pa 7 toucber. pn y^tiU, je
n'aimeplas a fairedes presents de fruits, particnli^rement de paries ,
parce qne je vondrois qa*ils ftissent fort beaux. Et croiriez-vous bien qu*n
a falln chelsir snr plus de trente arbres et entre pins de qnatre on eincf
eents paries ce pen qpe j'enyoie k Mademoiselle? Gependant ceux qnt ne
8*7 connoissent pas croyent quails viennent tous aiosi.
ff Comnie yous m'ayez mandd que yous aimez les frnits mnsqn^ , je
Tons envoie tout ce qne j*ai d'nne poire si rare et si exceliente it mon gr6
que je youdrois fort en ayoir dayantage; mais j^attendrai que yons m*en
dlsiez Yotre jugement pour sayoir si je Testime trop ou trop pen. »
Et en postscriptnm ; c J*oabllois k yous dire que yous m*obIigeriez de
faire sayoir que pour manger ces payies excellents , il les fapt mangfr
extrSmement mtlrs. »
N'est*ilj|te vrai que, sur de telles pi^es, il ne
liendraitgqtRi un malin de denoncer M. d'Andilly
comme Ic Lucullus de Port-Royal des Champs (1)?
Mazarin , est admirable dans Taffaire des Jans^nistes : quand on en parte
en g^n^ral , elle yent qu'on les extermine tous ; mais , quand on lui pro-
pose d*en perdre quelques-uns , et qn'il faut commencer par M. d'An-
dilly, eUe s^i^eric aussitdt quMls sont trop gens de bien et trop bona se^
yiteurs duRoi.>i
(1) On pourrait tontefois r6pondre ayec des exemples de moines et de
solitaires. On doit a saint Francois de Panle la poire do ban ehrHUn. la
pteher 6tait cnltiye ayec soin dans le jardin de Tabbaye de Saint^Beiris
d^s Fan 7B4, et Loup, abb^ de Ferri^re en G&tinais auneuyitoe siMe,
enyoyait des p6cbes k i'abb^ de Corbeil , Odon , en Ini recommandant ,
an cu trop probable tfk le porteur les anrait mangta > d'en r^clamer an
moins les noyaax ponr les planter et en acqu^rir ayec le temps la doa^
jODisianee : « Et si, ut yereor» deyorarerit , extorqnete precibns nt
II ne faudrait pas croire non plus qii*U n^eii sorttt
jamais. Sans parler des sorties forc6es et par perse-
cution, qui reioignirent pendant des annies^ il s'en
permettait quelquefois d*autres petites pour affidres^
pour amiti^. Surtout il recevait des visites. I^r lui
la solitude des Champs ne cessa plus de se rattacher
assez directement k la cour, au grand monde. On lit
dans un petit m^moire 6crit par M. Le Mattre : « lie
samedi 9 mars (1647), M> de Liancourt, premier
gentilhomme de la Ghambre, et M. de Chavigny Le
BouthilUer, ministred'Etat, vijirenti Port-Royal des
Champs avec M . Singlin , $an$ Uur Otdrtj pour n'6tre
pas reconnus , et nous t^moignirent avec sentiment
et pleurs le dteir qu'ils avoient de se retirer de la
cour, pour faire penitence et se sauver. lis offrirent
mille ecus k Teffet de construire un petit logement
aux Granges, pour Tun d*eux, et quatre ou cinq
mille ^us pour enfermer de murailles les terres des
Granges ; mais on refusa Tun et Tautre^ lis sorlirent
fort 6difi^s^ et ils nous t^moignSrent uiflQ|psction de
freres. » La retraite recente de M. d'Andilly ^tait
certainement pour beaucoup dans cette visite et dans
ees attentions des deux personnages (i).
yf\ ossa tradat... ; ut Jacondissimonim penlcoram siUi qaandofiie par*
ti^lpes... » (PetiURadel» Buhtrchei tur les BibiloiMques.) M. d'Andilly, k
Tappui de ses pavies , ne manquait sans doate pas de ces aiitoritte*lii.
(1) M. de liancoart rtelSsa ses intentions pienses, M. de Chavigny
n*en eut pas le temps » et , ]e le ctains , ne I'anralt Jamais eo. LeM m^
moires d'alors sont tont plains de ses intrignes, m6me apr^ cette visite
arros^ de lames. Ame yiolente , il atait poortant en loi de grandes
ressonrees. II monmt presqae sobitement en octobre 1652 : an lit de
mort, 11 priaM. Mazore son pastear, eaH de Saint-Paul , de Ini pe^
mettre de se confesser k M. Singlin. Ge dernier acconrat » Veatendii en
tonfessloa par den fois • et Ini donna rabiolatlon ; mats la mort snrfUit
aY^nt le viatique. M. de Ghayfgny repentant en cxittmit etait remis
»fQl>n)qsp9ttdr6«^u$iMtiilrette0it&4^ d^.plaiiiri^d
M$ iMfe-ioette lUl^tafie iLopisiXUUtde. I'ti^leL Rmk-
ibouUtatyiiioel^dc^ fioQ)biUtvill0^4eii€ba{<eIain|, lias
^Sodoanii^^dqs Sciiddry*r2e ae^ouoberal id .qijaid^iu:
o« /&oiiibcHrxill0>()ar m^m^f^t^A^jimtkAmhitit^k
ginait avoir fait par son roman 4fi^JPfik^^r^^i^l,U
Mky.;*mu^.in^4k^lm^ P«r. wi» MiUi»diQtioi}
nnezjiv^twr^i m aiding temp^quJil^ s)«]^s^i^iAi^ti$4»
wrauiB»>l»W.8iDg|lii^fl[|>(dttM4.Biidte&ii«t]l|gM)f 6i% HUU boml*
Tolame). 11 ^roniait edcore qUe M. Singlin prit irois cent, miite ifvres en
I^IMI^/ W^f^M. iday le^eMfrQ \M sii elknAt^ , ^i'lrureAt feU^if tt^t
ftiwtpmmc iM pi^pien qui montaieniApris d*an million* Bioosi-
ulres «l'ane tt tooirme vaieiir, ceslUeslieairfl consnnfirenCaauttot-pour
Bortes d*ar)>itragefl , ^ens de parlenient , docteurs de Sor|)onne, casuistes
VniiaiiA'tltB "pi^im'^ MgtaiY'adetin''dbiiie; 'ddl'Udl^eV'dn imiu^t
Oif$'if§i iitpteii i discifil : betueoopi L4 veat^^ £taiU le mtnh ik lii ^li-
crii et faiaait parler 1 inUr^t de aes treise enfants. On Toalat se raliaUrell
^Mtf i§ftW Ktrea lif ffiktV ftte^ «dx '(Miattiti. <L^i^ tidjil6illifreil V ibng 'diMk^ir
(mrmam; Iffffbcre thi^ituserfte , tome f, p. 6ii ; el /^ftr^f de Ya mjre
mart de M. de Sjiint-Cyran , quMl avait tant contrilia^ a fairc sortlr.iie
H. 17
258
PORT-ROTAL.
plaieait i exag^rer aux airtres le mal qu^arait c4us6
cet innocent PoUxandre, il n'aimait pas trop que les
autres le f(^icitassent trop nettement de son repentir.
Un jour te mMecin Dodart j fut pris ; il lui disait oti
k peu pres : « Je suis bien aise de voir qu'enfin vous
regrettez le mal prodnit par oesd^testables romans.*.
— Pas si d^testables , » r^pondil ie bonhomme en se
redressant. Quoi qu'il en soit des termes monies, Do-
dart rapporte qu'il fut veley^ tris rudemait et qu'il
en resta tout scandalise., li y ade ces rei»?Oiches qu'on
ne prend bien que de soi seul , parce que seal on y
sait luettre Taccent.
Godeau , plus agrdable , est une autre figure assor-
tissante. Emule etcontemporain exact deM. d'Andily
pour les v^rs sacr^i, il en faisait jusqu'i trois cents
en un jour. 11 y en a d'^l^gants^ Le roi Louis XIU
avait mis de sespsaumes en musique et aeies faisait
chanter en mourant : Seigneur j d qui setd je veu^
plfiire... C'etait un bel- esprit, longtemps homm^
du monde et de (^lanterie ( on vient de le surprendre
en pleine mascarade ) , puis 6v£^ue et plume reput^e
eloquente, maissan^fond, sans vrai sa^oir, sans so-
lide travail. Les J^uites , pour son approbation du
Pettus Aureliv^ et pour sa liaison iavec les ndtres ^ le
houspilierent. Le Pere Yavassor iit paraitre un petit
pamphlet intitule : Godellus an poeta, Godeau est-ii
poete? On aurait bien pu se iaire d'autres question^
swr son ^ompte. II ^tait surtout peu tbtologien . Si em
Ht une lettre d*Arnauld 4 M. Du Vaucel ( 28 octo-
bre 1697) , on verra combien le bon pr6Iat ^tait siijtt
kerpem sur la doctrine toorale. Void la conclusion
d'Arnauld : « Et ainsi, tout consid^r^, j'appr<^hendc^
rois beailcoup que oe ne f At ftira tort a la r^iitatian
de ee di^e 6¥6qiie qua de pubJier cet ouvrage (uu
ouvrage qu'il avait laiss^ conlre les casui$te9)i quat^d
Badme qn en auroit 6t6 tous les laauvajs mols , v6riii6
tOQtes lesciUtioDs, traduit tous les passiages et cor-
rige tattS les e&droits qui en auroieot l^esoui..* »
De sao vivant; , ees d^fectoo^it^s du fond se dissiam-r
laienl chez M. de Yenee sous un air facile, 4^1oquQn(^
et dans tin tour academique k la mode. Gomme ef6-*
^oe, an fort de la pers^ution (1662), sur un ordre
du Toi, il se d6cida^ signers n^ais aes amis jansenistes
\xd pardonn^rent, et^ dans les biographies qu'ijs out
ftites de Iqi ^ il n'est question que de son courage*
H. d'Andiliy, consult^ j usque dans sola desert par
ses amis litterateurs sur leurs productions {^us ou
moins profanes , se gardait bieA de faire comme Do*
dart 9 et de negliger les precautions. Scud^ry lui avait
^pvoye jeae sais quelles stances^ et il avait repondu
par des compliments. — « Puisque nia r^ponse & M. de
Seud^ry ne vous a pas it6 desagr^able, lit^on dabs
une lettre d madame deSabie, jecrois avoir fart bian
faiit de lui ^crire. Je n'at a$i y tnarquer k$^h$ hlh$
sianeespde ermnte qu^il n'y en ttouv^ pas un (mez grqnd
nomhre i son gri. » Ymli de ces d61icatesses de soli-
taire qui n'a pas oublie son monde.
II etait .de|a retire depuis plusieurs annees quaad
mademoTsetle de Scud^ry fit son portrait et le phqk
dafji^ un tableau tr^s flatteur du desert, au tome
sixieme de la CUKe. Racine, au temps ou il entra en
guerre avec ses maftres de Port-Royal , dans sa petite
lettre oii il venge trop biien les auteurs de remans et
de comedies, que Nicole avait fletris en masse , sut
rapper Mnali^nement -cet i ^loge^ :^«» jGependa&tS f#^
vois/ oii'i 4ii^e- <iue iMto^ ^vies.sottfR^rt' patfeM)meiii«
tehk^ ^au ddserl^ le vohMDe^qoipaploit^de voasvK'7>
courut ' cte' nftain* ^en ' tnain >, et tous las « sdil^iresj ymiIw
vent '^ir TetichroH'Oii 'Us ieH)!^^ U^aites^ 4'ilhi^
Dansla r^ponse^fiotioffiei^le d^iUe«iP6.elfiioty6iianM
def^ort^Roydl $ qwi^Qt/adrasstoa- Ra€»D€l^|>ar iBavbi6i<
d'AueottPtf on-ilil/'s « BoupJUiifttoire dii« Yolume'de
(7MI«#', ipeutr^^trfe qo^eji *r6dui^ant * pils Jes< solitoirieai 'i^
qu'% ^ipeM^'Se^^pir tpaitep ilUluslres^^tklbt oom^
plaisance^n'iL ne^fMit s^ d^fendre d'avdijripolii^'Utf de
aes an^vs -^ui ^ loi eiiYoyft <o6 livre ^< ^et ^ 'qui < iohlig$a <^
yoit I'endroii'ddiilf'il^'agitf 'PQut»6tr6y 'dis»*)ev'q4M
eelte ^histoipe approeheroit dc) la >v6rii(6 (1)^ »v '»^Oo ^ 'Sli
p6ift d'oeoaaions do ren€ODtrepila'(|/<fli#^^«ou6 $a mainy
^e^c'^sl *i€i;Oii faiQaiif'le.eas d'end^ch^'oettepagQ
eu^ ii»iredaai3lin»QX»i'teau jotti^la figwede M^d'Att^
dtll^ } il^a-^stautreq^ve Timunte ^'OamiM te geftdreoH
iSf^fi^Miv ^itl^Uaaop^ragiPdabfe Souuru^Sc^ti^Mi
l6f^nts4»fm7car'^ra8iii.«Ua» <eeMaiji-M<$I^«i^6^^«»M
salfrie'teamtf^^.pt^ttd'la^'^patfol^ i '^^u '*''<^ ^^ :.»^V)i<u:
« Gen^est pas sans sui6i'^\i^%tii'd^Bi'ti'kVihiW^^
ll^temfde ^dtjaeoiUinlKwiofitalMsid^Bt^hltloaF^iebt deirovsifar-
pas possible de vous apprendre tout ce qui me reste &,yons faire savoir,
i» f^ tiulM^' you& Mttettn)y k fcfA&iBkf luf Vefhl \ie MVmhks Mh^iVfii
(Hat i^Qiiiifpi^^aueje^jiaoa pavle. Il/hni^iDatelM <tudBft*^ottft4Aiiifft
en c/eux mof« (9) le lieu quMls ont chpisi pour tear retraite, iifin oae yops
plus. . '
>ipa9 Ce*^rf«i«>'mt*y ffttfcntrtnl tout ^de ^jftlit' tiiteffiiMal^fetf V W ^dttJelswif
LlVlVErOlieMBllIE.
set
4|iir«sM«^fi^ «deUam«p^f emiivfiriet ei I^mermr^'^i'^Y^'uife'Cikod'
UgB^ tr^'fetliitf ."^ilii'as^ esewpie' tie Mus' lei ^€^69/ e^^ifl,- pttr-soa
.^l9ietiO'ei!tnopdte9«re > pcsse posr uo des^plni ^Mtux 4flfin>it» d« notre
lift, ^f est iiii»«4(»' pins Mleftrdli nmide. Mai* oe^qu^ll y- a^ de-fevar*
i|M|tev«»'f»MPi« toi«qar'oii4ynrliF«» ^ l^eadioit'lfHptas dlev^, onrd^emitre
4m»a9rAiMo|riata6-4«^dMiemlUe'iM»detoar,>«4ui^«ft't^^ tout le
teiiK«l$'|M»i'i«nfdrt^e>'Uett«li faeerfr.pkuettraoFdteairDjiKy al^ olMt
^nteMftcfr a»«iiUM^e attle platiie»^M<ert^0«iMcAIa^ toitl4t^f*eHe^)i
jMHP* an ^ieonvrar'de Ui' 4«> irata. aramiet'par od- Pan i^t^aller ' k te%K»
aMUlagia i Qoi a>l taUaaaant^eiiTiranii^a da vo€her» el de prteiftcaa^'dU
faM^de?la4evra^de<4»liii<la^laF'iiian 4ia*U eel aM da f^f^'¥ufm6%
iqiii>a9t'aB|ralaardaiix. ;A«MirDa paat^a alter qae par irols 'andraUd 4
«aUal>alla«aollt«dar^>«Moi«.y,0n<»4^^daa« -Ir^ difflctlai . Cepandaat4ly
•4afMle0«fbDtaiiias^eff€e< Ikan^aiel an (ras^bon /lart ao^'piad da aelia
ISHie«fa«QnM9na,?imi •'inlaie'la'privil^ga'qii'aD a'ya jamais^va >iMiHas
Mtaitvaaiipangaaai aujif aoiiaal'aaafaf^^ et sa beautt6«asl'^i sraada /qua
n'afanl'jaBiaiapB tioavei'de nam'ass6K'bea»foapeUe,'ooiia lutaftapdmt
4ami^da patliaiiliari-al' la^/iarf ^fo^'aUa a vert- a- 4a 4tfUlIgaa^ das aalras
BiMitagoaa» Y^Xk dana jgqel«as» i»Mea^4'aop4r nelif^na p0litr«aml>ra4a
)gaas^sageis^itiy«pr^avelraaaiMi tontaa^aa vamt^da noiKley'S'eti'aaat
0WAvi'4ig^igWh Mais«Dti>a4a8'autfes> ThmiokU, amk partiealler<ta 4a var**
taHfos* AflMUMa'( nddama 1^ PkMals-Gpiifo^gaiid ) , asl m kamina' ili-
tonpamMa^il'^asI graBdcMa^muia ttUia ;4Ka^iuia pbyskwamia naU^,
«lt^%i4«iari))da'Slbiaarla'flnm0biso et la'stiiedirit^<de aon'aoourr (|^*od peat
<presqiia^re«q<i'on 4a vaanoltdavaiH ^ae-d'avair eirkaisir de la^annaltra.
dSB«aflHf|'taittes sas^aotloBft sa fessanlaBt'da^af v%«0tiP'ei da Ja^vtveeki
iii^§0$ aspfil; aarilagit tDi]4oars«avaa' faive 'et^vec'^pvomplitade'^'de
aaita^oeias'tafessas' ci^Ht ffVit' mtoa-Ases^a^
4la Vtep^tiiosttd'da :SOii • tenp^raaieDt* "Ti«ialilcf - » sans* ^ottto - nn > eapHt
^ma»'UH*^n»d^ i6laMiaei' V^tada'tala ancoi^'aa^a^ lovtaa^les'oan*
pabsaaoas iitossairaBra'im kaaMaa'aagaat'agr^aUa'tOftl'epscMiblflF; i^ast
fD^4ira0vaii-gri|nd-ginia>pour le»Tavs,'at il an ftd^ita'HMode oNi Hamere
l^imwiant^ avaua« saiisr hoB4a'a^^«>rassttseitoiaait; luais'i '9pr^"iov^ftt
ji2aatfpaii»t pav^teaaaalas^laouaras da Baft.aspnt«<i«e»|a pr^t^endi Ie>latfBit,
iy«HtHa«eU«adBural>)a eapr&t aU-aa-feasI /^iCct^si •bitilanty^qa'-H iie
4^tf a'aoDp^obar r(};6oUter ai^'desi^ aaaasioni^adrflwftia il -na vondrtfU^tMS
.qa>Ur^pai^U€apandantr ia «erar 'defXki]iBQU»reit<i)s^^
fivc M '*' tiofi tsai^bua"^'extradr4iQa4ffe»'qufoa'difai(r^u'H''fi*ar jaraaAs
4a«Ma4(9la4i:^Uitipas awDraiii¥aai4a^ raa da Mta8.^Pi>aatfie«ate'«a
4biiaiaat'i]veda'paratta^«^.^f '.:-''-'^ '^a^ «i' ».*»'•'" '^-"i' ^' '•f<'v^/'*vi *.-.*» »**'•»
«y .(A)4I a^asiTpas baMMii da/aii!^ i9«mr(t««>^Ws^eMa pf^aducrtdasaipHrf
,*
SM PORT*ilOYAL.
•nlMMta ieiilem«t p*rler qii'il y Mi de la dinhnalilidH MkB to HMHide*
II 4lt la viriU sans eminCe et sans d^gtifseniaiit ; 11 la aoutieat aT«6
. courage ; il se sert m^me da la colore pour d^flsiidre la jastiee , qtMA
II )ie k« peut Aire autrement, et 11 a une bont^ qnl sent rinnoden^a
dn inramler sHidle. Av reile, il est d-homeor iHez anjottto, mttiaea
. eajMiemeiit «»t si natoriil, que les m<^it4ri$8 ehoies ro^ebpiBDt ligi^
mement. It a aadme on tatent particuUer pour inspirer cetfa limotecilite
}oie k ses amis /at poor leur ap prendre Tart de se diver tir sans qo^ ee
s6U au diesatantage d'antrai. Timaote est eneorean d^ lioibiiiei da MMtf e
i|Ui est le pftts senstblement touehi des oavrages des aatres qitand ite sciit
beaui , et qui aime le pins k rendre Justice au nitrite. Bn eM ^ ft ne lull
' rien tant que te qui est oppose k celte grande vertu ^ e^ la lllieri^ de soft
naturel est si contraire a toute aoHe de tyraimie » qafil dil qoelqaelbto
en riant qu*il He taMi^ pas grande gloire d*avolr seeon^ le Jong de t<Mitei
les passions , parce qu*il eist encore plus ais4 d'ebdir 4 la ralson que <M
euitrreteus les'eaprices de cinq ou t\x furlenses qui veulent qu'on lear
ob^isse areogMnrent , et qui yeulent pourtant trto seuvent dea diosei
qui se eontrediseirt. Timante n'ayant done que eette aeufe maitMsse 4
servir, ne s'en eieigne jamais et la consnite sur toutes- eboses; On 4lrelt
poof tant qu*il ii*y pense pas ; mate » quoique Tagitation de son humeilfr
Issse bien souvent changer de plaee 4 son corps , son esprit est toujminM
tranquille ; et ce feu qtfi r^cbauffe et qui Taninie le rend plus adif suns
t« rendre plus ihquiet. Au reste, apr^ s'Mre rendu maltre de sea p&i-
alons , n s'en est liit une qui lui tient lieu de toutes les autres et doni M
ne Teot Jamais se d^bire. £n effet , il soutieni que Tamiti^ danslM
cveurest -une passidn incomparablement plus yiolente que Pamonr ne
Vest: dans le ccBur des autres bonnnes, et il est persuade que nul ainant
n'aime tant sa nmltresse qu-il atme ses amla^ II avaiice mtoie btrdnnent
^ -que Tamour est une sorte d'affection toute defectueuse qn'on doit presqte
inettre parmi les Jenx de I'enfanee , quf on est obUg6 d'abandenner dihi
que la ralson est totmifb, et qu'au eontraire Tamiti^ est itte affeeHoil
toute parliitey qui compAtit ^alement avee la vertu et avec la ralson,
cl qui doit ilurer toute la vie ; de sorte qu*itant bien persuade de la
lierreetion de Tatniue , il est le plus ardent et le plus parfait ami qttt Mt
Jamais. Aussi, apris s*6tre d^agi de toutes les cboses qui ra»»eboieiit
an m'onde, il tient encore k totts se^amis, et y tient par des liens indls-
aolubles. Ge qui rend son amitid trisagr^able, c'est qu'lla le e<Bor ate-
;oto , qu'aimant sans int^ret , il sert ses amis sane crainte de rien ba8a^
derpooreux^ et qu'ayant nalureilement rbumeur gale, sa vertu tf a
rien de sauvage ni de farouche, ni rien qui Femp^cbe d'avoir une inno-
oente«omptaisanee|»oiir les personnesquMlainle. n leur tiSmoHgnerWAbe
plus fortement la tendresse de son amili^ par de petites tboses/qte
beiMiaMip d'aittres ne le yiavettt ftdr^ par de grands services* Car'rian
settlement son visage, et leson de sa voix> et les ebos^s qij4 iit>
prmrtai la joie 4|ii*M a dja refoir u$ aviis qoand il en a M 49^uo
temps ^loign^; maif mfiine toutes ses actiona, sana qii*il y peiue, sont
dea marquea de son affection. Je me sonviendrai toate ma yie d'an Joar
qn^il arrifa «n un iieo o<i 11 Atoit attenda pap dii eu daoze peraoimes
qu'il aimoit fort» et dont il 6toit fort aim6; car, encore qa*il ne semble
paa possible qa*an homme en an seul In^lant pnisse satUfiaire k toiU ce
qoe la civility et Tamiti^ demandant de lai en nne semblable rencontre,
ilia fit admirablement, et aoit pair sea actkmai eoit par aea parolea, pat'
Hi ca^esaea, par son eropreaaennent obligeant^et par sa joie» il lenr fi^
entendre qu*il tear 6toit fort oblige , qu*il ^toit ravi de les voir, qu*il lea
almiHt » q«f I avoit cent ehbses 4 leur dire , et qa'il avoit enOn poor enx
tons lea sentiments qu*iU pouvoient souhaiter qa'il eAt, II diaoitoQ mpt
il Tuo, an motii Tantre; il embrassoit deux on trois de ses amis tout i
la fois ; il tendoit la main k nne de ses amies ; il parloit bas k ane autre ;
il parloit beat A Umb enaemUe, et i*on peat pvaaqoe dira qa*il alloil et-
venoit sana cbanger poarlant de place , tant il apportoit de aoin k Aire
que tana ceax qui reDTiraaBoient fonent eontenta de luii. YoUi k pea
pi^a qaei eat Tlmante , qui a poor amia danaaa retialte ua petit nombia^
d'bomnoaa auasi vertaeax et aiiasi ^elair^ qae lot (i)-M »
La description n'est pds finie, mais je coupe court
sur cette sc^e de Tioaanie aa milieu de ses douze
amis, qui a de la r^alit^ et du piquant. Ge qui suit
sur les solitaires est tout-i-fait romanci (2) , et leuf
pessemble comma ThimiiU et la prinee$$e Lindamire
aux Romains du temps deTarquin. L*un Talaitfautre^
et dans le moment ne choquait pas davantage. Ges
projets de solitude et d'ige d'or, que nous offire en
traits si romanesques la Clilie^ n*6taient pas chose si
particuliere; ils faisaient alors TentreUenet le rem
de bien des imaginations. On en a un exemple tres
agreable dans le plan tout pareil que congurent et
developperent, par maniere de passe-temps, rnade-^
moiselle de Montpensier et madame de Motteville.
Le Port-Royal selon M. d'Andilly y est trop m6l6 et
(i) C(6lm , tome YI (t65T) , ptfea ii» et aoif •
(8) Expreaaton de^OMni.
M€ wimi*fBier\ikB^i
"I
■< t ' ' « «i'i» <^ -f "• .'»• r *■♦■ f»^ , '-^"' ' * ''•'*" "' ' • -'^ 'J <»••.' K^ , 'I .' •■•' »«t'r '. f/N
ler. II est bon de1iii»e>A^di'|MllSldlJtt tMet^^^ ATfttHlW'
de saint Bernard n'est pas si extraordinaire k voir. Janstoins , ^vdqae
facon de Mademoiselle^ ...A/Arnauld aroit quantity de fiUc$ et de soears
eli^&fMtallitilre'^t/iaHMM a^lidMfUbitf^ %l rA^dtltt^&MrfiM/
M;^4fteiiitlUrJ ji^^^BMMbli ii«rel iitffl»*'^6l«^#uiie^i» ^6mmm»^
vu. pn me dit qu*il,<toH dans sa cham)>re. Je la vonlas voir; J^ jetai^*^-
»ib>d1es>edit m'k tal»16. tl -nie HA : «^yo«k 6tes edrfettie /Toii'^ohllP
yfin ai^ifcl JfttiaJainvWf^r^tcliieviJ jb tmd«iiNi«efv9S'elidfoH4>ttiSf
• <??n;9<f<«.»^9W f^$r*^»,?e l>i,rem^i^i, ftlnl ^i/?,;.«i;aiqi^^cjBj|tpj
s'atnte eitr^memiKnt , et ]e seroil fort aise de voir ce qu'effe a fait en boas
MUtMk ; IltoqhMct^dii ii ^Mf Widi»l M MMre&C i» Tenfedli ^flote fs i^dli^cMt;i
o^eiro9(Tiirii99/i:q«ifii|Dfl^l^ tfflno|P»r^set^» •tt<lesr rfUtf^wwei iTiMi^t
mine devote. 'naive, simple,, sans aucane, faeoo : tear ^glise 6toit fort
a]astat. Je me promenai pa^ loat le <^0iivent , et Je regardois tiinit. le
UA^Xxfin^yf/i 4f^u\ff, pv0% '4rlWte« JeSjaJi^ w,»«or«^cf <|e Xatfx^M.
• saint Bernard. Ces religieos^ ,Aireni. assez Moiuite.de c^ qne je me,
(1) Petitot a corrigd la fante dans son Edition, je la tronve dans les
MiUons aneleones , notoflillielllWils««il« dft'f Y46 <AiHt«tdatti ^ 8 W^
In-H) qui puAU bHe av»c sohi el d'aprts «n4MlM|eilU' >• '^-^ *'/'.^ '.'';
LlVii«;'DlSUXfft^MC. ^§
j'j^vois .0^1 dir^ qop Tod pe faisctit pas cas d^4:ela en ce lien, et je^ntg bieq
ilse'tfen ^r^^fMi'cti^ » "iff Jd''AndflIy ine dit : ff'Voiis vons en atlez a la
MUri^foiMrptfiMfn |«<^blDe^k«idl«ce*Mwaigna|e i^tafHel^edrib
fti^'foo^ tyfji7Ji,,j? J6,ra^fyr|l ,q)i^J« lf)^/efoift,U^;roloi|(U^«i^,lll|
m'aftrara des prii&res de tonte la eommnnant^ et dei siennes , et roe tint
AimiiedM^iUcdAhlfoaFtt'obngerJi 6fte iiiiMi'HiA^ei''iM%ii W'
|JiljMll9idftf9^««itJ!«fpit^Tii/Bt9i4fi> C-, f* ),*ft ^ u'f r* /' ':*^^. ^ff
sirieusie, n^^tait pas MGid&Ptttrh»yahWmm%^bidle^
qpf|.^^ijp/et^!ll. j,a 4an«.j5^ JKr4wo<r^<r(a.JI>w^ 1©41>^
deux on trois pages des plus senses et des plus
be^!f» Mrcrn^ dis(i^««idtf |atM6nftiiie; s«r ier 'n
dWarati(ob/al>dei«iiejioA .'Oil ii- seraiu jfusto jde^^e'^re***
termw: «es pdrts de la dmic6 « )tfdifeietrse^^
"t^fl'v^ft ia pl-marae «660 , la <K)ur^tainTC^^)i»ii;
JaaQfikr«l4iz .poup le mariage du Roi , ^adaove' der
Noitcfttlieiiei'se'tassatit pars 'd'admiirei' cette IwaHliS
Umms keaneujirTel neiifs o^-se>pi*odtiii im'^vif sefitl^
ttieift' dfe%"^«aidi%: mdetafofseirfe;' i' ^a ift^Mf ^^
plus coniusement , ressenlai^JA^/TWQm^^luiifl^^UA
I
260 PO&T-ROY/LL.
joup, se rencontrant a une fenfetre de !*apt)artemetit
da Cardinal dV)u Ton voyait la riviere et les mon-
tagnes , madame de Motteville et elle se prireni 4 se
comnkuniquer leurs impressions riveusesj comme
nous dirions aujourd'hui , et a parler de la solitude
des deserts. En rentrant chez elle, Maderaoiselie
icrivit une longue lettre pour y fixer sod plan. L'ide6
du sixieme volume de la CUKej qui avait para trois
ans auparavant, put bien n'y pas ^tte ^tirang^re.
L'ancienne visite k Port-Royal y jeta son reflet; ce
iFolume de sainte Therese entr'ouvert sur la table de
M. d-AndiUy a laisse sa trace. En ce desert de fan^
taisie, en«effet , ou le mariage doit rester ignore , oil
la galanterie veut r^ner innocente, dans le fond se
Yoyait, i travers la verdure, un monast^re de femmes
selon sainte Thirtee d'Avila (1).
Je ne pretends pas dire que ce christlanisme d*idylle
^t de bergerie n^aurait pas eu sa mode alors sans
(1) « Je toQdroii que dnin noire dtart ii y efti on cMiTieiil d« CiumS^
Ut98, et qu'elles n'excidassent pas le nombre qtie saioLe Th^rte marque
dans sa r^gle. Son inteDtion itoit qu'elles fassent ermites , et le s^joar
&m ermites est dans les bois. Lear bAtiiAeiil feroit Mt sur oelai d^iiTila
qfii fpt le premier. La yie d'ermltenQps empdcbereit d'avoir an coBiiaeroe
trop frequent avec elles ; mats , pi as elles seroient retirees da monde »
ptas nous aarions de y^n^ration poor eties. Ce seroit dans tear ^gUse
qa'on iroit prier Diea. Comme il y aaroit d'habttos docteors dtfns ndl^
d^rt, on ne manqaeroit pas d'eicellents sermons. Geai qai les alme-
roient iroient plus souyent , les autres moins , sans etre contrari^ dans
leer d^yotion [Fait ee que voudrtu, c'est comme dans l*abbaye de tM-
Ume)... Enfin, je yoadrois qne ri^ ne noos manqi|&t poor meDer.aa^
yie |)arfaitement morale et chr^tienne de laqaelle les plaisirs innocents
ne soient pas bannls. » Mademoiselle n'ayait pas encore remarqa6 dans
If. de Laaaanoe mi/ZioR de smguiaritit qni , de sob ayea, la rayfreity
el elleinsjstaitbeaacoap poor que le mariage n'eCit aacan acc^ <|ana/s9
plan de faicit6 imaginaire ; madame de Motteyille la contredisait sar ce
l^olnt ayee sa jastesse soiariante. ' ' .
M. d^Andilljr at sans ce coin de Port-Rbyal adouci;
latmis il n'aurait petitH^re pas eu $roii ej^iression aussf
bMte, wm singuli^e. M. d'A.iidiHy Vappeiait, le
|>rovoquait en quelque sort6, et en fdisait naltre
I'id^. Madame de S^vign^ ne nous mdnt^e-t-elle pas
elstle foUe de ta Morons allant se confeisser k lui en
bergere du lignon, comme s'il eftt iA6 le druide
Adamm?
Demftme que M. d'Andilfy ^eusapparalt de beau-
gsmp le plos Watile ^t le Inieux ten^ ites solitBf res ,
tdm aaqtiel s^adrassaimt , eomtiib d'dffice, tous les
jgens de monde et dcf eouF qu'ilne euHos^t^ k demt
devatiBiatttraity il e$t aus^, comme ecrivahi, le plu^
Modimtite (i) , le ^us beau diMur et le plus tUtera-
ieur des Messieurs de Pwt-Royal. Et d'abord 3 aurait
]kt6 de TAcad^ie s'H I'^vait voulu. On lit chez Se^
grais un detail, en p4rtie inexact, maid qui doii 6tre
^rru pour le fond : < M. d'Andilly ii'ayant pas toulu
accepter une place vacante dans TAcad^mie fran^oise
/qui lui fut offeree, le carcfinal de Richeliea fit inserer
^9n» les ^tatqts I'article qui porta que persoime n'y
£^ adoMs s'il ne le deaiande. » La tq^m que denne
Segrfiis 4u m^oontentement de d'Andilly centre le
iiardinal^qitt lui aurait reikis^ Tagr^meiitde la cbarge
4*Intenda0 i$ la wiatfon de Mmiimry ne paralt p^s
^nd^; car ee ftit de Monsienir que partit H disgrace
(}e d'A&diUyi ^ non du Gardiqai. Quoi qU'il en sOit,
jqe^d^l ^e i^s le commencem^ 4Qi^i que d' An**
dilly, alors retir6 k Pomponne, et apparemment bou-
deur, refusa FAcademie naissante, all^guant qu'il
. (1) bpNutoa de M* de Bdiit-CTran k son igs^ird : Vpusaufm Aca-
^filM RI^SW W^rMM^ecpar li« de fia we 4tf^
QuesitiQA ,dat|3 ^ )Q6 jteKppfiffli<v U fi^ooufvela rplu^ tavd
^Ht,PP^U4.§9^.iMr^4uA|i9R^4^«CW^Hm&«d^
temps (1). '. ** <»^^ i
,rJUitt4riair»iiiQi^tieM4.id'^fiAt%Fa iMndtt* de^^^s(^¥er-
4asA»l»^UH«l6*«ii44dl8'mayttir^f tUdiiin]^^ rappefer
^Wvpj^itfiU90 iQopie>^ .s^oliNMnMrte
4^'im^dwi'jCQrrM^tkMM»V pMdottlf^r«bvaUlr 8tir<to'^po<»
^ fMiaie8>'phr^i«irae$ 'eii ddncf seb "^tftidtfcfToWek
pms0i £e|3 ^poetries^iiont'tl^p'soiit^m ce"^^
atteiidfe d'pb^ botnfoe^tti farsbit ^ htitt Ketiis i»f^M
biiit|dut!&>bUenfie9rffosis^? 'S<m ^ ipo^ttier^ft' itatf^^' i^^
toc^ieielili) Mort ded^sOft-Ohmt (46»l) fif'olR'^qti^iine
suite, d6 pbrftpbijasef £Kthsv'^^2'^Aa'tn0tri6<)^sf''dl
(n^ iMil0tqDto^(4efe;prio€ipal^ ^otoi» etafifgl&K^^i
%» «der|uf te$0lir«c{e'(i643)'atphi«'d'^arviir ^ttttitft
• I t
(2jf Ce rat Mme ce qai amena la divulgation des Mimoires, M. d*An-
sous pr^teite de les Tire « se mit & lei Caire imprimer. ,-st-\yr^^
.Son aveDglement deplorable . , . ,.,.
Lai met Ta gloire a si naut prix
(if fjQlij^»VadbM'pai(49ki4pAf,<>'>«^'<<»««^ i nxUtv . .^i«ii/
. :. £t eroit ce in^ris honorable.; . .»
^ lie la Fortune seule 11 recoimau leslois ;
ti)i|«I.Aqlant^^4|)itorliM4ont4int^mde'Aol$V''^''' , .>iu^l#iMMi»>
\ La Gour sert de D^daje i^ ses ^aremeqU, .
jj{> i«Iltt^^onttjMigaii4onl<le9x;1langafn0nlsi«<ri filAml'l, b
ofu^ cent einqmnterhuit sur di verses Yerites , chre-
tiennes I'd'Aiimlly a surtout reussi/,Qt ii m^rUe.de
rder une plj
Gorneille, 1
€6 qui suit dans notre m^moire.: ' i^
loUkt Mil f V; dJkjGOKNOiSSANGlt'limTti^ > it^-> oii...r*ui#
nl 6jjttt(iai89ei^i«iri«ipril'nftpi|kiM^p]«iiayiol^^i 4u./^'l 1* i/p
Oni let oifcoars Chretiens et les Ames paYenneii ,
-»'»»! RelsMttfleift'frl^tll'iitfP^ldi'Mirt^aH^ '*'* ^U* ^"^'i '*^ i**^* *
lici iiit«i7rft^l»UPRM)pwl^leiiptaraKe«4^l(s^. uhu^j iio/i.'l«
, . Et rempllzoit ses yeux d'an&image brillanle; . # . .
iNaM qui, manqoanl d^un cosar qai U pot animer,* '
Qoi.dtfcmeie .yecso c^rii¥aU»r.espira^.fa Ja .foiftila t^pev^
suasion el la pfeihilfe*(4)^.*' '-"i" - **«» c;,i.,..:.v«»« i"^«-»i *oui,.u
d^AnaiUyise DecoBamandd-alLtraduisitsiiQeesBivoffieivt
fO « Ce fat U. de Salnt:C|Tin,^a^^Jifc^aacfl^t,(^(Pii(j|r^^^
•10 ,\fti%T^%fk^:A%t '
saint Aagustin , les Vies de$ iainU Fitres 4e$ Bis$itti
et VEckelle de saint Jean Climaquej les OEuvres de
sainte Th^r^e et celles dti bienlieureti:^ Jean d'A-
Vila,... eniin VHistoire des^Juifs de los^he (1).
En ces divers ecrits rSgne une mani6re facile ^
abondante, naturelle, et ea m6me temps quelque
peu magnifique ^ un style grand et AimdUj it T^spa-
gnoie, comme le dit Yigneul-Marville qui veut' faire
k d'Andilly rhonaeur d' avoir introdail oet(e fiiQon.
G'^tait purement celle qui d^rivait du seizieme si^cie,
maid^^geremenl pass^e et clarifi6e k la politesse aca-
d^mique , satis precision toutlBfois et sans rigtieur de
detail; elle ti*en est que plus agreable dans son am-
jpleur, et, une fcfid au fil du courant, on ne trouve
pas trop de phrases.
La plus considerable et la plus estim^e de ces tra-
ductions est c^te de rhistor»a tlosiphe (2). Richelet
rapporte que d'Andilly lui avait dit de cet puyrage
qu'il Tavait refait dix fm$^ qu'il en avait €h4ti6 le
style avec un sioift extreme , et s'iStait attach k le
couper plus qb'en seis autres prodqctions. On T^ lou6
d'avoir rendu k Josephe loi^s iesgrdMs; ne lui en
a-t-il pas pr6t6? II paraltrait qu'en voulant 6tre 61e-
p. 125) » qni aida !|I. d'AtdiUy encore dans le monde, k fiire aei
Stances des Y^rit^ chr^tiennes , et 4ni lai envoya de sa prison la matiire
de plnsieurs... » J'alme k croire que cette pens6e du mcroiV en ^tait » et
vMIe «fTi?«it comtne un atis an rimenr. -— Les Staiae^s et Poesies clirt*
tiennes ifttalent imprim^es an complet d^s avril 164S. . . ^
(1) Tons ces ouyrages , et qnelques-uns moindres que J'omets » se
trmiTent Tennis dans la belle Edition des OEnvres de 91. d'Andilly (S Vol.
In-foUo) pnblttes 4 YviSf obef Cfejrre Le Fstit* en 16'K&, e^^st^i-dire iam,
Vann^e qui suivlt la mort de Fautenr : ce lui Ait comme nn monnmenl.
(t) Messieurs de Porl-Boyal ^rirent Jvfph,
giudt^Jl a'Mmt pas iAi toujoifrs ftd^. Richard
Simott, et mtoiedeplus impartiaux que lui, eny
regstpdant de pr^, ne s'en sont pas nqontr^s. toujows
aatisfaits. Mais le m^i^ite inapprteiable de oe$ tradH«-
tiofis du dix-sepUdme et aussi du dix-haiti&me siede,
qui se rapportmt plus ou moins k la m^thode d'A-
miot f 9'a iti , ne I'oublioDS pas y de se faire lire de
tous avec Taisance et ragr^ment d'un original, ce qui
disparait si compi^tement dans la m^tbode temlue et
opini&tre de nos jours. Madame de Sahl^, qui n'avait
jamais pu aimer les histoires , commenoait par celle-
ci i^ jr prendre du plaisir. II sera reparl^ de cette tra-
dueti0Q de Josepbe k Toocasion des derniers hon-
neura de d'Andilly (1).
Le livre auquel je ^'arrSterais j^tdt ici , bien
qu'une simple traduction ^galement, mais comnne
image ^?e et naive od se pdnt tout entier raimabJid
traducteur, ce sonl se$ Pires des DiserU (1647*1652).
II reeueiUit sous ce titre les saintesi vies, Sorites par
divers auteurs^ de ces premiers ermites et solitaires de
la Thebaide , de la Syrie et autres lieux ; il voukit
rendre ces Mifiantes histoires accessibles tant aux re*
(1) Des deax portions dont se compose Foavrage traduit , les JniU
quttitJtuidiquetpkTWreiki en 1667, et VHistoire ib ia Gumre du Mfk detii;
ana i^ris, eo 1669. On en poufrait lire una critiqoe aaies detaillde, et
qui, ppnr dtre int^re^ei ne semble pas moins Judicieuse, dans la pre-
face de la noavelh Traduction de I'historUn Joseph, FAITK srR tB GKltd,
par le R^y6rend P6re Gillet (1756). Faite sur lb «bbc , c*est \k d^jk
une esp^e d*ipigramme cotiire le devAnei^r. Bi^ri qii'il sCit dn greo en
efliet , on a era remarqner que d'Andilly suit yolontlers la tradnettoii
latine de Sigismond G^I^nius ; et , tontes les fois que O^ttotus a bronehi ,
r«Wgant traducteur, dit-on, a r^H le fawx pas. Cela n'empieba mi
riln respto d^illushn (iue fit la heile inftdiUt au d^but , et il n'est m&Ae
pa»be80in, pour expliqaer ee premier silence de la crllilqiiey deeroive
avec Le Glerc que ce fut par respect pour M. de Pomponne.
1312 .^i«OKV-eiUD«Afe^ t
<C!et ipl€lrew|nt livm^ <f»iBffel3^i egt touttft-fUt ^^oMt
<4ai6^8aioiFiaa^igi4i|BSalesiaUrak {dm^cl oonteii]^;
.depttis 17iilfiMltofCM4|4A.iFWid*M^oai^avait)pou^
I qp'il. ptoH^i avoin deiEfidou|a1>la,dB6i teoilVak/ pasfM-
idao&fifiSifif&lay'pfllr M.liMvd
jiaiildi«yait lrapp(& «l 0DttvaJAQtt.p«r>leiiok^B)e| isra
der avec maint r^cit insiouaulj Jj^idogm^M^cMtem
A'«fet plus s^^MpmyikJSmtil'^^mKfidm^^b^
ftrp&od^. se di»pQa»JA i(jl i'amwince^i^^
4IA aul^urK^eimri^l»gie0.«WIii^l}Ai|W^
Li\AE bEUXlilME. ^73
, 4
tioa qu'au raisonnement , reste delicieux. D'Andiily,
par la fa^n heureuse dent il enchatne et assortit ces
simples histoires, en peut £tre dit le Rollin et en-
ohaiiie comme lui : c'est VaheiUe des deserts.
L^Histoire de saint Jean Faumdnier, la Vie et les
DBgiris desVertus de saint Jean Glimaque, mesemblent
les moreeaux les plus esseptiels , les plus savoureu^.
— « Lorsqu'on rapportoit k ce digne prelat, est-il dit
dans la Yie de saint Jean raumdnier, que quelqu'un
iioit port6 k faire I'aumdne, il le faisoit venir avec
joie et lui disoit en particulier : Comment £tes-\ous
devenu si aumdnier? est-ce par vatre inclination ou
en vous faisant violence?... » Ge Jean Taumdnier a
maints et maints traits dans sa \ie , qui sont sem-
blables d'impression k cette touchante histoire de la
captivite de saint Vincent de Paul : par ce livre de
d'Andilly, Port-Royal redevenait vraiment a 1' usage
elk Funisson de saint Vincent de Paul, dont nous
souifrons d'etre separ^s. Mais le gracieux, le d^bon-
naire traducteur s'est comme surpasse dans ce dis-
cours du m6me Jean Taumdnier sur Finfinie bont6
de Dieti et Fingratitude des hommes :
« CSe grand persosiiAge li ch^ri de Diea disoit soavenl pour Aire voir
comblen I'onest oblige de s*hainilier : Si nous coBsid^rioiis attentiyement
quelle est la mis^icorde et l^eitr^me honU de Dieu poor nons , nous
ii*oaerioQS pas seulement leTer les yeav vers le.eiel; mals ttousdemeu-
rerioDS dans ane modestie et ane homiliti contiouelles. Car, sans nous
arrftter k ce que , lorsque nons n'^tions pas encore , noire divin Gr6ateur
noas a donn6 Tctre, et qa'^tant morts par le p^ch^ et par la d^ob^issancc
de noife premier p^re , il novs a de nouTeaa vivifies par son propre sang,
et lait que toute la terre nous est assujettie et le ciel m£me en quelqne
maniire : coniment est-ce que , maintenant que nous I'ofTcnsons tous le.4
jours, It neuous an^ant'tt pas, et que €ettc nature , imniuablo et t^ier^
nelle, et cet.ceil qui d^couvre toules choses , attcndeot notrc conversion
avec une si extreme patience? CQmmenI est-ce que, blasph^mant si sou«
n. 18
.ly
274
PORT-ROTAL.
vent eontre ee Bteii toaUpaissant , il nous console » il nons JcaresM per la
ci^mpeiikm ^n'il « 4e noiti, et fklt tombet le pluiedii elel powr te ^xMMktL
de Dotfe Tie? Goinl^ien y a-*UU de tn^chatitfi qu'il fiacbe el q«'il nl Utie
pas entre les mains dela Justice lorsqa^ils yoot en intention de tuer et de
voter, de pear qu*ils ne soient pris et pants ? Combien y &-t-il de pirates
qu*il ne perasel pas quails llissent nanfrage , quoiqa'ils ne respirent ^e li
pillage et I^menrtre, niais defend k la mer de lea engWutir* afin quMls
renoncent k lears crimes et se convertisSent ?... Combien y en a-t-il qui
ailant dans leseavernes poor y mal faire, on qaerellant les passants, ^vitent
Iti deniadeaehiens el les meins des kommeit Etloraqoe jesiilaq«fll(iae»
fois k table avec des femmes criminelles on avec des hommes sqjett k s'en-
Ivrer, on qutt Je m'entretiens avec d*autres qui souilleni lears Ungues par
nmparel6 dt lenrs paroles , on que )e me rends participant de qnelques-
uns de ces p^cb^a qui so conlracteAt dans les occupations d« ai^tei 1^
abeilles volent de tons c6t^s le long des ruisseaux et des valines pour ra-
masser dans les prairies de qaoi former ce miel si doux k ma langue qai
pronMice lanl de paroles Injostes et d^aboimBtes ! les raisins attendent
avec impatience les cbaleurs de XM pour mi»\s, afin de satisCaire mon
goCit et de r^jouir mon coeur qui d^sbonore si souvent celai qui lui a
donnd l*6tre t les ilears se pressent k Fenvi pour donner dn plaisir k mes
yeu*» qqiabuiMt de lewraregwds poor porter les amlres aa mal 1 et le
figuier souffre la rigueqr du fer qui le taille, afin de lui faire porter des
friHts dont Tabondance remplisse mes mains, et dont la douceur contente
ma boQclie qui donne des promesses coupablee k ceftes que les liens dtf
maalflge q*! soupvses k la puissance d*iin lutre I (i),
En traduisant, j'allais dire en ricoltant cette page
loute savQureuse de fruits et toute bourdonnante
d'abeilles , M. d'Andilly m'apparatt qui se promene ,
la serpe en main , le long de quelque haie du verger,
HyWsis apibus (lorem depasta salicti.
Tout ce qu'on pouprait extraire de profond , d^
M et de delicfcttx du saint Jean Clrmaqwe, aous
m^nerait trop loin : c'est d'un asc^tisme charmant ,
qui n'd de comparable que VImk<Uim cbes les mo-
dernes. En traduisant avec tant de grftce et de clart6
cet excellent maltre du coeur, d'Andilly dut aller a
0) Chapitre XXy. ^al ad^'aci a un seal cndroU I'etpressiori trop nue.
LIVRE DEUXliME. 275
bien des ames de son teraps. Tout ce monde de
M. de La Rochefoucauld, de madame.de Sabl^, de
madame de La Fayette, dut en 6tre particuli^renent
frapp^, et admirer comment I'antique abb6 du Sinai
en savait au moins atussi Ibn^ qu'eux*mdmes sur les
Tcr tus , sur les passions , sur les replis et les ruses de
Famour de soi (2) .
Philippe de Champagne, notre peintre ordinaire,
h m d^ Pern dk mUrU re stijet rfe pluiieur^'
^aQ(](s paysages repr^sentant les eirconstanoes de la
116 d6 AiiiM Mari«f, ni^ &li MKtai^e kYitOiitt. La
f 6iSiaine (j[ui , s'il cleVait avoir quefc^ue rapport loin-
tain avec Port-tloyal ^ ne pouvail y prendire q» par
ce cdt^ facile et par ce livre attrayant , en a tire ,
^ entre une fable et un conte , son poeme de la Capti-
viti de saint Male :
Qui Toudra la savoir d*une bouche plas digne, •
Life Chez d'Andiliy cette ayenture insigne.
La Fpntainel mais lurenons gtede! cse M. d'An-*
diUy, si nous nou$ laiasions laire^ nam diasiperaitr
trop et nous induirait en colinaissancd avec trop cfe
gens. Laf Fontaine ^ cotnme ijoiadame d6 S^gn6, ne
doit yenir (s'il revient) que tard , plus tard , k Te-
po^pie de la Paix de TEglise : il faut garder qttdque
dkose pMr les douceurs de notre apres^midi.
(S) Poor supplier ici k Tincomplet des citations , i'ai po , dans mon
cotits de lausiinne, renvoyer sans scrupole k un livre bien connu de nves
auditenfg, VJHhur de M. Crutthiguer, dans leqoel oii retroave beauconp
de cette fnlpe et de cette manne du iivre de d'Andiliy, extraite et dis-
tribute en parcelles poar les d^Iicats.
XVI
CongA prisde M. d'Andilly. — Noaveaax arri?aiiif • -^ H. dePoBtb;
M. de Salnt-Gilles ; FabM de Pontcb&teaa. — MH. de BagnoU et de
Berniires , senriteors aa-dehon. -— Le monastire de Paris ; cban-
gement de fcapnlaire. — Bladame d'Aomont. — Retonr de la mire
Ang^liqoe aux Champs ; alUgresse. — Gaerres de la Fronde. — MIs^
et charit6. — Le doc de Luines et sa sainte ^ponse. — Systime de
Descartes ; dibaacbes d'esprit k Vaamarier.
Pour r^sumer et fixer la suite du rdle , les jplhases
d'existence de Mi d*Andilly k Port^oyal, et nous
permettre d'attendre que nous le retrouvions, nous
n*avons que tr^ peu ^ ajouter.
il y \^ut dix ann^es d'abord, jusqu'en 1656, -sans
aucune interruption , tel que nous venous de le v6fr,
•le solitaire hospitaller, le grand-mattre des c6r^-
monies du lieu. M. deSaci, son neveu, devenu ie
directeur, fut m6me oblige de I'a^ertir, et de lui
conseiller plus de reserve a cet dgard ; car on avait
affaire a toutes sortes de visiteurs , et quelques-uns
Ires suspects. En 1654, au redoublement de borage
que suscitait le fanldme du Jansinisme, comme il se
plait a I'app^Ier, M. d'AndiUy, apre? avoir sonde
n
PORT-HOYAL. LIVRE DEUX1&HE. 277
le tetniin p^r madame de Chevreuse, ecrivit au car-
dinal Mazarin ime longae lettre justificative. 11 y cut
mSme un projet de conciliation et de paix fond6 sur
un strict silenee des deux partis. Arnauld , press^ par
son fr^re, s'^tait engage k ne plus 6crire! G'est alors
que la Reine dit que, puisqueM. d'Andiliy avaitdonnS
sa parole , on ne pouvait pkis mettre la sinc^rit6 en
doute. Mais le silence, du cdt6 des jteuites, dura
peu, et d'ailleurs les armes, de part et d'autre,
itaienfr trop oharg^es pour une tr6ve. En 4656 , lors
de Teolat de la Sorbonne centre Arnauld , il y eut
ot4re de la cour de disperser les solitaires des
Champs. M. d'Andilly, avert! k temps par le secretaire
d'Etat Brienne, s'empressa d'ecrire au Cardinal, pro-
testa de la soumission de tons, et obtint que le Lieu-
tenant civil ne vlnt pas imm^diatement faire ^x^cuter
Tordre. Les solitaires se disperserent d'evxrm^tnes ,
et lui se retira k Pomponne, puis k FreSnes, chez
madame Du Plessis-Gu^negaud : au bout d'un mois
d'eitnlj il ^tait rentr6 au d^ert des Champs par to-
lerance. Mazarin, quMl s'empressait de remercier,
lui repondait par un tout aim^JMe billet : « J'esp^re
bien que vous n'oublierez pas dans vos prieres celui
qui est vdtre. »
Dans les ann^es qui suivirent, on verraitM. d'An-
dilly poursuivre sous main ce r61e de conciliation et
de bonne entremise auquel les passions alhimees se
prStaient peu : il est eclipse et insufBsant. II se m6la
avec boaucoup de vivaciie dans les projets d'accom*
modement, bientdt avortes, de son ami M. r6v6que
de Comminges (C^iseul-Praslin, le fr^re de madame
Du Plessis). Arnauld s'en irri(a plus d'unefois. II y
«
4
37d PORT*KOYAL.
eut mtoie un instant assez vif entre les 4mx {thft& ;
le docteur ecrivit k son atne des choses dures (1). En
aoiflit 1664 , quand le fort de la pers^ution ^lata , dt
qu'on enleva les religieuses, M. d'Andilly^ralli^ kh
eause commune, s'illustrapar upe gran(k sc^ne pu«
btique au faubourg Saint-J^eques , qui sera raoeiitil^
en son lieu. Accus^ presque d'6meute , il dut quilter
ies Champs par lettre de eachet, et se retira k Ii«m«
ponne pour y raster j usque mftme apres la Paucdf
I'Eglise. Et c'est alors que nqus I9 petrottvefons k
loisir, p^red'tm ministre d^Etat, ofirant 4 Loots XIV
son Jo$ifh$j et rentrant au desert parmi les siens
dans toute sa repr^senlation majestoeuse.
Cette pointe faite, revenons. Notre histofre (sf his-
toire ii y a) n'est possible qu-avec ces ondulations
perp6tuelles. L4ntimit6 des personnages ne permet
pas de marche plus s^vet^e. Le bon Fontaine le sait
bien, lui qVii s'6crie k chaque instant : « Mais pour-
quoi previens-je le temps? Aliens pas k pas, vii^ns
au jour le jour. 11 semble que je craigne de n'avbir
(1) ^. r AndillT 8'«t»i| Wm^ , 4aq4 If^ pepf et i^^ }[\miVi «• ¥• ita
C^ininingeif^ de ce q^'Arnamd ay^it pr|s sur lui ^*impr|mer, danji!^
Befaiaiion du Pire Ferrier, des extraits de lettres da pr^lat qui 6taient
destinies k rester confidentielles. Arnaald a?ait la d^taangeaisoii d^<cfffiri|y
de d^montfer pieces ^ ^%ixi \ il dyait ia pa9ii9ii de la pub^d^e. J^. 4*An-
dilly, dans cette affaire , septait on pen k la mani^re des gens da monde»
qui tiennent anx formes , aux convenances d^iicates envers des tiers
ei>iisid6ral)le9 qui out tqqIq obliger. Amaald se eantminait d«iii «eii
droit > tummumjus : « £9t-ce done, igcrit-il afi^^reipent k ]tt* d'A^^^'Y
(24 avril 1664), qu'on ne peat avoir iqu'un seal ami, et qvCaussitdt ^u'on en
ao^uUH an nouveau, fl fout oublier tons les autres 9 II feut bien que oeU
soil alQsl, paisqqe ceai^qai se piquant ^'^Ue «i g4|idfeax |iaH, ^ l«
sont que d*uii c6t^, et q^9 , ppar ^pafppr h Tofl vfx |;elit chagrin , pq'jj
n'aura peut-^tre pas, ils d^clarent qulls sont prftts k trailer les Autres
enenneiois^)) ' . ' ? '
LIVRE DEUXlfeME. 279
pas assez de vie... Mais ne troublons pa$ Tordre dea
choses. »
Rien n'est trouble : on continue de traverser Te-
poque qui s*6tend de la mort de M, de Saint-Cyran a
la publication des Prmnciales (4643-1656).
Cette p6riode d'intervalle est reraplie par la mul-
tiplication croissante des solitaires d'une part , et de
Tautre au-dehors, vers la fin^ par toute la discussion
et la querelle croissante sur les propositions de Jan- '
senius, d'ou sortit en 4655 Taction de la Sorbonne
contre Arnauld, d'ou sortirent les Provinciales. Nous
nous tenons, pourle moment encore, au-dedans.
Je me garderai bien d'enumerer tons les solitaires
qui venaient s'ajouter chaque annee aux precMents :
ce serait tomber dans une a^rie de biographies
qui se reproduiraient presque toutes Tune Tautre.
Que dire, par exemple, d'un M. Bouilli, cbaQoine
d^Abbevilte, qui vint aux Champs des 1647, et se
fixa au jardin des Granges , sur la hauteur ? Il en
pJanta la vigne; sur tout il travaillait^ nous marque-
t-OB, k tailler la vigne spfrhuelle de son coeur. Ce
fut un jardinier tout autren^ent aiustere qi^e M* d'A.n-
dilly, et il eut plus tard sous lui , comme jardmier
^galement, comme simple apprenti^ et plus austere
encore, Tillustreabbe de Pontchiteau. U. de Pantis^
ce vieil officier d'arm^e que j'ai nomme quelquefois,
m^rite plus de mention. Dans ssi longue et vaills^nte
carriere au regiment des Gardes , il n'avait jamais
pu se tirer du grade de li&utenantj ou un malin gui-
g]»<m sembWit le conflner. Cetait le lieutenaal expert
et ccmsomni; il lui sied mtoie de ii'«voir ^a ^iie
cela , comme i Lancelot de n^avoir 6te que sous-
280 PORT-ROVAL.
>
diacre. Un jour» deja confines a Port-Roy ai, tousles
lieutenants de son ancien regiment le vinrent prendre
pourarbitre, commeleur doyen, dans un differend
qu'ils avaient avec les capitaines. Tres anciennenaent
He avec M. d'Andtlly, it se retira pres de lui vers i652
ou i653, et participa, mais plus rudement, a ses
travaux dejardinage, de defricheaient , et hors du
vallon , sur la montagne. II le surpassa m6me en ikge
et mourut h quatre-vingt-sept ans (1).
M. Uamou etait retire aux Champs avant Pontis;
il y succ6da comme m6decin a M. Pallu (1650). Mais
son beau , son tres beau moment n'est pas i eette
heure ; c'est pourquoi nous le rfeervons.
M. Baudri de Saint-Gilles d'Asson etait un geniil-
homme de Poitou vers la Vendue, Tun des cinq frercs
d'Asson (Fontaine lui en donne onze), tons grands
(1) En 1670.-»nne Bingoli^re question s^est ilev^e rar ion compte. Ses
Mimoiresp rMJgis par Da Foss^ , panirent en 1676 ; ils eufeot beaneodp
de succ^ et donnirent Tid^e k Tabbd Arnanid d'6crire les siens. Madame
de S^vign^ les lisait dans son €U de Livry : « Je snis attach^ a des M6-
moires d'on M. de Pontis, Provencal.. .• II conte sa ?ie et le temps de
Lonis XUI avec tant de v^il6 et de naivete et de bon sens , qoe Je ne
pais m*en tirer. y . le Prince I'a la d*an boat & Taotre avec lem^eap-
p^tit. » Un j6saite , le P. d'ATrigni , dans la preface d'nn de ses oavrages
(Mfemoiret pour servlr a VHutoire d^ V Europe dspuU 1600 ) se piqna de no-
ter Chez Pontis et sut mdme grouper assez Joliment quelqoes ineiacti-
tudes de detail , en vue d'infirmer le tout : il n*a r^ussi qa*& montrer que
]e rMacteur avait bien pa confondre quelques circonstances. Mais voila
que Voltaire , en son Sleelo de Louis XJV (article PontU) , s'en vient ^riie
de sa plume la plus 1^g6re : « Ses M^moires ont M tellement en vogoe
qu*il est ndcessaire de dire que cet homme, qui a fait tant de belles cboses
pour le serfice du roi , est le seul qui en ait jamais parl6. AuSsi ses Mi-
moires ne sont pas de lui , ils sont de Da Foss^.... // foint que son hiros
portait le nom de sa terre en Dauphin^. II u'j a point en Dauphin^ de sei-
gneurie de Pontis. // est mime fori douteux que PontU ait existi, » Yi?es
done quatre-Tingt-sept ans , et en homme de y^IU » poor ^tre, an su^
lendemain de TOtre mort , r6d«it , d'an trait d^ plome, & T^t 4« fable I
LIVEE DEI5X1EM£. 281
e( robustes , respect^s et redoutes dans le pays qu'ils
batlaient en intrepides chasseurs. Ay ant fait ses trois
ans de Sort)OBne et d^ji beneflcier, il fut louche d'a-
voir vu M. Hillerin aux environs de son ermitage de
Poitou : par lui il lut la FriquenU Communion et con^
out Port-Royal. Une fois venu en ce lieu , il y voulut
demeurer^ et se fixa aux Granges dans un petit logis
convert de cbaume , qu'il se fit b&tir au bout du jar-
din et qu'on appelait gaiement le Palais Satnt-Gilks^
comme par pendant au PetU-PaUu ( du jardin d'en
bas). II avait en son pays , qui confinait k la Bre-
tagne, un prieur^ dependant derabbaye deGeneston,
dont M. de PontchAteau, alora tres jeune, ^ait abb^ :
ce qui minagea ]a prochaine liaison de celui-ci avec
Port-RoyaL M. de Saint-Gilles , tout solitaire qu'on
le croirait , et qui voulut 6tre d'abord le menuisier^
puis le fermier du monastdre , en devint I'agent actif,
rbomme d'affaires au-dehors dans les grands mo-
ments. Les impressions d'^rits de ces Messieurs se
faisaient par ses soins ; il ayait sur le corps des, arrets
du Ch&telet , et s'entendait k merveille k d^jouer les
gens du roi. Personne n'aurait eu plus de particula-
rites piquantes k raconter sur la publication des
ProeincialeB; nous ne serons pas ^ns lui en d^rober
quelques--unes. A la ville, il portaitau besoin Tepee
oomme plus commode , ayant affaire k toutes sortes
. de gens. Avec plus d'entrain et de belle humeur qu'un
penitent ordinaire, il faisait le d^lassement de M. Ar-
nauld, de M. Singling dans les courses , les fuitesou
les retraites qu*il partageait avec eux. II savait du
grec et jouait admiraUement de la fli^te. Les voyages
i^tdient son fort, Quand madame d6 Lon^evillC; con-
]
282 PORT-ROYAL.
vertie, se repentant d'avoir tant aide aux guerres ci-
viles et d'y avoir mine tant de pauvre monde, voulut,
par le conseil de M. Singlin , restitoer autant que
possible sur les lieux et aux personnes m^mes, ce
fut M. de Saint-Gilles qui fut charg6 d*aller aux
fronti^res de la Champagne , vers Stenai , pour dis-
tribuer dans les villages les aumdnes de la princesse.
II feut tout dire : c'est lui aussi qui ira trouver Ketz,
alors vagabond, k Rotterdam (vers 1658) , pour lui
porter des paroles du parti , car il y avait parti alors.
Nous entrevoyons de Tintrigue k I'horizon, mais
nous n'y sommes pas encore. On en accusa long-
temps les jansenistes, avant qu^en effet, ils s'ep avi-
sassent. Ge M. de Saint-Gilles ne s'^pargna pas pour
regagner le temps perdu. Remarquons, chemin fai-
sant, comme chaque solitaire, m^me apr^s sa con-
version , garde des traits dislincts de son tempSra^
ment et de sa nature. Ce Vendien ardent trouve
moyen d*arriver, par le d&ert, i tout Temploi de
son activite , de courir les monts et les mers , et de
braver les naufrages (1). Quand il cessa de courir, il
se d^truisit lui-m^me par ses aust6rit£s (2).
{%) « l\ p<$Q8a p^rir en Toalfnt reyenir (de Hollande). 11 ^'em^rqiii
avec H.. Des Landes , son compagnou de voyage , k nn port de mer
BoiivD^ La Brills, auprte de La Hayft, et lis forefil sarpris avssitftt d'liqB
Um/^ q«i Ann dijuq joqra, ^ c^« luuts, ll vV>leptei ^ne les m^^lqM i^
Burent oil ils ^iolei^t pendant topt ce t^mps et farent trop henreax ()e
ponvoir retoarner a La Brille, d*oi!i M. de Saint-Gilles et son camarade*
prirant la rente de tem^ et Tinreat par Cologne at le reste de VAIle*
PWee* pfTce qoe la guerre dtcdt aH»r< en 7(AWlf^* *^ (-^W'^IW* «**
Nicroioge, in-4o, 1735 , a la page 69.)
(2) Je eralns tant d'etre faijnste enters des hommes de eoenr et de
wrtn , el, ea ehatgeaat qeelqvaa tmlta plni aatfUiOft, A*m eipeltre faf*
VffUf ce qnL est presftae la^Tl^ble dans. la rapidly, c^'oii me pf|c>9ft^#
encore un correctif et on t^moignage. H t iie Sainte^Btarthe , qni assista
'*
LIVRE DEUXI^HE. &83
^ H. de Pohtefaiftt6liBLU , qui finit par les mftmes eic^s,
prit part auparavant au muffle genre d'emplois. 11
parut i $on tour le commis-voyageur infatigaUe, ou,
si Ton aime mieu:£ ^ Fambassadeur ordinaire de Port-
Royal. U y viat pour la premiere fois en 16Si ; mats
ses all^s et venues, m6me au mQral, furent M-
quentes. Son ineonstance d'humeur le poussait auit
voyages; sa naissance Vy aidera et lul ouvrira les
voies. 11 6talt de Fillustre famille bretonne Du Gam*
boAt et neveu du eardinal de Richelieu , eomme le
rtp^itent , non sans quelque emphase , tons nos bio-
graphes jans^nistes tr^ flatt^s , ^ neveu k la mode
de Bretagne.
OSs les ann^es mftmes dent nous parlous , H. Du
6u6 de Bagnols , de Lyon , jeune mattre des re-
quites, et son intime ami M. Maignart de Berniires,
de Rouen , mattre des requites 6galement et alll6 de
la femille Du Foss6, sans pouvoir 6tre rang^ au horn*
bre des penitents proprelnent dits , domicili^s k Port-
Royal , se constitu^rent les agents d^vou^s de cette
maison dans le monde , et on les appelait k bon droit
les Procureurs giniraudD de9 paupres. Ce sont les mo-
dules des veufs ay ant des enfSsints. M. de BerniSres
H. de Saint-Gilles k sa mort (d^embre 1668) , en a fait nn bean rteit
(Sup/fUnimitfixi'l^, au !lleer6hge).,l\ tonfi&it de eei fiibleflsea appa-
fyntei , de ee^ i^pnif^fft^ ef (6ri9m9t ; ff aif » 4»t-H W^toi|H|ieiil, If. de
Saint-Gjlles , aii contraire d^ ^nt 4'antres , ppr(ait tons sea d^i^ en
de£pTS : V Je puis rendre ce t^molgna^e i notre fmi qa*il p'j ayoit rieii
en iui deM piir qae soncoeur... Sa cbiariU ^toit comme up or enflainmi$
duelg^ues^lacl^esy et (juej, miixrehmt dans la ^ous^Ure^ tjBspUds au imin^ n't^i
fuiuinipas un peu eouveris; mais, si cette poussi^rf ejBP|coU C|QeIqQ9 pb^l^
de r^lat de cet or, elle ne Inl 6teit rien de ion prit. »
284 PORT-ROYALi
vendit, des qu'il le put, sa cliar§e.«Il contribua le^
premier, et plus que personne , durant son s^jour a
RouQD , ^ d^poser les semences et les notio|is vraies
du chriBtianisme dans Vkme de ms^laQie de Longue**
ville. Pour 6tre plus pres de nos amis ^ il acq^ (de
M. Des Touches I je crois) la terre du Chesnai pres
Versailles. On aura occasion de dire , en parlant des
petites Ecoles trte accrues, et regulierement Stabiles
d^ 1646 k Paris, dans le cul-de-sae Saint-Domi*
nique-d'Enfer, qu'elles furent dans la snite, et lors
des tracasseries qu'on leur snscita, transfi&r^ ea
partie au Chesnai, chez M. dei B^nteres (1)»
M. de Bagnols, le plus riche des deux amis (il avc^it
soixante mille livres de rente)» s'^tant aussi d^barrass6
de sa charge, avait m£me r^ussi dans un voyage k
Lycvn aupres de M« soa pere k lui persuader de se
d^pouliler d'une somme de qaatre cent mille livres,
comme peu 16gitimement acquise. Naturellement fier
et port6 k dominer, aussi plein de feu que M. de
Bernieres I'etait de douceur, il rabattit rigoureuso-
ment sa volont6 sous M. Singlin. II acheta proche
Ghevreuse un ch&teau appel6 Saint^Jean^s-Trqius.
(ou tout simplement le$ Trws) , un des future asiles
encore des petites Ecoles dans les dispersions qu'on
en voudra faire. II n'avait que trente ans lorsqu'il se
convertit (1647), et il motirut k quarante (2). M. de
(1) II n*j a pas & confondre notre HI. de Berniires avec cet autre eon-
temporain, Berni^res-Louvigni , de Caen* ^crivain mysUqae^» aateor
d*CEuvr6t ipirttuelles , et grand enneml, aocontrtire, des Jana^nistes.
(2) « II a tant Jedni et tant fait d'aoat^ritte qa'il en est mort; ei, de
peur qa*tl n*en £chapp&t , Gainaat et on des Gazetiers lai ont donn6 da
vin ^m^tique... Qoelle sottise de prendre ce poison dans nneinflammatioo
de poumon, et de JeOiner si rudement ydil en faille monrir 1 » (Lettre df
GulPalin,jalnl657.)
LIVUE DEUXiillE. S^8S
BagBob Alt le ecdl^ue principal du due de Luines
pour toutes les reparations et augmentations de M-
timents que Fannie i651 i^it executor au monastere
des Champs, et auxquelles ces deux messieurs pour-
Turent.
Les religieuses, une partie du moins, y etaient re-*
venueaen mai i648. Rien de bien important j usque-
\k ne s*6tait passe k I'int^rieur du monastere de Paris
depute le temps oix nous Favons laiss^. La m^re An-
g6Itque s*y retrouvait abbesse, nous Favons dit, ayant
H6 nomm^, en oetobre 1642 , k la place de la mSre
Agnes qui achevait son second triennat (i). Elle, a
son tour, n'en fit pas moins de quatre consecutifs
en yertu de quatre Elections r^il^r^es , et demeura
ainsi k la tdte du ccmyent durant douze ann^es, jus-
qtf en notembre 1654. L'Institut du Saint-Sacremedt,
qui a ete pour nous, si Fon s'en souvient, une si
longue et festidieuse parenthese, et dodt nous avonsr
eu Mte de deserter la maison k demi profane (2) ,
fut )regiili^ment riuni et transf^r6 k Port-Roy^I
avec toates fes obligations et grftces qu'on y avait, dans
le principe, attach^es. M . Briquet , avoeat g^n^ral ,
aUi6 des Bignon et p^re d^une des futures religieuses
les plus inarquantes , aida beaucoup par son zele k la
conclusion legale de toute cettg neigociation fort com-*
pliqude. M. Tabbe de Saint-Nicolas (3), alorsa Rome,
et charge d-affiiires au.nom du Roi, n'y contribua pas
moins dtrectement en oblenant la permission du
Saint-Sioge, Les fondateurs et bienfaiteurs de Fln-
■
(t) Voir a la p«ge 24 d« ce tdlame , IW. II > cbap. VII.
(2} Voir 4 la page 347 du tometl , Ht. I > chap* Xfl.
(3) Henri Arnauldtdcpqis^v^ned' Angers. ^ . *
t
ployfe & lAtir V.egUae de Port^Rdya} cle Pari94 L^
premise pierre •!& fut^poste on grftadepooofie ^yjrft
1640) par madomciseUe de Loq^ueville » couiDie^ ki^
riti^re repr^sentant la premiere duchesse de Lou-
gueidUe» fondabrke de I'aaeieniie maiscm du Saint-
Sacrement^ C'est eette madeaiinseHe de Longu^viUe^ ,
depiria ducbease de Nemoars^ qui, bien qu'^l^vedo
madame Le Maitre, se moDtra tnujoiurs n^diocre-
nmt dispoa^ de cceur po«f la nmson. Elle y atait
demeure quelque tempa k T^ifoquse du markige de
aon ptee aveo ia seeonde daehesse.
La traioislaikioa de rinstiuit du Sakit-Saei^en^t
k Port-Royal amesa une autre c^ria^oiije ir^ iqa-
pOTtanie pour lout qouv^u ^ 4 4»voir le chaag/^meiii
dliabit (i). Nos retigieu$€6 pprtaMm aMp^ravaafc le
seapulaire Boir de BerMfdiues. £q embradsaatriop
^tfA du Smut^SacremeiK , &Uai(rtt d^popillor oe
soapukiire et reprendre celqi (|0'a^aieDt eu les fsmxn
au Sniiii-Sacremeiit mAine ? La mere Au^i^ikiqiie ; ^
vere , itait d'avia de garder |e ftoir. La siBur km^
Eugiaio, par uo reste d'im^nation petft-Mre,
pe&chait pour Fautre costume^ plus 4clataM« Ua
ooffret , ouvert par hasard , fma rirr^aolulioh : on y
troa^a des habits i^enus du Saint^^SaicretaEiedt etouUi^
la depuis huit ou neuf ans, ce qui pairut uue kkdkA-
tion d'en haut. Les religieuses prireut doito entoute
eireoionie (octobre 1647), et pour ne le plus quitter,
le seapulaire blano avec la croix d'eearlate sur la
(i) La rtgle ne fat fu ebaogte pour cA ; on rasta miu eelle de niat
Beoolt, en raccommod^nt' seulement iwr qqelqnes points aux noQvelles
i
LIVffE DEUXltllfi. ^1
[K>ittiji€. La solennit^, aprte quarante jours de re-
tiraite^ tut grande; tf. Bignon, Favocat genial » y
assistait ; M. TOfficial donnait les habits. On y recon-
nut jusque dans les details la verification d'une an-
cienne vision de n^adame Le Mattre qui avait Crii voir
en idee , dix-huit ans auparavant , les soeurs se re-
\6tant ainsi. C'est 1^ le c6t6 petit de Port-Royal , et
en quo! ces fortes et simples filles se retrouvent
nonnes par quelque point.
Puis 1' imagination toujours a sa part; si on ne la
lui fait pas de bon gr6 , elle la ressaisit. Gette croix
d'^carlate sur un vStement blanc etait de nature &
fnipper : blancheur de la robe des Kachet^s k cdte
du sang de FAgneau. Qu'on se figure autour du pr^au
du cloltre, par un soleil baissant^ cette procession
chantante ou silencieuse I Les humbles soeurs , $ans
se rendre compte comme nous du pittaresqw^ le sen-
taient confus6ment, et plus merveilleux, m6le a la
religion mSme. Lasceur Ang^lique de Saint- Jean aura
parfois de ces songes, et trop forte, elle, pour y atta-
cher du sens, elle aimera k en tirer du moins d'agrea-
bles dymboled : « Je croyois 6tre k Port-Royal de Paris
en un lieu oik il y avoit une grande fen6tre qui regar-
doit dans la galerie d^en has , et que j'y \is toutes nos
Soeurs de Paris y marcher processionnellement, tenant
toutes des branches de rosier fileuries de roses incar-
nated les plus belles du monde... » Et elle applique
les details du songe aux circonstances dans lesquelles
6lle 6crit, mais insistant tout particulierement sur
le bel effet de ces habits blancs j de ce vert et de cet
iiH^muU dp raw^
Quelque temps avant ce changemenl d'habit etart
morte la mere Genevieve Le Tardif, dont il'a ^t^ part^
autrefois, la premiere abbesse Elective de Port-Rojat :
« Je ue sais, ecrit encore la sceur Aog^lique de Saint-
Jean (i) , si je dois dire une chose que nous remar-
quAmes k sa mort... La communaut^ ^toit prdsente
quand elle expira. On chanta le Subvemte selon la
coutume ; luais ce qui nous parut k toutes de si ex-
traordinaire, c'est quS7 notii sembloit que d^autres
vinx itaient mtlies avee le$ ndtresj et faisoient une hdr-
manie quinoue parut sumaturelle. Peut-£tre, s^em-
presse-t-elle d'aj outer avec sa prudence rare, peut-
£tre y a\oit-il de Fimagination ; mais toujours il y
avoit une grande certitude de foi k croire que les
Anges se n&jouissoient en recevant cette &me; et, si
Verreur iieit dan$ not ten$j la virUi iiait dans notre
ecBur. » Quelle meilleure et plus humble explication
de la merveille? quelle plus juste excuse de Pitlu-
sion ? Qui pourrait mieux dire ?
Pendant que le desert des Champs multipliait ses
solitaires , le monastere de Paris avait eu ses con-
quotes aussi. Madame la marquise d'Aumont, veuve
du lieutenant-general de ce nom (2) , y venait dc-
meurer (4646), et y voulut prendre I'habit blanc.
Personne excellente, devou^e et solide, son credit
servit souvent auprOs de T Archevfique , et ses bien-
fails considerables aiderent k maint^s oeuvres. Lors-
qu'elle fut pres de mourir (1658), elle demanda pour
toute gr^ce qu'on TenterrSt comme une religieuse ,
et qu^aux prieres qu'on ferait pour elle, on ajoutSt
(1) Fies mierostantcs ct cdifianfcs dct lUtigleusct de Parl-Kovat (f 'i51}i
tome II, page 15.
(2) N6e HarauU de Chiverni.
9^t^son ndm, Sororis nosfrm (notre Sceur), bien
qu'etle^'en recoQnAt fort indigne. Ces personnes du
ifiofidei telles qu€ madame de Sable et madame d'Au-
roont plus simple, trouvaient dans raimable mere
Agnes un pendaixt de ce qu'on troa\ait aux Champs
desormais en M. d'Andilly. Madame d*Aumont disait
un jour a M. Le Mattre : « Je vous assure, monsieur,
que je m'accommode mieux de la mSre Agnes : notre
M^re est trop forte pour moi. » II est vrai qu'4 madame
de Saint-Ange qui lui disait un jour la m£me chose,
madame d' Andiily autrefois avait r^ndu : < La m^re
Ang^lique ressemble aux bons Anges, qui effraient
d'abord et qui consolent apres. »
Cependant la mere Angelique avait toujours eu
regret et m£me remords d'avoir quitte son abbaye
des Champs; certaines paroles , par lesquelles M. de
Saint-Cyran lui avait recommand6 -d'y retourner des
qu'elle le pourrait, devetiaient un ordre pour elle (1).
Une Visite qu'elle y fit le 10 septembre 1646 avait
encore raviv6 son d^ir, en lui montrant ces lieux en
vote d'etre assainis et embellisp'ar les travaux de son
frere et des solitaires. Elle obtint de TArchev^que,
non sans peine, la permission d'y ramener une partie
de ses religieuses. Ayatit fait, dans le courant de
Fannie 1647, deux autres voyages pour avoir Tceil
(I) Dans dekPoUds tur la Pauvreii terito de VfnceoDes, H. de Saint-
Cyran ayail dtt : « II faat que la n6ee9sH€ soit urgente pour donner droit
am Religieuses de qaitUr la coBtpagnie des Anges , avec lesquels ettes
habitoieni et louoient Diea dans on mftnie monast^re. — Gomme les
Anges ne qoittent Jamais un lieu saint que lorsque le commandement et
ViBdignation da IHea les y obligent , il faut aussi , k leur exemple, ne le
quitter Jamais que par un mantfeste Jngemeat de ]>ieu. — Les lieux les
plus misirables , s'ils ne soot pas contagieux ou inhabitables , soul plus
convenables a ceux qui (ont profession de ^iYreeapaonei. »
U. 19
290 PORT-KO«A'L.
au& reparations , elle en revenait chaque fois plus
6difi6e : « Dieu, ecrivait-dlie k la reine de Pologne,
y ^st toujt),urs mieux ser^i qu'il ne le sera parmfi nous.
G'est nne merveiile de voir le smifce, la modestieet
la devotion m6me des valets qui nous preparent les
lieux avec une aussi grande affection que si nous
etions des Anges qu'ils attendroient. » Quand la
mere Ang^lique avait annohee k Port-Royal de Paris
la permission obtenue , g'avait ^t^ une grande emo-
tion et mSme une desolation , car on pensait bien
qu'elle retouroerait la premiere aux Champs et qu'on
aHait la perdre. La plupart des religieuses se Jeterent
a ses pieds, la priant avec larmes. de les mener avec
elle. La veille du depart > le Goadjuteur (Retz) se
rendit a Port-Royal de Paris pour laire honneur k
la Mere et lui dire adieu : < 11 eut aussi la bont^,
ajoute la Relation, de vouloir voir toutes les filtes
qui la devoient accompagiler, et de leur donner sa
benediction (1). > Le merijredi 13 mai 1648, la meare
Angelique sorlit done avec sept rdigieuses professes
de Ghoeur et deux converses. Ge furent de noaveaux
pleurs et saiiglots a ce moment, mSjne de la part de
celles, toutes joyeuses, qui partaient, et qui, choisies
par la mere Angelique, perdaient pourtant leur autare
chere mere Agnes. On arrivaa Poft-Royal-des-Champs
sur les deux heures apres midi. Les cloches sonnaient
a voices; c'^tait par tout le pays solennite et r6joufe-
sance; on retrouvait, on reconqu^it la m6re des
pauvres, et elle-mfime retrouvait la patrie. II y avait
(1) On 6tait it la yeilie de la Fronde , et le Coa^juteor n'itaii pas fAdi6
de faire preuve d'^gards tout partienUera.ponr nne-maiMn si li^ &
M«' Arnanld, qa'i , dep«is le liyre de ia FriquenU Communion, avait on si
grand renom elawiblait Hn le cil«f d'on.pQtfsaiit parti.
tteux bandes priticipales qui faisaient la reception.
D'abord, d'une part, tous le^auvres des etlvirohs
attroup^s dans la cour du tnona^tere, el , |)armi )sux,
de TieiUes fetiimes qui avaient tu vingt-deux ahs aii-
para'vant la mdre Ang*fique, et qui, la revoyant, se
jetaient k ses pieds ou k son cou. L'$utre bande ,
plus pT^ de f^glise, et plus eh ordrb, U&\t celle des
ermites, de ces MessieOrs ranges derri^re rilh des
ecd^iastiques qui portait la Croix. Atissitdt que les
rd^igieuses furent entries dans T^glibe, ills y entrSrent
^ux-mSnes en de^i du choeur, et entonn^rehl le Te
Deum i contintrant de sonner les eloches.
II y avait deuil pourtant che:c quelqiies-uhs de ces
Messieurs qui durenft provisoirement quitter le s6-
jour, faute d^ place. lis louerent une maison k Paris
proche du convent. MM. Le Maitre , de Sericourt et
plusieurs autres se retirerent k la ferme des Granges,
irur la montagne. M. d'Andilly reista dans son petit
logement, et quelque part aussi M. Arnauld, que
nous retrouvons k demi reparaissant , et ' qui , dads
eet intervene de M. Manguelen k M. de Saci, devint,
sousM. Singlin, le confesseur des religieuses (1).
La cloture exaete du tnonast^re ftit 6tablie dahis ies
trois jorirs qui sui'virent Tarriv^e , et coiisacree le
dfabanche stiivant par M. de JSairite-Beuve , delegu6
k cet effet par TArchevSijiie. -^ Peu k peu on bSlfl;
inx environs , sui^tout aux Granges , et les solitaires
pUrtllit tous regagner Ifeur cher desert.
Ce retabHssetaent aux Champs, si partiel qii'il
(1) « M. Arnauld egt tci qui nons confesse ; Hdtig le cit^Hoin ib hilfcrfi^
queans lopouvaus« » (Loltre de ia rn^Ke Ang4^)iqa<^ i l^^eeine lU JPo-
292 PORT-ROYAL.
fftt d'abordi produisil dans toule la commtinaut^
un renouvellernent ^t commc un rafratchissement
d' esprit et de r^gle, que volontiers on se figure.
L'ancien printemps de mysticite et de gr^ce renais-
sait, et il en circulait des parfums : « II est vrai|
ecrivait la mere Ang^lique en envoy ant un plan
des lieux k la reine de Pologne, qu'il ne se peut
voir de plus belle solitude. » Mille expressions char-
mantes de la mere Agnes, en ses lettres manuscrites,
attestent et depeignent Tinfluence : « Je tiens k bon
augure , ^crit-elle k une religieuse qui avait fait le
voyage , que vous ayez ressenti le lieu oi!i vous dtes
en Tapprochant ; c'est un certain mouvement de d^
votion qui ne se ressent point ailleurs... Cette maison
si cachee et si enfonc^e sera bien propre pour vous
faire oublier tout ce qui s'est pass6 en la premiere,
et pour vous faire croire que vous entrez de nouveau
en religion , Tautre paroissant un monde au regard
de celle-ci. Quand vous aurez pri^ Dieu dans cette
^glise sombre et solitaire , vous direz encore mieux
ce que vous aurez ressenti. » Et encore, dans un
voyage qu'elle-m6me y fit : « Ce lieu saint me tou«
che , ce me semble , plus que tous les autres ; on y
sent vraiment Dieu d^une fa^on particuliSre. Si nos
Soeurs de Paris I'avoient 6prouv6 , je crois qu'elles
demanderoient a Dieu des ailes de colombe pour y
voler et pour s'y reposer. Mais , parce que Dieu aime
toutes ces deux maisons, et qu'il y veut 6tre honore
et servi egalement , il ne donne pas cette inclination
a toutes, voulant seulement qu'elles aient celle de
Tob^issance qui les retient ou elles sont. n^
Chez ces Messieurs refTet se pourrait ooter'^ar
LlVftt: DEUKIESlE.
203
des traits non raoins sensibles. Le voisinagc des rc«
ligieuses, dont ils se virent les serviteurs plus im-
medidts, provoqua, entretint en eux une espeee de
chevalerie, est-ce bien Ic mot? un sentiment exalte
et d6yo\x6 de charit6, {>ar lequel, sans les voir da-
vantage , ils se consacrerent plus ardemment k la
defense de leurs droits , au soutien et k I'accroisse-
ment de lenr maison. Dans une lettre de M. Le Maltre
convalescent k madame de Saint-Ange pour Tengager
k Tenir au nombre des soeurs y apr^ lui avoir dit
vivemeni : « S'il y a dans le monde un Paradis pour
des vierges et des veuves, c'est Port-Royal, » il s'e-
crie en finissant : « Souvenez-vous du pauvre frere
Antoine qui pent maintenant marcher i pied pour
votre service et pour celui des Filles de Port-Royal, qui
SORT Nos Dam^s, nos MaItresses et nos Reines (1). »
Tai dit qu'en ^tant plus voisins aux Champs , on
ne se voyait pas pour cela davantage : m6me les plus
proches parents communiquaient peu au parloir. La
mere Ang61ique n'aimait pas qu'on descendit des
Granges pour la recevoir k ses retours , ni qu'on allSt
d^rangec la touriere sans quelque affaire tres pres-
sante. La mere Agn6s mootrait, comme k Tordinaire,
plus d'indulgence, et je n'en voudrais pour preuve
quecettejoUe sommation lancee d'un ton d'agro*-
ment:
A m)NSIEUR LE MAITRE , AUX GRANG7.S.
« Mon tres cher Ncveu , je pense que vous crof ez que je sois retonrn^e
k Paris, oa bien que je sois ici pour y vivre en excommuni^e, no daignant
(i) Cela corrlge du moins avec id6al et bonheur les termes aussi
extremes , mais moins noblement violents , de cette Declarqfian pf^9^
d^Bunent clMe (page 330, chap. XIV).
*.
3d4 * FORT-IVQYAL.
me demander 4^ii ^ long-temps. G'eU poar<|aoi^ d« r^f^viU de
ITaiite et id'ane y^n^rable vieille , Je voas donne heare aojonrd'hui k
raky aa parloir de Salnte-Madeleine , oil je toos feral des reproches de
YQtre ri^tirejPi^a^t qui ii*emp6che pas qiie}e ne i9i^ touto k yoas. »
p
La premiore guerre 4^ la J^iK>n^ &uivit d^ peu da
n\ois le retour aux Champs, h^ mere Ang61ique y
trouva una occasion d'exercer et d'dargip aa oharit^,
un motif cette fois suffisant d'lnfraction k k soUUide*
Bien de$ abbesses et des religi^us^s des eptivirom » o\k
m6me des 4ames. de quality dv voisinag^i qui sa
trouvaient moins en i^uret^ ohez eUes , vii)rew( lut
dem^nder asile et fure^^ re9ues k bras ouverts>. Les^
pauyres pa^sans ne V^taien,!, pas moins; ils d^pi^-
saient jusqu^ daps Teglise leurs efTets les plus pri-
cieu:!^ ppvir les y tejair ea sArete > il^ apportaieiU jm^
(p'k leur pain de tous les jours, qu'ils ^enaienl
querir ensuitQ ^ mesure qu'ils m a\aiant bes<Mn.
Les cours elaiept pleinesde betail qu'on y m^ttait^
Tabri des pi Hards; le monastere, dit la fidele Rela-
tion, ncHJs faisait sou v^irdeT Arche.de No6*
On, se prp^iguait , on donnait lout ; ioujoars sur
pied, on nC; c^rmaU plui|. Oafit distjribuer aux pau-
vr^s gens af^m^es tons l^es paaiers da fruits du der-
nier automna qui avait beaucoup produit ; les pr4-
mic^s de M. d'Ajadilly y pass^ent. La m^re Angdlique
repandait k travers ces tristes scenes une force et
eomn;ie une joie merveilleuse ; k la fia d'une de ces
journ^es de fatigue , elle s'ecriait : « Dieu no\|s a
fait aujourd' hui la gr&ce de faire ce qu'il. ordpaae
dans son Ecriture, de rijouir les entrailles des j>au-
^r6s» )» Et dans les rangs de ces pauvres qui i^e I9-
mentaient, eUe allait recomnpndaat a ckaca»< la
LIVRE DfiUXtdMi:. 29g
patienee , et d'offrip le to^t k^ Dfeu , qui cmsiddre U
En mdme temps on trouvait moyen d- exp^dKer des
(1) Ses lettres de celte ^poquc ne respirent que feu de charity ; je re-
commande celle du %1 Janvier (1649). En voici une adress^e k une soeur,
d'aTrii de la mtoe ann^ , et ^vi r^same la situation trop au vrai pour
qae j*en fasse gr&ce :
« Mous ferons, ma tres chere Soeur, ce que nous pourrons pour louct
on eheyal qui vons portera le reste des habits... ; car nos chevanx
et nos dues soot morts. C'est grande piti^ de toutes nos misiris : la
guerre est un horrible fl^au. G'est merveille que toutes les bdtes et les
gens ne sont pas morts d'avoir ^t6 si long-temps enferm^s les uns avec
les autres. ifous avions les chevaux sous notre cbambre et vis-i-Tis dans
le chupitre ; et dans uae cave ii y a^oit quelque 4iuaraBte. vaches k nooa et.
aux pai^yres gens.
« La conr ^toit toute pleine de ponies, de dindons, Cannes et oies,
dehors et dedana; et , quand on ne les Touloit pas recevoir, ils disoient :
Prenez-les pour tons si yous les Toulez , nous aimona mieux que vous
les ayez que les gens d'arnjes. — Notre 6glise etoit si pleine de bl6 ,
d'aToine, de pois, de fives, de chaudrons et de toutes sortes de haillons/
qo'U falloH marcher dessus pour eotrer au chceur, lequel ^toit' au bas
rempli des litres de nos Messieurs. De plus , il 7 avoit dix ou douze fiUes
qui se sont sauv^es chez nous ; toutes les servantes des granges ^toient
au-dedansy et les valets an-dehors ; les granges ^toient pleines d'estropl^s,
le pressoir et les lieux bas.de la basse-cour^toient pleins de b^tej^. Eofin,
sails 1^ grand froid , je pense que nous eussions eu la peste. B'ailleurs le
froid nous ihcommodoit ; car, notre bois ayant manqud , on n'en osoit
aller quIrlT datos tes bois.
« Avec ceia Dieu nous a tellement assist^s que nous n*ea ^tions point
en un sens plus tristes ; et la misere extreme des pauvres , qui logeolent
dans les bois pour n*^re pas assomm^ , nous faisoit voir que Dieu nous
faisoit trop de blen. Tout est devenu bors de prix ici , tout y ayant ^4
ravage. Enfia c*est une piti6 terrible que de voir tout ce pauvre pays. Je.
ne peilsois pas k vous dire tout cela ; mais, comme j*en suis toute remplijs
de piti6 et de souct , je le dis tnsensiblem^nt. »
Asiez d'aotres teKlts nous dgalent sur le piquant de la Jfronde; la
mereAngdlique en faitjoucher Todieux. C!est la vue de toutes ces mi«
s^res publiques , n^es du caprice et de la violence de quelques-uns , qui
la rendaient si severe , on le con^oit , pour les grands. Durant celle pre-
mUlr«^ guerre et la seconde, eUe iub fail que r^p^er et commeAter, dans
ses Jisitres k la reine de Pologne, ce mot de TEcriture : Us Grands ti In
Putuants urorU tourment^ pulssamment.
« 9
296 POI^T^ROVAL.
eonvois de farlne.et de provisions aox soeurs de
Paris qui ^taient en danger de famine; quelques-uns
des solitaires ibrmaient Fescorte. La plupart de ces
messieurs , en eflet , retires dans les fermes , avaient
ele , d6s i'abord , prife de descendre pour faire la
garde 4 Tabbaye et pour fortifier certains endroits
piQS faibles de la cldture. On obtint m6me pour Tun
d'eux la permission de porter la casaque d'un des
gardes de M. ie Prince, ce qui pouvait aider au
relpect, si un parti fdt venu; son Altesse, qui con-
naissait Ie solitaire qu'on lui nomma (La PetHiere ou
autre ) , eonsentit aisement. Ces vieux militaires se
prMaient k cette reprise d'^p^ avec un reste de plaisir
permis et un d^vouement qui tenait k la fois de la
charity et de la courtoisie m£me.
Les religieuses restees a Paris furent peut-Mre
I^us exposees dans cette premise guerre que celles
des Champs; comme Ie faubourg Saint-Jacques a
cette extr^mite semblait pen sAr, on jugea k propos
de les (aire entrer dans Ie coeur de la ville. Mais ie
peuple du faubourg etait jaloux de son tresor et fit
mine de s'opposer k cette sortie. C'est alors que
M. de Bernieres , mattre des requites , et son col-
legue M. Le Nain (pere de Tillemont), tons deux eo
robes de palais, \inrent pr^sider k Tex^k^ution : le
42 Janvier, ils roenerent processionnellement et en
silence les religieuses au nombre de plus de trente,
la mere Agnes, prieure, en t&te , avec madame d'Au-
.mont, jusqu^\ une maison proche des grands Au-
gustins (rue Saint-Andre-des-Arcs) , qui appartenait
k M. de Bernieres lui-m^me, et qui leur servit d'asib
durant trois mois. Cette lente translation procession-
1
V
C1VR£ 0£UX1£M£. . 297
BeUe> a travels lesrues, avec cesjrobes de parlement
et ces scapulaires tranohes que nous savons , se voit
d'ici : c'est une vraie sabne de la Fronde.
Comme pourtant ii ae convenait pas de laisser une
maisan de prUre sans personne pour louer Dieu,
quelques-unes des scBurs plqs anciennes etaient de^
meureea au faubourg sous la mere Marie des Anges ,
celte admirable abbesse, revenue tout recemment de
Maubuisson (1). M. Singlin y logeait lui-m6me le plus
habitueUement, et suffi$ait avec un zele infatigable
i ces trois maisons du faubourgs de la ville et des
Champs 9 allant a cheval de Tune k I'autre. Un peu
d'ordre reyint en mars, et le troupeau de la ville
rentra au faubourg.
Dans rintervalle des deux gu^rres, les ennemis de
Port-Royal, toujours & TaffAt, obtinrent momenta-
nement Tinterdit de M. Singlin qui avait prdch^ au
monastSre de Paris le 2& ao6t 1649 , jour de saint
Augustin. Ge sermon ou panegyrique, auquel avaient
assist^ avec 6di0cation cinq ^vdques (on Ta dit ail*
leurs) , le pere de Gondi de TOratoire , le marechal
de Schomberg, le due de Liancourt et autres per-
sonnes de marque y fut denonc6 k FArchevique, alors
absent, qui ceda. Averti , redress^ en meilleur sens ,
il releva bientdt M. Singlin de cet interdit, et voulut
m6me assister k son sermon du prejnier de Tan 1650,
le comblant hautement de caresses et de temoignages.
Un autre pr^icateur c^lebre, le Pere Des Mares,
interdit . depuis le commencement de Tann^e 1648
star le soupQon aussi de jans^nisme, fut moms favo^
rise, et ne.put remonter en chaire qu'apres vingt
(i) Vqfr au tora« t, p. ^&it\ 819, liv. I , chap. VW.
A
298 *• PORT-nOYAL. ' . -
ans. Quoi qu'il en goit, k ce moment d'existence ,
avec un Archevfeque et surtoxit un Coadjuteur ami,
en face d*un pouvoir royal affaibli et diVisd, avant
la condamnation de JansiSnius k Rome, apres la non-
coiidamnatiOnj c'est-4-dire le proces gagn6 du livre
de fe Friquente Communion j Port-Royal , regorgeant
de soeurs et flanque de ses solitaires , se trouvait en
assez bon ^tat , m6me au temporel , en meitlenr q^u'il
ne s'^tait jamais vu (1).
Ghemin faisant pourtant, il y avait des pertes; je
ne les enregistre pas toutes. H. de S^ricourt mourut
le 4 OGtobre 4650, n' ay ant pas quarante ans; sa
saintemSre, madame Le Mattre (soeur Sainte-Gatberibe
de Saint-Jean) , le suivait de pr6s (22 Janvier 4654).
, La seconde guerre de Paris, plus mena?ante que la
premii^rd, ne permit pas aux religieuses de rester
aux Ghamps; elles durent rentrer au monastSre de
la vilte en avril 1652. Gette maison ouvrit en m^me
temps son hospitality charitable aux religieuses de
tout ordre qui affluaient k cette 6poque dans les murs
de Paris. II en pass^ en peu de mois plus de quatre
cents. Elies ^taient re?ues en soeurs, et les preven-
tions, que beaucoup nourrissaient contre les filtes de
Saint-Cyran , tombSrent. Ou^lqu^s-unes m6me vou-
lur^t rester (2). Port-Royal fleurissait ainsi et fruc-
(1) En mai 1651 , par exempte, la totality de ce petit mpnth dans les
deax maisoBS, tant debors que dedans, se tnontait a tUux cent vingt-
hu}i perttmnea, J compris lea pensionnairea et 111 endites. Et ce nombrB
aogme^ait chaqae jour.
(2) ((Nous avons gagn6 k la guerre douze Benedictines , qui ont touteS;
bonne Yolonte de bien servir Bfen. » (Lettre de la m^fe Ang^lique k M. Le
Maltre.) Le reyena ordinafare. da monast^e, pour taiit 'de d^enses,
n'etait aloTs que d^dix mlUeJivre^de rept^,; n^at^ i\ j,\^i l|9f b|^-
faiteurs.
LIVRE DEUXliME. 299
Ufiait an sein de Taflreuse misi^re de ces temps. Quant
di C6 qui se passa aux €hamps apr^ la sortie des re-
Ngieuses , on en a des recits tres varies chez Fontaine
etaiHeurs. M. le due de Luines, qui venait de se lier
^troitement avec Port-Royal, et qui faisait Mtir pour
hii le chftteau de Yaumurier k cent pa$ de Fabbaye,
s'oceupait, d^ 4651, ainsi que M. de Bagnols, de
procurer de meilleurs logements aux soaurs; leur
depart y servit. Tout un double 6tage du cloltre s'6-
tem. Qband la guerre courut le pays, qu'on apprit
que Pompoiine avait 6t6 pill6 , et que les Lorrains
mena^aient , on se mit k fortifier k la bdte les mu-
raiiles , et on les flanqua de petites tours comme
pour un si^ge. Ge furent , durant cette annee, une
ma^nnerie et un maniement d'armes continuets. On
a^ait beau y appliquer des versets de I'Ecriture , In
irueUe d'une main et Vipie de P autre (1); M. de Saci,
qui ^ait d'&jk pr^pos^ k la direction par M. Singlin ,
gemissait tout bas de ces derangements , et quelque-
fois il en r^primandait assez haut. Tons les fusiliers
qu'on 46i^it parmi ces Messieurs ou cbez les paysans
A^^taient pas ^galement adroits, et un jour, M. de
Luines faiHit ^tre atteint par un coup de fusil d'un
de ces apprentis tirailleurs. Et puis tons n'6taient
pas novices , et cela devenait ua autr^ ^ng^r. On
posa k M. de Saci cette <|»estion si , au^ eas d'attaque
ou de rencontre , il 6tait permis de tirer s6rieusement
sur les coureurs : il n^. permit de le faire qu'4 pou-
dre et pour effi^ayer. On se rendit k son decret, nonf
saos qtielque resistance de la part des yieyx sou-
4ards. Eaiin le calme revint; les rdigieuses, vrai-
(1) Second Uyre d*£sdras, chap. lY, il.
300. PORT-ROYAL,
ment exileesA Earis, reprirent, le 15 jaAvier i653,
sous la conduite de la mere Angelique , la route Ismt
desiree des Champs, et en une suite cette fois plus
nombreuse, mais qui ne parvint pas encore k rem*
plir leur cloltre agrandi (1). Les solitaires s'en re-
tournerent a I'isolemeat des Granges, et il n'y eut
plus que quelques-uns des principaux qui all^rent
encore, un peu plus souvent que M. de &ici n'aurait
voqlu, causer chez M. de Luines, k Vaumurier, de
!a nouvetle philosopbie de Descartes^ qu*ArnauId
mettait volontiers sur le tapis. ,
Nous touchons k Pascal , et 4 sa premiere conver-
sation avec M. de Saci ; mais il y a auparavant k Men
connaltre ce qu'^tait M. de Saci iui-m£me, et aupa-
ravant encore k dire quelques mots plus particuiiers
de ce nouvel $t considerable alli^ qui est sunpenu
a Port-Royal , de ce sol jtaire-chfttelain de Yaufiiu*
rier, du due de Luines, le ConnitabU des reiigieu^s
en ce temps*yi. Nous commen^ns par sa sainte
epouse.
La duchesse de Luines, Louise S^uier, ^t^t fille
de Seguier, marq^uis d'O, cousin du Ghancelier. Apreis
163 premieres joies de son grand manage et ce pt*e*
(1) Les lettres de la mire Angiliqae ^kaiest loutes pleines des expres-
sions bien vives de ses regrets dar&nt les dii mois d'dloignement : aNoos
n'entendons , 6crivait-elle k M. Le Maitre (jaiilet 1652), de bonnes nou-
vellesqne de voas. II semble que la pau et la joie da Saint-Bsprit soient
renferm^es dans lech&teaa de Yaamurier; on n'apprend d'ailtenra que
malheurs et crimes... Je vons sappHe de saluer pour moi tris hamble-
ment U GenirAlistime <U tarmie de Dieu et tout le reste. Je vons assure
que mes jeux int^rieurs ne voient que notre vallto, et que J'f suis plus
quMci. » £t parlant des impressions nalves des petites pensionnaires qui
ne respirent que le monaslere des Champs : « La petite mademoiselle de
Monchoix dU qu'elle aime mieux les crapauds da Port-Royal que tout ee
qui est ici. »
A
LitRE t>fiinc)i:liE. ^Ol
rnier Mehaniement de la bagatelle, elle re\int dux sed-
timeiits pieux qa'elle avail eus d^s renfaoce, et le^
fimrtifia de plus en plus. Elle y amena soa mari , et
M. de Sainte-Beuve, le doeteur, les conduisait tdus
les deox. Elle ^tait filteule de la reine de Pologne;
delki connaitre la ni^re Angelique il n'y avail qu'un
pas. Les deux ^poux en vinrenl k desirer de se re-
tirer du monde, el ils entreprirent de se Mtir le
petit chateau de Yaumurier k un coin de Port-Royal-
des^Cbamps, sur ie terrain m6me du monastSre (1)^
voulant participer de plus pr^ k eel esprit de silence^
et de solitude ou Ton adorait le Dieu cach6. En at-
teadant^ la duchesse continuait de vivre dans le monde
avectouies series d'adresses ingenieuses pour I'^lu-
der ; elle n'y reusstssait pas toujours malgre ses soins^
louci»iits^ La famille de son mari, altiere et fastueuse^
la voQlot mortifier plus d'une fois sur ses humility :
die ne s'en deooncertail pas. Elle disail agr^ablement
qu'dle aurait bien soubail6 que le tabouret se piit
vendre, et que ce lui serait plaisir de demeurer de-
boal d^anl la Reine , lorsque tanl de malheureux
n'tpl pas ou se poser. Deux de sis lilies enPants.
forent mises k Port-Royal parmi les pensionnaires*.
Blle-mdme) dans son d^sir violent d'aller habiter
Vaumuri^, avail des pressentiments 'et des craintes.
de ne pas £tre digne de ce bonheur; elle en partaic
eomme d'une terre promise qu'elle n^atirait vue que
de loin. Un an avant sa mort, il se fit en elle comm^
UB redoublement de sainte maturity. Elle avail prie
(i) A Mill paiienleinaityie Taidit. On est snrpris , qmnd oir.visi(:&
aojourd'lmi cei lienx et ce ereui 6troit de vallon, de tout ct qoi f poutajt^
tenir. Cest que^tovt, & chaqiif&pas, 7 ayaU an nom.
1
302 PORT-EOTAL.
•
son mari de lui tradwre d6B endroits de aaiol: K%^
gustin ou ii est question de vie eternelle ; ^'etait
uhe db ces iines avides d'eternite. EUe lisait auMi
Vadmirabte petit U^ite de la UorUditi de sajnt Gy«-
prien , que M. Le Mattre avaittraduit k son ialentioii^
Comme cet ouvrage tardait k venir, elle disait qiie^
pouir pe'u qu'on retardat encore, on ne lui anverrait .
«a preparation qu'apr^s raccpmplisseinent* Le ^r
mSnie 6u elle le re^ut, elle le lut trois fois« £Ue.aio»*
riit peu apres, d'une suite de coucbesi le 18 sefH
tembre 1651, proferant avec ardeur des verseu 'df
'j^aint Augustin, particulierement celui-<3i : 0 Uwn^
Ument aimer! 0 ne jamais mo^rir! O tovfaurs vbral
EUe h'avait que vingt-sept ans. M. Singlin ne la qoitta
point daos sa maladie. Son corp^ fut part^ k PorC-»
Royal selon son desir, et inliume dans le chorari Lea
deux enfantsjumeaux, dont la naissaiioe avait eansd
sa mort, moururent eux-m^mes un mois aprte letir
mere, et furent ensevelis dans la m^e tombe.Goinnie
M. et madame de Luines ayaient fait ^esaein d'iiMter
dor^navant, dans un pur etspirituelhyman^^ saint
Paulin et Th^rasie, ils en avaient dopn6 les noma k
ces deux jumeaux (Felix-Paul et Tb^r^se). On troirra
dans les papiers de la di^funte nombre de peiisMI
edifiantes et de regies ing^nieuses pour pratiquer la
vertu chr^ticnne au sein et comme k Tinsu du monde.
Madame de Luines fut la premiere de ces iUostren
dames, telles que madame de Liancourt, madami
de LongueviUe, mademoiselle de. Vertiis, ^m v^
curent et moururent dans la perfection d'une pra-
tique patiente et sAffense, selon Tfeniier esprit de
Port,-Royal j car nous ne coiiiplon? ,pa§ .poiir beau--
•
I
LiTRk deuxi£me. ^3
<coup ees deux ou trois n^riaUes et Ikghtm :que nous
avous j usqu'ici rencontr^es.
Derniere couronae de cette salute .duchesse, et
non la moms belle ! elle est la mdre du Tertueux due ,
de Ghevreuse, de cetdSvede PortrRoyal^ qui.passa
depuis k Feuelou (1).
M. de Luiues 6prouira de la mort de son dpouse
^ne Tiolente douleur, qu'il crut deyoir 6tre ^ruelle*
II songea un momeiA k se laire P6re de rOratoire ,
puis il aima mieux £tre solitaire 4 Port-RoyaL 11 s'y
retira incontinent , en attendant que le chateau de
Yaumurier fOit logeable* II 6difiait par sa ferveur les
vingt iermites qu'il y trouva. Ced se passait un peu
airanl la seconde guerre de Paris. Lorsqu'eUe ^lata,
M« de Luines retira aussitdt k Yauniurier (bien que
)a maison fut 4 peine en etat, mats an la jugea plus
hikx^ toys les solitaires du vallon et des Granges. Ge
fui lui aussi, on \ient 4e le voir, qui s'adonQa ^ toute
activity k mettre I'abbaye hY>rs d'insttlte par des mn-
railles respectables et par 4es tours de trraAe pieds
qui s'^lev^rent coainie par eachanleiftQnt, ome en.
trois semain^ ; M. Le Mattre y eut sa grande part en
principal adjudant (2). Da^s chaque tour on logea
(1) Elle e^t la m6re ansti de cea dea» damea de Ltiilief » toatea datz
^ligieuses de Joaarre » et si uni^s k Boyaet , qui fit r^itaphe de I'luie,
et qai composa pour Tautre cet admirable discours de la Vie eachie,
(2) On Ht^iis one lettra de la mire Ang^iqae ( juhi 1652} k M. Le
Maltie i€ Je btoia Dieii de racMTemeni des ioan» et le anpiilie int'eOes
soient le refage des pauTres ^Tang^Iiqaes. Si M. le Buc I'a agr6able» ]e
serois bien aise qu'felfes Aissent d^di^es la premiere au Saint-Sacrement ,
la iieande it la Sainte-Ylerge, la trolsiime k saint Joseph... , la sixi^me
k saint Pierre et saint Paul (e/ib n^ l§t tepam pat pW» <m^ n^a fiUi M^'dg
Barcos)..., la huititoe 4 saint Lonis (en btmne royalUte).^. Si Diea doii|ie
d'aulres devotions a M. de Luines, }e les aim^rai.autant.et mieuY; et ,
quand elles seront parfaites, W, de gaai feroit b«n,.^e w^semWe, de
utie petite garaisoti 4e qiratre ou chiq sdldaM , b
plupart gens du pays, mais dresses et commandos
par ces vieux rootiers , plus ou moins de notre cod-
naissance, MM. de La Riviere, de La Petitii^ire, un
M. de Bessiy un M. de Beaumont; ce dernier airait
command^ la cavalerie \6nitienne en Candie (1).
M. de Luines profitait en m6me temps de r^loigne-
ment des religieuses pour pousser aux constructiolis
int^Heures : on bfitit deux grands dortoirs ; ondisposa
jusqu'i sinaante ei douze cellules, abrs; ce semble,
fort superflues , mais qui parattront quelque jour un
nombre prMestin6. Lorsque les sceurs de Paris , en
^et , seront expuls^es de leur maison (1665) et que
les deux communaut^ n'en feront plus qu*une aux
Champs, on setrouvera juste soixante et douze- re-
iigieuses de cbosur. Le pat^ de T^glise, bumide et
tout enfonci par la suite des ftges, afv^it 4ti reieve
de huit f ieds. M, de Luines etH.de Bagnols , pour
la depense, sobvinrent k tout , et M. de Luines pr^
cent y avait Tceil en ^rai mattrema^on et charpentier :
ee ^tti faisait dire gaiemait k la rn^e Angdiique :
« NousavioQs ci-devant des gentilshemmes pour cor-
cfcmniers, k cette beure nous avons unDuc et pair
pour cka$$e^aonf^. »
On entrevoit m6me, k cet in&tant inesp6r^, un
plan tout-ji-fait grandiose et sourianl,. mais qui osait
a peine se confier, qu'on reeommandait tout bas k
Dieu et que les evenements rompi^ent. II ne s!agissait
de rien moins que de b&tir autour de Tabbaye dauze
IM btoir : II 7 a poor eela ttne oraison dant la Ritnel . Comme alias lont ,
Ja le panfla , eouverteg an pavllloii , cala seroH bian , ce me semble • qa*il
7 aat una aroix dasnis, pour <poa?aiitar lai D^niongtislMas at inviribles.»
(1) II na paralt pas, quo! qa'en disa Footalna, que M. da Pontto fikl
LITRE BEUXlilME. 905
ermitages regiiliers, ou so seratent retire ceux des
Messieurs qu'on y aurait crus appel^s, et, & la piort
de chacun, ii n'y serait entr^ qu'ua successaur ^prouv6
deji. Tousauraient pu, sans sorlir, alleri une cha-
pelle ou UD pr6tre leur aurait dit la messe. \oM I'i*
deal, la Sion au complet sur la terre; mais I'orage
bieti Tite en fit raison •
Quoi qu'il en soit, les grands travaux entrepris et
dirig^s par noire bon Due (ainsi qu'on I'appelait)
avaient ceci de positif , outre le bienfait de la desti-
nation , d'en 6tre un pour tous les gens du pays qui
s*y trou vaient occupy , nourris , au nombre de pres
de mille, et qui autrement couraient risque de mou-
rir de faim. La vie qu'on menait au-dedans de Yau-
murier, tant qu'on y resta, tenait autant que possible
de celle d'une communaute. On y 6tait plus de cent,
entass^ les uns sur les autres. Tout le oionde mangeart
dans une salle acec h Due nUmej nous dit Du Fosse ;
cbacun, k son tour, lisait haut quelque bon livre
durant les repas, et les autres gardaient le silence.
On ne le gardait pas toujours si bien k d'autres
moments , et il y avail, k ce qu'il paralt (un peu plus
tard peut-itre, et la guerre pass^e), de grandes dis-
cussions qui faisaient nooveaute Strange. On y cau-
sait avec chaleur
De eerUine philotophid
SnbUle , engagetnle et bardie ,
4te Ion avec ees Hessiean ; il ne dat yenir it Port-fiLoyal qa*en 1652»« -~
Oo cite deceM.de Beaumont , qae nous n*aurons plus gu^re occasian
de rencontrer, on assez jolt mot k M. de Barcos quMI ^tait all6 voir en
SMI abbaye, et k qui il vonlait marquer le respect qu*on gardait pour fol
k Pori-Rojal : « SI un oisean de Saint-Cyran passoit par Port-Royal ,
tout le monde courroit aux fendtres pour le voir. » Tons ces miiitair^-^
ermites avaient de Tesprit.
II. 20
add ?ORT-ROYf|.i
coipiwi 4ira La Fontaine ; on y agitait le systSme de
Po8€art;e9 et les tourbiUons. Le 3oleil n'est-il qu'un
asaji!^ de rogpures ? les b^tes sopt-elle^ des hprloges?
1} n'y avait guire d^ solitaire, eif ce iLenips-la, qui n^
parUtd'atitomat^. On diss^quaildescbiens, sansre-
mordSy ppjiir observer la circulation du sapg^ et
Arnauld eAt r^pondu et repondait , c^mme plus tard
MaJebr^pclbLe dpna^nt un grand coup de pied k sa
cbienne : « Eb quo^ I ne saye?:-yous pas bien que cel^
ne sep|; pa$? » Qu'etaienjt-ce que les cris en effet?.
pur ^fJWt 4e riOjuag^ ^ de tourpebrocbe. Mais k ce
propos de x4^$n« et (jie tourpebroq^e , le due de
Liancoqrt , jau jo^jr Ik present , racopta une petjte
bistoire qu'aurait pu riooier le Fahu|iste et qui fqrma
la bo^cbe %u docteur (i). Le chateau de M. le due de
Luipes , 4^t Fontaine » etait la source de toutes ces
curiqsjites.
On aura occasion aillem^ de noter B^ieusom^fit
riatroduetion et I'lnfusion) non pas du syjst^o;^^
niais de la nu6tbode de D^^ajrtes , dans la litt(6rature
jansi&niste; OMis en surprenops jici <^mine Tesaai et
ie pur jiBu par le dabo^s. tf • (le Saci ^ouriait et com-
batt^t fiQa(nent,,meaisjl ne.coupftit pas coui^t .: qn,^
4eoi^nde an est SaintnCyran ? X>e Ik toute une ^
viation , une inconsequence k coup sdu*, n^ii^ s^ij^i
une transaction litt^rairemp^t iQcqnde et glorieuse
(1) M. de LUnconrt lui dit : « Tai li-bas d'eax chiens qui tonraenC li,
mbroche chacan leur jour. L*oii, 8*eii tronyant embarraniy M caeba
tx lorsqu'on TaltDit prendre , et on ent recours k son eaniarade poor toii^
« ner en sa place. Le camarade cria, et fit signe de sa queue qo'on'ie
IS suiytt. II alia d^nicher f'autre dans le grenfer et le honspiUa. Sont-ee 14
« des horlogest » Relire la belle^ fable de La Fontaine et le t^iieonri k
Madame de La Sabliire , ( liy. X,i.)
4
pour DOS amis. Le Pdre Daniel , publia&jt e» 16S!P. san
Voyage du Mondfi d$ Descartes , pourra mettre dans
la boucbe du philosophe ces paroles dont la raJHepe
hpnore : * Je ni'^ssurai done de luj (d'ArBS(fl|4), ej
je croif que le m^eont^temept que je lui te^oigjfs^i
de^ J^gsuit^ ve eontribua pa^ peu k ipe r^Uachei:. |1
fi^ si bien que ^es iQrjS on yit peu dfi lani^eqi^tes p|;ii*
los9pbes qifi ne fussent Cart^iens. Ge furept m^i%e
ces ]^<^s^ie|ir§ qui o^urqpt la pl^ilosop^iie ^ 1^ jpopde
pariiii jes 4^a|e^; et on ip'^crivit de (^arjs ^n ce
temp^^U qu'ii n'y avoit riea 4e plus comoaup ^aus
le^ rueUeif qpe le parallele de M. d'Ypres ei^ de Kq-
lipji, ^^^rjstote et f|^ Descartes. »
Qluojiq^'^j^n2iu\d (M ^eplus vif proqaoteur, le due
de Lui^e^, k ce (^^but , ne restait pas eii arf ie^e^ \^p^
plus que son apciei) maitre de philQSQpfiie, egaje-
ment retir6, M,. Du Chesne, leqqe} ^{ait tre^ savjajit,
nous dit-on, dans ioutes les curiositis de la nature.
Le due avail re?u de lui une excellente et forte 6du-
cation; et c'^tait sans doute par son conseil qu'il
avait traduit en fran^ais leslUl^ditatipns de Descartes.
Gette traduction, revue et corrigf&e par Descartes lui-
mSme, et qui est celle qu'on lit encore » avsjit paru
en 1647. M. le due de Luines avait un tris beau qinie
pour h tTQductum j dit nai vement Racine ; il employa
ce g^nie k Port-Royal. On a^ soqs le nom du sieur
de Laval f plusieurs trait^s de pi^t^ traduits des Pe-
res (l). Gesont des pieces dont quelques-unes peuvent
bien ^tre de M. Le Maitre, mais dont la piupart, due$
(1) Divers Outrages de ^pUte, tiris de saint Cyprlen, saint Basile»
Mint Jlri^iiie..., (in-8^, 1664.) Je n^^numdre pas les autres traductions
aUHIio^eii h At. de Luines,' ' ^
308 PORT-ROYAL.
certainement k M . de Luines , ont un rapport touchant
avec sa propre situation : des lettres, par exemple,
de saint Paulin et de sa femme Th6razie k saint Apre
etk Amande , deux ^poux qui vivent ensemble comma
Mre et soeur en J^sus-Christ ; la lettre de saint Paulin
k saint Pammaque pour le consoler de la mort de sa
femme Pauline; la lettre de saint Fulgencei Theodore
senateur sur Tenseignement des grands ; Tenseigne-
ment du pape saint Gr6goire-le-Grand aux personnes
marines. Dans la consolation de saint Paulin k saint
Pammaque il est dit : « Je veux bien que la pi^t6 pleure
queique temps , mais je veux que la foi se r^jouisse
toujours... ; car il est ^crit : Vamertume de Vaffliction
ne doit pas durer plus d'un jour (!)•.• ConsoleM-vaus
promptement de peur de tomber dans Vexces de la trie-
tesse; car la tristesse eonduU a la mort; et la mdrt ditruU
toute notre force et notre vertu (2). » Le due de Luines
fut trop empresse de s'appliquer ces sages paroles
quMl avait traduites , et les prit k la lettre plus que
dans leur vrai sens, j'aime k le croire; il se consola,
mais d'une consolation selon le monde. II y rentra ,
se remaria en 1660, moyennant dispenses, avec ma-
demoiselle Anne de Rohan , fiUe de M. de MTontbazon,
et par consequent sa propre tante (3), et de plus sa
fiUeule : ce qui parut cumuler toutes les chutes. Cette
tante n*6tait qu'une enfant auprSs de lui , mais , k ce
qu'on nous dit, bien belle. A la mort de celle*ci (1684),
il se maria une troisr^me fois, viruxorius. Les histo-
(1) Saint Mathiea, ch. YI, 34.
(2) Eccl^siastiqoe , chap. XXXYIII , 17 et 18.
(3) Oak pea prds, madame de Ghevreuse, m^re de M. de Luines ,
6tant fille ^galement de M. de Monlbazon , mf is d'an lit prudent, et
ainsi demi-soear de sa nonyelle belle-fille.
LIVRE DEUXIEME. 300
riens de Port-Royal, apres avoir justement denombre
tes bienfaits du due de Luines, les g^nereuses libe-
ral! t^s de ee Joseph d'Arimathie, couveni \ite sur
cette fin et la dissiiuulent de leur mieux. 11 mourut en
1690, et demeura de loin en assez bons termes avec
Port-Royal. Une circonstanee singuliere et a noter se
rattache encore k ee ch&teau de Yaumurier, depuis
qu'il Teut laisse k Tabbaye. Bien des annees apres le
moment ot nous sommes, un jour que M. le Dauphin
chassait aux environs, il s'apergut de ee chateau qui
n'^tait d'aucun usage , et il r6solut d'en faire la de-
mande au Roi ; son dessein ^tait d'y mettre une per-
sonne qu'il.aimait (1). La mere Ang^lique de Saint-
Jean , alors abbesse , fut avertie , et elle prit sur elle
d'envoyer k Tinstant des ouvriers au chateau pour le
ruiner de fond en comble. Le Roi le sut et Ten loua.
Une remarque gen6rale a pu se faire k travers tout
ceci, c'est que nous avons passe Tune et Tautre Fronde
au sein de I'un et Vautre Port-Royal , sans saisir en-
core une trace d'intrigue, sans m^me trou ver jour pour
Ty placer. Petitot a voulu signaler le due de Luines
comme Tun des chefs et des intermediaires. Cela est
faux. Le due de Luines ne tenait en rien de sa mere»
il avait furieusement d4g4niri , dit Tallemant; c'ei^t et6
un mauvais meneur; et puis, durant cette annee
i652, la douleur de son veuvage raccablait, et les
soins d'une activity pieuse etaient seuls capables de
Teif distraire. 11 ne figure au plus que dans la pre-
miere Fronde, et avant son ^troite liaison avec Port-
Royal. PolitiqueiQent, nos amis restent jusqu'ici
(1) Hon pas la Ghouin, les dates s^y opposent, mais peaUtre une
nadame d'Espagny, femme de cbambre de la Dauphine.
310 PORT-ROYAL. — - LIVRE DEUXI&ME.
tout-i-fait i part et en dehors; car ils ne pouvaient
communiquer avec Retz que par MM. de BerniSres,
de Bagnols ou de Luines, et il n'y paratt pas. G'est
Spr^d 6oup, 6t par la persecution, que ce genre de
z6Ie leur vint; Gui Joly leur a rendu cette justice
sous forme de reproche, lorsquMl parle du voyage de
M. Saint-Gilies k Rotterdam , et des offres de « ces
Messieurs , qui , nay ant rien dit dans le tethips , He se
mettoierit alors en mouvement que pour leurs int^r^ts
particuliers (IJ. » La plus grosse vell6it6 factious^ de
nos solitaires a cette 6^dque, ?*a encore et6 avec Des-
cartes k Vaumurier.
Mais la soeur de Pascal est A&jk entree au monas-
ters Je me hSte vfers M. de Saci , qui devient te per-
sonnage indispensable , celui qui tient les clefs dans
le gouvernement de Port-Royal pour loute uhe loii-
gue p^riode. Sfeul, il pent nous conduire par la main
k Pascal, en nous imposant jpatience, comme ilcon-
vient, avant d'atteindre k ces Prdvincialei oH nous
aspirons : Italiaml Itdttam!
(i) MimotTct, vers Fannie 1658.
XVII
M . de Saci. — Son enfance. •— Sts premiers yers. — Differences avec
Amauld. — Genre de beauts ; trait distinctif. — Direction fondle k
rEcritare-Sainte. — Finesse €i grftce. — Sa seule errlsar, ies Bniu-
mmtfiwi. — Retranchement et sobri^t^. — M^lliode d'esprtt el so«rti€.
M. de Saci directeur et confe&seur^ c'est ube bien
f rande et bien capitale autorit^ dans Port-Royal ; c'est
(le g^nie d*invention et de foncbition k part, qai fai-
toit le propre de M. de Saint-Cyran ) le |)lu8 essen-
tiel, le plus considerable de ses successenrs dans le
cadre juste et dans Ies limites de la chose pos6e. Aien ,
absolument rien, ne d^passe, et il remplit, pour^insi
parler, tout ce cadre sans marge, avec sa ^ure lon-
goe, froide, ^e, humble, stricte, docte et pru-
deiite. 11 a^ait eoutume de dire que^ s'il avait eu k
cboUir un si^e poUr y naltre, il ti 'efti aurait pas
choisi d'autre que le sie^ j entendet par iiia^ ce vol-
fifinage du clottre et cette Hbre agr^gation de pebi-
tents ; il y tient exftc^enteiit en ^t comme dafis son
lieu.
312 PORT-ROYAL.
Pascal, on le sait, d^passe, d^borde a tout moment
par la pens6e ; Arnauld s'emporte en controverses et
en bouillonnements ; d'autres ont leurs defaillances.
M. de Saci, non moins savant qu'aucun, plus prudent
queious, ferme sous sa tlmidil^ premiere, lent, res-
trictif, ing^nieux, continue, en la resserrant, Tau-
torite dirigeante que M. Singlin avait regue deM.de
Saint-Cyran et comme gard6e en depdt pour la lui
conferer entiere : il est le directeur port-royaliste au
complet et perfectionne, moins le genie encore uae
fois, qui marquait au front et qui maintient hors
ligne le premier maltre.
Si , malgre les deviations lat^rales et accessoires^
que j'ai d'avance signalees, Port-Royal a conserve
pourtant son unit^ jusqu'au bout, c'est a M. deSaci
qu'on le doit, c'est en lui qu'on la trouve. Sa vie est
la ligne droite de Port-Royal.
M. de Saci , frere cadet de MM. Le Maltre et de Se«
ricourt , ne s'appelait de la sorte que par une fa$on
d'anagramme de son nom de baptdme Isaac ( Isaac-
Louis Le Mattre) (1). M le 29 mars i613 , elev^ dans
la paroisse de Saint-Mery oa logeait sa famille, il fit
paraitre des Tenfance unepi^t^ exemplaire, qui Mi-
liait le cure M. Hillerin, etquerien jamais ned^entit,
II suivit pendant quelque temps ses Etudes au Collie
de Beauvais avec M. Arnauld son pHii anele , et qui
n'avaitqu'un an plus que lui.J[l fit sa philosopbie
avec soin, comme toutes cboses, mais sans y pren-
dre le m6me goAt qu'aux belles-lettres , un pen le
contraire en cela d*ArnauId. La morale, une certaine
(i) De 1108 Joan, rillnstre et T^Q^rableM. SMfCitre de Spcy ne porUit
ce dernier nom ^galement qae par transformation de celai i*IuuK^
- LIVRE DEUXIEME. 313
fleur de belles-lettres, les langues, et la foi dominant
le tout, voili dej4 en abr6g6 M. deSaci. t Son esprit,
raconte Da Fosse, paroissoit d^s lors ce qu'il fut de-
puis, c*est-a-di re plein.de feu et de lumiSre, etd'un
certain agrement et enjouement , dont il voulut bien
se d^pouiiler par la suite quand il regut les Ordres
sacres, mais qu'il lui ^toit facile de reprendre dans
les occasions, s'il le jugeoit 4 propos. Je voudrois
avoir quelques pieces de ce genre que j'ai vues : il
ne se pouToit rien ajouter k la gentillesse et au tour
d'esprit qui s'y remarquoient, et i la beaute, tant
de la prose que des vers, moiti^ picards et moitie
frauQois, qu'il entremSloit agr^ablement Tun k Tau-
tre, et qui composoient un tout que Ton pouvoit
consid^rer comine quelque chose d'acheve en son
esp^e. » Les Ames innocentes et sobres ne sont guere
difficiles en fait de plaisanterie honnSte; elles s'e-
gaient de peu , d^ qu'elles osent. Nous verrons k
quoi nous en tenir sur cette gentiUesse de badinage.
On a des vers de M. de Saci en£mt ; on en a, par Fon-
taine, qu'il 6crivit k sa m^re, au nom de ses freres
et au sien, pour la remercier du cadeau qu'elle leur
avail fail k chacun d'une bourse doree de couleur dif-
f^rente: « Nous y voyons dans un petit espace, ecrit-
il, le plus illustre prisonnier du monde , et vos mains
y ont enchain^ celui qui dispose de la liberie d^ tons
les hommes ,
€e svperbe mihii k qal UdI de moitels
G^nsaerent Unl de tobqx , ^lifent tant d'autels »
Fils do soleil dea eleax , et aoleil de la terre ,
Qui prodnit dans le monde et la paix et la gaerre...
(Suit uae description detaillee des quatre bourses ,
314 PORT-ROYAL.
prose et vers)... EnBn, j'admirerai toujoUrs ces bour-
ses comme des merveilles , et je les dimerai comrhe m$
petites sosurSf puisqu^en quelque sorte elles sontvos files... »
Pur style de pr6cieuses, on le voit! M. de Saci, en
se laissant faire, edt et6 bien ais6ment un bel-esprit,
et tree vite surann6, jamais un poete. U avait de la
faeilit6 & ce jeu de rimer ; mais Tart, le goiit, le talent
en un mot, et lui, ne s'y son t jamais rencontres.
Dans les vers de Racine enfant, on devine d^ja, eb
quelques accents, Tauteur futur d'Esifeer/ dans ceux
de M. de Saci , on entrevoit \ malgr6 tout , le rimeur
prochain des Racines gretques. Gependant sa mere,
tr^s agr^ablement surprise du remerciement versifi^,
Tengagea k exercer sa po6sie sur les hymnes de I'E-
glise; il les traduisit presque toutes, et elles sont en-
trees dans les Heuresdiiesde Port-Royal {i). Quand,
plustard, Racine, jeune, s'essaya 6galemenl i tra-
Quire les hymnes du Br^viaire , il est dit , d'apr^s le
lemoignage de Boileaii , que M. de Saci s'en montra
un pen jaloux, et qu'il le detourna de la poesie, comme
n'etant pas son talent. Sans qu'il soit bei^oin, je le t)ense,
de faire intervenir aucune jalousie, on cOn^oit, k la
lecture des vers de M. de Saci, qu'il n'ait pas appr6cf6
ceiix que Racine commen^ant pouvait d^}k hire.
Des avaht la retraite de MM. Le MMtre ^t de JS^rt-
court, le jeune Saci avait ^tS placS par sa mere sous
(1) L'Offiet de CEgiUe §t de ia Visrge en latin ei en flranQois,.aYec les
Hymnes en vers fimngois (1650). Le P^re Labbe (BibHotkeoa anil-jmue-
niana, p. 55) reprocbe finrtout. qa'on ait sopprimi^ dans la Iradaction en
vers les endroits oi^ il y « : Chriite Redemptor oxn lUM ; on a r^onda qae
c*aait par difficaU6 de rime et de mesnre qa'on avait dd snpprimer Vox-
Hxlrii en irois endh>lt8» main 4n*il y en afait dnq cntM oA« Fatait ith
bien fait ressortir.
LIVRE DEUXliiME. 315
la direction de M. de Saint-Cyran (1). II mi grande
repugnance apres son cours de philosophie h Windier '
en Sorbonne; sa familie s'y opiniatrait. M. de Saint-
Gyran , dont la grande regie etait de suivre le$ traces
de Dieu dans ks Ames , se rangea k la modestie du
jeune homme qui redoutait ce titre, cet tolat de
doeteur, et surtout le minist^re de fr^^re que le doo-
torat entratnait : autant de traits encore de difference
av^c Arnauld.
M. de Saci se trouvait^ ainsi que ses frSres^, k Port-
Roy al-des- Champs iors de la premiere dispersion
de 1638; il tomba malade en revenant k Paris. Sa
complexion etait tres delicate. Gu6ri, il travailla avec
M. de Barcos dans la maison de M. de Saint-Gjran
filers prisonnier. Plus tard M. de Barcos lui procpra
M. Guillebert pour tui enseigner les questions de 1'^-
coleen ledispensant de la Sorbonne. Quand M. Ar-
Dauld fut cache par suite du livre de la Friguenie
Communion, on lui donna M. de Saci pour compagnon
et aide dans sa retraite. On \oit done tres bien coul-
ment en M. de Saci se combinent Tesprit direct de
Saint-Cyran par M. de Barcos, par M. Singling et en
mSme temps T esprit d'Arnauld par le sang et par
cette collaboration intime. On a dSs I'abord une preuve
de sa maturity morale dans une lettre k Bi. Le Mattre,
a qui il envpyait quelques cabiers d' Arnauld : « Pre-
nez garde, mon tr^s cher frere, & tous ces termes
un peu durs. II dit par Qxemple en un ei^droit : iV«i(-
ce pas un dbus intalirable.^.'i Pourquoi ne met-on
pas {|lut6t diphralde^ jMiisqtie hous pourrions y Atre
eAvetoppes conofife les anlres?.*^ II filut ansti ccmsi-
(1) Voir aa tome I, p. 410, Ut* II > ch« 3.
1
316 PORT-ROYifL.
dcrer que mon onde a paru un peu cbaud lorsqu*il
etoit surles bancs. Quelques-uns Tont regards comme
vn esprit de feu , et out craint qu'il ne fAt un peu
aigre, quoiqu*il ne le soil nuliement, et quMl soit
Thommedu monde qui ait le moins de fiel. Mais il faut
dter tout pr6texte, et combattre aussi bien les imagi-
nations des hommes que leurs erreurs. » Ainsi la na-
ture prudehte de M. de Saci n'etait pas sans quelque
m^fiahce de la nature pugnace d'Arnauld, et il Tau-
rait voulu temp^rer. Mais il faut remarquer que cela
tombe icisur la diction, et qu*eng6n6ral cette justesse
de critique, k regard d^Arnauld et des autres, ne
porta gu^re jamais que sur des details , non sur Ten-
semble de la conduite et sur Tesprit general du r6Ie.
Lui-m6me, M. de Saci, contribua un instant au m^me
r61e d'aigreur, sans le savoir, par ses plaisanteries
soidisant poetiques, ses Enlum%nure$ de V Almanack
des Jisuitesy si oppos6es k Tesprit de v^rit6. M. de
S$ici ne vit jamais les chosesdevant lui qu*en longueur,
pour ainsi dire , sur une ligne tres ^troite et mince ,
et dans un horizon assez restreint ; il se rachetait eu
^16vation sur Tautre ligne profonde et haute , selon
laquelle il rapportiait tout au ciel. Mais M. de Barcos,
bien moins net et certainement moins ing6nieux , ju*
geait peut-6tre mieux de Tensemble.
Dans le m6me temps qu'il aurait voulu qu'on tem-
per&t quelques expressions outr6esd*ArnauId, lejeune
Saci engageait M. Le Maltre k 6tre moins scrupuleux
en ses traductions pour certains mots de mediocre 616-
gance, mais fideles et suffisants. On pressent la encore
Thomme pour lequel le bel art moderne ne fut jamais
rien, el qui 6tait d6 comme l^gdrement 8urann6 :
LivRfi t>£bJiti:iiE. 3i7
chose remarquable en ce qu'on le yoii d*ailleurs tr^
lettr^, et, je le r^p^te, ingenieux, industrieux. La
pens^ rM6chie et repli6e rattirait uniquement : c n
m'a ti6aioign6 sou vent, ^crit Fontaine, qu'il admi-
roit comment des personnes d'esprit pouvoient pr^*
fi^rer les PSres grecs aux P^res' latins. < Je sais,
« disoit-il , qu'ils le font parce qu'il parott plus d'6lo-
« quence dans les P^res grecs que dans les latins;
c mais on oublie que la veritable Eloquence est dans;
« les choses et non dans les expressions. On estime
< bien plus un peintre qui a du dessin que eel ui qui
« n'a que le maniement du pinceau. » Ainsi pas une-
couleur chez M. de Saci, pas une flamme; un flegme
ext^rieur, une pftleur monotone, un ton uniCorme,'
puis aussi uq dessin net , fin , menu , continu , ua
dessin au premier abord sans grflce, inefia^ablement'
grav6 dans sa ligne terne. Je voudrais faire passer
dans les autres Timpression de ce genre de beaute tel
que je le con^ois, el qui, en fait d' eclat et de brillant,.
n'en a pas mSme Tombre; mais beaute morale, beautd
piense, int6rieure ou plut6t rentr^e, toute constante
et patiente , comme obstin^e en une seule penste et
d^ ici*bas immuable. Fontaine m'y va aider; il nous
a point admirablement son cher maltre endelongues
pages d*ou je n*ai k tirer que les traits qui concluent :
« Ce que H • de Saci chercha le plus dans la lectare de saint Aa-
gosUOf €9 fut d€ eoMtvoir iiM grand* idie de DUu. II en faisoit des re-
cneUs il ce sqjel ; et dans le eours de sa vie ]*al yu avec qael soin il fSai-
solt de tons les endroUs de TEcriture comme on tissu qai repr^sentoit ce
grand objet , dont on pent dire qnMI ^toit tout occupy et toot p^n^trg ;
et cenx qai , it a^ mort , ont dit de lai qae Tesprit de la crainte du
Seigneur Tayoit rempli , ont fait son y6rltai)!e portrait (1). »
(1 ) M^eires (173S) , tome I , p. 339.
318 PORT-ROtAL.
Ces pai^e? j dans Jeor premiere f f Bre8?ioi| ^ |§|n,
blent assez communes, souvent apphqudes, et n'avoir
rlen de bien particulier i notre personilage. Pous-
sons ! elles yont , en se r6iierant , se {)r6ciser ; a force
de ies serrer et dV repasser le trait, efles voht
prendre feu et faire eclair.
« On ne peat , eontinne Fontaine , fe repr^senter Jnsqu^oi cela allolt ,
et» s*M eft bean 4e voir on jeane hoginie ayoir tant de circoiMpectioi^ k
chacnne de ses actions , i\ Ve&t encore plas d'eu approfondir la caase , et
de Yoir an ccear si p6n6tir6 de la crainte chaste de Diea et da respect de
sa grandear inffinie; qa*n 6toit comme dans an eontinuel trembleincfnt
en sa presence. Ge qui Ini donnoit cette gravity <iae Ton adralroit , c'ii
qn'il se disoit sans cesse ceite parole de Job : Semper enim quasi* tummtet
gupir me ftuetut timuiDtum, et pondus ejus ferre non potul (1), et je ne
ci'ois pas qa'll y ait.ea an de eeai qoi Font conna qai ne fait odV^ d» sA
boache. II ne U disoit pas seulement , mais il la sentoit , et il la jse^to^
comme le saint homme Job, non par un sentiment passager, mais par
an sentiment ducoearqui 6toit tonjoars le mSme. II s'^toU accoatUihd ji^
peger aiasi tfootes Ies paroles des hommes de Dien. Qaand nons pafioils V
nos paroles passent, et bien soavent nos bons moavements en m$tne
temps ; mais il regardoit ies paroles des Saints dans TEcritare comme
celleB des'Anges. Or, comme il boos le disoit spuvent, qaand Ies Atog^r
sont une lojs entr^ dans an saitlment, lis y sont pendant toate I'^tiv-
nit^. Saint Michel , par exemple , ajoutoit-il , a dit nne fois : « Quis ut
Deasf qai est semblable k Diea? d II le dira 6ternellement.'»'
Geci ne devient-il pas sublime k sa mani^re , quoi-
qu'un tel mot sein|)le jurer avec le caractere doux,
huml^e et discret de M. de Saci, avec tout son Atre?
Efrpourtant uq certain sublime qui lui est propre,
et du plus vrai , on \ient de le sentir et d'y toucher,
il Fa.
Tel est Thomme que M. Singlin, lorsqu'il vit
(1) « Car toujoars, comme an Oc^n roulant sesflots sar ma UUti*9i
craint le Sei^neor, et je n*ai pa porter son poids» » (Job , XXXI , $!i*}
Kbas flgarons-nous bien M. de Saci qui, toute sa Yie> chemine droit ^
$fini, mains jointes , sons cet Oc^n de Diea?
* LIYRE DEUXl£XK. 319
M. Maqguelen mort , contraignit k franchir les der7
niers degr6$ de Tautel , pour avoir enfin sur qui se
d^charger : Ilium oportet crescere^ me autem minmy il
faut que celui-ci grandisse et que je m'efface, disait-
il, en le montrant (1); et il n'eut point de cesse
qu'ilne TeAt institu6. M. de Saci resistait encore;
il en appela en dernier ressort & M. de Barcos, k ce
d^positaire le plus direct des premieres et hautes lu--
mieres. M. de Barcos, si scrupuleux et si exact, n'eut
aucun doute cette fois, et d^clara qu^il voyait en
M. de Saci le caract^re du pr^tre manifestement im-
prini6. fi'humble clerc n*eut plus de r^ponse et re^ut
la consecration avec une joie grave et tremblante. |1
dit sa premiere messe k Port-Royal-des-Champs le
jour de la Conversion de saint Paul, 25 Janvier 4650 :
ce fut un ev6nement que nos chronologies mettent
en premiere ligne pour T importance. II avait trente-
sept ans, Il en doit vivre encore trente-quatre, et sa
parole dirigera jusqu'au bout.'
J'ai deji raconte comment, parmi les solitaires^
M. Le Mattre surtout hesitait d'abord k entrer sous
la direction de M. de Saci son cadet, et si diiferent
de lui par le flegme apparent de sa natii^re , puis
comment Tob^issance chretienne finit par triompher
d'une maniere si touchante (2). Le bon Fontaine nous
confesse lui-m6me qu'il avait, pour son compte, pri6
M. Singlin de le laisser sous M. Arnauld, dont la
bont6 et Touverture de coeur I'accommodaient fort.
(1) Saint Jean , Eyang., chap. Ill , 30. — Belle parole des pr^carsearg,
«l que Irien pea prononcent sur cenrqui les sorpasteroiit I Jean-Bapflite
la prof^ra le premier sar J^ras.
(2) An lome I, p. 404 , liv. II , ch. 35.
^26 PORT-kOYAl.
Ces petites resistances tomberent d^un mot. A partir
de ce moment, M. de Saci devint TSme et la regie
vivante de Tint^rieur. Deux rudes et tendres ^preuves
rinitierent. 11 assista M. de Sericourt son frere, qui
mourut avant la fln de Tann^e ; il disposa particu-
lierement sa sainte mere qui suivit de prte ce fits
cheri : « EUe a eu la consol&tion , dit le M6crologe ,
d'etre assistee k sa mort par M. de Saci son fils , qui
^toit pr6tre depuis un an , mais qui n^avoit point en-
core confess^ (4). Elle Toulut qo'il commen^&t par
elle k exercer cette fonction du sacre minist(&re , et
qu'il devint ainsi, comme elle le disoit elle-m6me,
le fere de son &me. » — < Mon fils , lui disait-elle
encore, aidez votre mere k bien mourir, et k Ja mettre
dans le Giel , elle qui ne vous a mis que dans cette
miserable \iel » II eut assez d'eropire sur lui et de
haut respect de sa fonction sacr^e, pour conserver
€n ces ceremonies su primes la liberty de Fesprit,
des yeux et de la voix, quand tout le monde autour
«de lui n'avait plus ni parole ni chant , et ne priait
<]ue par des larmes.,
Ainsi fit-il, sept ans apr^ , k la mort de son frere,
M. Le Maltre : ses larmes, contenues durant tons les
saints devoirs , attendirent qu'il se fAt renferm^ en
sa chambre pour d^border.
Dans la direction des solitaires, et en general dans
la conduite des dmes, le grand recours deM.de
Saci , le remMe auquel il renvoyait surtout et tou-
jours , 6tait la lecture et la meditation de rEcriture*
Sainle. G'est k quoi, dit Fontaine, il exhortait per«
<1) II T a ici , ie le soupcoime , quelque l^g^re ineiactUade , mais Je
ii*ai pas le courage de la discuter.
LiVRE bErxii:ME« 321
petuellement ces Messieurs : « Une goutte d^em, nous
disoit-il, qui ne suffit pas a un bomme, suf&t k un oi-
seau. Les eaux sacrees ont cela de particulier qu'elles
se proportionnent et s'accomiuodent a un chacun.
Un agneau y marche, et elles sont en m6me temps
assez profondes pour qu'un ^16phant y puisse nager. »
S'il a traduit plus tard I'Eeriture, c'est en vertu de ce
principe d'efiicacite continuelle qu'il s'y porta : sur
ce point de la lecture de la Bible , M. de Saci est
aussi absolu que ceux qui croient directement k la
Bible seule sans autre tradition n^cessaire. < II faut,
dit d'apres lui Fontaine , regarder TEcriture comme
la foi regarde les mysteres , et n'y point m6Ier son
esprit naturel ni le d^sir de savoir. II ne faut point
sauter les mots y mais les bien peser ; t&cher de con-
cilier les passages qui paroissent se contredire, et
recevoir humblement ce que Dieu donne sans \ou-
loir rien davantage. » — « Un saint ^vfique de ces
derniers temps (Jansenius) repetoit souvent qu'il iroit
jusqu'au bout du monde avec saint Augustin , et moi^
disoit M. de Saci, j'irois avec ma Bible. »
J'ai exprim6 Vidie que M. de Saci n'avait pas eu
de Yue d'ensemble sur Port-Royal et qu'il n'avait pas
d^brouille souverainement , comme Taurait pu faire
M. de Saint-Cyran s'il eAt v(icu, cet inextricable
r^seau de discussions et de querelles qu'on etendait
autour d'eux ^ et qn'k Tenvi plusieurs d'entre eux
redoublerent. Mais il faut ajouter que, s'il n'a pas
4)^brouill6 Vensemble et s'en est peu rendu compte,
il n'a jamais contribu6 du moins k Fobscurcir, et
qu*au contraire , en chaque detail qui se pr^sentait ,
il a travaille k simplifier Tobstaole, k, d^liQr le noaud
S2i PORT-ROYAL.
hn todte cfadritei, avec justesse et finesse rare : « Tou$
ceiix qui ont eu le bonlieur de ie connoitre, dit Fon-
taine , avoueront qu'il n*y a gu^re eu d'homme qui
edl plus de grdce, ni qui ait imagine des manieres
plus adrdites et plus ing^nieuses pour remettre les
esprits et pour r^tablir la paix ; dans les contestations
qui auroient pu Talt^rer. » Et il nous en cite un mi-
Butieux exemple, mais qui a son prix. Nos solitaires
avaient leurs petites passions , mSme au sein de h
|)6nitence ; par moments , ils devenaient tons guer*
riers, comme on Ta vu sous la Fronde, et ils pre-
naient gott au mousquet^ A d*autres moments , ils
se portaient trop ardemment k la ma^onnerie et aut
ouvrages des mains pour Tagrandissement du nK>nd8^
t^re. D'autres fois, c'6tait le travail des champs qui
avait la vogue parmi eux , et trop de v(^ue pour des
gens mortifies. Alors ils avaient leurs petits proc^ ^
au moins commen^nts : le fumier ^tait rare ; Tun et
voulait pour ses bl^s , I'autre pour sa vigne; qui pour
ses plants d'arbres , qui pour ses bandes de legumes.
On allait pkider devant M. de Saci. Lui, pendant ce
temps-l4 , ^tait k rimer les Racines greequesj dont
Lancetot avait soigneusement rassembl^ et dispose
tous les mots; quant k la derniere main , k la rimail-
lerie mn<6monique, 9'avait ete oeuvre Aepoite qu'dn
avait r^servee au maltre* Eh bteni M. de Saci, k la
Buite du mot grec qui signifie fumier ou engrai$ ajoutait
ce que nous avons pris pour une eheville, et qui ^tatt
ut^e douce pointe, un trait charitablement malicieux^
titUoLy Aimler *iux champs a vogue.
Or eette dlouce pdme, qui ^tait toute sa sedtenee
d'arytre^ suffisait pour fnire rehtrer lies hombles m^
litaireiS'eii eux-m6mes ; ^t c'est ee que Foatai&e ap-
peMe U grtbte <^faez M. de Sad^
Je suis tiaturelleinent conduit par cet 61oge k par-
ler todtefois avec s^verit^ de ee que je troupe la seule
Saiusse d^ttiarche de M. de Saci , d'un ^rit de sa &Qoai
des plus contrakres 4 Pesprit de Saint-tiyran, et qiie
je voudrais retrancher : le$ Etduminur^ de V Almanack
des /(fm<0s (Janvier 1654). Les jesuites, dontlegoilt fut
longtemps detestable et t6ut*4*fait de cottage , avaient
public en decembre 1653, Un Almanach qu'ils intitu-
iereiit :1a XMrotito A la Confimon de$Jaminiae$. C'^tak
u»e manierede celebrer et de figurer leur r^ent triom-
plie i Rome od avait paru enfin la bulle d'Innooent X.
Ob voyait en t^te de rAlmanach une estampe all6go-
rique : k Pape, assis sous la Colombo du Saint-Esprk
entre la ReKgion qui perte la croix , et la Puissance
de I'Eglise qui porte ie casque , lan^ait sentence con-
tre le Jans6i!ilsfne. Jans^nius, en habit d'ev^ue, tout
effar^ et deployant des ailes de diable , s'enfuyait, son
livre en maiin , vers Calvifi en pei^onne, qui d^j4,
dans son coin, accuettlait^ bras ouverts une dame ou
religieuse jans^niste en lunettes. Je fais gr&ce des
autres details de cette ignoble fac^tie. M. de Saci
jugea k propos d'y repcmdre. Les j^suites ayant r^-
pandu seize mille exemptaires, dit-on , de Toutrageux
Almdnacb , on avait quelque raison peut-^re k Port-
Royal d'^ redouter I'effet qui parlait aux yeux (4).
(1) £.* Almanaeh f at mis envente chezGanite«y marchand de taillas-
doQcea* rue Saint- Jacques , pr^ Saint-S^Term : il attira tout aussiUU la
foule. On en porta plainte de divers cOt^s, soit k M. Mol^y garde 4ds
seeaax^ soitatt Lieutenant cinl et au Procareur du Eoi ; mais » mojen-
nant quelques l^^es suppresslofiSf TestaiiH^ subsista* Aijisl on At
324 PORT-ROYAU
Comme il y avail plusieurs quatrains explicatifs de
Testampe, N. de Saci fit aussi des vers pour riposte:
je n'en citerai que quatre en 6chantillon, qui ont paru
piquants aux intiress^* Les j^uites avaient figure
dans Testampe I'Ignorance qu'ils attribuaient k leurs
adversaires sous la figure d'un idiot qui a des oreilles
d'ftne; k quoi M. de Saci repliquait ;
Qni ne salt qa'en lean doctes tellies,
lU Tous tirent tint les oreilles »
Qa'4 Toas peindre, Toas en turiez
Bepuls la tftte Jnsqa'aiix pleds?
Ce sont les meilleurs vers du chef-<l'oBuvre (1). Je
rougis pour nos respectables amis de Terreur de cette
r^ponse , et de tant d'autres sur le m6me ton qui ien
furent la suite , depuis les Chamillarde$ et VOnguent
pour la BrUlure, jusqu*au PM'Io^anus et aux Sarcellades
dans le dix-huitieme si^cle : litt^rature indigne et
burlesque qui se con^oit en effet de Barbier d' Aucour
k Gr^court ; mais le malheur, le tort de M. de Saci
est d' avoir commence.
Tout le monde des Tabord ( j^suites k part) n'en
fut pas charm^. Dans la Atfponse d' Arnauld d la Lettre
d^une Personne de Condition, on voit que cette lourde
et crasse maniere de plaisanterie avait cheque quel-
ques amis 6claires de Port-Royal et gens du monde.
Arnauld done, k grand renfort de logique et de cita-
tions des Peres, entreprendded^montrerla l^gitimite
et Texcellence catholique des Enluminures. II com-
disparattre snr les exemplaires exposes les ailes de diable qn'on ayaft
donnas k Jans^nias ; et encore ces exemplaires & oUm d§ diabU, d^
lendas i Paris , allirent-ils inonder la province.
(1) II eut ponrtant deax Editions eons^cotlyes , la premiire da iS Jan*
vieri et la seeonde fort augment^e da S (oa IS) ranleri
LIVRS DEUXl£HE. 825
mence par 6tablir que les Pdres ont feit la guerre
a vec un esprit de jmix ; il veut en venir au mtWicor-
diter inride de saint Augustin (i). La personne de
condition objectait quele rireest peu chr^tien , qu'on
a remarqu^ du Christ qu'ii est bien icrit qu'ii a
pleure, mais non qu'ii a ri. Et en effet on ne se Ifigure
jamais les Anges riant de Teclat du rire. Ce rire hu*
main, qui est Toppos^ du sourire, ne Test pas moins
de cette autre joie d*innocence oii nous avons vu s'^-
gayer le jeune Lancelot, sainte joie lig^re qui est
comme le superflu et la blanche 6cume de I'&me. Le
rire vulgaire , dont il est ici question , vient du Sl^sac-
cord, du d^sordre senti sous un certain angle imprevu
et par un revers qui se d^masque subitement : on
eclate. Dans f harmonic, on chante, on sourit, le
\isage rayonne, il y a des pleurs d'amour. Si ani{n6
qu'on t^che de se figurer un ciel chr6tien , on n'y
con^oit pas le rire. II le faut laisser aux Dieux d'Ho-
m6re en leur Olympe, ouil est inextinguible comme
leurs d^sordres et leurs adultSres. De Maistre, en
regrettant (dans son Anti-B&con) que Moli^re n'ait
pas employ^ plus chretiennement son talent, et en
citant Destouches cOmme plus moral, oublie trop cela ;
c'est etonnant de sa part. Arnauld ne yjk pas si k
fond. II ramasse les exemples de raillerie de r£cri-
ture et des Peres. II fait un chapitre intitule : AppUr"
cation des Rigles des Peres a F Almanack; et il ne s'a-
pergoit pas qu'en tout cet attirail manque pr^is6ment
le festicitas dont parle Tertullien : Vanitati proprie.
festivitas ceditj il n'y a rien qui soit mieux dt k la
(1) Pasctl reprendra plas lestement eei mimes argomentl ^ COC
m6m9f exemples 4ftDS sa onzi^me Prov(ficfa/#,
vanit^ des bommes que d'etre raiU4e« Arnauld con-
troversant pour la plaisanterie de M» de Sad et la
carrobarant, c'est deux fois trop.
Racinea fait justice de cette fausse maoiere, quand
il a dit en sa lettre si maHcieuse k I'auteur des Ima-
ginaires : « L'enjouement de M. Pascal a plus servi k
YOtre parti que tout le s^rieux de M. Arnauld ; mais
cet enjouement n'est point du tout votre caractere,
vous retombez dans les froides plaisanteries des Enr
Uminures; vos bons mots ne sont d'ordinaire que de
basses allusions.. • Retranchez-vous done dans le s^-
rieuxf, remplissez vos lettres de longues et doctes pe-
riodes , citez les P^res , jetez-vous souvent sur les in-
jures... » Ainsi piquait le tendre Racine, du jour od
U s'avisa d'etre ingrat.
Les EnltMmurn parurent toutefois excellentes k la
plupart de ces Messieurs. Au dix-huiti6me siecle,
Tavocat Mathieu Marais, parlant de je ne sais quelle
<)lianson augustiniennei oii le dogme est rime en vingt
couplets, et d'une preface qu'op y a.miseen langage
patois, ^ute avec admiration : « Ces Jans^nistes ont
^e toutes sortes d'esprits parmi eux , et ce faux paysan
feroit tr^ bien une com6die. » ii des gens d'esprit
comme Marais, mais quiaimaient le gros seX et ne
le distinguaient pas du fin , tant ils avaient le goilt
&fci de proc^ures, sentaient ainsi sur les SarceUadeSf
k plus forte ratson nos solitaires. Us ne devaient pas
^re, je I'ai dit, tr^s diflSciles en matiere plaisante,
eomme gens trds aust^res, habituellement k jeun li-
dessus , et qui avaient en emx un grand fonds de di-
vine joie (1).
(1) On regrettera pea qja» I'oinette les entres oeavres po^tlquei de
On a ya la seule tache , la seule faute appareote (et
encore surtout une faute de gotit), qui se ^^couyre
chez rhomme le plus droit, le plus pur, le plus irr6-
preheosible. Successeur de Mi de Singlin, s'ilest, 4ans
le d^buti inf&rieur k celui-ci, qu'il surpasse d'ailleurs
en science et en^alite fixe de caractere, c'est pstr
ce seul endroit ou Ton ne reconnait plus le directeur.
J'ai Mte de revenir & ses m^rites ess^ntiels , conti-
nuels, et que je n'ai pas encore assez marqu^.
M. de Saci , selon le t^moignage de tpus ceux qui
I'ont connu, ayait retranch^ de ses Etudes et de sa yie
tout ce qui ne regardait pas la pi6t6 ; il ^tait m6me
bien aise d'ignorer certains points de la science de
TEglise que d'autres pouvaient ayoir int^rfit h con-
naltre, et il en tirait occasion , lui , de se taire lors-
qu'on en parlait (1). II fuyait les mati^res de contro-
yerse et de critique, les nouvelles des affaires du
monde , et prenait pour deyise ces paroles : Vt non
hqttatur as meum opera hominum. Mais par le seul en-
droit auquel il s'enracinait, la lecture et la meditation
de r£criture, il retrouyait ayec surcrotttout lereste,
et s'^tonnait qu'on fit tant de cas de r^sultats hu-
mains auxquels lechr^tien arrive tout simplementpar
H. de Saci» sa tradaction en yerg dn pofime de saint Prosper eontre U$
Jngrais, son po6me en dii chants et en stances , eonUnant la trtuRtum 4^
P£gUte BUT le Saint'SaereiMHU C'est m^ritoire an fond , mais franche-
ment detestable. Tont son maayais goiit de Jeunesse j a pass6. -* Gao-
sant on Jour de la r^erye charitable qu*il fallaft mettre dans les criti-
ffoes lUt^alres et de rhnmilit^ c^ui deyait plot6t porter k lover : « TM
tonjonrs estim^ tout, diftait4l9 Jnsqn'an poSme de laPueelle. » U ayai^
pour cela rooins .de yiolence k se faire qn*il ne croyait.
(i) Aa tome I, p. 58, de ses Uttres tpiriiu$tUs on lit:«J'ai del
liyres pleins de questions semblables sur i*£criture , que Je ferois con-
science d'ouyrir, s*i1 n'y ayoit quelque n^cessit^ qui m'y oblfgeit. II filut
laisser am Docteurs k s'informer de ces choses. »
328 PORT'-ROYAL.
la seule $ource sacr^e. On a une foule de jolies pa-
roles de lui, dans ce sens de sagesse et de sobriete.
Quand je dis jolies paroles, qu'on y prenne garde!
ici on rentre dans la delicatesse. 11 est besoin de s'a-
vertir pour goQter cet esprit qui n'a pas Fair d'en 6tre
ni d'y toucher. R^gle gen^rale : quand parle M. de
Saci , il faut bien faire attention pour sentir qu*il y
a de I'esprit, de m6me qu'il faut bieii connaitre sa
ISvrefine, presque immobile, pour s'apercevoir que
c'est un sourire.
S'agissait-il de voyager, de faire voyager lesenfants,
il disait que voyager, apres tout, c'6tait voir le Diable
habiil6 en toutes sortes de fa^ons, k Tallemande, k
I'italienne, k I'espagnole, et a Tanglaise, mais que
c'^tait toujours le Diable : Crudelis ubique. Le mora*
liste poete ne dit pas autre ehqse :
Rarement k courir le monde
On devient plas homme de bien,
Il appliquait encore au monde une parole d'Isaie
renversee, et, au lie.u du Vere tu es Deus absconditus^
il mettait Diabolus: Le monde, disait- il assez hardi*
ment, est TEucharistie retournie; partout le Demon
cache et present, et qui veut qu'on I'adore (1).
Au sujet des nouvelles opinions de Descartes sur
la physique, et du bruit qui en retentissait autour de
lui, il disait qu'Aristote ayanl usurpe, m6me dans
TEglise , m^me k c6te de TEcriture sainte, une telle
autorit6, un tel brigandage^ il ^tait juste qu'il fdt
(1) M. XroDchai> dans leg Memoiret de Fontaine tels qu'il les ayait
corrig^s pour I'impression , n'a pas osi laisser c^ mo.t d^vec toii^t aQn trait \
Je le r^lal^lU d'apr^ le manascrit.
LITRE DEUXliHE. 329
renvers^ et d^possedi par un autre tyran , lequel
peut-Stre aurait un jour le m6me sort; que M. Des<>
cartes se trouvait k Tegard d*Aristote comme un voleur
qui en vient tuer un autre et lui enlever ses dipouUles; il
ajoutait doucement : TantnUeux! plu$ demortSj mains
d'ennemis t
« Diett a fait ie monde poor denx ehoses » coDtionait-il , parlaal k Fon*
« taine : i'une, poor donner une grande idto de lai-m^me , Taulre, pour
« peindre les choses inyisibles dans les yisibles. M. Descartes d^truit
a rune et Tautre. Le soleil est un bel ouvrage, lui dit-oo. Point du tout,
« r^pond-il , e*est un amas de rognures. Au lieu de reconnoitre les chosea
« invisibles dans les visibles, dans le soleil, par exennple, qui est comme le
« dieu de la nature, et de voir, en tout ce qu*il produit dans les plantes, Ti-
« mage de laGrAce (1)» il pretend au contraire rendre raison de tout par de
« certains crochets qu'ils se sent imagines. Je les compare a des iguorants
« qui verroient un admirable tableau, et qui, au lieu d*admirer un tel ou-
« vrage, s'arrftteroient k cliaque couleur en particulier et diroient : Qa*esl>
« ce que ce rouge*U? De qnoi est-ii compost? G*est de telle chose » oa
« c'est d'une autre; an liende contempler tout le dessein du tableau, dont
« la beauts charme les sages qui le considereot. — Je ne pretends pas,
« dit M. Descartes > dire les choses comme elles sont en effet. Le monde
« est un si grand objet , qa*on 8*y perd ; mais je le regarde cosime uo
« chiffre. Les uns tournent et retoument ies lettres de cet alphabet , et
« trouvent quelque chose : moi J*ai aussi trouv6 quelque chose , mais ce
« n'est pas peut-^tre ce que Dieu a Tait. — Ges gens-U , disoit M. de Saci »
« cherchent la v6rit6 k t&tons ; et c'est un grand hasard quand ils la
o trouvent. »
(Et il ajoutait encore, ce que I'^diteur a supprim^ comme trop familier«
et que je r^tablis au plus vile comme bien spirituel ) :
a Je les regfirde comme je re|[ardois Tautre jour Tenselgne du Cadran,
« en passant snr le pont Notre-Dame : le eadran disoit vrai alors, et je di-
ce sois : Passons vite, il n*7 fera pas bon bient6t.G*e6t la v^rit6 qui Ta ren*'
« coDtr^, il n'a pits rencontre la v^rit^. II ne dit vrai qtt*une fois le jour. 9
Ne \oila-t-il pas que nous avons entendu causer
M. de Saci de tres pres et dans toute sa nuance?
(I) Phrasiologie 4 part , et sauf les differences , ce point de vue posi
par M. de Saci n*est autre que celul des causes finales et des harmonies |
eeiui de Do^uet , de F^nelon e( d9 Beroardin de Saiat-Pierre,
330 P0RT-&PT4|«.
A i^ropos dd Pascal qui viot sur ces entrefaites 4
Port-Royal , et k qui il trouvait beaucoup de brillant,,
M. de Saci , tel que nous le connaissons d6j4 , n'en
fut pas^oui , et , conyenant pourtabt du plaisir qu'il
prenait k la force judicieuse de taut de beaux discours,
il disait : < M. Pascal est extr^mement estimable <en ce
que , n'ayant point lu les Peres de TEglise , il a de
lui-mdme, par la penetration de son esprit , trouv6
les mfimes Veritas qu'ils ont trouvees. li les jugesur-
prenantes, parce qu'il ne lesa vues en aucun endroit;
mats , pour nous , nous sommes accoutuin6s k les
ypir de tous cdtes dans nos livres. » £t cette obser-
vation de M. de Saci s'appliquait surtout aux dis*
cours eioquents que lui tenait M. Pascal sur Epictite
el MoKUaigne, et qujs je reserve avec les repliqiueSi
dans leur etendue, pour un autre endroit.
Car c'etait une partie de la conduite deM.de Saci
de proportionner et d'accommoder ses entreU^Ds 4
chacun de ceux avec qui il parlait. S'il voyait
M. Champagne, il le mettait sur la peinture; si
M. Hamon, sur la medecine; si Af« Pascal, sur la
lecture des philosophes : « Tout lui servoit pour pas-
ser aussitdt k Dieu , et y faire passer le$ autres (1). »
Il lui fut donne d'achever et de confirmer ces
grandes et d61icates conversions qu'avait si bien me-
nses son pred^cesseur : Pascal et madame de Lon-
guevilie pass^rent des mains de M. Singlin en celles
de M. de Saci.
Mais je me sens pouss6 par rapport k lui k proc^der
(1) Nayita de yentis , de taoris namt arator...
G'^talt aussi la pratique de Montaigne {EstaU, liv. I , chap. XYI) , mais
celui-ci en curieox amateur, et avec le grand bot de molos.
LIVRE DEUXliME. 331
un peu autrement qu'avec ceux qui ont pr^cM6 : il
me faut absolument suivre sa vie tout d'un trait
jusqu'au bout. Son unit^ , son uniformity est telle
qu^il ne pent se scinder. Gomme il ne fut point m61S
h la pol^mique du dehors , cette anticipation est pos-
sible sans inconvenient. On y gagnera d'avoir k Fa-
vance un apergu de la vie int^rieure entiSre de Port-
Royal , et , au moment presque ou Ton quitte Saint-
Gyran^ d'atteindre d'un seul regard jusqu'i Textr^
mit^ de I'institutioQ mfime.
Part»Royal, le vrai Port-Royal complet, n'a eu, en
tout 6t pour tout, que trojs directeurs en fhefj M. de
Saint-Cyrani Of • Singlin et M • de Saci,
xvm
Soite de M. de SacL — * Bivera temps de Port-Royal. — M. de Saci
anr6t6. — Deoi ans de Bastille. — Sbrte de bonheur. — Le dais da
Saint-Sacrement. — £galit6 d'lime ; d^li?rance. — NouTeaa-Testament
de Moos.— De la divulgation des Ecritures : censures, entraves.— Bible
de Saci.— Style mitoyen; trop d'^l^gance.-— Dernier entretien deM.de
3aci ayec Fontaine. -^ Mort, fanerailies ; oontre'^Qaps fun^res.
Qu'il suffise pour le moment de savoir quelques
temps principaux dans rhistoire des persecutions de
Port-Royal.
La situation que nous avons \ue assez belle et
prospere, nonobstant les tracasseries, de 1646 a
1653 , se g&te d^idement k cette heure par la con-
damnation k Rome des cinq Propositions de Jans^nius.
Les ennemis s'arment en France de cette condam-
nation pour ^eraser le parti janseniste, en le voulant
forcer d' adherer k la BuUe. Mais, tant que le cardinal
de Retz demeure titulaire de rarchev^cb^ de Paris »
les batteries centre les jansenistes manquent de ter-
rain fixe, et elles n'ont pas leur plein effet.
G'est ce qui explique U longueur de cette persecu*
I^OftT-noVAL. LIVRE bEt}Xl£M£. 333
tion continue et croissante , surtout k partir de 1656,
ou elle fut autant excit^e que contrari^ par les Pro-
vinciahs. Mais en i664, TarchevSque Perefixe s'y
prfttant , elle put atteindre aux extremes rigueurs. De
1664 k 1668, il ya y&ritdiAemeni captiviU.
En 1668, k force de n^gociations, et sous un nou-
Teau pape, la Paix de VEglise r^pare tout. On a dix
ann^ environ de caime, durant lesquelles Port-
Royal jouit d'un vif et suprfime ^clat,*jusqu'^ ce
qu'en 1679 une autre persecution recommence, qui
doit 6tre la derni^re , mais celle-ci plus sourde et plus
lente, et quia tons les caracteres d'un hlocus. Elle ne
dure pas moins de trente ans, sans discontinuation ,
sans espoir, et finit par Tentiere ruine. — Gela dit,
on peut suivre M. de Saci aux difFerents temps.
11 n'avait pas quitt^ le desert avant 1661 ; mais , k
ee moment, les ordres de dispersion furent tels qu'il
dut lui-m6me se d^rober. Sa vie, si ennemie des
changements , en souffrit beaucoup. Cache avec trois
ou quatre amis dans quelque maison de faubourg, k
peine y avait-il 6t6 un peu de temps qu'il fallait son-
ger a un gtte plus stkr. On £tait ^pi^; chaque sortie
pouvait faire d6couvrir. M. de Saci , dans sa cbarit^
sacerdotale, ne se refusait pourtant k aucune visite
vers les amis qui le rdclamaient. Ge fut surtout apr^s
la mort de M. Singlin, survenue en ces tristes annees
( 17 avril 1664 ) , que tout le poids des directions re*-
tomba sur lui. L*h6tel de Longueville en particulier
Tobligeait k de frequents voyages k travers Paris.
Vers la fln, pour plus de prudence, il s'etait lege dans
un quartier perdu, tout a rexlremiti du faubourg
Saint- Antoine , avec Fontaine seulement et M. Du
334 * PORT-ROYAL.
Foss^. C^esl 14 qu'on le d6coiiTrit (4). Ddpuis ^hr-
sieurs jours il ^it observe , suivi k h {>i$te, iu! t\
ses comp^g^ons; on e$p6rait tenir en main quelque
grande traine. Enfin , le matin dn 13 mai 4666 , la
veille m6me de Tanniversaire dii jour oA l*oh avaft
arrfit^ M. de Saint-Cyran (2), comme M. de Sad , ac-
compagn^ de Fontaine , descendait vers six hetires ta
^ue du faubourg, devant aller teelte fois 4 pied pair
extraordinaire 4 fhdtel de Longuevitte , etsedisposant
k entendre quelque part la messe en cfaemin , H rea-
contra ie carrosse du Lieutenant civil qui, de son cdl^^
le venait prendre. Ge magistral, h qui on le signsdi
«tu passage, divisa aussitdt son monde^ et, d^adiant
un commissaire et quatre arcbers k la suite des iimk
innocents, il continua sa route ven^ lelogis suspect. .
Une caserne des Suisses 6tait k deux pas; la compa-
gnie avail regti 0frdr6 de se tefnii* so<is tes alrmeis des te
matin; investisseitrent , escalade, issatit, toiHt se fit
dans les regies. Du Foss6, tin pen pfaresseuxce jo*r-
14, fut seul au r^veii k reeevoir tro5s cents vain^tiet^.
Pendant ce teinps-I4 , M. de Saci et son compagnon
(1) On a dit que la retraite de M. de Saci ayait 6t^ d^couverte d*abord
et d^noncige par les espions qae mettaft b^niSvoIenient en campagnele
fimeax Des Ittfrests de Baint-^orHn , po^e et fimatlqne , qai tt^Ml li «i
plos mfobafit metier encore qse qoand il ^rivait ses poemes b^rolques
Chretiens en Yingt-six chants. Des Marests 6tait de Ces brouillons comme
Garasse , comme Rationis , de ces gens doo^s d'mie tr^-gfande activity »
€i qui font ionycfnt beaaeoi^ de mal sans 6tre pr^eisSraenl mtohanfi.
(2) Fontaine a fait deux r^eits d^taill^s de Farrestatlon : dans ses
Mimoiret, il dit qu'elle eat lieu le 14 mai, /« Jour mime de Tanniversaire
Y^niSrd; mais, dans son premier r^clt qai est coinme nn prde^verlilfeil
antlienfiqae des faits , il marqnait simplement le 13 mai. Qnoi » Fdh-
talne? yoos aussi, pour mienx fisice cadrer le vrai avec yotre imagination
et yotre d6sir» y^os I'alt^rez an pen I (Voir VUs intiruiantu tt 6dipanU9
^ (/{%fe««<<^ Pm-tb^l 9 tome iff > ^ag^ fti#0
LIVRE DEUXlJfcllE. 335
fiuivafent leor ehemin sans se douter de fim ; m mo-
ment o^ lis passaient devant la Bastille, iis y jetSk*ent
pourtant un regard significatif , et ils ^taient en train
de d*apitoyer sur le pauvre Savreux, iibraire de Port-
Royal, qu^on y avait enferm^. « G'est assez, mes-
sieurs, c'est assez , » leur cria nn6 voix par derri^re :
le commissaire, bomme d'j^-propos, chotsissait ce
moment poor les arrdter. On les mena d'abord an
plus proche dans la maison du commissaire du quar^
tier, oik on les garda a vue s6par^ent. La pitn
grande peine de M. I'Abb^ (la Relation Tappeile sou-
"vent ainsi), dans ce premier moment d'arrestation^
fut d'avoir manqu6 d'emporter ce jour-ld son petit
Saint Paul. Gomme depuis plus de deux ans il s'at-
tendait toujours k la prison , il avait toujours sur lu!
les £pitres de T Apdtre , et les avait &it relier expr^s:
€ Qu'on fasse de moi ce qu^on voudra , avait -il cou-
tumededire; quelquepart qu'on me metle, pourvtt
que j*aie avec moi mon Saint Paul, je necrains rien. j^
Mais ce matin m6me, au depart (6 inutility des pre-
cautions bumaines! ), I'ideed'un long cbemin k faire
par un temps ehaud lui avait fait omettre son cber
viatique.
Vers midi, un carrosse les vint prendre par ordre
du Lieutenant civil , et on les transporta , non pas en-
core h la Bastille , mais k leur logis , pour y 6tre in-
terrog^ devant le magistrat. Ils furent re^ui^ pat* lels
arcbers et les Suisses ranges en double bale. J'omets
bien des details plus ou moins int^ressants, que nous
ont donnas, comme t^moins, Du Poss6 et Fontai6e«
On avait cru trouver au myst6rieux domicile impri-
merie clandestinet papiers de complot et de cali^de*
3S6 ^ORT-tiOTAt.
On ne trouva que des travauxd'histoire ecclesiastique^
tout au plus des chicanes faites k quelques historieus,
dit agr^ablement Du Fosse (1). M. de Saci avaitdans
sa poche la preface mauuscrite du Nouveau-Testament
{de Mons)y quand on Tarr^ta, et aussi quelques let-
tres de direction de conscience.
Celles-ci furent le plus grave de la capture. II y en
avait plusieurs adressees a M. de Goumaij d^autres
d M. de VEau, d'autres dlf . Le Clere. — « Quels sont
ees noms? quels sont ces messieurs? — C'est moi^
toujours moi, repondait M. de Saci. — Gela sent bien
la cabale, disait le magistrat. — Gelasent la precau-
tion, repliquait fermement le prisonnier, et T^tat ou
je suis montre qu'elle n'a pas ^t^ encore assez grande.
Si, au lieu de quatre noms, j'avois pu en prendre
huit et me sauver, j'aurois bien fait. »
Fontaine avait copi^ de sa plus belle Venture, en
lettres d'or sur \61in, quatre vers du bonhomme
Comber ville sur la retraite de M. de Pontis :
lain de la coor et de la guerre ,
J*appretid8 k moatir en ces lieux.i.
Mais la premiere lettre, L de lotn, ^tait restee en
blanc, parce qu'on la devait peindre. Le Lieutenant
civil h^sita : il allait en faire Foin de la court et ma-
tiere k soupgon de lese-majest^. On r^ussit, d'un
mot, k 1^ convaincre.
Nous avons un pendant de T inter rogatoire de
M. Le Mattre par Laubardemont. Ge n'etait point un
Laubardemont pourtant . que ce Lieutenant civii,
(1) II faut ajouter toatefois que le domestlque H^rissant eut Tadresse
de soustraire an gros paqaet de papiers dont Fontaine nous dit , dans
son premier t^it, quMlf eosaent pa cauiw des ptine$ mcrteltct^
LIVKE BfiUXliHE. 3;i7
M. d'Aabray, assez bonhomme, qui avait le malheur
d'etre le p^re de la firinvilliers : dont il mourut
( poison ou chagrin ) environ deux mois apres.
Revenant le second jour et les jours suivants pouir
la suite des interrogatoires et inventaircs, il affeota
m£me de se montrer gracieux ; il avait vu dans Tin-
tervalle madame de Pomponne qui iui avait expliqu6
ce qu'etait M. de Saci et k qui il tenait. Avec Iui il
essaya de causer religion et Bible, et s'6tendit sur le
chapitre des Arnaulds. A Fontaine, dontx)n vidait les
pauvres coiTres assez pen remplis , il dit fac^tieuse-
ment : « Monsieur, que n'y mettez-vous des pisto-
les ?» II engagea Du Foss6 h retourner vi vre dans son
pays en bon gentilbomme, et k s'y marier.
Dans sa partie s^rieuse, cet interrogatoire (it le
plus grand honneur k la fermet6 et au sang-froid
invariable de M. de Saci. A toutes les questions dont
on I'avait press6 sur le nom des personnes qu'il di-
rigeait et dont on tenait les leitres particuli^res , il
opposa la conscience inviolable du prfitre, et mfioie
la fierte de I'bonnfete homrae : trop heureux, di5ait-il,
de defendre au nioins Tessentiel du secretqu'il n'avait
pu sauver tout enlier! Lorsque, toutes procedures
failes, le Lieutenant civil alia en cour k Saint-Ger-
main porter le resultat, qui fut lu en plein conseil, le
Roi dit , apr^s avoir entendu Finierrogatoire de M, de
Saci,* que c'etait assur^roent celui d'un homme qui
avait beaucoup d'esprit et de vertu,
Ce qui ne rempfecha pas de garder cet homme de
vertu plus de deux ans erabaslille I
Apres treize jours de detention k domicile , le 26
mai, on tyansfera en efifet k Ja Bastille, dans Irois ca?^
II, 82
338 PORT-ROTAU
rosses k la suUe^ M. de Saoi, Fontaine, et mdme M* Dtt
Foss6 avec son jeuae frdre et un de leurs amis, gentiU
homme normand, qui s'i6tait trouvi au logis : ces der<*
Biers sortirent au bout d'un mois par la protection
du secretaire d'Etat Le.Teliier. Quant k M. de Saci et
k Fontaine, on les retint, et s^par^ment durant pr^
de trois mois. Le pauvre Fontaine n'en pouvait plus
de cette solitude et d'etre ainsi sevr^ deM.de Saci;
il s'affaiblissait tous les jours et , & la lettre, s'en al-
lait mourir. En vain un digne homme , un 6tre de
bont^ comme il s'en rencontre souvent dans les pri«
sons, le major Barail (1) , essayait-il de le relever en
lui parlant de liberty : c Ma liberty , s'ecriait Fon*
taine, c'est d'etre avec M. de Saci. Qu'on m'ouvre la
porte de sa chambre et en mdme temps cette autre ( il
montrait celle de la Bastille), et Ton verra k laqueile
des deux je courrai.. Sans lui tout me sera une pri<<-
son ; je serai libre ou je le verrai. ]»
Enfin cette reunion tant d^sir^e eut lieu. On mit
Fontaine pres de M. de Saci , qui avait d^ja, pour le
servir, son fidele domestique Herissant; et des lors^
sous les verroux, dans la pri^re, dans Tetude, dans
nn entretien sobre, ils se trouv^rent les plus consoles
des hommes.
M. de Saci, dSs qu'ils'^tait vu k lui seul et a Dieu,.
avait couQU de grands desseins. La traduction dft
Nouveau-Testament, entreprise en commun d6s )e
temps des conferences de Vaumurier ( 1657 ) , et i
laquelle il avait eu la plus grande part , ^itait achev^e
avant son emprisonnement« II ne restait plus que la
(1) II me fait peiiser a ce boa Maison-lloiigo de mademoiieUe Pe
lannftj.
LIVIK DfiVlliME. 3S9
pi^faee k ^caminer^ ei il lairait mtoie prii jour pour
cette i^visioaavec MM. Arnauld et Nicole k Thdtelde
LoDgueville : j*ai dit qu'on trouva le manuscrit sur
luj quand on i'arr^la* Durant ses ann^s de Bastille ,
il se wit k tcaduire V AncteQ^Testaolent ^ s'estimaut
heureMX de cette facility d'^to<te et de ce parfait repos
qui lui ^tt proourd : < Les barrt^res qu'on a poshes
aux avenues de ma cbambre , disait-il > sont pour em-
pdeher de venirii moi le monde qui me dissiperoit,
plutdt que pour lu'empSohef de Taller voir, moi qui
Be le ofaercbe poiat* » 11 se regardait dans oes tours
de la Bastille comnie daus une haute tour de Sion ,
et pour y i§tre aussi Thumble interprete des choses
de Sion.
Vers deuK heures^ k de oertains jours , les prison*
niers » par faveur^ fiaontwent et se promenaient sur
les terrasses* De 14 en entrevoyait quelquefois des
amis 9 mais sans oser les reconnaitre. On se montrail
r^glise Saint-Paul 9 en.pensant k TApdtre et i ses
liens. Tout aupres, le grand Ddme des J^uites ar-<
r^i les regards , comme une image de leur domi^
nation usurpc^e^ Mais, de I'autre cdte, la plus agrea-
ble des perspectives 6tait celle du Donjon de Yincennes
qui portait vers le ciel le vivant souvenir de Saint-
Cyran.
Qu'importaient, apres cela , aux deux amis rentr^s
les bruits du dehors, I'echo de I'injure qui leur en
arrivait sourdement, et que m6me le Pere Mascaron,
prSchant k deux pas de 14, aux Filles de Sainte-Marie^
devant T Archev^ue , se fdt ^tendu sur les diverses
espSces de solitude, et particulierement sur celle des
pri^uniers qu'il app^lait avec intention une $Qlilu4§
340 PORT-ROYAL.
d'ignomifM ? Ven suis fiiich^ poor le panegyriste de
Turenne; mais M. de Saci humili6 n'en savourait
que luieux ce qu'il appelait sa ch<^re solitude.
Cependant , malgr6 cette sorte de chartne , malgr^
les facilit^s que lui procurait pour T^tude la compa-
gnie de Fontaine, malgr^ les ^gards du bon major
Barail, qui corrigQait de son mieux les duret^ du
tres grossier gouverneur (1) , M. de Saci avait de
quoi souffrir ; il subissait de cruelies privations : la
plus sensible fut d'etre prive, tout ce temps, des sa-
crements, rnfime de la communion laique. Mais il
tournait cette rigueur, comme toutes les autres, en
esprit d'acceptation p^nitente; et cela ne remp6chait
pas de dire souvent que 'c'^taient les plus douces an-
nees de sa vie. II n'y avait , nous apprend Fontaine ,
qu'une chose qui ne lui permettatt pas de se rassasier
pleinement de cette douceur : c'etait la mort spiri-t
tuelle et Taveugiement de ceux qui Ty retenaient ; ses
larmes n'allaient que sur eux. II les moderait m6me
sur ceux des Messieurs de Port-Royal qui , p^netr^s
de cet emprisonnement et battus de toutes les tem-
p6tes, mouraient, en ces annees-l^, d*une mortality
redoublee, deux k deux, trois k trois, quatre a
quatre, pour ainsi dire : M. Bouilli^ M. de La Riviere,
M. Des Landes, M. Moreau... M. de Saci, en ^tdnt
touche de tant de morts, y voyait en m6me temps
une d^livrance. II eut, un jour, en sa captivity, une
(1) K. de Bdzemaux.— A rArchevSque qai lai demandaitsi les prison,
nierg ne recevaient point de nouvelles, il r^pondait « qa%7 faisoU U diabU
pour empiehwr qu'ils n'ea eusseni et pour leur eotiper touie$ lot votes, maU
^u'avec tout CQla it ne pouvoit toul'd'fait i'empeeher, et que, torsqu'iU
Violent sur U$ Hrrasffis , il vprdlt ioujours quciquo pigeon qui hur pm
LITRE DEUXiimfi. 341
coDSoIation sioguKere. MM. de Saint-Gilles, de Sainte-
Marthe et de Pontchateau s'etaient retires dans une
maison du faubourg Saint-Antoine » et y vivaient si
saintement, si k redificalion du \oisiDage, que le
cure de la paroisse, sans trop les connaltre, les in-
vita a l'hoi]tiieur de porter le dais du Saint-Sacre-
laent a la procession de la F^te-Dieu. M. de Saci et
Fontaine, des fendtres ou des terrasses de la Bastille
ou iis etai^nt , reconnurent tout d*un coup ces trois
amis, et, s'avertissant d'un coup d'oeil, iisrendirent
graces, t6te baiss^e, en silence, de peur surtout de
rien traliir.
Yoila de ces joies qui, dans les coeurs austeres,
valent des annees de retranchement et les compen*
sent. II y a de tels instants qui sont d'indicibles f6tes
aux innocents et aux justes ; les &mes dissip6es aux
plaisirs ou Tennui les cbasse> n'y comprendraient
rien. Aussi, m6me bumainement , il ne faudrait pas
tsop alter plaindre ces vies mortifiees et en apparence
denuees; elles oat d6ji eu le plus souvent, des ici*
bas, la bonne part, et des ^lancements qui resument
le souverain bonheur. Quel rayon pour M. de Saci en
sa Bastille que Tapparition soudaine de ces trois amis *
sous le dais, k travers les branches d'or du Saint-
Sacrement, de ce Saint-Sacrement dont il ^tait sevre
comme indigne , et duquel il disait que la source de la
vie Haitlif qu'il y fallait tendre et s'y preparer sans
aucune cesse comme k t'unique bien !
Fontaine, en ces memes pages, parlant de M. de
Saint-Gilles, et pour montrer que ses rudes mortifi*
cations n*dtaient rien k son affabilite et i sa joie :
€ Puis-je pviblier, nous dit-il, qu'un jour de Saint-
S43 ' »diT*ftOTikL«
Antoine, se trouvant avee six autres Biessiems qui por-
tokat oenom commelai, M. Singlin, H. de Rebours,
M. Aroauld, M. Le Matlre, el deux aulres que j'ai
oubH^y apr^ un repas frugal, il alia se prome&er
aveceux, pril sa flAle d'Allemagoe qu'il touchaitad-
miratdemeat bien , et joua d'uu son si per^Btl les
Cantiques sacrte que ces saintes ReUgieuses disoieHt
k radoralion , que tout le nionde dedans et dehors
^it enley^ ! » — M. de Saci , dans le cours de sa vie
si uniforme, a eu phis d'un aecord p6ndlrant de cette
flAte cileste«
L' excellent Fontaine se surpasse k nous exprkaer
cette admirable uniforuit^ des jours de M. de Sad en
tout temps , et surlout en eelte Bastille 06 ^e s'ea-
cadrait mieux. Mais je pr6£^ encore k ses Mimeir€%
des lettres de lui , moins eonnues , et adr ess^ la plu-
part k M. Hamon^ dans ces ann^ mdmes c
<( Je n'avois garde de ra'atiser de toqs parler de M. TAbb^, car il n*f
a rien de plus anirorme qae son 4tat ; et, si tous ayez Jamais sa comment
il passoU ane jourD^, ▼ons savec conmeiit II passe ioate sa Tie. Site
est toute dans la pri^re et la lectar^; It va de ToBe k Tanlve depqis le
commencement du jour ]usqu'4 la fin, sans que, dans cet exercice toot
int^rleur et tout spiritnel , ii y ait rien de mort et de langaissant. Ses
yenx sont deYends , depots qa'ii est Id , deux sonrees (Teaux qui ne ta-
rissent gu6re (1). II accompagne cela de la solitude qae voos poores tous
imaginer, et cette solitude d*an profond silence, qoi fait qae, quoiqae
nous soyons toat le joar ensemble, nous noas parlons n^anmoins tr6s
(1) Et dans une autre lettre : « C'est nne pri^re continnelle , et one
priire qal D*a rien de sec , et qai felt sortir aotant de larmes de aes yeax
qa'elle pousse de soopirs de son cosar. » Notei bien eette fsakbeor de
larmes! Ainsi la yle uni forme et en mSme temps la yle vive, M. deSael
unit les deni contraires, ce qui est n^cessalre toujours poor 6tre fbrt et
stable avee quelqae nitrite. L*ODifonnitd , rbaiiitnde engendre tfordl-
naire I'insipidU^ : mais ici on trouye la yiyacit^, k dbaqoe instant noo-
▼elle, aa sein de Thabitude la plus continue. Si un qu'il soit et si senr^ en
•on iuAU , H. de SacI a Vrnitm-'deux qae demaade Fasoaf .
LlVRE-^EUXlillE. SIS
p^t; SMftrttD Atttrt eipTit qn» ^r no imonr da lUemtgM bo«0
^proavons Stre extrdmement ndcessaire dans la solitude pour en bien
goAter la paix et n*en pas perdre le fruit. Toute la matinee , depuis
qnatre on cinq heares ]asqa*i nidi , nous ne ditons pai trds mots. Aprte>'
jDidi, nous nous entretenons avec piaUir et Joie de tous dos amis; nous
flnissons notre petite conference par quelque endroit de I'Ecriture qui
nous occupe une demi-benre, et ensuite nous rentrons dans notre profond
ail«nee , Josqae loift an forr qu*«B sortant de table doos dicons «ic«re
qaeiqoe cbose josqu'i Gomplief. Hdrissant est dans Tanticbambre ,
gardant un aussi profond silence que nous , et s'occupe avec plaisir k sa
miniature. Et ainsi nous passons les Jours tons trois , sans ehagrki , sans
ennqi 9 sans mauraise bumeur, dans one parCaite onion... Qnand Je toibi
parlerois jnsqu'au jour du Jugement, je ne pourrois vous faire mieui
connottre notre £tat et notre manidre de yie... (Etailleurs, insistent
davantage sur les instants de dooceor commmiicaUTe) ; Je Toodrois qua
TOQS fussiez prtent quelqnefois k Tinnoeence de nos petits concerts. II
ne se passe gu^re de jour que nous ne cbantions quelque Psaume oa
qnelqne Gantlquer... Nous passons le temps de nos entretiens k faire de
petitea eomnteoratioBs de nos amis. Cbaem ^ieni k soq tour ear le
tapis ; et , ^tant obliges par notre ^tat k mourjr aux choses pr^sentes «
nous faisons ainsi revivre les temps pass^. Nous sentons tant de joie dans
ees entretiens innoeents que nous nous Imaginons rerofr le monde de mm
yevx et lenr parler k eux-mtoes. Ainsi pen k pen le temps de notte
prison se remptit, et celui de notre vie se Tide; et nous sommes assures
que, si la compassion des bommes ne nous d^llTre de ce lien , la mort a«
moins nous en tirera (l). »
Cepeodant les amis de H. de Saci se remuaient
pour lui. M. de Pontcb&teau^ usaut d'un reste de
grand seigneur dans le chretien , et de sa quality de
Citoyen romain (car il Tetait), 6crivit avec viguear k
rarchev^ue M. de Per^fixe, et lui representa com-
bien il se faisait tort en privant ainsi de la iiberte et
des sacrements un vertueux pr6tre. La pacification de
TEglise se preparait. Madame de Longueville , made-
moiselle de Vertus, l'archev6que de Sens ( M. de Gon-
(1) Toir yie$ interesstmies ef edifUoiiea... tome IV, p. tSl et fitS. — Je
laisse les anecdotes sur Fonquet , Lanzun et Bussi-RaboUn , trois pr6d6-
eesseurs bien pen jans^nistes, dont M. de Saci oecopait la cbambre; je
laisse aussi des histortettes sir PelUssoii el le cente de Urges : car 11 7
344 ' PORT*&OTAL.
drin), M. de Pomponne et sa Ires dfgne (Spouse (1),
agissaieiit de ccmctrt pour le prisoonier, qui u eu
concevait pas de plus vives esperances dans sa Iran*
quillit6 imperturbable, attendant que le moment de
Dieu f6t venu. Le bon Fontaine n'etait pas k beaucoup
pres si b^roi'que; des qu'il vit jour a la delivrance, il
se mit tout grossierement k la desirer. Itavait mgme
une peur terrible que, dans les soUicitations qu'on
faisait, le grand nom de M. de Saci n*eclipsat le sien,
et qu'on ne FoubliSt. Les trois derniers mois lui du-
rerent plus que tout , il en convient avec una naivete
qui est un des traits bien precieux de son r6Ie se-
condaire : « 11 faut qu'il y ait en cela quelque chose
de naturel, queje ne m'amuse poitit k d^mSler, dit-
il. Mais cette ^preuvem'aparfaitement bien fait com-
prendre combien etoit malin Tartifice du Cardinal de
Richelieu, qui, pour tourmenter ceux qu'il avoit
condamnes k une prison perp6tuelle, comme le ma-
r^chal de Bassompierre dont nous avions alors la
chambre a la Bastille, leur envoyoit de temps en
temps des ^missaires pour leur donner de fausses es-
perances , aim que , lorsqu'elles manqueroient , leur
avaity inalgr6 tout , la chronique de la prison , qni faisait qaeiqne en-
JoueiDcnt par constraste dans ce fond d*unique pens^e. — Ceci toutefois
encore : un jour le gonvemeur, qui <^tait de sa plus belle humeur appa-
remment, venant voir M. de Saci et le trouvant si tranquiile, l*engageaft
a agir aupres de ses amis : « Dieu ne dit-ll pas dans son Evangile : jiide-
iol, etj0 t'aiderai? » M. de Saci et Fontaine se regard^rent en sonriant k
la citation de ce nouvel Evangile. Et nOu8-n)6me nous sourions de leur
^tonnement et avons que1(|ue peine k nous en rendre compte > tant notre
ehristianisnie s'est humanist depuis et s'est comme traduit k ia Franki^p.
Cette devise ALde-toi el le del t'aidera , que nous inscrivons sur nos dra-
peaux , est ponrtant le contraire , en effet , du pr^cepte qui dit k Thomme
de ne pas trouver sa volonie.
(i) Mademoiselle I^vocat (voir lei Mimolm de rabl>6 Araaold),
LIVRE iyEUXl£llE. 345
prison leur caus&t une douleur toute noavelle, et
que leur courte joie ^e changedt en un redoubiement
de trislesse. »
£nlin la mise en liberty fut accordee. M. de Saci
avait achev^ pre(;isement la veille sa traduction de
rAncien-Testament qui compl^tait celle de la Bible.
11 se preparait i la fete de la Toussaint (1668) qui
etait le lendemain, lorsque MM. de Pomponne et
I'abb^ Arnauld, ses cousins*germains, avee madarne
de Pomponne elle-mSme, entrerent 4 dix heures du
matin dans sa cbambre, pour lui apporter I'ordre et
Temmener. A le voir si egal et si patient, ils voulu-
rent I'eprouver encore et firent comme si la bonne
nouvelle ^tait retard^ de quelques jours. 11 n^en pa-
rut pas ^mu et se mit 4 leur parler de toute autre
chose, comme dans une visite ordinaire d*amis ^ jus-
qu'4 ce que, lasses bientdt d'un si grand calme, ils lui
dirent tout d'un coup la verity. M. de Pomponne lui
ay ant presente I'ordre du Roi , il le lut , dit I'abb^ Ar-
nauld temoin (1), sans changer de visage, et aussi
peu alter6 par la joie qii'il I'avait peu ^t^ un moment
auparavant par F^loignement de sa deiivrance.
M. de Saci, monte en carrosse, alia tout droit
d'abord k I'eglise Notre-Dame rendre graces k Dieu.
M. de Pomponne le mena ensuite chez I'drchevSque
Perefixe, qui fut bon-homme; M. de Saci lui ayant
demande sa benediction , il repondit en Tembrassant :
« C'est k moi de vous demander la vdtre. » M. de
Pomponne voyant le coeur paterne du preiat attendri:
c( Monseigneur, dit-il , ce sont de mechantes gens ,
mais , avec tout cela , j'espere que vous les aimerea;.
(1) M4m€ins^ Voir «a38i ceux de Pu Fqss6 ^ p. ?17,
MA PORT-ROYAL.
— Mais 9 ripUqua M. de Paris, m'assQrez^vous quMls
m'aiineront? » — On promit tout de bon ccBur. De
chez TArchev&que on se rendit k Thdlel de Longue-
nlie. Quelques jours apr^, M, de Saci fut conduit
par M. TArchev^que au Louvre, et pr^sent^, comme
Arnauld Tavait di]k ^te, au Roi, qui ie re^ut obli*
geamment etdil en se toumant vers M. de Pomponne:
< Eh bien ! vous voili bien aise I »
Le secretaire d'Etat (depuis cliancelier) LeTellier
Tit souvent M. de Saci dans ces jpremiers mois ; il le
fit sonder pour lui otfrir des benefices , e'etait mal
eonnattre cet absolu d^sinteressement. L'honime de
cbarit^ ne profita de son acc^ pr^ du ministre que
pour lui parler en . faveur de quelques malheureox
{trisonniers de la Bastille. Les devoirs pay^s k la re-
cranaissance , il ne songea qu'& ressaisir sa vie re-
cuaUie. Il continua , dans le mois qui suivit, k s'ab-
atenir de Tautel et des sacrements, k cause des
distractions inevitables (1). II n'aimait point k causer
de sa prison, et pria meme Fontaine de contribuer k
dtouffer tout cela : « N'imitons point, lui disait-il,
ceux qui reviennent d'un grand voyage, et qui ne
savent plus ensuite que parler k tout le monde de
ce qu*ils ont vu. » L'expansif Fontaine ob^il de son
mieux, et prit, nousdit-il, la resolution qu'il a
gard^e depuis, de se faire k lui-mi&me, par la re-
traite interieure , une sorte de Bastille pour le reste
deses jours.
M. de Saci passa les quinze anndes qui lui restaient
(1) FdBtaiae fait dnrer ceUe abstinence ^wlquM moli; il a on pea
nag6r6 t*interTalle. M. de Saci, sorti de prison le 31 octobre, veille de
la Tonssamt , recommenca de c^l^brer, poar la premiere fois , la meaie i
Pomponne » le jour de Saint- Andr^ , SO noTembre.
de vie^ floit k PompoDae, s<Mt k Port-Roy al'^dw-*
Cbamps, aait k Paris, tout ocoupe de la direetioo des
coDscitnces , de rimpression do sa Bible, et des
^daircissemeiits qu'il y ajootait. La charge des Ames
an d^s^t, jusqu'^ la nouvelle perseoution de 1679,
ffoola presqoe toute sur lui. Les plus illustres p^i-
t^ots niraient de ses couseik , la plupart mouraie»t
entre ses mains. Les nouveaux Messieurs, qui tenaiait
e»eore s'agr^g^ k ee Port-Royal si battu (H. Le
Tourneux par exemple), y veaaieut par M. de Saci.
U etait la porte d'eutr^e de ceux du dehors, le feyer
et la lampe du dedaus.
Maifi t sur les ordres de rArchev^ue, alors M. de
Harlay , M. de Saci dut quitter Port-Royal-des-Ghamps
le 12 juin 1679, et il se retira d^cid^ment k Pom-
pc^EMie. S^par^ des religieuses dout il ^tait le pere et
comme le dernier Saint-Gyran , il ne communiqua
plus avec elles que par lettres , et aussi par cette pu-
bKeatioB excellente des eclaircissements de la BiUe ,
auxquels il consacra ce qui lui restait de vie, De
temps en temps, un nouveau volume traduit, omc
exj^ieation' y sortait de cette retraite de Pomponne , et,
en le lisant, on avait tout M. de Saci. .
Cet immense travail sur la Bible, ees explications
qtfil poussa tres avant , et cette traduction complete
qui avait pr^ced6 , c'est la le grand et special monu-
menl de M. de Saci , k titre d -<^cpivain , et comme h,
mission singuliere quit cut ^ remplir. II faut se bien
representor quelle 6tait la situation g^n^rale des
esprits catholiques en France par rapport aux saintes
Ecritures, quand Port-Royal, par M. de Saci princi-
paleaaent , enireprit de les traduire et de le» divulr
348 PORT-ROYAL. .
guer. Les traductions faites par les protestants ne
comptaient pas pour les calholiques, el demeuraient
suspectes d'interpretation non orthodoxe. Les traduc-
tions surann^eset gauloises ^talent imparfaites, dif-
ficiles d*ailleurs et de peu d'usage , k oause du grand
changement survenu dans la langue, et de cette nou-
veaut6 d'el^gance k laquelle Tepoque de Louis XIV
s'^tait aussitdt accoutum^e et comme asservie (1).
Port-Royal maintint d'abord ie droit et le devoir
(I) On peut voir daos U BibHoihique taerie da Pire Le Long (article
Bibtta galUea) toat Thistoriqae de ces traductions francaises des Bibles,
depots celles de Galart Des If oollns k la fin da treizieme siecle , et de
Raoul de Presles, sous Charles V, aa qaatorzi^me, jasqa*^ celle dite
d'Anvers (1530) 9 et celle de Loavain (1550 et 1575). Cette Bible de
LooYain avait servi de principale base aax traductions sobs^qoentes qui
n'en ^talent ga6re que des Editions r^vUdes et rajeunies (ainsi celle de
Pierre de Besse , 1608; celle de Pierre Frizon , 16S1). Mais la Bible de
Louvain eUe-m^me avail M prMd6e de la traduction de la Bible pro-
testante,par d*0liv6tan, aid6 de Calvin (15S5)» de nt^me qu'au moyen-
&ge la Bible de Gulart Des Moalins n'^tait venae qa'apr^s la Bible des
Taudois : fftchense coincidence! La Bible de Ren6 Benoist (1566) en-
coorut la censnre , comme n*6lant an fond qae celle d'Oliv^an , qa*on
n*avait pas assez corrig^e. On citait encore la Bible de Jacques Corbln
(1643) ; la Bible dite de fiichetieu (non achev^) , que le Cardinal com-
roanda k qnatre docleurs pour etre distriba^e aax calvinistes (1642) :
« J*ai pour ma tAche de tranthter iet Psalmtt, » disait an de ces gotbi-r
ques docteurs. Les Nouveaui-Teslaroents tradnits n*^taient pas moins
nombreax, depais le premier, celui de Jacques Lefebvre d'Etaples (1523),
qaiavaitit6 eeosur^ par la Facalt6 de Paris »ja8qa*A celui » non incri-
niin^ , de Tabb^ de Msrolles (1649). La Bible de cet ab>^ ne fat censurfe
que plus tard et k cause des notes qu'on y Joignit. Le P^re Amelotte >
dont le Nouveaa-Testament parut en 1666 , 8*6tait fort aid6 de la version
deMons dont 11 avait snrpris one copie par Tindiscr^tion de Brienne, qu*on
retfouve ais^ment dans toutes lesafTaires d'infid6iit6. Depuis le moyen-Age
Jusqu*& Port-Royal, on suit done une sirle non interrompue de Bibles ca-
tholiques tradnltes en francats, et qui ont c6to]r6 les traductions valgaires
des h^r^ti'qaes, des yaadois,et, k partlrdu seizieme slide, des pro-
testants. Ces Bibles traduites, sans 6tre Jamais formellement interdites,
avaient il€ poartant fort sarveili^s, sou vent censuries, et avaieni donni
ane inqoi^tode manifeste am cbefs de I'EgUte rf maioe. Cast dans cet^
tlVRE DEUXlilV£. 349
qu^ont les fiddles de lire rEcriture sainte en langue
\ulgaire. M. Arnauld eut k soutenir toute une poI6«
mique^ et cette fois bien indispensable et legitime a
ce sujet. On n'avait rien dit, ou du moins on ne di-
sait plus rien contre les anciennes traductions que
personnehe lisait; mais, des que Port- Royal $*avisa
de traduire, il eut k conquerir pour son compte, k
maintenir sans treve ce droit et cette obligation qu'oh
se mit k lui contester avec acharnement. Le Missel, le
Breviaire remain , surtout la Bible, ne furent traduils
de nouveau qu'au milieu de continuelles entraves.
Oui , jus()ue dans la traduction du Breviaire et du
Missel , il y 'eut k lutter; le droit de comprendre ^tait
en cause. Ih repr^entaieht le bon sens et la raison
Yigilante au sein du christianisme, ces bumbles horn-
mes persecutes ou tracass^s, Saci, Le Tourneux,
Mesenguy.
La partie de la Bible publiee la premiere, et connue
sous le nom de Nouveau* Testament de Mons^ parce
qu'on y mit le nom de cette \ille, porta le premier
poids de I'assaut; elle ne put Hre imprimee k Paris.
Le chancelier Seguier, ayant consuit<e des docteurs
pr^venus ou interess^s (tels que le Pere Amelotte),
refusa son approbation, et la version dut s'imprimer
voie difficlle> ilroite, sur cette marge p6riUease et mal d^Bnie, k grand*'-
peine laSss^e par Rome et par la Sorbonne k la traduction des Ecritures^
qne Port-Royal 8*engagea. Precaution , circoospection , sagesse n*y Grent
rien d'abord. Le Nouveaa-Testament de Mons resta loujours sous le coup
del*asfaut qu'il avait soscit^. Pourtant, dans sa grande Bible, ot \l le
refondit , M. de Saei, a force de prudence et de discrete Inmiere, arriya
i bonne fin sans encombre, etaccomplit sous des yeux jaloux son oeuvre
irr^prochable. Vers le m^me temps oili il r^ussissait a mener et k contenir
dela sorte traduction et explications sur la ligoe rigoureuse» le fameux
Bicbard Simon ouvrait bardiment la vole de ce qu'on app^Ue 9x4s9i9t
SplDQH J eatfaiV ^gaiemfod 0« ft d^Ji tons 1«8 degr^s.
r
da H<^aii4^i k Amfttefttatt i ■• de PolitehAtemi fit
un voyage expr^s pour ea surveiller Timpression (1).
P^ qu'elle parut, le Nre Maimbourg, alom jesaitOt
prftcha coDtre ( rueSaint^Antoiiie) dana line s6ri6 da
mnnoM k perdre baleiQei ou il reaouvela les vioteneea
du P. Nottet Gontre to FtiquenU Comtntmim/ il se
donimit cyniquemeot lui-mdme pour le bon ehiea d#
ckasi$ y qui fak Uver le gAier. 11 y eut des mainde-*
inents d'archevdquea et d'^vdques, et mdnae iln bref
du pape Clement IX ^ lanc6s conire eette version;
mais tout cela irregulier, plus ou moina oontestable ^
gallicaaement parlaut. Lors de la Paix de t'Eglue,
Araauld et Messieurs de Port-Royal, qui avaieni de^^
sire et obtenu Bossuet pour ceBseur et arbitre ^}ui^
table dans la publication du livre de la P4rpiiuiki 4$
la Fof , lui voulureni enoore soumettre letir Yer»oa
de Mods : il s'agissait de la relever des pr^vealioiil
iujusles dont on I'avait frapp^e« L*archev^ue P^6-
fixe consentit. Bossuet 6tait fevorable en general aut
traductions en langue vulgaire, sauf examen et ap«*
probation des ev£ques# II pensait du bien de la Ver«
sion de Mons; les seuls defauts essentiels qu'ily
trouv4t, c'^tait un tour trap reeherchi, trop d'itkdwim
de paroles, une affectation de polt'eem et d^agrimeM^
que le Saint-Esprit avait didaign^e dam Variginal. Des
C0Hfi6rences eurent lieu k Thdiel de Longueville entr6<
Bossuet, Arnauld, Nicole, La Lane, et Saci^ le prin-
cipal auteur de cette version. On commen^a par les
Epltres de saint Paul, et par celle aux Romains,
comme la plus difficile. Les traducteurs se soumet^
(1) On la mit soas Iq mm d6 OaspardJIlgegt^ Iibrair949 Mvns, qiii
le chargea du miu
taient avee <iad(tt6 aux Icuni^es de fioaauetet i aosi
sens si mod^re , quaad la mart de Tarchev^ue P6*
r^fixe et I'av^neineat de M. de Harlay rooipireiiit la
UravaiL
M. de Saci, qui semlrfait n'^tre enlr6 k la Bastille
que pour y acbever la traduetion de la Bible par cella
de rAucieu-Testamenti et qui s'^tait vu d^livrer la
lendemain du jour m^me ou il en avait 6crit rentiera
ibauche, n'obtint le privilege pour publier, qu'jt
uue condition que Tabb^ de Saint^Luc , examinateur,.
y mit : c'etait que I'auteur ajouterait des explicatioua
k la suite de chaque partie traduite. Heureuse n^s-
sit6 qu'on lui fit , et d'oili s'est oompl^t^ rexcdlent
ouvrage !
La publication de cette Bible eut lieu sueoessiw*
ment , et par portions , de 1672 j usque vers la fin du
siecley c'est-^i-dire jusque bien apr^ la mort de
M. de Saci. II n' avait lui-mdme donn^ les Explications
que pour laGenese, TExode^Je Levitique... jusqu'aut
Douze petits Prophetes inclusivement. M. Du Fossi
continua apr^ lui et poussa jusqu'aux Actes des Ap6-
tres ce commentaire explicatif, que M. Hur6, de
concert avec M. de Beaubrun^ ternrina.
La traduction de la Bible par Saci est devenue la
base de bien d'autres traductions, explications, pa^
raphrases , qui ont ^te faites en France depuis ; de la
version qui se trouve dans la Bible de Dom Calmet,
par exemple. En laissant aux personnes comp^tente^
le droit de prononcer un avis, et en ne me tenant
qu'a une consideration comme ext6rieure , je dirai
que, Bossuetet Pascal a part, il n'y avait guere per^
Sonne qui fftt k m6me alors do traduire TEcriture
352 PORT-ROYAL. .
saiDte plus ccHiveiiablemeot et nrieax que M. de Saci
n'a fait pour renaemble. On racoate que^ dans les
conferences de Yaumurier au sujet du Nouveau-Tes-
tameni, les premiers essais qu'y lut M. de Saci pa-
rurent d'un style trop eleve : il a^ait cru que la dignite
de la parole de Dieu le demandait ainsi. On lui all6-
gua pour TEvangile la simplicity si essentieltey et
qu'il n^gligeait. llrecommen^^a done son essai ; mais
cette fois, chercbant la simplicity surtout, it parut
trop bas et trop humble de ton a ces Messieurs; de
sorte qu'il lui fallut trouver une troisieme voie et un
style mitoyen. Pascal etait present k ces ^preuves , et
son avis, entre tous^ compta.
Eh bien! ce style mitoyen, le plus conformea sa
nature, M. de Saci I'a suivi k plus. forte raison quand
il a tcavaille seuLet plus libre dans son choix. II ne
savait pas Vhi^breu (i); il se tenait volontiqrs a la
Vulgate; au besoin il recourait aux notes de Valable.
Le sens moi^al I'occupait principalement. L'unifor-
mite, qui faisait sa loi la plus chere, il Ta sans doute
un pen trop port^e dans toutes les parties du saint
livre.
Ce systeme d'el^ance continue , que Bossuet trou-
(1) Bn g^ndral, on te savait pea k Port-Royal. Il ne faat rien 8*exa-
girer : on itait savant , tr^s savant 4 Port-Royal, mais on ne i'6tait pas
al profond^ment , si sp^lalement qu'on le croit et qu*on le r^pele.
Richard Simon etle comte De Maistre, en 6lant trop s^veres» ontdit
du vrai U-dessus. On aurait tronv6 aillears de plus grands ^rudits, de
plus curienx philolognes. On y savait du grec, du latin; mais on y
^tait snrtoot scrapnleux , sens^, clair, a la Daunou , a la frangalse. Nous
7 insisterons k Tendroit des Ecoles et des livres : c*est la m^thode , le boa
esprit , la morale (humanitas) , Je ne sais quol en tout de mitoyen, qui fait
le principal caractere et Thonneur de cet enseignement. Les hommes de
Port-Royal ont^l^d*ei;ceIientsma!tres> deparfails et fructueux divid*
gateurs*
ilVilE DEUXlilfE. 353
Vait souvent contraire k la simplicity de TEsprit divin,
et qui lui faisait dire : « Aimons la parole de Dieu
pour elle-mSme , que ce soil la v6rit^ qui nous louche,
et non les ornements dont les honimes eloquents
Vauront par^e ; » cette sorte de monotonie temperee
nous paratt ^ nous, aujourd'hui que le gout litte-
raire a change et s'est enbardi , manquer precisement
du cachet lUtdraire qui est propre k la Bible, et en
fausser ce que nous en verrions plus volontiers
comme les orHements naturels. En un mot, la Bible
traduite d'une fa^on qui eftt semble plus rude et tout
inel^gante 4 M. de Saci, nous semblerait, pour les
Psaumes par exemple ou pour Job, une traduction
plus ^Entablement poEtique et une oeuvre plus litU"
raire. Mais c'est y chercher de la litterature encore;
la d^Hcatesse seulement s'est retournee(l).
A Fenelon il seyait de traduire Homere; k Bossuet
la Bible a traduire eut bien convenu. On a remarqu6
que les traductions fr^quentes qu'il donne des versets
sacres passent dans son discours sans le troubler, et
font corps avec lui. Qu'on essaie, au basard, de com-
parer la traduction de certains mots des Psaumes ou
de Job par Bossuet avec celle des mdmes endroits
par Saci. S*agit-il de privenir la face du Seigneur en
le confessmt ( Bossuet ) ? Saci nous dit : H&tons-nou$
de nous prisenter devant lui pour cdebrer ses louanges (2).
Bossuet enire-t-il avec David dans les puissances du
(1) Un homme du ptas grand esprit et dont j*aime k citer la parole ,
nn des connaissenrs qui ont le pins tdt pressenti et marqu6 le revirement
do go&t , M. Joubert terivait en 1797 : « Be Saci a ras6, poudr^, frisd
la Bible, malsanmoins il ne l*a pas fard^e. » Les premi^^ mots sent
un pea t ifs ; it suffirait de dire qa*il I'a pelpiie,
(2) Piaome , XGIV, 2.
II. 23
854 I^ORT-ROYAL.
Siigneur? Saci $e renferme dam la eonsidiratum d^
la puisianes dti Seigneur (1). G'est la diffiirence dii
Moise entrant dans le nuage de feu au Sinai, et da
scrupuleux interpr^te, n^ de L^vi, 6tudiant k l^om-
bre des muraill^ du Temple. Bossuet au premier
coup d'ceil apparalt investi de ce droit de brusque et
familiire entr^; nul autre ne I'aurait su prendre sans
t6miirit^9 et Saci 6tait le moins t^m^raire des hom-
mes. Dans sa mani^re ^gale, circonspecte, un pea
nivel6e, dcri\ain utile et durable , excellent aln6 des
Tillemont et des Fleury ^ il s'attache partout k la clart^
k la fidilitd du sens Chretien ; \oili Timpor tant; elcette
irersion a un merite d'ensemble et de continuity , qui
n'a pas il6 sur passe , je crois.
Quel fruit a-t-elle produit? Si Ton voulait juger par
Vaspect extdrieur et par le gros du mouvement des
esprits , il semblerait que le resultat de cette publi-
cation termini aux premieres ann6es du dix-huitieme
eiecle , ne fut pas tvis effectif sur V&ge qui suivit , et
qu'en ouvrant la Bible aux fiddles, le traducteur Tait
mise aussi plus que jamais k la merci de la curiosifaS
profane et de Thostilit^ philosophique. Mais il ne fau-
drait pas se h&ter de conclure de la sorte. Le fruit
de teUes oeuvres est tout individuel , le plus souvent
each^. Gombien de coeurs ont €t6 secrStement amends
et nourris par cette lecture que Saci leur rendait poi-
filble et permise? yoilk ce que les hommes, m£me
les historiens litt^raires , n'ont pas moyen de savoir,
ii'ont pas droit de conjecturer.
Ce qu'il est plus stikr de remarquer et de graver de
plus en plas^ c'est radwir»blQ convenance de toute
LIVRE DEUXI^ME. 355
cette vie de M. de Saci avec sa mission sioguli^re
d'interprSte des Ecritures. 11 semble, et , selon toute
I'apparencCj il demeure constant , qu'il a U6 occupe
en cbaque moment de sa pens^e k se rendre digne
de cet emploi, k se purifier les mains pour tenir la
plume docile sous la dict6e sacr^e, k se ch&tier le
coeur ( le plus chaste des coeurs! ) pour Tatteler comme
un agneau toujours ^gal au vrai sens du joug de David
et de J6sus. Fontaine nous a conserve ses propres
paroles k ce sujet dans le dernier entretien qu'ils
eurent ensemble : ce fut k Pomponne, bien peu de
mois avant la fin de ce maltre v^n^r6. On y trouve le
pendant des autres conversations si belles de M. 46
Saint-Cyran, de M. Le Mattre et de M. Singliu}
prfitons 6galement I'oreille k celle-ci.
M. de Saci done 6tait tomb^ malade k Pomponne,
d'une fiSvre quarte, dans F^te de Tann^ 1683; on
Tavait vite transport^ k Paris pour le mettre plus k
port^e des m^decins. Fontaine avait coyru vers lui ,
tnais sans pouvoir Stre re^u. Quand M. de Saci se
trouva mieux et qu^il fut retourn6 k Pomponne , jl
^rivit k Fontaine de venir, et celui-ci arriva tout
joyeux de cette gu6rison qu'on ctoyait complete : ^
«i)2s qa*it me vit entrer d&ns sa chambre, tl coarati mol poor
m^embrasser^ et moi J^avancai et me Jeta! k ses pldds pour Ini demander
sa benediction. H me tint embrass6 long-temps. LorsqueTan et I'antre
nons versions des larmes, 11 me paria le premier, ce qae le respect me
faisoit attendre : He BUn ! Monsieur, me dlt-il , on vous a done traiU
eomme les autres? comme poar me faire excotey de ceqa'on nemo
TaToit paslaisse voir k Paris (1).
Apr^s bien des explications prolong6es et tout af-
(ij rai de|a remarqa6 la grayite de cette appellatiQQ d^ llom^wr 4
regard d'uu si anciea et si tendre amit
356 ^OliT-ROYAL.
fectueuses, M. de Saci expose k Fontaine le sujetpar-
ticulier pour lequel il Ta demand^. II s'agissait de
traduire poar Pellisson converti et devenu convertis-
seur un gros volume de passages que ce dernier avail
recueillis des PSres et qu'il destinait k combattre les
her6tiques. M. de Saci avait jete les yeux sur Fontaine
pour ce travail : une pension (car Pellisson etait k la
source) pouvait en 6tre le prix. Fontaine s'empressa
d'accepter Touvrage, mais en rejetant toute id6e de
secours : k sa soeur et k lui le peu qu'il avait , grdce
k Dieu, leur suflSsait. Sur quoi M. de Saci, qui etait
debout k chercher quelques papiers, murmura k demi-
voix et comme se parlant k lui-m6me : Oh! que vow lies
heu...! il voulaitdtre heureux^ il n'acheva pas la der-
ni^re syllabe. Et Ton se mit k parler de la traduction
de TEcriture qui 6tait le travail babituel; et comme
Fontaine s*echappait k rapporter les t^moignages
d'estime qu'avait obtenus le dernier volume public :
«
a Je ne m*6tonne pas beaaconp, r^pondit M. de Saci, que bien dei
« gens aiment ces traductions et ces explications. Je crains que ce ne
« soit parce qu'elles sont dans nn tei 6tat qn'ils peavent les entendre
a sans peine, et qne lear cariosity y pent 6tre satisfaite 4 pea de frais.
« Une des princlpales raisons qni les portent k rechercher ces livres , est
4^ qa'ils n*j voient plus les difficult^s qnlls trouvoient auparavant dans
« rEcritnre. lis sopportent bien de n'en pas comprendre les v^rit^ et les
« myst^res ; mais lis ne peuyent soaffrlr le langage obscnr et embarrass^
« dpiit le Saint-£sprit se sert poar les leur proposer, s'ils n*ont une foi ,
« une crainte de Diea et une soamission qui n*est pas si commune : de
« sorte qu*ils sont bien aises de trouYcr dans mes tradoctions une nou-
« Telle clart6 , qui les d^Iivre des t^nebres qui stolen t auparayant si f&«
« cbeuses et si ptoibles h leur orgueil et k leur curiosity , que le Saint-
« Esprit n*a pas Toulu flatter, mais combattre et gu6rir par sea pa-
« roles (!)•
(1) M. de Saci avait affaire & ces lecteurs d*alors tr^ susceptibles , i
ces gens de la cour qui ne toolaient pal qu^Hom^re parllit dea MyriDidons
et qui s*en scandallsaient.
LITRE DEUXliME. 357
« Qoe sate-Je, ajonta-l-il, si ]e ne fais rien en eela eonlre lei desseins de
ff Diea? J'ai Uch6 d'6ter de TEcritare-Sainte Tobscnrit^ et la rudesse; et
« Diea JusqaMci a vonlu que sa parole (Hi enyeloppte d'obscurit^s. Pt*ai-je
« done pas sujet de eraindre qne ce ne soil resistor aax desseins dn Saint-
« Esprit qne de donner^ coninie]*ai t&ch^ de faire, nne version claire,
« et peat-£tre assez exacte par rapport k la puret^ da langage? Je sais
<f bien que je n*ai affects ni les agr^ments ni les cnriositis qu*on ainie
a dans le monde , et qo*on poarroit rechercher dans TAcadt^mie Fran-
« coise. Diea m'est t^moin combien ces ajastements m'ont tonjonrs M
« tm horreur ; mais Je ne puis me dissimnler k moi-mftme , qae j*ai llich^
« de rendre le langage de I'Ecriture clair, par» et eon forme anx regies de
« la grammaire ; el qui peat m*assarer que ce ne soit pas \k nne m^thode
« diff^rente de celle qa*il a pla an Saint-Esprit de choisir (1)... Je vols
ff dans TEcrilnre qne le fea qui ne yenoit point dn sanctnaire 6toit pro-
« fane et stranger, qaoiquHl pftt dtre plas^clair et plus beau que celal
«r da sanctnaire... Groyez-moi , Monsieur, s*6cria-t-il , comme il n'y a
<t rlen de si grand dans TEglise , il n'y a rien non pins de si dangereox
a que de tradnire on d*expUquer pnbiiqaement TEcritare , et d'dtre Tin-
« terprite da Saint-Esprit et le ministre de sa parole. •• »
a M. de Saci demeura \k qaelque temps dans le silence; pendant leqael
je Yoyois bien qu*il parioit plus k Diea qu'k moi , et j'admirois cependant
en toatce qall venoit de me dire, combien sa profonde hamilit6 6tpit
ing^niense pour lui fournlr des sujets de s'abaisser tov^ours de plus en
plus. Diea sait balancer divinement les cboses , et donner k ceux de ses
serviteurs qa*il a honoris de ses pins grands dons, des contrepoids* on
Tisibles de la part des hommes, on invisibles dans eax-m6mes, poujr les
emp^cher de s*en Clever... »
Et sur ce qoe Fontaine de nonveau revenait k r^diflcation produite ,
H. de Saci leprenait encore : « Oni , mais il ne faut pas se tromper dans
« cette belle pens^e d'6difier les Ames. II y a grande diflKrence entre con-
« tenter et ^difier. II est certain que I'on contente les hommes en leur
cr parlant avec qaelque 616gance ; mais on ne les 6difle pas tonjonrs en
a oette maniire... La nourriture sans Vexercice n*est pas plas dangerense
« an corps qu*elle Test aox Ames... La sobri^ti spirituelle n'est pas de
« moindre importance , ni de moindre obligation , qne la corporelle... Je
. « me sonviens tonjonrs que fen M. I'abbi de Saint-Cyran me disoit an-
« trefois » qne comme Dieu a r^duit sa parole et son Yerbe dans an ^tat
a bas et m^prisable par Tlncarnation , ponr sauver les hommes par ce
« rabaissement , il a voula aassi honorer ce mystere dans son Ecriture »
« en proposant cette mftme parole sons des expressions foibles , informea
« et obscures, afln de ga^rir ainsl les esprits snperbes des bommes , et de
(i) Le sernpnle de M* de Saci se rapporte jaste ai| rejprocbe ^ne l«f
35S I»OKT-1iOYAL.
« leg rendre capables de sa gr&ce. II a era qa'il tenr rafflsoft de lew
ff faire goAter en ce monde la boDt6 de sa v^riti dans TEcritare , et fl
« s'est riserv^ k leur en faire voir toate la beaat6 , toat Ticlat et toute
tt la majesty en Taatre vie , oil ils ne seront plus en danger d*en abuser
«t et de s'en ^blouir, comme ils y sont toajoars lei. Toil4 Tordre de Bfea
« qn'on court risque de troubler peut-Stre sous pr^texte d'^difier les
« Ames. »
U y a bonheur k retrouver intact Tesprit avec le
nom de M. de Saint-Cyran dans les paroles de son
successeur pres de mourir.
M. de Saei snrv^cut peu i. cette oonversation , et
Fontaine ne le revit pas. Le A Janvier 1684, par un
horrible hiver, il mourut &g^ de soixante et onze ans.
La veille, jour de sainte Genevieve, ii avail dit encore
la messe k sa chapelledomestique; apr^s le diner de
midi, it avait, pendant deux heures, entretenu les
personnes, Ih pr6sentes, du profit spirituel k tirer de
la f^te de cette sainte, et de celle des saints en ge-
neral; une de ces personnes, en I'^outant, n'avait
pu s'empdcher de dire : « II parle des choses de la
foi comme s'il les voyoit; c'est un homme que nous
ne garderons pas longtemps ! » En finissant de par-
ler, ii se sentit mal, se mit au lit, et mourut le len-
demain en proferant ce mot d' une humble esp^rance:
6 bien-heureux Purgatoire ! mot qui I'ach^ve I il ob-
servait encore jusque dans Tespoir supreme du salut
dir^tien sa modestie constante, I'absence du rayon.
« Ce que tout le monde admira le plus, dit Du
Fosse, fut le calme de son esprit et cette paix de son
coeur qui ne put ^tre troubl6e par les alarmes d'une
mort si precipitee , et qui lui fit prendre si bien ses
mesures qu'en Tespace de viiigt-quatre heures il suf*
fiti tout... ApresTExtrdme-Onction, ceux qui^oient
aupres de lui , et qui ne pouvoient assez admirer la
ferniet^ de son esprit et de son coeur, en mdrne temps
gu'ils Yoyoient son corps se fondre et se dissoudre,
pour ainsi dire , comme la cire , se sentirent obliges
de lui demander sa b^nMiction et ses (Hri^res tant
pour eux-mSmes que pour ceux qui itoient sous sa
coaduite. Usluinomm^rentdoiic en particulier toutes
les personnes dont ils purent se souvenir; et lui, aveo
une charite et une presence d'esprit merveilleuse,
disoit qqelque chose d'assez singulier sur chacun. n
— f Je fus du nombre de ceux qu'on lui recomman**
doit, s^'^crie Fontaine, et pour qui il promit le se-
cours de ses prieres. Qu'il s'en souvienne dans le
ciel , ce cher Pere ! c'est une espece de testament
quMl hous a laiss6 en mourant. »
La nouvelle de cette mort se rSpandit tres vite de
toutes parts. II avail par testament demand^ k 6tre
enterre & Port-Royal-des-Charops. On transporta le
corps de Pomponne k Paris , ou on le d^posa dans
r^glise de Saint-Jacques-du-Haut-Pas; et de 1^, de
nuit, k travers les neiges et les glaces, on le dirige^
sur Port- Royal. Les honneurs qu'on aurait d6sir6 lui
rendre durant le trajet, cortege, flambeaux et chantSi,
fqrent supprlm^s , de peur de porter ombrage (1).
Mais une fois arriv6 au (erme, au vallon du s^pulcre,
on entre dans tout un ensemble de scenes funebre^i
d'une supreme beaute.
(1) La dnehesge de Lesdigai^es , qal «taii lona la condolte de H. de
fiaei , arail pr^patd une snUe de deu cents penoDnes avee de» flarobeans
pour rec^otr le cojps i Tentrto de Paris , PoHe Saini-ABtoine. L'Ardie-
Y^ue Toulait s'y opposer. On dvita leconflU ea passant ootre obseurt&-
uent. Gutlbert , en dtoaecord atec Fontaine , paralt soppoier qoe In
cMmonie du florlige tul ttea.
860 PORT*ROTAL.
Au seuil de cette eglise pour laqaelle ii avail ^teor-
donn^ pc^tre, ou il avail offerl son premier sacrifice,
et qui depuis pres de cinq ans ne I'avail pas revu ,
son corps, escorl^ de queiques amis, ful re^u la di-
manche 9 Janvier, a cinq heures du malin , par une
centaine de religieuses en pleurs el plus briUantes de
charite qtA$ les cierges qu'elks portaient dans leurs mains :
on le posa au milieu d'une chapelle ardenle.
II y avail deja cinq jours qu'ii 6lail morl; il s'agis-
sail de savoir si on oserail ouvrir le cercueil pour re-
v6lir, selon F usage, le confesseur defunl des habils
sacerdolaux. On s'y decida pourtanl; le grand froid
avail aide & la conservation.
ff Je fu8 le premier, nous dit Fontaine k travers wb larmes, qui fMuai
la main dans la biire pour retirer du s6jour affreux de la mort un visage
qui y avoit d^k pass^ tant de jours. D6s que Ton eut d^velopp^ les Un-
ceuls et d6tourn6 le suaire, on ne m^connut en rien cette face* La pais
que la mort y faisoit r^gner alors 6toit semblable a celle que la grJLce y
ayoit toujours fait r£gner pendant sa vie. II sembloit encore respirer
eette modestie que sa seule vne imprimoit dans tous 1^ coeurs. J*aYoiie
que mes yeux aussi bien que ceui de beaucoup d'autres , ne pouToient se
rassasier de voir celui que l*on auroit d^sir^ de toujours voir, et qu'on
avoit d^sesp^r^ de voir jamais....
« On le revSitit done pour la demiire fols de ses habits tacerdotain*
On chanta les Psaumes ordinaires. On fit les aspersions et les encense*
ments, et ensuite on ouvrit les portes du convent pour nous le laisser por-
ter au lieu qu*on lui avoit pr^par^ au-dedans pour sa sepulture. Nous
portftmes ce corps au travers d'une longue hale de sainles reiigieuses, qui
^toient venues le recevoir k leur porte le cierge a la main. Leurs yeux si
mortiH^s , si accoutum6s k se fermer k tout le reste , ne purent , tout
mouiil^s de larmes qu'ils ^toient , s'emp6cher de s*arr6ter sur ce saint
corps pendant qu*il passoit seulement au travers d*elles , afln de dtodler,
dans ces petits intervalles que nous leur donnions , les traits d*un visage
qu*elles ne devoient plus voir, ^lles lui t^moignerertt toutes le profond
respect qu*elles avoient pour lui par les inclinations que chacune faisoit
lorsqu'il passoit devant elles ; et lorsqu*enfin il fat au lien du repos , les
priocipales s'empressirent , en Taccommodant pour le descendre dans la
foss^ , de lui ^onn^r dp saints Risers , pendapt i^oe (oat le eliceor cqqM?
LIYRE DEUXl£jlE. 361
iiiiolt to chant arec nnefrrayit^ qae Jen'al pu asm admirer depub iootea
les fois que j'y ai pens^. II me sembloit que ma Joie itoU poar lors eachte
en lerre ayec eelui qne ]e Toyois enlerrer. »
. L*abbesse, qui pr^sidait k cette c^r^monie et qui y
donnait le ton , ^tait la m^re Ang6lique de Saint- Jean,
cousine germaine de M. de Saci et comme la seconde
Ang^lique de ce second Saint-Gyran. G'est elle qui,
le lendemain des funi^railles, entendant Fontaine se
plaindre qu'on eftt enleve trop vite le corps , lui re*
pondit avec un accent profond et d^une voix un peu
basse , « quil falhit eaeher en terre ee qui n^iioit que
terrej et faire rentrer dam le niant ee qui en $ai n^itoU
que niafU. » Et le fidele t^oin ajoute : « Qu^elle voyoit
de choses en me parlant de la sorte! »-
Elle Yoyait d^ja le grand rivage d'au-dela ; car si ,
durant la c^r^monie j elle avait pu commander k la
douleur et aux sanglots de ses religieuses, elle n'avait
su Element commander a son propre cceur; il fut
brisedu coup. Ellemourutun peu plus dequinze jours
apr^y le 29 Janvier, dans la soixantieme annee de son
dge. Son frere, M. deLuzanci, qui \ivait avecM. de
Saci k Pomponne, ne surv^cut gu^re plus qu'elle k ce
cousin qui 6tait pour lui un p^re. Revenu de Port-
Royal k Paris chez M. de Pomponne son atn^, la fievre
le prit , et il sentit avec joie qu'il les allait rejoindre.
II mourut le 10 fevrier, Sge de soixante et un ans.
Tout cela s'encfaalne; je voudrais m'arrdter, et je
ne puis, les fun^railles de M, de Saci continuent
toujours»
Et Fontaine, Tinconsolable Fontaine, s'etonnant
de suryjvre ; « J'awue, s'^rie-t-il, qu'en voyant et ce
869 RORf-EOYAU
fr^re iet cette soeur frapp^s k mort par celle de M. de
Saci , je rougissois , ipoi qui cf oyois Tavoir toujoiirs
aim^, de ne le suivre pas comme ces personnes; et je
pevios de \k diSsesp^r^ contre moi-m6ine, d' aimer si
peu , en me comparant k ces deux pa^sonnes dent
Vamaur avoU iU fort iH>fiMne la mort. »
Ge n*est pas tout : parmi ces religieuses da derater
tamps de Port-Royal, il y en avail une des plus qua*
lifi^es par Tesprit, par )es talents, comma par la vertu,
la aceur Christine Briquet, fiUe de ravocat-g^n^ral de
W nom , petiterfUle de J6r6me Kghon h Qrand. La
m^re Angelique et M. de Saei , e'est4-dire les deux
p^^sonnes qui avaient toujours eu la plus grande part
k la conduite da sa conscience, lui raanquant k la
fois, elle se sentit atteinte, et ne put s'empteher de
laisiaer voir qu'elle avait dans le coeur, selon le mol
4e saint Paul , une r^otM^ de mort. Dans cette idto ,
^le s'attacba a recii^eillir les divers ^rits qu'on pou->
vait avoir da ces deuxrares modules , part jeuliSrament
1^ lettres de M. de Saci, a les mettra ei; ordre, k en
retrancher ce qu'elles avaient de trop icelatif aux per*
sonnes, k les disposer enfin pour Vimpression; et,
ce travail fait, mSme avant Timpression terminie,
eUe n'eut plus qu'i mouHr (4).
Yojli, ee semble, une suite d'oralsons fun^^bres en
action et assez parlantes. On a vu de sauvages et g6-
iBii^reux paians se pereer de F^p^e sur la tombe de
(i) LeHres ehritiennet et tpirUuellet de M. de Saci, 2 vol. in-S®. —
EUes eorent infiniment moins de suec6s qae eel les de M. de Saint-Cyraiu
II r^salte d'aoe lettre d'Arnaald k madame de Fontpt^rtnU (9 Jutn 1685) ,
qae ce dernier augarait assez pea de la pablication ; il craigoait qoMl ii*j
fnM pas flS9ez de aoaveauU , de diT«riit4.
LIVRE DEUXfiHE. 368
leurs chefs : ici les coeurs Chretiens se fondent sans
murmure et se brisent. Avec M. de Saci Fisaac de
Port-Royal est mort, et la race s^en ta retranch6e.
La couronne de noire tlte est tombiej 6crivait Fabb^
Boileau, couronDcen effet d'uneseule couleur, jamais
fl6trie , jamais brillante, couronne toute n^e et tress^e
k Fombre , dont oh ne sait au regard si ce sont des
feuilles ou des fleurs, ou seulement des graiaes mftresi^
mais qui a pourtant son parfum. J'ai sous les yeux
un irolume des Vies id^ante${le quatriSme) eonsacri
presque en entier iM.de Saci et i sa mort : la seule
suite des pages y est louchante et a bien son 6I0-*
quence. Ge sont des lettres de tout pe que Port-Royal
possMe encore k cette 6poque de Yivant, r^uni ou
disperse, et qui yient se confondre dans un cri de
douleur et de priere k la nouvelle funSbre* Les TiUe^
mont, les Du Foss^, les fiamon, les Hermant, les
Sainte-Marthe, les Lancelot, tout ce qui subsiste ear
core et qui va mourir, tous y viennent k leur tour
profi6rer leur regret et t^moigner devant Dieu de leur
plainte. Le dernier surtout, Lancelot, du fond de son
exil de Quimper, serait k entendre dans la lettre qu'ii
&^rivit k la mire Angelique, et qu'elle ne put lir^,
6tant morte elle-mftme a\ant de Favoir re^ue (4). Ge
(1) « ... Cepeodant Yoosyoyei coiddm toat le monde f'en ya pea 4 pea,
et dedeai et 4ebori ; et quand je eoosid^e fu'U j a cette semaioe qua-
rantAHuaq ani (aecompUs) qae> par la diarlti des r^v^rcnde* MAres, Je
fas Mca aa-dehocs de votre maisoii popr eotrer i^as paritcoll^remeni
soos la coadolie de M. Da Verger, et qae neos a'avoDS presqoe plos
personae de ce tempi-Mi , }e ne pais in*empteher de craindre que nous m
dMinlaas aossi comnie le temps » et qu'il ne se glisse quelque tiiange-
meoH 4^m$ netre cendaite • soit par notre propre infirmity , ou par Viat-
presitaR de ciiii qv^ n'ept pelnt cobm Joseph. »
364 PORT^ltOYAL.
sont A6}k les mourants soupirs de Port-Royal » quoi-
que les tout derniers debris, et les pierres n'en doi-
vent tomber que vingt-cinq ans plus tard.
Ai-je maintenant k ^numerer en detail les divers
Merits de M. de Saci ? En parlant de sa grande Bible,
j'ai dit son oeuvre. 11 donna d'autres traductions en-
core, celle de V Imitation de Jisus-Christ sous le nom
du sieur de BeuUj celle des Homelies de saint Jean
Chrysost6me sur TEvangile de saint Mathieu sous le
nom de PauUAntaine de Marsilly^ et, d'aprSs des do-
cuments traduits par Du Foss6, une Vie de Dom Bar-
th^lemy des Martyrs. Sa vigilance chaste et patiente
avait pourvu les petites Ecoles d' Editions d'Horace, de
Martial et de Terence, ou ces impuret^s trop pures
de langage {purissima impuritas ) 6taient industrieu*
sement 61aguees. U traduisit aussi Phedre (i).
Si j'ai bien r^ussi k rassembler tons les traits, k
(1) Sous le nom da sieur deSalnt-Aubin.'^Ces dirers ouyrages de M. de
Bad , ainsi que le NouTeau-Testament de Mods oik il eat si grande part,
ont ^6 fort chicanes et comme hoaspill^s , k regard de la dictioo , par le
Pi^re Bouhoors. Daas ie deaiieme de ses Entreticns d'Arisit et d' Eugene,
dans sesDoiif eid'on gentiihomme breton sur la Langue, dans ses Reman/ues
wMvelht... , oe J^aite , au milieu de quelqaes ^loges mtoag^s ^k et \k par
bon air, a fait la gaerre aux mots cbez Messieurs de Port -Royal, et one
goerre tr^ yiye. II en relive plasiears qui ont passd depuis, mais un grand
nombre aussi qui sont restis en dehors : attaninateun, eonmaieurs, mur-
muraieun ; elivemtntt, protiernementi , effaeemtnU, enivremenU; trrttmtf-
fiabie, inpusabU, ineharitable (ces derniers de M. deSaei). Boabburs s'a-
mnse longnement sur ce mot d*inehariiabte.J\ oppose d'antres difBeoltte
encore sur les locations (ilever les yeni an ciel pour /ever les yenz), sur les
eonstractions et les queues de phrases ; il a souvent raison. Incompara*
blement inf<6rieur k Messieurs de Port-Royal pour le fond et la philoso-
nbie de la prammairei poor la ra{son logique dfs cbosep » il ayall da
LIYRE DfiOXliMfi. 365
d^ouper le portrait exact » tel que me le fouraissaient
les auteurs originaux et surtout Fontaine, Tid^e dis-
tincte qui restera decette figure de M. de Saci ne sera
autre que ceile d'un de ces beaux tableaux noirsqu*on
voit quelquefois dans une salle basse et sombre, un
Rembrandt sans le rayon et tout uni. Par mi les Chre-
tiens et les saints , cette figure tient assez la m6me
place ( pittoresquement parlant) que celle de Guil-
laume d' Orange parmi les politiques et les heros.
Un coin plus doux pourtant, ne Toublions pas, et
comme un filet d'agrement par-deli la premiere roi-
deur! mais il faut 6tre tres acclimate dijk au ton
sombre et k la ligne austere pour le bien saisir.
Si Ton ^tait k une ^poque de statuaire , je dirais que
M. de Saci est dans la nef et sous les arcades de Port*
Royal comme une juste statue danssa gatne.
goftty n savait son monde et 4tait da dernier usage. Le Noaveatt«
Testament traduit , qa'f I Toulat opposer k celui de Mons , a'en est trop
ressenti : on a dit (ia*il avait fait parler les fyangSlistes d la Rabutin$*
Hessiears de Port-Royal de lenr cOt^ (deux oa trois k part) retardent
Mgirement par rapport an Lonis XIY, comme des solitaires qu'ils sont.
La Vie de Dom Barthilemy des Martyrs par M. de Saci ne semble pas k
beaucoup pr^ aassi rapproch^e en date qa'elle I'est, de la Vie da cardinal
Commendon on de celle de Th^dose par Fl^chier, de THistoire de TAca-
deniie par Pellisson, des Vies de saint Ignace et de saint Francois-Xavier
par Bouhours m^me. Amaald, qai ayait, en quelque sort9, le gtoie gram-
matical , se pr^occapait assez fortement de ces observations de Bouhours,
et ii en profltait. A propos des critiques contre le Nouveau-Testament
de Moni, II alia Jusqu'A offrir de prendre pour conseils et comme pour
arbitresde langage, dans la riyision > deux personnes de TAcad^mie,
HM. Dubois et Racine , par exemple. La Bible et T Academic! M. de Sad
f'^moavait moins ; les railleries sur Ini ne mordaient pas , et il semblait
Iris pea souple k cet endrolt de rtoriyain , probabiement par cette babi-
lode de ne pas divier et de laisser dire, et parce qtiiaussi, tenant moins k
ses phrases > il aimait mieux les abandonner k elies-mdmes comme elles
^talent une fois. La critique littiraire proprement dite ii*a do0c ici ao-
cime prise.
866 PORT-ROYAL. ~ LiVRB DEUXieilE.
Aprtede tels hommes, apres les Saint-Cyran , les
Le Maltre et les Saci» quand nous abordoas Pascal ^
nous sommes dispod^s k mieux voir les proportions i
& ne pas nous ^tonner tout d'abord^ quelque supe-
riority qui nous apparaisse; k mesul^er le c6t6 glo-
rieux du g^ie, sans accorder plus qu'il ne faut i
cette gloire; k admirer Je relief, mais surtout en
raison du fond qui nous est connu. En un mot, nous
sommes tout-i-fait bien et dAment pr^par^s.
FIN DO DEUX1£ME LIVRE.
9
LIVRE TROISlfeME.
PASCAL.
A iioH EXCELLENT AMI
BT GONrBiBB
EN PORT-ROYAL ET EN PASCAL,
IE DOCTEUR HERMAl REUU,
CI UTAB MT rAftnCOUAABXIXY Dioti.
-1 »
? i
•
I
Af^parfiioft de Pase^l pamiies solitaires. — Entretien avec M. de Sad. -r
Epict^te et Montaigne devant saint Augustin. — Abondance ei terve
de Pascal. — R^pliques de M. de Saci. -^ Beaute du dialogue;-—
^leadue et porl^. — Platen > X^nophom
tanAi
On n'a pas entierement quitt6 M. de Saci; c'est
lui 9 rhomme efficate et ihdispensable de ceans, qui
Qous introduU de plain-pied dans Pascal, et tout
d'abord sous un aspect assez inattendu : au lieu de
I'auteur, ou m6me du penitent, on va trou ver I'homme.
Pascal a dit : « On ne s'imagine d'ordinaire Platpu
et Aristote qu'avec de grandes robes et comme des
personnages foujours graves et serieux. C'etoient
d'honn&tes gens qui rioient comme ies autres avcc
leurs amis; et, quand iis ont fait leurs lois et leurs
traites de politique, 5'a ei& en se jouant et pour se
divertir. » Bien que Pascal n'ait peut-6tre jamais ri
beaucoup, ii etait, quand il aborda Port-Royal, do
ces honnSU$ gens et de§ mieux reputes selQD lo monde,
II. 24
870 l^ORT-ROYAL.
plein de diversity amusantes , de conversations cii-'
rieuses, un homme qui avail lu avec plaisir toutes
sortes de livres, et qai en causait tr^s volontiers. On
n*a pas d'embl^ ce solitaire austere et contrit qu'on
se figure; la premiere fois qu'il nous apparatt au sen-
tier du d^ert, il est brillaiit , presque ^ la mode en-
core , et un vrai bel-esprit en regard de M. de Saci
qui en tire mille ^tincelles.
Pascal , qu'on le sache bien ( ce petit detail est ca-
racleristique)^ n'avait en mn aei^^nt du poM d^
Neiiilly qui avail fort contribu6 k le ramener ft t)ieu,
que parce qu'il se faisail conduire, selon son habi-
tude de ses dernieres ann^es mondaines , en un car-
ro^e k qualre chevaux, ou peut-^tre k six (le Roi
n'eh avail que huil) : ud tel train ne laissera pas de
sembler assez fashionable pour la date de 1654 (1).
Yoilft rhonn6te homme, pour commencer, et non pas
le philosophe d grande robe^ comme 11 dit, k qui nous
avons affaire (2).
Cetait done vers la fin de 1654 ou au eominence!'
menl de 1655. Pascal venait de se convertir vine se^
conde fois, et toul-&**f^it s^rieuse; Sa soeur, malgHi
(1) On me fait rem^rquer que c*^tait moins eitraordinaire alors qoMl
ne paraltrait aujoard'hai, letnxe des chevaux ^tant poass^ fort YoEn^ani
I'ancien ligimeetfauant natarellement partle deticandetcoadMopn ,
(2} |*empranterai continuellement , pour ce qui conceme Pascal , k ^
excellent ro^moire sur lui et sor les siens qui se trouve dans le Recueit in
ptutieurt Piiees poor Mrvir d tffisioire de Part^Royat (in-lSy Utrecht, i14A).
'C« m^moire dffinHif » t^cQgi av/ec leplni grand soin, d*apr^les papii^
.de mademoiselle Marguerite P^rler^ sa ni^ce, dispenserait & tres peupr^
de recourir aux papiers ou aux copies qai se trouvent Aia BibliothSque
du Roi (supple, fran?., n" i4S5). En ]oignant so m^moire la Yie de
. f^sptl 9. par iqadame P6rier^ sa sovfx, qui se lit en t^te de qn^I^oes aa-
fieunes Editions <Jes Paitees, en compl^tant ces pieces par la Relation de
I a Vie de son autre s(0tirlacqa^inedeBainte-Eoph6mie (Viet tniimmm
hti d'ato^d , mdlgri les obstacles qu'il ^eimt ^ atait
foil profession & Port-Royal dans le printemps de i633.
Lui , apres bien des liiUes , et surlout apr^s I'accident
r^ilt oik il avait vu le doigt de Dieu , s'dtait venu
Jeter entre les brasd^ M. Singlin, r^olu d'ob^ir i
tout ee qui lui iserait ordonn^. M^ Siagltn , seion sa
m^thode, avalt hisM adsez de te»ps aira&l de le re«
cevoir. Un jour, pendant un voys^e du directeur k
Port-Royal-des-Champs, Pascal avait pensei Ty re-
joindre, ^ Vj relancer secreteraent^ con^ant toiile-
fois teisser ses gens k quelquc village vokin ct change
lui-mdme de nom , tan! il avait aoiici d€ Tapparence.
M. Singltn, qui stit sdo pt*ojet, lui signiia de n'ea
ri^i faire; niai^, de r^tour k Paris, il I'avait re^u 4,
merci comme penitent. C'est settlement alors, dit
Fontaine, que^ tenant devant iui ee graiKl genie, U
jtigea k propos de Teiivoyer k Port-RoyaUdes-Champs
eomme ra un tieu de gymnastique et de di^te, oik
M. Arnauld lui pritemk h eoUei pour les sciences
hMdaines, et oii M. de Saci lui apprendrait k les MS-
priser. tf . de Saci , de son edt6 , so serait di$penS(6
tolontiers de voir M. Pascal; mais il ne le put, en
6tantpri^parM. Singlin. « Les lumiSres saintes, quMt
Iroiivoit dans I'EcFiture et dans les Peres ^ lui firent
^sperer qu'il ne seroit point dbl6ui de tout ee bril-<
huty qui charmoit neanmoins et enlevoit tout le
monde. ^
§t edifianteM det Religieutes da Port-Royal, 1751 , tome second), et par 1%
ItelatloQ qui est doe k la scear Saiote-E^ppli^mie elle-mSme (Mimolrf
poor tervir d I'Histoire de Port^Boyal , et d la PXede ta Mere Angdlique,
Utrecht, 1142, itk-i9> tome troisitoe), on setromw rtonlr Mir la per*
4onne«t s^r lavi^ de Pausal un ensemUe de doeufnento aassi positif^^
aossi satUfaisants qn^il se pent d^sireri tou9 les iltoents d'ane connats-*
9^n€« nitlmif et de pr^mtire maim
372 port-rotaL*
M. Singlin avec le nouveau converli avait stiivi to
niethode ordinaire , M. de Saci a son tour appliqua
la sienne. On sail qu'il parlait k chacun de I'objet fa-
\ori, de Toccupation h^biluelle, partant de Ik pour
revenir et ramener k Dieu. U crut done devoir met-
tre M. Pascal sur son fort et lui parler des lectures
de pfailosophes dont on le voyait tout rempli. De-li
cet admirable entretien sur Epictete et sur Mon-
taigne.
On a peine k croire , quand on a lu le dialogue
dans les originaux y que tons les ^diteurs de Pascal
I'aient & plaisir tronque et mutile, quails aient donne
seulement les paroles de Pascal, qu'ils les aient don-*
sees comme un discours ecrit et suivi, en alterant
les phrases, en accommodant les transitions, en y
dtant le plus qu'ils ont pu le mouvement , le naif, le fa«-
milier. Et tout cela, on ne sait pourquoi, sinon afin
de se passer sans doute de ce personnage de M. de
Saci qu'ils ne connaissaient gu^re.
Dans un manuscrit que j'ai des Memoires de Fon-
taine je trouve des differences de diction avec le texte
imprim^ de ces Memoires. Dans Fextrait qu'en ont
fait les editeurs de Pascal, de nouvelles differences se
sont introduites par suite de la forme nouvelle dans
laquelle on a taiil^ le chapitre. Et pourtant raccent
original perce k chaque instant et domine : il fallait
6tre Pascal pour r^sister jusqu'au bout a toutes ces
variantes.
Qui done a recueilli sur le temps ces vives paroles?
Est-ce Fontaine, secretaire fidele? ne serait-ce pas
plutdt M. Le Maltre, auditeur muet? Dans tons les
cas, dies tranchent avec tout ce qui les eutoure; le
LIVRE YnoifSiiME. 373
propre de la parole de Pascal ^tait de se graver ainsi
et de faire empreinte (i).
11 faut bien , puisque je ne puis renvoyer simple-
men t au' Pascal qui est dans toutes les mains , que je
replace ici la position des interlocuteurs et que je
r^tablisse du moins le jeu du dialogue. M. Pascal
ayant dit k M. de Saci qu'en fait de philosophes ses
deux lectures les plus ordinaires avaient 6ie Epictete
et Montaigne, M. de Saci, gut amit iouj&urs cm de^
voir pen lire ces auteurs , pria le noilveau-\enu de lui
en parler k fond.
Et remarquons d'abord cette extreme abstinence
dans les lectures. Port-Royal en son premier esprit
la poussa tres loin. M. de Saint-Gyran avait r6fut^
Garasse sur Gharron ; mais il n'avait lu Gharron qU'a
cette occasion et ne paratt pas s*6tre inform^, au
prealable, de Montaigne, qui est pourtant la vraie clef
pour penetrer le theologal. Aussi fait-il Tentiere apo-
logie de celuici contre les inductions de Garasse.
Nous avons assiste ^la premiere invasion de Descartes
en 1652 moyennant Arnauld et le due de Luines. Ge
fut Pascal qui, le premier a Port-Royal, introduisit
la connaissaace de Montaigne. Quant k Nicole, c'est
un curieux : il lira toute espece d'auteurs et sera in-
forme de tout.
« Pascal , k la date de ce dialogue , avait trente et
(1) Get Entretien parut ponr la premiere fois, en 1*728, dans la Conti-
nuaiicn desMimoiresde Litierature et ttHisfoire da PireDea Motets ((ome Y,
partie II). MademoiseHe Pirier, .qui vivait encore, retiree i Clermont , et
trifts jaloose de tout ce qui concernait la m^moire de son oncle, ^criyit
bientOt h ses amis de Paris pour savoir d'oA sortait ce document. L*abb6
d'Etemare s*empressa de la rassurer, et iai en indfqaa la source dans les
BUuoires encore in^dits de Fontaine qni ne parurent en effet ^ue quel*
qnes ann^ apres,
37 A ^P^THE^OYilV*
im aiiS4Mi9iron» ^ M. de Sad quaraiUe ^ ua. J*ai ^t
que Pascal avait beaucoup la, iqais c'etait ^n faasard.
Savant en giom^trie^ inventeur ep physique, il nV
vait gu^e en Ullir^ture que des notions decou&ues
et de rencontre. Mais ce quUl ayait lu , il TavaU bien
lu; sa reflexion avait suppled aux lacime^et ^vait
form6 rencbalodinent.
11 est piquant et singulier de voir aux prises et
]|ient6t d'a^cord cesi deux bOflllll^s 4|ui $pnt a cbeval
chacun presq^^ $ur nn seul livre, Yi^n sur Montaigne
douM6 d'Epfctete, et Tautre sur son ^ainjt Augjgi/stin.
Quand i'un parle Montaigne , T^utre c/^pond ^int
Angustin, et ai^ec un demi^onr les ifoilk au pas.
Comme il arrive ayx e^prits pergant^ qjui oQt ik>ng-
temps erense inn auteur un peu profond , chacnv re-
trouve* tout dans son auteur ^ solt par/Qo qu'en effet
il y a de tout ^ soit parce qu'il Vy n^t (1).
Selpn rinstinct el h ^etbode que nous Li^i vei^rons
(I) Cola e^t^g^Odtaalement yrai; it ne Mis 4.111 a dit : a Too^ eal 4taa
Bajle , il oe s-'agit que de Ten tirer. » II y a un yieux proverbe : Jeerains
Utgenntun seul (ivre. Je ne les crainsqiie 8*118 sontennuyeax; abtrement
c*est Ting^nieux qui doimne; ils a'^vertnent dans ieur earcle et g'y font
nn monde. Le prapre 4e Tesprit est ainsi de se mettTe ^t 4e se retrDUTer
toot entier dabs les plis et les replis de chaque chose, une fois qu*il 8*y
est log^. La forme seule des syst^mes varie et se renouveHe , non le fond.
|.*efl|>Tit hpniMn a, le le crois , wie iitSnit^ d^mftni^ijes dt9(r(yil«s4e
faire le tour de sa loge et d'en fureter les coins ; mais elles peuvent se
rapporter & quatre on cinq principales. Ge qui a fait dire qu'en matiire de
philosophie, et si on se a*^eve pas ao-dela, rbumanFt^ |oae perp^tael-
.leraent ^u» quatre coins ehangdt, Qoand dofl^ , chp% d^ aut^ars p9ni diffi6-
rents^ sous des formes tootes <H>i|traires , on retroi^Tip defi points sam-
Ji)lables, il y a surprise coming d'une noaveaulAy »i soor^ra; ^ ppaEtant
il ne faadrait pas tant s'^tonner, Je coocois/inrtont las ras^ii^«es da.^^
couverte qu*offre ^ cet ^gard saint Augjtistin si profond » sipro^iaax
d'esprit, 4aais de plus si creua^> jsi siU)|U« ILt .chayeu bien aoaTe«^ y est
mis en qaa/^^. £t cc^nbian dje«as plM:^Sjef , ^,8p .p ^ns^ (i'ao ^ml^liV^i
an 8tyle et en touta r^y^rance), ne font-elles pas l'ef|iBjt ^ f^irt^ir #9 :
4'ahor4er 1^ philo^ophie e^ la th^logie par {e c$t9
pratique , Pascal s'attaque sans marchaader aqx deux
chefs des deux principales sectes morales du monde
infidele : I'uoe qui se fonde sur rprigine divine , sur
la force et )a liberie de rhomme, et iui impose un$
grandeuf impossible; Tautre qui s'aperQoit et seraille
de sa faiblesse, de sa vanity, de sa depeudapce de|s
cbosesi et eq tire pr&exte de couler dans une a)ora{e
&cile, rel&ch^e et k Taventure.
II qommence par Epictete cpmme par pelui qui a
ji$ mieux connules devoirs de rhomme, et il fait de
cette premiere moitie de la doctrine stoique un la-
jpide, un impartial et majestueux tableau. : < Voila ^
« monsieur, ajoute-t-il parlant^ M. de Sacj, voili les
« lumieres de ce grand esprit qui a si bien connu le
« devoir de Thomme. J'ose dire qu'il miriteroit d*(lre
f odori , s'il avoit aussi b^en connu son impuissance;
« puisqu'il falloit £tre Dieu pour apprendre Tun et
« Tautre aux hommes. Aussi, comme il ^toit terre §t
€ cendre , apres avoir si bien compris ce qu'on doit
€ faipe^ yoici comme il se perd dans la pr6somption
« 4^ ce que Ton pent (1). )» jEt il en vient k toucher la
grande erreur, selon Iui , d'Epictete et en general des
sages stoiciens , p^lagiens , deistes , qui consiste k
croire que Fesprit est droit , que la conscience est
droite, que )a volonte naturelle ajlme sainement son
yrai bien , et qu'il $u0it des lors a I'homme d'user de
« Cela wt > et ii la fois oela n'est pas , et H 7 a encore qnelqoe choie entre
4eiix?» jAivec ua tel auteiir, 4 ^ i'y enfenioe; la ml^et on le eroif|i»
e&t in^puisable.
(1) Je citeral ici de pr6r(§rence 1m endroiU sapprlmis on alAiiblis dam
le teite iles ^tions de Pa»cah C%fos0 d&n 4»*U mM§roU d^Utt aiof^; et
toate cette location bardie « appp^iv^
376 l»ORT-ROYAL.
ses propres puissances au-dedans et de compter sur
^01 pour arriver k Dieu. Mais compter sup soi pour
I'homme, c*est vraiment compter sans son hdte, c'est
bien souvent compter «ur Tennemi. Ces principes
d'une superbe diabolique ^ s'ecrie Pascal (1), condui-
r*ent Epictetea d'autres erreurs encore, k croire que
Vkme fait partie de la substance divine , que la dou-
leur et la mort ne sont pas des maux ; et autres ^nor-
mites stoiciennes.
Dans un de ses sermons pour T A vent, Bossuet
parlant de la r^forme morale du genre humain et des
surhuraaines difficultes qu*elle pr6sente : « Aussi ,
dil-il , la philosophic i^a-t-elle tente vainement. Je
sais qu'elle a conserve de belles regies et qu'elle a
sauvc de beaux restes du debris des connoissances
bumaines ; mais je perdrois un temps infini si je vou-
lois raconler toutes ses erreurs. » Et du geste de
Scipion entralnant le peuple au Capitoie : « AUons
done rendre nos hommages a cetie ^quite infaillible
qui nous regie dans TEvangile. J'ycours, suivez-
moi!... » C'est ce que va dire Pascal, et non moins
imp^tueux , apres toutefois qu'il aura . denonce et
pousse k bout dans Montaigne le contrepied d'Epictete.
Mais d'abord a-t-il charge Epict^te; et, pour le
mieux frapper, comme il arrive souvent, a-t-il facjonne
quelque pen son adversaire? Dacier le pretend : dans
sa preface sur Marc-Aurele et dans celle sur Epictete,
le docte traducteur a veng^ ses saints. 11 croit re-
trouver dans Platon , dans Epictete en particulier,
Thumilit6j que Pascal en un certain sens ne lui avait
point denize. Le fait est que rhumilite stoicienne et
(i) Cei crgttciliMm princfpei » dans let idHlons.
philosophique ne sera jamais Hiumflit^ efar6tienne ^
qu'il y a un principe d'orgueil dans cette conscience
g^n^recise, et que bien vile ee principe se prodail.
Otez Epict^te , et mettez a la place Jean- Jacques da
VEmUe : le reproche reste evident.
Mais c'est quand il en vient k Montaigne , son aih-
teur tr^ familier et plus favori qu'ii n'oserait se I'a-
irouer 4 lui^mftme , c'est alors que Pascal aboi^de et
qu'il excelle k tout suivre , k tout demftler. 11 m^
toujours sembl4 que la forme sous laquelle le d^mon
de Tincredulit^ a dft le plus tenter Pascal , 9'a et6
celle de Montaigne : et en effet ce diable-l§ pour lui
devait ^tre bien ten tan t. Esprit » langage, raiilerie»
hardiesse, tant de choses lui en allaient! Vite il mit
la Croix en travers, pour enrayer le penchant.
Ge qti'il a dit ici de Montaigne, et qu'on lit k trte
peu pr^s exactement dans ses OEuvres^ est trop6tendu,
trop connu, pour Hre insert ou m6me extrait; je
n^en regrette que la bordure et ces r^pliques deM.de
Saci, le Socrale du dialogue, qui fait i'ignorant, 1*6-
lonn^, qui sourit et voit venir, et se platt k faire
courir d'emblee dans le champ clos du desert lejeune
coursier bondissant.
Apres Texpos^ que donne si bien Paseal du scep-
ticisme k double et triple fond de Montaigne , et de
rhumiliation que ce moqueur inflige 4 Thomme, par
lui ravale quasi au-dessous des animaux , la Relation
originale poursuit :
« M. de Saei eroyoit dtredans un nonyean pays, et entendre one nou-
TeHe langae , et il se disoit en lai-m^me ces paroles de saint Aagostln :
P IMeo de yMW cenx qui layent ces aubtiMlte de rtiipimeneDt » vks
•eilUls ponr eela phii «|r^tesT U piaignoit ce pl41o8opiie q«i} se plf|Q|t
et se d^chiroit Ini-meine de toutes parts' des Opines qa*!! se fonboit,
comme saint Angustin dit de Itti-m^me , quaftd ilM6ii <^ eet'^tat. ApMs
A^mi ftT^r ^at6 (ou( Ivep pa^ienoe , ijl 4H & II- Pai«al : « ^ yp^ inis
« obli^6. Monsieur; je suis sftrque si j^avois lu long-temps Montaigne, ]e
« ne le connoltrois pas aatant que Je le connois par Tentretien que ]e
a viens d*avoir ayec yoos. Get homnie dtTroit'soiiliaitef qo'aane teiooii-
.<[ niki que par les r^ts ^ne toos faites d.e ^es .Merits ; e^ il poqiroit dire
« avec saint Angustin : Jby^mevides, attende. Je crois assur6ment quecet
i homme avoit de I'esprit; mals |e ne sals si tons nelm en pr^tei pas vta
« pen pistf qn^jl n*en a an, par oet encbatneipent al Ji|ate cgae Toptliilies
0 de 90fi prindp^s. Yo^s pouvez juger qu'ayant pass^ ma vie comfne fat
<c fait, on m'apenconseilldde lirecetauteiir, dont tons les onvrages n*ont
ix rten de ce que nous devonsprineipalemtnt red^ercjli^ dans odsl^Mitas,
«c felon la r^U de sfinl Aagpstki, parce qu^ sea paroles qe yiannavt
« point de Thumilit^ et de la pi^t^ chr^tienne, et qu'elles renversent les
« fondements de toute connoissance, et par consequent de la religion
« m^me. Cest ce que ce saint Docteur a ireproch^ k ces pbttMophesd'ai-
« If efoiSf qm'on iioiniiioit Acad^eiens» et qui voulolent mettre tout da|is
«( le doute. Mais qu'avoH besoin Montaigne de s'^gayer Tesprit , en renou-
« velant une doctrine qui passe avec raison parml les Chretiens pour aae
M folie? SionaUig«§, p^w Wicufer M^itniguf , ^^e 4^. *<^^ *fi qv^lUdii U
f met d pari la fid, nous gut avont (a fi)i , nous devons mettre d part tout ce
<c, que dit Montaigne (1). Je n^ bl&me point dans cet auteur Tesprit, <iiu
'« est un grand don de Dieu; mais 11 deVoit s'en ser^lr miaiK» et enfafere
if plutdt-vnaaoriflee i Diea qu*au d^on* Pour youf, ]|f onsieor, vc^
f 4^es beureux de vous $tre 6leT6 au-dessus de ces ^octeurs ploughs dans
« rivresse de la science, et qui out le coenr Vide de la T^rit^. Bieu a rt-
« pimdu dans votre coeur ^'aiitres doitcaurii /et d'awtras attcait^ qae ecux
M fa0 voius troayijBv d^s Jtfonta^ne- )l ^us a rappel^ de ce plftisir dan-
«gereuz, ajucunditate pestifera, Comme dit saint Angustin, d*autant
« plus croyable en cela, qu'il ^toit autrefois dans ces sentiments ; et oomihe
« YoaB dites de Montaigne qpe c!est pi^r ce 4pute imiTersel qv'il combat
« lets h^r^tiques de son temps» ce fut aussi par ce m6me doute des Acad£-
« miciens que saint Augustin quitta Tb^r^ste des Manicb^ens. Mais depuis
« qu*il fut & Dieu , il renon^ Il ceUe vanil^ qu*U appelle sacrilege. H ve-
ijH conn^t jayeb quelle sage^ saint Pjial nou^ a^ertlt de nep4S nous laisser
<f s6duire par ces discours. Gar 11 avoue qu*il y a en cela un c;ertajn agr^*
« ment qui enl6ve. On croit quelquefois les cboses Y^ritahles parce qu'on
« les dit 61oquemment. Ge sont des viandes dangereuses, dit-il, que Ton
(I,) Gp.mi09«tai^<;eci estdouco/nent m«4icieox (st Qn, e,t (si Port-^oyal
f.H^ 6p de beau pIli^s ; mais oes yiandes, aq liaq de nonrrir le ecuvat,
« lekissent vide. On ressemble alori k des gens qai dorment et qai croient
k nanger en deripant. »
« M. de Saci ajoata k M. Pascal plosiears choses semblables, siir gupi
M. Pascal loi dit qae, s*il lai faisoit compliment de bien poss^der Mon-
^jBigne^etdelesavoir bien tourner» U pouvoit lai dire sans compliment
4«'il poss^doit bien mieax saint Anguatin, et qa*U lesavoU bien mieux
lourner, guofqne pea avantagenaement en faveur du paayre Montaigne.
M» Pascal parut eiirdmement 6diQ6 de la soi;dJt6 de tout ce que m. de
.3aci yenoU de lal repr^senter. Gependant, 6tant encore tout plein de son
l^teuo ii na p^t s*eixipecber de reprepdre en oes mots : q Je vouswow^ Mm"
M tieur^ ^uejfijuBpuU voir 4004 jm dans cet autew: la snperbe ra|son si inviH"
fi ciblement Croiss^e par ses propres armes» et cette r^yolte si sanglante da
5c Tbomme contre Thomme, Iaquelie» de la soci6t6 avec^JDi^u oi il s'^le-
f nM par les maxlmes de sa foible jraison^ It pi^ciplte dans la copdltlpn
u j^ h&t»s. J'aurtfis aimfi (U tout mon co&ur (l)4e minis^re d'ope si grande
« vengeance » $\, 6tant bamble disclpU ,de rEgJUse par la foi, ii eftt suiyi
,« les r^iglea d^i la jQiorale. v »
On sait le reste; maia^ nous avo^s retroi^y^ lejoiou-
-vement, cette verve, cette plenitude de Pascal qui, one
lois laoce , ne peut s'arrMef et qui recommeiice tou-
jours. L'admiraUe ^OQciusion subsiste dans toutes tes
ni6moires. Le stoicien s'erigeait en Dieu^ t'epicurien
deprimaiti'homme; tons deux, en sens divers, m6con-
naissale^tla chute. L'Qobine-bieu seul, ooQ^blant I'a-
biiQe, ifoij et repare : t J.^ yous dejnande pardon^ mon-
ajleur, dit tout d'ua coup M« Pais<:;al k M. de Saci, 4e
Tn*emporter ainsi <levant vous dans la Th-eoiogie , au
lieu <jfe dfimeurer dans la philosophic. Mais mon sujet
m'y a conduit inaeffiisiblemejol ; at il a$l; difficile de n'y
pas entrer, quelque verity qu'ontraite, parcequ'elle
est le Gentry de toiiites les voltes. » £t M. de Saci
l^) ]Ues idUif»OS djj Ifajicajl \xA ifon^t djlr^ Jic* ; On wnemt dfi tout son
ea^Mr*>*»pn iw pfiut voir tansjoie.^^ Pourquoi ,donc^ qoand on saisit siir le
Csiit Taccent ^t rbomme, aller prendre plaisir k Tatt^nuer ? Ms jansdniates
jP*<H^ d^ qiKus )fC|p ^mploj^ }e on; g|juand m Ji^mm}^ l^ ,/>^.pouri|poi
rdter?
380 PORT^RO-YAL.
qui ecoute volontiers , qui nMntervient que pour
donner le motif et mettre le correctif , replique en-
core:
ff M. de Sac! ne put s*einpftcber de t^mofgner a M. Pascal qa'il etoit
surpris de la U^n dont il savoit totirner les cboses. li ayoua en mftioe
temps qm toat le moDde n'avoit pas le secret comme lai de faire sar ses
lectures des reflexions si sages et si ^lev^es. II lai dit qa*il ressembloit k
CCS m^decins habiles , qui , par la mani^re adroite de preparer les plus
grands poisons, en savent tirer les plus grands rem^des (1). II ajontaqne
«IuoiqaMI Tit bien , par tout ce qn'il venoit de lai dire, que ees lectures lui
^toient utiles , it ne pouvolt pas croire n6annioin9 qa*elles fussent avan-
tageuses k beaticoup de gens , dout Tesprit n*auroit pas assez d^^l^yalioo
pour lireces anteurs et en jnger, et pour savoir tirer qnelques perles da
milieu de ce fumier, d'oA il s'^evoit m^me une noire ftunie qui pouTOit
obscurcir la foi chancelante de ceux qui les lisent ; que, par cette raison, ii
coDseilleroit toujours k ces personnes de ne pas s'exposer I^g^rement k ces
lectures (2). » .
Et« apris nne demiire explication de Pascal :
« Ce fat ainsl que ces deux personnes d'un si grand esprit s'accord^rent
enfin an sujet de la lecture des pbilosopbes , et sc rencontr^rent an
mSme terme, oil lis arriv6rent n^anmoins d'bnemani^re un pen diff^ote :
M. de Sad y 6tant vena tout d*Qn coup par la seiile vife du cbristianisme,
et M. Pascal n'y £tant arrive qu*aprds beaucoup de detours , s*attachant
aox principes de ces pbilosopbes. »
Mais quel beau <^ialogue ! quelle maguifique entree
(1) Bans une lettre de Leibnitz k M. Arnauld on lit quelque cbose de
tout pareil. Apres une Enumeration d' une quaniit6d*auteurs plos on moins
het6rodoxes que I'inratigable lecteur a cru pouvoir se perraettre, il ajoule
qu'il en est r^suite pour lui un elTet entierement contraire k celui que
qnelques personnes appr^hendaient : « Le po^te I'a dit, quelquefois deux
poisons mt\ki ensemble deviennent un remade :
<£t cum fata vo1unt,bina^«ncna juvant. »
Cette chimie-Ii est ^drt, je le crois bien, pour les espriti de la trempe
d'un Pascal ou d'un Leibnitz.
(2) J'ai respecte les longueurs ; le contraste natnrel 7 est fiddlement
observe. A c6te de ce style vif, presse, de Pascal, on suit cespbrases
lentes, tralnantes et comme precaution n^es de M. dc Saci , qui poasse le
sens Jii8qu*«tt bout dans son extreme ctarte, et qui/paracbere son d^re
nni)|tte en donee pati^ce.
LIVHB .TftOftSliME. 381
1^ toatii^re dl^ Pascal a Pof t^Royal ! Fermete de tour,
eoiiduite et dessdn , i'art , apres coup , eftt-il mkux
treuv^? La portee surtout m'en frappe; je suppose
qu'on en arelu tout lefond^ Pascal en main. Sous deux
Qhe& toutes les pbik)sophie$ y passent, et toutes ceUe»
d'alors, et ceUes qui, depuis, ont essay 6 d'autpes
Boms. On souffrira que j'insjste encore pour com-
pleter mon argument,
Epictete et Montaigne , on les pent done prendre
au moral comme les deOx chefs de fiie de deux series,
qui, poussees jusqu'au bout, ramassent en effettous
les philosophes :
Epictete , chef de file de tons ceux qui relevent
Thomme, la nature humaine, et ia maintienneilt
sufiBsante ;
Qu'ils soient ou stoieiens rigides, ou simplement
p^lagiens , sociniens , d^istes ; croyant k ia conscience
avant tout comme Jean^ Jacques , au sentiment moral
des Ecossais, aux lois de la raison pure de Kant, ou
simples et humbles psycologistes , comme tel de nos
jours entre nos maitres , que nous pourrions citer;
tous, ils se \iennent ranger, bon gr6 mal gr6, sous
Epictete , en ce sens qu'ils s'appuient tous sur le mot.
Puis Montaigne , sergent de bande , comme il dirait,
et des sceptiques et de tous ceux qui ne s'appuient
pas sur la grandeur morale interieure , sur la con-
science une et distincte ; et en ce sens it preside non
seuiement aux sceptiques purs (Bayle, Hume),mais
k lous les autres qui infirment i'homme et lui con-
testent son point de vue du moi central et dominant :
ainsi les materialistesempiriques, qui \iv6ntaujour
le jour et nient autre chose que Texperience des sens
99i P0kt^tktki[ jkt. '
(6s(i»l6iidi); 1m Mhies qvA soppMrnt Plotiitii^ g^eift
tjf«iiit com me il peut en ce triste monde , Mbyeft^
Mnt des lois artificieMeft ^u'il s'lmfose et q\ii sant
A^icessaires ft sa psmirre esptee po«i^ ne pas ie^^n--
manner (Hobbes) ; les naturisteft Mtame d^Aleaiberl
efl Diderot , qiii , tout en ^tant dans la bieHveiHaiiee
(d'Akmbert), ou dans l*enthoit8iasme frequent ( Di»
derot), n'admeltent de loi moralifr (fn'iine cfi^rtatne
aflfeetion , nne certafne chateur muabld et propre k
la naiuf e de chaque animal ; les panthiSistes el sptno^
sistes (dont est def4 Diderot (1)), qui ; tout on ad*
mettant un grand ordre general et une loi da monde,
J perdent l^omme comme un at6me et un accident,
cbmme une forme par mi une infinite de formes, luK
nient sa liberty, et que son mal soit mal, que sa
tertu soit vertu absolue. Et hotez que ce panth^isme
et spinosisme , que je range sous Montaigne, oomme
absorbant la nature humaine et le moi , rejoint pour*
tant k certains ^gards le stokisme qui commence la
s^rie opposte« Le cercle des systi^mes est aqcomfdi.
Mais n'esl-il pas beau , et n*esl-ce pas une figure
parlante, de Toir ainsi Pascal posant d6s Tabord ces
deux colonnes d'erreur (si on peut appeler Montaigne
une colonne), et entre elies deux, Tune de pierre et
Taulre de fani^e, apres qu*il en a donn6 la tiiesure,
passant de la phflosophie h h religion , pour 6tre re^u
ft Tfentr^e par Thymble, fin et irrefragable M. de
Saci? N'y a-t-il pas Ift , pour le fond, grandeur sup^-
rieure; et pour la bordure, pour Tint^r^t du drame
(1) Dans cesnomg que je cite i Tappui des sysUmes, qa'on neTok
qu*one mani^re d'^claircUsemeot, Je ne Teax qa*^auciher le cadre; lev
lem d« metfet pr^lseront;
et 4» hi se^&ne, b^aM6 priesqti^ 6gplh k eh ^n%u act
fiiire ftttx plus c#&bries diatogtids aiieieEid?
Ail t sans doirte Piaton est au$si eharmant (]fa'i{ii'»
jflditable , lorsque, dans ce ^via diakrgne.dii Pkidire v<
ii felt asseoir ses iiYftsrlociiteuTS sous le {Ratine, leg
pieds baign^s dans I'Uissus. Ici rien de tei. Pourtant
satis les ombrages que nous connaissbns , vers la fin
d'automne peat-£tre, la sc^ne auratt de la grftee «ii-
core. Ombrage k part , on a dans M. de Saci le vrai
Socrate chrdtien , je I'ai dit , et non pas un SocraM
d'aprts Piaton, mais plui^t d'apres X^nopbon ; juste^
rien de trop/presque docile en enseignaiit; un petit
train de terre-d-terre j mais qui decoutre tout d'lin
coup le ciel.
A "cdte du dialogue de Sylla et d'Eucrate, nous
mettronsdonc desormais celui-ci, tout naturel qu*il
est , comme pendant et contrepoids aux vieux chefs-
d'oeuvre. En ce genre des dialogues , comme ricbesse
moderne , les Soiries de Saint^PSter^bourg viendraient
aussi tomber dans le mSme plateau.
Au moment d'entrer plus avant dans. Pascal, que
cette conversation nousa deji dessin6 si bien, il reste
quelque chose k faire. II ne s'est pas exprim^ cette
seule fois sur Montaigne; Port-Royal, apr^ lui , s'en
est preoccupe souvent. 11 nous importe , pour notre
propre compte , de verifier d'un pen pres ces senten-
ces, d'en rechercher toute I'explication , d'envisager
nous-m6me Montaigne face-&-face, autant que lefaee^
a-face est possible avec un tel homme. M6me en ve-
nant li-dessus apres Pascal , on pent esp6rer avoir k
dire, quand on ^crit presque k deux siecles d'inter-
valle et qu'on a vu toutes les consequences, Gt puis
38i i^ORT^ROViiLi
M. d6 saei ne lui a-t-il pas repondu : « Je crois assii-
riment que cet homime avoit de V esprit (1) ; mais je ne
sais si vous ne lui ea prdtez pas un peu plus qu'il
j(i*ea a eu, par cet enchatnement si juste que vous
feites de ses principes? » Ge doute du sage est i
examiner.
£t r^crivain d'ailieurs nous promet , k titre d'^tude,
plus d'un rapprochement beureux , n^cessaire , plus
d'une lumi^re de style qui rejaillira sur Pascal d'a«
bord, et qui, dans le passe deji parcouru, s'en re-
Tiendra jouer sur Balzac et saint Fran^ois-de-Sales.
(t)OUiiairet«igrteUe!
It
II
MoDtaignie k U barre de Port-RoTal i — itioind heiireat que Descartes*
— Jugement sar lai ; Nicole; la Logique. — Page fulminante. — Con-
tagion des Confessions, — Clef de la sentence jansdniste i Montaigne
rhomme naturel. -^ Le Montaigne en chacan. — II est partout , hors
en Port -Royal. *- Seul point commnn , conire la scholastiqae. -^
Montaigne aussi hors du milieu.
Mais, avant d'aborder T^crivain , il y a uneaflaire
plus pressante k regler avec Montaigne. Montesquieu
a dit : « Dans la plupart desauteurs, je vois rhomme
qui 6crit, dans Montaigne Fliomme qui pense. »
Par une destinee assez singuliere, il se trouve que;
le caractdre et le tour de sa pens^e perdent du premier'
coup Montaigne aupr^s des hommes de Port-Rojdl
moins avisos sur d'autres points de la ligne philoso-
phique; que, denonce et signal^ dans cette precision
par Pascal, il leur paralt representer desormais? tout
ce que sera un jour la philosophic du XVIII" si^cle j
qu'il en est pour eux un abr6g6 parlant , une pro-
ph^tie anticip6e et redoutable; et que nos Messieurs
la Tegument d'avance , la combatt^nt et h hai$$ent ei\
lui. Le moi en haissable^
386 PORT-ROYiKL.
Cette philosophie du XVI* ou du XVIIP siecle 6tait
assez peu representee directement sous leurs yeux
par quelque grand personnage \ivaDt« Descartes,
bien qu'il eAt ouvert une large porte k Texamen de
la raison rMuite a elle seule , avait , des le second
pas , rejoint les grandes solutions metaphysiqu ^s ,
conformes au christianisme; et son genie novateur,
mais religieux, qui certes eiii donne de Tombrage h
Jans^Qius ou k Saint-Cyran , et qui n'obtenait pas
grdce devant Pascal, s^duisait Arnauld, qui n'en de-
vait combattre le developpement que dans Male-
branche, et encore sans se douter de la parent^ avec
Spinosa. Malebranche et Spinosa, ces deux jumeaux
ennemis, issus de Descartes, et encore eioignes d'ail-
leurs k cette date ou nous sommes, n'etaient point,
pr^cisement k cause de leur elevation metapkysique
et de leur appareil sp^culatif , de ces philosophes
bien redoutables pour le siScle et pour le milieu de la
societe. On n'en pouvait dire autant de Montaigne,
qui allaits'insinuant, et qui devait faire si aisement
la chaine et comme le pourparler jusqu'^ Bayle et
au-del4. II y avait, vers cette moitie du XVIP siecle,
assez d'ecrivains, soit graves et accr6dites aupresdes
doctes, tels que La Mothe-le-Vayer, soit frivoles et 4
la mode, tels que Saint-Evremond ; il y avait dans le
monde assez d'esprits libertins , pour denoter et ac-
cuser la persistance de ce mal philosophique qu'on
appelait k Port-Royal et qu'on specifiait du nom de
Montaigne. Gelui-ci devint done une grande figure
adversaire directe. II est douteux toutefois que les
autres Messieurs de Port-Royal se fussent donne
l^t indique cet adversaire ^ si Pascal au debut ne
a'en £tait charge et ne ravait mstall^ sur ee pied-l&.
Bi^arrerie de fortune et d'acoueii qui frappe au
premier coup d'oeil , mais qui s'expUque tres bien I
De Descartes et deltfontaigne, Tub, si absolu , reussit
k Port-Royal et s^infiltre , oii I'autre , si attirant et si
aimable, n'attrapera que des injures. Ce qui sauve
Descartes dans Tesprk des solitaires, c'est sagravite
de ton, son serieux; ce qui compromet et decela
Fautre, c*est son ton badin, familiier, enjoui (il a,
dit-qn, invente le mot). Pr^cisement ce qui fait son
charme pres de tous , I'a perdu ici, « ^
Les jugements de Port-Royal sur Montaigne sont
nombreux et 'k recueillir, bien qu'iis semblent faits
pourcboquer. (Jnefois dresse au seuilpar cette main
puissante de Pascal , il demeure en vue et en butte
aux survenants : c'est leur ennemi, leur mauvai^
genie et comme la bMe noire du desert, un Sphinx
moqueur. Us se signent en passant devant lui.
Pascal, du moins, ne Ta jamais maUmene qu'aveo
eette intelligence superieure qui est encore un hom*
mage d'6gal a 6gal. Montaigne se peut 6tudier, je Fai
dit, au seinde Pascal. II fut pour lui a certaines heures
le renard de I'enfant lacedemonien , le renard cach6
sous ia robe. Pascal en dtait soi/vent repris, et mordu^
et devore. En vain il T^crase , il le rejelte : le ruse
revient toujours. II s'en inquiete, il le cite, il le
transcrit quelquefois dans le tissu de ses propres
Pensees , et on s'y est mepris dans I'edition donnee
par ses amis : il y a des phrases de Montaigne qu'on
y a laissees comme ^tant de Pascal (1). Montaigne
(1) Oa du moins c'est du Montaigne r^dig^ plus bri^vement par Pascal;
{liQsi la pens^e ; PUUanU Justin qu'me riviere ou une monta§ne hrne^,^
388 POftT-nOYAL.
s^etait ancr6 en lui, sous air d'y \ouloir k peine loger.
Aussi quelle vengeance! quellesrepresailles! II ne le
traite pas toujours grandement comme dans i'entre-
tien avec M. de Saci : il Tinsulte et le rapetisse, il
voudrait I'avilir : « II est plein de mots sales et dishon^
nttes... Le sot projet que Montaigne a eu de se pein^
dre. . • ; » puis, presque aussitdt, on a un retour, une re-
miniscence : « Montaigne a raison^ la coutume doit ttre
suivie...; » ou encore, ce qui est plus formel et qui
lui ecliappe : t Ce que Montaigne a de bon ne peut
6tre acquis- aue difficilement ; ce qu'il a de mauvais
(j'entends hors les moeurs) eiit pu 6tre corrige en
un moment, si onl'eAt averti qu'il faisoit trop d'his-
toires et qu'il parloit trop de soi. » Et ailleurs il le
qualifie tout d'un coup V incomparable auteur de VArt
de confirer (1). Gombien de fois Montaigne, dans les
temps de cette conversion combattue, avait-il port6 la
d^faite en lui ! On pourrait r^sumer dela sorte : Pas-
cal, dans toute sa vie et dans toute son oeuvre, n'a
fait et vodlu faire que deux choses , combattre k mort
les J'^suites dans les Promiciales, ruiner et an^ntir
Montaigne dans les Pensies.
Pour Nicole, j'ai regret de le dire, il rench^rft
tropici, comme c' est Tordinaire des seconds; Mon-
taigne a trop Tair pour lui d'etre un plastron , tant
il va dauber avec rudesse. Ces armes , que Pascal a
failes si vigoureuses, deviennent aussit6t lourdes, hors
de ses mains , et paraissent massives. Yoici une page
^t cette autre : Le plus gtand philosophe du m&nde tttr une planche,,. Voir
le chapitre intitule : Apologie de Raimohd Sebond,
(1) Dans le petit 6crit de Pascal sur I'Art de persuader, lequel je soap-
conne , d'apr^s quelqiXes tnols ; d^une ^poque ant^rieure k sa graode con-
version.
tivuE troisIi£:m£. '389^
des Essaii qui court risque d'dtrejugSe on peugrosse
de ton et un peu crue dans sa verdeur judicieuse. U
8*agit des plafsirs et des deux manieres de s'y adon-
ner, Tune directe, sensuelle ettoute bruiahf Tautre
philosopbique, indirecte, etnon moins brutale defi-
nitivement : car c'est k cette fin que Nicole tient k ra*
valer son adversaire^ ce delicat 6picurien de la raison :
aMais la seconder mani^re, dit-il, de s*abandonner aux plaisirs est
infiniment plus daogereuse , lorsque c*est la raison irigme qui nous livre
aux sens; et c*est ce qui arrive k certains esprits qui ont assez de lumiire
pour recoonoltre qu'il n*7 a rien de solide en tout ce que les hommes
estiment, et que les grandes charges, les grands desseins , la science, la
reputation et toutes les autres choses semblables, n*ont qu'un faux 6clat
et une veritable mis^re.
« ...La raison Venant k consid^rer le peu de fruit qu*elle tire de toutes
ces choses, les peines qui les accompagnent , .et que tout cela ne la pent
garantir de la mort, lorsqu'elle n'est pas ^clair^e par une autre lumi^re,
elle ramene rhomme an lieu m^me d'ou elle I'avait tir^ , et elle lui fait
embrasser par raison et par d^espoir cette vie brutale dont elle Tavoit
^loignd :... Nonne melius est comedere et bibere, et ostendere animc& sum
bonade laborlbus suis? Ne vaut'-il pas mieux manger et boire, et faire gouter
a son dme du fruit de ses travaux (1)7
cr On pent dire que ce dernier degr6 comprend tout le livre et tout
I'esprit de Montaigne. G'est un homme qui, apr^s avoir promen^ son esprit
par toutes les choses du monde, pour jugerce qu*il y a en elles de bien et
de Dial , a eu assez de lumi^re pour en reconnoitre la sottise et la vanity.
« II a tres bien d^couvert le n^ant de la grandeur et rinutilit^ des
sciences ; mais, comme il ne connoissoit gu^re d*autre vie que celle-ci, il
a conclu qu*11 n'y avoit done rien k faire qu*ii t&cher de passer agr^abie-
meot le petit espace qui nous est donn6.
« Ainsi , comme le Saint-Esprit a jug^ si important de nous faire con-
noitre Taveuglement de notre raison lorsqu*elle est priv^e de la lumi^re
de la Foi , qu'il a voulu nous reprisenter ses ^gUrements dans un livre
canonique {CEccl6siasie)j„. de m6me il semble qu*on puisse tirer quelque
utility du livre de Montaigne , puisqu'il repr^sente tr^s nalvement les
mouvements naturels de Tesprit humain , ses difT^rentes agitations , ses
d-marches pleines de ti^deur, et la fin brutale oil il se r^duit apr^s avoir
bien tourn^ de tons c6t6s (2). »
(1) Ecclcsiaste, chap. II, 24.
(2) Essais, tome VI , p. 223,
890 p<oitr»ROYAi/»
G*est sans doute pour punir Nicole de cette ps^e ,
ou de quelque autre pareille , que Vauvenargues,
bien severe cette fois, a dit (ii s'agit <fe Lacan ou da
petit homme ) : « II y a beaucoup d'ouvrages qu'il ad-
mire,... le Traits du vrai Miriteqn'il prefere, dit-il,
k La Bruyere. 11 met dans une m6me classe Bossuet
et Pitchier, et croit faire honneur a Pascal dele com-
parer k Nicole , dont il a lu les Essais avec une pa-
tience tout-a-fait chr^tienne. » Nicole, qui vaut mieux
que Yauvenargues ne le dit Ik , et qui , sous son ton
gris , a aussi ses finesses particulieres et ses nuances ,
s'est attire en plus d'uoe occasion rimpattence et
les chiquenaudes des delicats , lui qui T^tait; il s'est
fait tancer par Racine, par le marquis de S^vign6 , et
peut-6tre par La Bruyere (1).
(1) N*est-ce pas en sauvenir de ce Jugement de Nicole , on pent se le
demander, que La Bruyere, qui au fond tient tant de Montaigne, non
seulement poar le style et pour la m6thode d^cousue avec art , mais aossi
pour la mani^re de juger rhomroe et la vie, a ^crit ce mot souvent cit^ :
« Deux ^crivains dans leurs ouvrages ont bllini^ Montaigne , que je ne
crois pas ,. aussi bien qu'eux , exempt de toute sorte de bllLrae : II paroit
que tons deux ne Font estim^ en nulle mani^re. L*un ne pensoit pas assez
pour gotlter unauteur qui pense beaucoup : Tautre pense trop subtilement
pour 8*accommoder des pens^es qui sont naturelles. » Les clefs de La
Bruyere, qui toutes s*accordent sur Malebranche pour le second de ces
auteurs, varient pour le premier entre Balzac et Nicole. A voir la diffe-
rence des temps, I'autre pense, I'un ne pensoit pas, il semblerait qu'il
8*agit id d*un auteur d6j& mort , par consequent de Balzac. Mais Balzac
d'ailleurs ne remplit pas toute la condition, et Ton ne saurait dire de lui
qu'il n*estimait Montaigne en nulle maniere, D*un autre c6t6 , la page
qui se lit au tome YI des Essais n'avait point paru k temps pour ^tre
connue de La Bruyere. II est possible que ceUii-ci ait eu particuli^rement
en vue le passage de la Logique ou I' Art de penser, qui sera cit^ tout a
Theure ; il y aurait «n ce cas , sous ce mot ne pensoit pas assez , ane
double ^pigramme. £t de plus il n'^tait peut-6tre pas f4cb6 de laisser
quelque doute dans rapplicaiion , et de se r^server une porte de sortie
sur Balzac. Ce qui est certain , c*est qu*on ne voit pas que La Bniy^re
ait €U M le moins du monde avee Port*Royal^ qui du teste fiaiasalt
LIVRE TROISli^BlE. 39i
Madame de S^vign6 , qui 6tait en guerre avec son
fits sur Nicole qu'elle trouvait ddicietiXj et qui aurait
bien voulu faire t^n bouillon d'un certain petit traits
de lui pour I'avaler, madame de Se\ign6 , dans sa
raison libre et conciiiante , ne pensait pas moins de
bien de Montaigne. Eile etait de i'avis de madame de
La Fayette, qui disait que c'eilt ^te le plus agr^able
voisin. A propos d'amusement dans ses loisirs de Li-
yrjj « en voici un que j'ai trouv6, s'^crie-t-elle, c'est
un volume de Montaigne que je ne croyois pas avoir
apporte : ah ! Taimable homme ! qu'il est de bonne
compagnie ! c'est mon ancien ami ; mais k force d'etre
ancien, il m'est nouveau. (li est vrai que la page
qu'elle vient de lire avec larmes raconte la tendresse
du mar^chal de Montluc pour son fils , et e.lie , dans
la sienne, c'est k sa fille qu'elle pense). Mon Dieu !
que ce livre est plein de bon sens (1) ! »
k i*^poque oA I'auteur des CaraeUres se prodaisit. L'abb^ Gr^goire s*est
laiss^ alter a une conjectare complaisante lorsque , dans ses Ruines , il
nous le pr^sente comme de compagnie avec les aatres illustres dans les
promenades du Yallon. La Bruyere » religieux encore, mais sar bien des
points p6n6tr6 de Montaigne, lui c^dant en detail et ne se courrouoant
point contre iui , La Bruyere, qui couronna , par un tres beau ehapitre
pbilosopbique Chretien, un livre qui s'^tait assez ais^ment passd de
christianisme jusqae-Ia , n'avait aucun goiit pour cette aust^ril6 de rd-
forme h^riss^e de controverse, et c*est aui Jans^nistes au moins autant
qu'aux J^suites qu'il pensait en 6crivant dans ce mtoe cbapitre des
Ouvrages d» Cespr'u : a L'on a cette incommodit6 k essuyer dans la le>
ture des livres farts par des gens de parti et de cabale , que Ton n'y voit
pas toujours la T^rtt^.., Ces ouvrages ont cela de particulier qu'ils ne
m^ritent ni le cours prodigieui qu'ils ont pendant un certain temps , ni
le pro fond oubli oii ils tombent, lorsque, le feu et la division venant a
8'6teindre» ils deviennent des Almanacks de I'autre ann^e* » Sentence ter-
rible de justesse , a laquelle, en critique sagace, il mettait d6j4 les noms \
, (1) Madame de S6vign6 avait pour maxime : GtUser sur Us pensees; et
Montaigne : « II fault l^gierement couler le monde et le gtisser, non pas
'enfoofier; la volupt^ mesme est douloureuse dans sa profondeur«»
1
392 POKT-EOYAL.
Madame de Sevigne a beau faire; en vain, de son
ton ie plus aise , elle essaie de rompre k cet endroit la
rudesse theologique des solitaires ; en vain , Nicole et
Montaigne ensemble , elle les porte sans duel dans son
cceur et les fait en elle s'embrasser. La treve en reste
la , et nous ne sommes pas a bout des rigueurs. La
Logique sortie surtout de la plume d'Arnauld, mais
ou Nicole cut grande part, va redoubier la dureteet
presque rinvective. Des le premier discours, il est
question du pyrrhonisme : « C'est une secte de men-'
ieurs^ dit-on; aussi se contredisent-lls souvent en
parlant de leur opinion, leur cceur ne pouvant s'ac-
corder avec leur langue, commeon le pent voir dans
Montaigne, qui a t^che de le renouveler au dernier
si6cle. » Mais il faut en passer par la terrible page
elle-mftme (chap. XX, 3*. parlie); c'est k propos des
sophismes d'amour-propre, d'inter6t et de passion;
on conseille d'eviter de parler directement de soi ,
car rien ne blesse plus Tamour-propre des autres.
Ces Messieurs ne soupQonnaient pas que, par un re-
pli plus secret , cela quelquefois au contraire inte-
resse; en general ils vont moins au fin et au subtil
qu'au solide et au sense.
<c Fea M. Pascal , qui sayoit antant de y^ri table rhitoriqne que per-
sonne en ait jamais su, portoit cette r^gle jusques 4 pr^tendre qu*un
lionngte homme devoit 6viter de se nommer, et meme de se servir des
mots de Je et de moi: et il avoit accoutum^ de dire sur ce sujet que la
pi^t6 chr^tienne aa^antit le moi humain, et que la. civility humaine le
cache et le supprime. Ge n*est pas que celte r^gie doive aller jusqn'au
scrupule ; car II y a des rencontres oii ce seroit se g^ner iaulilement, que
de Youloir ^viter ces roots ; mais il est toujonrs bon de Tavoir en vue ,
pour s'^loigner de la m^cbante coutume de quelqnes personnes qui ne
parlent que d'eux-me^es , et qui se citent partout , lorsquMl n*est poinC
question de leur sentiment : ce qui donne lieu k ceui qui les ^content, de
soapcoDoer que ce regard frequent vers eax-m^mesDO naissi^ d*ane se-
LIVRE troisi£mc. 393
crite eomplaisanee... G*est ce qui fait voir qa*uii des caraeUres les plus
indignes d*UD lionnftte homroe est celui que -Montaigne a affects , de
n*entretenir ses lecteurs que de ses humeurs, de ses inclinations, de ses
fanlaisies, de ses maladies, de ses vertus et de ses vices; et qu'il ne
natt que d'un d^faut de jugement aussi hihn que d*un violent amour de
soi-mtoe. 11 est vrai qu'il l&cbe autant qu*ll pent d'^loigner de lui le
soupcon d*une vanity basse et populaire, en parlant librement de ses
d^r^uts aussi bien que de ses bonnes qualit^s ; ce qui a quelque chose
d^aimable par une apparence de sinc^rit^ ; mais il est facile de voir que
tout cela n'est qu'un Jeu et qu*un artifice qui doit le rendre encore plus
odieux. II parle de ses vices pour les faire connottre, et non pour les fair«
d^lester ; il ne pretend pas qu*on doive moins i*en estimer ; 11 les regarde
comme des choses k peu pr^ indiff6rentes , et plutdt galantes que hon-
teuses : s*il les d^couvre , c'est qu'il s*en soucie peu , el qu'il croit qu'il
n'en sera pas plus vil , ni plus m^prisable ; mais , quand il appr6hende
que quelque chose le rabaisse un peu , il est aussi adroit que personne a
le cacher. (£t ici on remarque , d'apres Balzac , qu'il a bien so nout dire%
qu it avait un page , et qu'il n'a pas eu le mSme ^oin de rappeler que »
comme Gonseiller au Parlement, il avait eu un elerc).,, Mais ce n'est pas
le plus grand mal de cet auteur que la vanity, et il est plein d'un si gran<t
nombre d'infamfes honteuses, et de maximes ^picuriennes et impies, qu'il
est strange qu'on Tait soofTert si long-temps dans les mains de tout le
monde , et qu*il y ait m^me des personnes d'esprit qui n'en connoissent
pas le venin.
« II ne faut point d'autres preuves pour juger de son libertinage que
cette mani^re meme dont il parte de ses vices; car, reconnoissant en
plnsieurs endroits qu'il avoit ^t^ engage en un grand nombre de d^sordres
eriminels , il declare n^anmeins en d'autres qu'il ne se repent de rien , et
que, s'il avoit k revivre, il revivroit comme il avoit v^cu. (Et Ton ciLe
k I'appui une s^rie de phrases de Montaigne, en les ramas^ant toutefoia
et en les isolant de leur lieu (1)) : paroles horribles, ajoute-t-on, et qui
marquent une extinction entiire de tout sentiment de religion , mais qui
sont dignes de celui qui parle ainsi en un autre endroit : Je me pionge la
teste baissee stupidement dans la mort , sans la considerer et recognoistre ,
(1) La premiere phrase des Confessions de Rousseau semble avoir ^16
ealqu^ sur ce passage de la Logique pour en verifier toot expr^s et en
d66er I'anathdme : « ... Que la trompette du Jugement dernier sonne
quand elle voudra... Etre eternal, rassemble autour de moi I'innombrable
foule de mes semblables : qu'ils ^content mes confessions , qu'ils g6-
missent de roes indignity, qu'ils rougissent de mes miseres... ; et puis
qu'uu seul te dise, s'il I'ose : Je fas meillcur que eel homme-'lal » YoilA ce
qui s'appelle du Montaigne a haute dose , a I'^lat .h^rolque. Mais c'est
moins le principe que le ton qui est change.
394 PORT-ROYAL.
eomme dans un0 profandear muette 0t obscure, gui m'enghuilt tout dtun
coup, ti m'estouffe en an moment, pUm d'un puissant sommeii , plein iPm-
tipidito et d'indoknce.,. (£t poar conclusion derni^re de cette digression
▼irulente : ) G*est una effronterie punissable que de d6couvrir ses d^sordres
au monde , sans t^moigner d'en ^tre toucb^ , puisque le dernier exc^ de
rabandonnement dans le vice est de n*en point rougir et de n*en ayoir ni
eonftision, ni repentir, maisd'en parler indiff^remment comme de toute
autre cbose : en quoi consiste proprement Tesprit de Montaigne (1). »
Je ne flatte assurement pas ici nos amis de Port-
Royal en les citant; et rien n'est plus fait pour offen-
ser toutes les sympathies involontaires en faveur de
Montaigne, que ce ton emporte qui sent F^cole.
Poiirtant, au milieu de cette pesanleur sans gotit , un
point demeure remarquable , sur lequel on dirait
quele genie de Pascal encore present aiguise^ irrite
la prevoyance de Nicole et d* Arnauld , en leur d6ce-
lant dans ce livre des Essais le germe de tant d'ecrits
futurs ou le moi jouera le seul r61e. Ne semble-t-il
pas en effet que , de meme que Jansenius aurait pres-
senti et combaitu le Vicaire Savoyard ddms P6lage,
nos Messieurs pressentent et voudraient etoufFer d'a-
vance dans les Essais les Confessions de Jean- Jacques
et toute cette serie d'ouvrages qui sont les Confessions
de saint Augustin s^cularisees et profanees , des con-
fessions sans conversion , par amusement, par art,
par ennui (2)? Ne semblent-ils pas vraiment, dans
leur saine droiture, vouloir d6raciner dej4 toute cette
(1) II parut dans le temps un petit livre intitule : Reponse d plusUars
Injures et Railieries 6crites contre Michel de Montaigne dans un livre in-
titule la Logique,:.. par Guillaume Beranger (in-l!2, 1667) ; je Tai re-
cherche avec curiosite, et n*y ai rien trouv^. L'auteur rectifie les citations
et s'attache h venger Montaigne , mais sans pointe et ^ssez platement.U
n*a pas m^me Tair de bien savoir d'od sort la Logique,
(2) Dans ce fameux chapitre sur des Fers de yirgile, Montaigne a dit *
a Si c'est indiscretion de publier ainsi ses arrears > il n'jr a pas grand
LIVBE TKOISitME. 395
forM , & r^tat de graioe encore legere, de branchages
encore clairs , riants et filexibles chez Montaigne, mais
bientdt et plus tard for^t ^paisse et sombre et vene-
neuse, niortelle aux Werther et k tons rdveurs qui
s'endormiront sous son ombrage ; bois de mort , pa-
reiiau lugubre bosquet de cypres et de myrtes dont
Yirgile parle en son enfer {Secreti celant calles...),
s^jourtortueux des suicides, etdans lequelen silence,
Toeil farouche, k la vue d'£nee s'enfouga Didon :
Atqde inimica refugit
In nemos umbriferum?
Mais est-ilbien utile apres cela d'6tudier Montair
gne? Et M. de Saci nous le permettrait-il ? Je n'oserais
tout-&-fait r^pondre. Pourtant, lors m6me que nous
serions amis et historiens beaucoup plus soumis que
nous ne le sommes en effet , il y aurait encore quel-
que chose de rassurant. On a remarqu^avec unesa-
gace justesse et un goAt que la morale affermit et di-
rige, que les ecrits, en s'eloignant de nous, perdent
sou vent ce qu'ils avaient d'actuellement emouvant et
de contagieux au moment ou ils parurent ; que la
distance permet, quand une part de genie les a die-
t^s, d'en suivre les m6rites, d'en observer et d'en
discerner les traits , sans plus rien de cette confusion
de la ^M^avec Toeuvre , ni de cette fievre morale que
ie voisinage et la production r^cente inociilent. Ainsi
dangler qa'elle passe en exemple et en usage ; car Ariston disoit qne les
Tents que les hommes craignent le plus sont cealx qui les descouvrent. »
Depuis lors leff horoeurs des hommes ont change pins que les vents;
depufs Montaigne renouvel^ par Rousseau , ce n*a ^t^ que confessions de
gens affames de $e [aire eannattre. On r6p^te et Ton pratique d'apris lui :
ff 11 fault vaoir son yice ei I'estadier, poor le redire. »
396 l^OET-ROYAL.
pour Montaigne : s'il y a eu danger, sUl y a eu Tenin
^ I'origine , ce venin , apres deux siecles et demi de
plein air, a perdu son action vivante; il est ailleurs
aujourd'hui, circulant sous d'autres formes, coulant
avec seve et se renouvelant dans d'autres rejetons
<lont les parfums' surprennent et atlirent, autant
qu'ils peuvent troubler. Insouciant, badin et pares-
seux Montaigne, si per fide et si insinuant que tu
puisses 6tre, Temotion directe et mauvaise aujour-
d'hui n'estplusla(1)I
Done entrons-y franchement, el, sans vouloir les
contrastes , sans forcement les produire , sachons les
saisir aussi quand ils se levent d*eiix-mgtnes , et nous
en donner le spectacle instruisant. Eussions-nous pu
mieux imaginer en verite? Apres Saci, Montaigne;
apres rhomrae dela teneur continue, celui qui en a
le moins, qui fait par le monde Tecole buissonniere
perpetuelle, le curieux amuse de tout, Tindiscret
affami de tout dire !
Si Ton entre dans la lecture de Montaigne comme
lui-mSme est entre dans ses sujets , au hasard, au fur
et a mesure , et n'iraporte par quel bout, on nelaisse
pas, si pr6venu qu'on soit, d'fetre surpris d'abord de
ce jugement des Jansenistes , et on se trouvq^voir af-
faire a un autre homme que celui qu'on ^nigurait
d'apres eux. II n'a Tair de rien ; il ne \eut rien de
vous; s'il a une fin , il la cache bien, et tous moyens
(1) Ces pr^ulions s*appliquaient surtoat, on le sent, k un coars
public. En toivant pour des lecteurs, rinconv^nient du iibre examen
8'att^nue encore. — L'ing^nieuse remarque sur la nioralite relative des
toils est de M. Yinet [Ucvuewim, Janvier 1S38}.
LiYRE troisi£:me. 39?
apparemment lui sont bons pour y apriver. Point de
Mie ; ce sont des anecdotes bien contees , ramassees
on ne sait d'oii (lantelles sont disparates) , qu'il en-
file k l*avenant. II en tire courte matiere k morale,
mais k une morale toute simple et comme admise de
tous , et qui semble n'^tre la que comme un fil I^ger
et flottant, pour I'aider k assortir tant bien que mal
ses histoires. Ou en veut-il venir avec sa morale en
action et avec ses maximes : qwelaplus commune fagon
d'amolKr les coBurs de ceux quon a offenses ^ quand Us
ont vengeance en main , c^est de les imouvoir par soumts-
sion y mais que d'autres fois la Constance et la risolution
ont servi au mime effet (i la bonne heure !) ; que c'est
un sujet merveilleusement vain , divers et ondoyant , que
Thomme ( ce qui est bien dit, mais ce que chacun sait);
que nous ne sommes jamais chez nous , toujours au-dela,
dans la crainte , Vespirance ou le souvenir^ que les es-
prits non embesognis, comme les terres oisives , foisonnent
en toutes sortes de folles herhes; et que V6me qui n'a
point de but itabli^ se perd? On accorde tout cela;
comment le nier? Et, chemin faisant, il sembie si
occupy surtout de son anecdote du moment, si
adonn6 et afiectionn^ k en deviser, comme Boccace le
serait ou quelque Arabe conteur, qu'on ne se m^fie
pas d'un tel homme, qu'on est presque tent6 dele
ranger, comme il faisait de Rabelais , au rang des
diUieurs simplementplaisants ; on prend confiance, on
est gagne plus qu'a demi.
Assur^ment, se dit-on , cet homme est avant tout
un amuseur, et un amuseur avant tout amus6. Ap-
prochant de la quarantaine, le voila qui s'est retire
chez lui en son manoir rural, cherchant le repos et
398 PORT^ROTAL.
se voulant simplement rasseoir en soi ; maia son ea«
prit, daas ceite oisivet^ nouvelle, et ne sentant plus
la bride, lui a ^cbapp^, et s'est mis h enfanter tant
de ehimires et de monsires fantasque$ les uns sur les au-
treS} sans suite ni propos, que pour en contempler
k son aise lineptie et VitrangeU , ii a commence de les
enrdler par ecrit , esperant avec le temps s'en faire
honte k lui-mSme, mais s'en donnant plaisir en at<*
tendant. II nous metde la partiesans yergogne et de
bonne gr&ce; il nous donne jour en bon voisin sur sa
fantaisie; ce n'est pas \k un commerce si graveineBt
dangereux. R^ver, niaiser, moraiiseren un lieu, est
la devise.
Et puis ce quMl nous dit en cet aasaisonnement
d'hisloires qu'il va quMant departout et qu'il nous
sert toutes fratcheset vives, k tracers ce vrai ramage
d'historiettesassembleescomweoiseauxen aa volierc^
cequil nous r^cite&traverscettediversit^d'adages que
nous savons de reste, ce semble , et que le bon Sancbo
savait aussi , mais auxquels dans cette bouche gas-»
conne, et sous ce parler figur^, nous trouvons une
nouveaut^ piquante; ce qu'il nous dit moyennant
tout cela, s'ii y a a redire et k contredire, est-cedone
de si grave et si prompte consequence? Gar ce n'est
pas Fhomme m^me, en son essence generate, qu'il
pretend nous ensfeigner, ce n'est pas la regie substan-
tielle et souveraine ; ce n'est que lui , Michel de Mon-
taigne, qu'il nous d6bite en sa mince etoffe,^ — apres
tout ce n'est que lui.
Sans plus de prelude , non , ce n'est pas lui seul
qu^ii nous debite; c'est nous en mSme temps que lui,
e'est tout Thomme et la nature, S'il nous gagne si ai-
LIYRE TR01Sli:ME. 390
cement, c'est qu'ii nous a nous-m&mes pour auxiliaires
et complices. « Ghasque homme, il le sail bien , porte
la forme entiere de rhumaine condition. *
Et chez lui plus qu'ailleurs cette forme humaine
est entiere. On a tout dit sur Montaigne depuis plus
de deux siecles qu'on en parle et quand de grands et
charmants esprits , Pascal en t6te , y ont passe. II est
pourtant une cbose qu'on n'a pas assez fait ressortir^
je le crois, c'est que Montaigne, ce n'est pas un sys-
teme de philosophic^ ce n'est pas mSme avant tout
un sceptique, un pyrrhonien; non, Montaigne, c'est
tout simplement la nature :
La nature pure, et civilisee pourtant, dans sa large
^toffe, dans ses affections et dispositions generates
moyennes, aussi bien que dans ses humeurs et ses
saillies les plus particulieres , et m6me ses manies;
— la nature au completsam la gr&ce.
L'instinct, une fois 6veille, ne trompe pas : ceque
les Jans^nistes haissent sur tout dans Montaigne, c'est
qu'il est, par excellence, Thomftie naturel.
Montaigne a ^i6 ^leve par un pere tendre et soi-
gneux de son education ; mais la religion ne I'a pas
le moins du monde atteint, ni de bonne heure modi-
&6 : on lui a appris le latin des leberceau plus que le
catechisme. Son pere, qui avait fait la guerre en
Italic, et vu le monde, espece de philanthrope a id6es
originates, Tenvoya Clever au village, comme un Emile
du XV P siecle , et le fit tenir sur les fonts de baptSme
par des gens de la plus abjecte fortune, pour lui ap-
prendre k ne m^priser personne, surtout le pauvre
peuple , et pour I'y rendre oblige et attache. Ce boa
p^re poussai( le soin en vers lui jusqu'i le faire ^veiller
466 ponT-ROYAt.
au son de quelque inslrutnent. Ses premieres ctude'^
furent toutes de laDgues ct d'experiences courantes,
sans aucune combinaison abstraite et aucune/atigue.
11 grandit de la sorte, doux, traitable, assez mol et
oisif , et cachant sous ces dehors assez lents des ima-
ginations deji bardies. Son premier go At vif an col-
lege de Guyenneou on I'a plac6 , mais oil la lib^ralit^
palernelle 1 environne d'aise, sa premiere predilec-
tion se declare pour les Metamorphoses d'Ovide, cet
Arioste d'autrefois. C'est sa lecture favorite, enfantine
et toute paienne; ce sont les armes d'Achille sur les-
quellessa fantaisie soudaine s'est jetee; et par-I& il
enfile toutd'un train, nousdit-il, V En4idey Terence,
Plaute et les comedies italiennes. II jpue les tragedies
latines de Buchanan et de Muret.a son college, et juge
d6j& impertinents ceux qui trouvent k redire ^ceplai-
sir; k treize ans son cours d'^tudes 6tait fini. Ces
autres plaisirs qui font le premier attrait de la jeu-
nesse, et dont le juste retard commence aussildt
pour elle la difficile vertu, ces plaisirs sont d'abord
les siens, et il se souvient k peine de s*en 6lre jamais
priv6. Son esprit libre par nature, et que T^ducation
a\ait si peu conlraint, avait, k part soi, sous cetle forme
d'abandon, des remuements fermes^ des jugements siifs
et ouverts autour des objets, et digirait seul ses pen^
s^es sans aucune communication. Le romanesque,
qui n'est pas dans la nature, mais qu'une certaine
imagination d^abord sophistiqu6e d6veloppe et caresse
en nous, ne le lenta point. L'amour, qu'il aimait
tant comme plaisir, et qu'il avouait le plus grand de
ceux de nature, ne Toccupa jamais exclusivement
comme passion. La cbaleur moins tem^raire et moin^
/
LiVkE TROISlilUE. 401
fi^vreusci plus g^n^rale et universelle, de I'amitie,
eut en lui la pr6fi5rence; on sail combien vive il I'a
^prouv^e, comment admirable et belle 11 I'a depeinte.
Par tous ces endrolts que je pourrais multiplier en-
core, il me parait comme un exemplaire complet et
tempore de la nature m6me; il est dans le milieu de
rhumanit^ non chr^tienne, mais civile, honnfite et
soi-disant raisonnable. Dans un temps, de guerres ci*
\iles, ilse maintient sans passion, sans ambition- il
s'acquitte de plusieurs charges avec honneur, sans
cet 6clat qyi vous y attache k jamais, et il redevient
\ite, de Monsieur le Conseiller au Parlement, ou de
Monsieur le Maire de Bordeaux, simplement homme,
Etre homme, voila sa profession ; il n'a d'autre me-
tier, n'approfondissant rien de trop particulier, de
peur de se perdre , de s'expatrier hors de cette pro-
fession humaine etgen^rale. II n'a pas seulemeni e»
lui, nous dit-il, de quoi examiner, pour la science
un enfant des classes moyennes k sa premiere le^on -
mais, en deux ou trois questions, de mesurer et de
tklerk nu la qualile du jeune esprit, voil^ ce qu'il
peut faire. Ainsi il vit , actif et degag^ , faisant des
pointes per^antes dans chaque chose, et rentrant k
tout moment dans une sorte d'ouWi, dans I'etat na-
turel et libre des facult^s , pour se retremper k la
source ra^rae : homme avant tout, et apres tout.
L'^ge lui a amen6 des changements, mais graduels,
mais seldn V&ge. En godt de lecture, il a passe d'O-
vide A Lucain, de Lucain k Virgile, c'est-^-dire du
premier abandon 6gay6 de I'enfailce k une certaine
Elevation plus enflee €t plus sloique, qui s'est bientdt
rabattue elle-mfime k plus de juste douceur. Ainsi,
n. , 26
402 PORT-ROYAL.
par rapport k l^argent, d'abord il fut prodigue, dd-
pensier et vivant un peu a I'aide de ses amis ; et puis,
en un second temps, il a de I'argent, et le soigne,
le serre un peu trop; et puis, apres quelques annees,
un bon demon le tire de cette vie sottement resserr^,
et le d^tend dans une juste mesure, en une sorte de
tierce vie plus plaisante et mieux r^glee : « G'estque je
foys courir ma despense quand et quand ma recepte;
tantostTune devance, tantost I'aultre, mais c'est de
peu qu'elles s'abandonnent. » Ge sont les trois temps
correspondants d'Ovide, de Lucain et deVirgile.
11 s*e$t marie k trente^trois ans , c6dant un peu k
la coutume; il est devenu pere; il a rempli fbrt con-
venablement ses devoirs nouveaux, tout deregl6 qu'on
Tavait pu croire; il les a tenus mieux qu'il n'avait
esp^re ni promis« II vieillit , menant ainsi chaque
chose en sa saison ; et parlant de la vie : < J'en ai vea
rberbe, dit-il, et les lleurs, et le fruict; et en veois
la seickeresse : heureusement, puisque c'est naiurel--
lemetu. » Le mot revient comtne ki chose. Montai-
gne, en tout (plus je le coiisidere, et plus je m'y
confirme ) , c'est done la pure nature.
Et pour que ceci ne se perde pas dans Tesprit
comme une locution trop fri^quemment et vaguement
usit^e , qu*on me laisse y revenir en tous sens, et tra-
verser, percer, pour ainsi dire, tout droit devant
moi avec cette vue.
II y a du Montaigne en chaeun de nous. Tout godt,
toute humeur et passion , toute diversion , amuse^
ment et fantaisie, ou le christianisme n'a aucune part
et oti il est comme non avenu , ou il est ,. non pas
n\6 9 non pas insult^i mais ignord par une sorte d'oa*
LIVR£ TROkSililiE. 403
Ml fecite et qui veiit se croire innocent, tout 6tat pa-
reil en nous, qu'est-ce autre chose que du Montaigne ?
Get aveu qu'i tout moment on fait de la nature jus-
que sous la loi dite de grAce , cette nudit6 incousider^e
oA Ton retombe par son dme natucelle et comme si
6lle n^avait jamais M6 r6g6n6r6e, cette veritable Otaiti
de notre ftme pour I'appeler par son nom , v6i!4 pro-
prement le domaine de Montaigne et tout son Uvre.
Ne nous ^tonnons pas que Pascal ait eu tant de peine
h se debarrasser de lui, Montaigne ^ant encore
moins la philosophie que la ftature : c*est le moi. Ge
n'est la philosophic^ en un sens , que parce qu'on a
d^jk chez lui la nature toute pure qui se decrit et se
raconte.
Pascal a foudroy^ Montaigne; il a serr^ ses pens^es
pour Taccusation capitate, et tes a confront^es dans
une violence permise au seul croyant, je dis permise,
si iinalement le resultat s'y trouve. Et pour tant, afm
de se bien expliquer Montaigne et cette indulgence
de tant de personnes d'esprit qui tCy reconnament pas
le veniuy coibme s'en plaint Arnauld dans VArt depen-^
serj il faut, sauf & revenir ensuite aux conclusions
de Pascal, delier le faisceau de son accusation, epar-
piller de nouveati chaque chose, contime elle Test
dans ce libre auteur, et se donner I'impression di\er-
sifi^e de Tensemble (i). Eh! bien, i tout prendre,
les trois quarts de Montaigne ne different pas au fond
(i) Cette impression ressort encore mieux quand on reconrt aux plus
anciennes Editions des Essais, k ta premiere de toutes (1580) qui h'a que
deuxlivres, et m^me 4 celle de 1588 (la cinqui^me) qui,a les trois livres
plus stoo cents additions aux deux premiers. Ces Editions , et surtout celle
de 1580 , font an dfTet tout autre que celui auquel nos Montaigne d'apr^s
Goite D0tt9 ont accoutum^St On y sorprend mieux le desseia primiirf
404 , PORT-ROYAL.
de ce qui a cours ailleurs en littdrature choisie, de
ce qu'on lit dans les poetes d'abord , chez qui on ne
Pa pas repris parce qu'ils i'ont dit sans iniention ma-
licieuse : les anciens presque tons , Yirgile doutant
des mftnes obscurs et nous soupirant son placeatU
ante omnia- sylvcB; Horace avec son lincfuenda teUus;
le Tourangeau Racan dans sa pieee de la Retrqiie,
dans son ode moins connue k Bussy :
Donnons qnelque relftche k nos travaoi passes :
Ta yalear et mes yers ont ea da nom assez
Dans le siicle oii noas sommes.
II tt^vX aimer notre aise , et , pour Tivre conteDs ,
Acqa^rir par raison ce qa*enfia toos les hommes
Acqal^ent par le temps.
Qae sert k ces galans ce pompeux appareil
Bont Us Yont dans la lice ^blooir le soleil
Des tr^sors da Pactole ?
La gloire qui les suit , aprds tant de travaux ,
8e passe en moins de temps que la poudre qui vole
Du pied de tears chevaux.
EmployoDS mieux le temps qui nous est limits ;
comme dans les premieres impressions de La Bruyire et de La Rochefou-
cauld. Le judicieux Niceron a tr^s bien remarqai que le texte de Mon-
taigne est plus tuivi dans ces Editions de d^but que plus tard k partir de la
cinquieme , part» que ce texte , qui ne eontenait d'abord que des raisonne'
mints clairs et pricis, a eti coupe et interrompu par les differentes additimu
que I'auteur y a faiies, par-ci par-Id^ en diffkrents temps, Cela est Evident
d^s les premiers chapitres en comparant , et m^me k simple yue d*oeil :
moins de citations, pas une note, pea ou pas d'indications de nom
des auteurs cit6s; des extra! ts bien moins charge deses lectures ; des
chapitres extrtoement coupes pour la plupart ; enfln on sent aussitdt le
gentilhomme amateur dont la plume court , et le premier jet d'une fan-
taisie qui s'est ensuite bien des fois repli^e sur elle-m^me, et qu'a leur tour
les 6ditenrs , depois mademoiselle de Gournay, ont jalonnte et comme
num^rot^e k chaque pas. Hals on pourralt montrer que pour son compte,
dans ses Editions dernieres , Montaigne a introduit k la fois du ddsordre,
et aussi, ]e crois, du syst^me.
LIVRE TROISliME. 405
Qaittons ce fol espoir, par qui la vaniid
Nous en fait tant accroire :*
Qa'Amour soit d^sormais la fin de dos d^sirs ;
Gar poar eux seulement les Dieux ont fait la glolre,
£t pour nous les plaisiri 1
Mainard dans sa belle ode d Alcipe :
Alcipe , reviens dans nos bob ,
Tu n'as que trop soivi les EoiSi...
dans laquelle, pour I'engager a jouir de sa fin de
journee, il lui dit que tout meurt, tout, lesYilles,
les empires, le ciel mSme avee son soleil ;
Et rUnlTers qui , dans son large tour.
Volt courir tant de roers, et fleurir tant de terres »
Sans savoir 01^ tomber, tombera quelque jour I
La Fontaine en mille endroits de ses fjsibles les plus
sues :
Mais Toit-on que le somme en p^rde de son prix ?
ChauUeu dans Fontenajfj Yoltaire dans son Epltre a
Borace... G'est assez. Mais combien des pens6es dQ
Montaigne ne se trouvent ^picuriennes que dans ce
sens-li, c'est-a-dire de T^picur^isme des poetesi
^ « Si ma sante me rid et la clart6 d*un beau jour,
me voyli honneste homme. »
Une autre part^ faire dans Montaigne est celle de
I'erudit. Il y a maint cbapitre (et on les pourrait citer
presque tous ) ou, comme dans celui qui a pour titra
de T Incertitude de notre Jugementj la pens6e de Fau--
teur n'est li 6viderament que pour servir depr^texte,
d'enseigne telle quelle k ces histoires qu'il savait et
ne voulait pas perdre occasion de ddbiter. II 6lait du
XYP siecle en cela, et, comme par Tautre c6t6 il
touchait aux poetes et rSveurs aUeints de la muse ,
par celui^ci il tombait dans TAulu-Gelle et le Ma-
crobe, dans le compilateur d'anecdotes et le coUec-
teur de Stromates^ allant a la chasse aux epigraphes,
aux apophthefi[mes, aux jolis textes et curiosites de
toutes sortes, comme Manage et l'abb6 de Maroiles^
si Ton veut, ou La Monnoie.
II faudrait encore faire une part en lui a T^crivam
amoureux d'^crire et de s'exprimeri aussi amoureux
de le faire, quoi qu'il en dise, quepurent T^tre Pliae
et Ciceron.
Yoil& peut-Stre , au \rai et au naif, les trois quarts
de Montaigne, et ee qui, pour n'Stre pas chretien,
n'est certes pas r^put6 impie, en detail, Ik ou on le
rencontre chez les auteurs qu'on s'attend 4 trouver
profanes, ou chez nous-m^me: mais I'autre quart
chez Montaigne a donn6 F^veil ; en mettant expresse-
ment k part la religion, en la faisant si grande et si
haute, et la voulant si fort reverer, qu'il lui coupe
toute commui)ication avec le reste de Thomipe, il
s'est trahi -^ on s'est alarms. Ce que chez Fordinaire
des auteurs on laisse passer pu qu'on traite comme
d^s curiosit6sinclifferentes, des naivety et des en-
fances de Thomme, a paru grave chez lui; tput a
prisun sens; onTa vu partoutcauteleux.
M. de Saci pourlant, s'il ayait lu Montaigne lorsque
Pascal lui en parla; M. de Saci, en qui la regie etait
d'aller et de demeurer tout entier, par tous les points
de son 6tre et de sa vie, sous la volonte de Dieu (in
lege Domini fait voluntas ejus die ac node ) , aurait eu ,
j'en suis sur^^ une r^plique toute pr6te; il aurait dit
(je ne r^ponds que du sens) :
« Get auteur ii qui vous pr6tez tant d'espriti loi
composant son systeme , qu'il Tait eu ou non , trouve
i coup sAr, sans systeme y son appui et, pour parler
bonnement, son compere au sein de la plupart des
bommes, m^me soi-disantchr^tiens, mais qui vivent
comme si la Croix n'^toit pas : — J'aime les bois et
m'y promSne en rfevant , et je m'y retire vers la fin
de ma \ie, k mon ais^^ d^nouant toute autre obli-<
gation ein'ipousant que moi. Ou est le Christianisme?
— J'aime cette fleur, ce rayon , ce gazon sur lequel
le somme est doux, et ou le songe m'apporte mille
cblmerea; je me complais k cette tente d'ici-bas,
comme si elle avoit &l6 dressee k demeure. Ou est le
Christianisme? — J'aime F^tude et les curiosit^s de
mceurs et de coutumes , et les litres de voyages , et
le Diable babill6 en cent fa^ons depuis la mode can-
nibale, un peu nue, jusqu'4 Fitalienne, sans m'in-
qui^ter s'il est Diable ou non, mais seulement s'il est
plaisant. Ou est le Christianisme? — Je lis Montaigne
k mes heures perdues, et sans autre but que de lire.
Ou est le Christianisme ? »
M. de Saci pourrait ainsi continuer long-temps ;
mais, pour ne pas courir le risque d'alterer dans
notre conjecture sa simple et stride parole, et d'y
omettre surtout les textes d*or qu'il emprunterait k la
Sagesse sacr^e, je reprendrai en moh nom, tenant a
bien fixer sur Tentiere 6tendue de la li^e morale ces
fronti^res absolues du Jansenisme et de tout christia-
nisme rigide. A ce point de vue , le Montaigne , et
tout ce qui se peut naluraliser sous ce nom, s*etend
bien plus loin qu'on ne pense. Sous un air de se par-
ticulariser, de se r6duire en singuli^res manies , it ^
408 PORT-ROYAU
touch^ le coin d'un chacun , et a ite d'autant mieux ,
dans son portrait , le peintre et le pipeur de la majo-
rite des hommes , qu'il s'est le plus minutieusement
d^taill^ lui seul. Chacun a son lopin en lui.
Etes-vous critique; aimez-vous, par go(kt trop
cher, ces miscellanies de T esprit; aimez-vous, comoie
dit Bayle, faire des courses sur toules sortes d'auteurs
(Montaigne dit faire une charge ou deux; et, avec
son esprit primesautierj ce qu'il n*a pas vu en un livre
d^s la premiere charge, il ne le \oit guere en s*ob$ti-
nant) ; aimez-vous done cette gaie maraude au reveil;
en prenez-vous de toutes mains, comme La Fontaine :
J*en lis qui soot da norcl et qui sont da midi )
«
faites-vous ce metier k toute verve et par entratne-
ment , sans nulle regie jii crainte de deriver? Prenez
garde, Chretien, c'est du Montaigne.
Etes-vous pbilologue, et adonne aux pistes des
noms et des mots (comme il Test par endroits, —k
ce debut du chapitre des Destriers)] dans cette science
k miUe detours, si vous n'avez toujours present et
inscrit le grand nom , le Verbe 6ternel , si vous suive^
et adorez T^cho tout le jour, le plus lointain ^cho ,
et qu'il vous mene; ou si vous fetes poete, et si c'est
la rime, autre piste de mot, qui trop loin vous tire;
quel que tt>it,^le gibier favori auquel on s'oublie et
qui fourvoie en ensorcelant (1), prenez garde, c*est
du Montaigne.
Yous fejtes morSliste, et vous observez le monde;
vous n*avez qu'un soin, voir ce qui est et le bien
(i) 8e rappeleri pr6c6demmfDt> page Si de ce vqlome (livre II «
pJwp.lX).
LIVRE THOlSlliSlllE. 409
dire, le bien attetndre d*un mot droit frapp6. Les
ridicules surtout , les vices \ous piquent au jeu , et
votre satire ingenieuse prend sur eux revanche et
victoire. N6 Chretien et Fran^ais, vous allez aussi
loin qu'il se pent en celte pente difficile, et Ton ne
sent presque nulle part en tout votre livre ( tant vous
regardez d'un ferme et libre coup d'oeil!), ni que
vous6tes sujet soumis a une Cour, ni que vous vivez
Chretien sous le joug d'une grdce ou d^une loi. Parce
que vous finissez ce livre, si piquant de tout point,
par un chapitre 6Iev6 et sincere, empreint d'une sorte
de cartesianisme religieux , vousr croyez Tavoir cou-
ronn^ et consacr^ suffisamment. Et pourtant, malgr6
cette croix qui se dresse k la pointe du dernier cha-
pitre, prenez garde, 6 La Bruy^re, c*est quasi du
Montaigne.
Yous 6tes docte , ^rudit; vous employ ez T Erudition
k haute fin, 4 la demonstration 6vang6Iique : quoi de
plus grand? El^ve de Bochart, vouscourez k toutes
les origines reculees des peuples , et il vous plait de
suivre dans leurs plus douteux rameaux la dispersion
par le monde des fils de No^ ; a la bonne heure ! Mais
Terudition vous possede; elle vous tient clos dans
votre palais d'6v6que, quand vosouailles vousatten-
dent et vous reclament; elle vous enchantait dans
votre solitude d'Aulnay, et vous promene dans ses
m^andres de questions , si bien que la demonstration
evang61ique elle-m6mfe ne serable par moments qu'un
ill commode entre vos mains , pour enchatner el tres*
ser toutes vos rares glanures. Une sorte de scepti*
cisme circule et se joue au fond de tout cela (1) ;
(1) Yoiri stronveut, laZ^^ofiKrafipnetan^^ueiauchapUreYUI
410 (OBT-ROYAL.
preoez garde, monsieur d'Avrapcbesii prenez garde ^
if est du Montaigne. >
Yous Stes Chretien , vous dtes saint , et la charit6
m^me ; mais cette afTabilit^ riante que vous avez , et
qui est un don , se remplit des images qu'elle produit.
Si vous parlez, si vous ^crive:^, tout s'aniwe; vous
donnez de graves conseils, et les images gracieuses
se pressent, et vous les prodiguez; elles vous sourient
de plus belle, et vous les redoublez. Yotre plume
involontairement s'^gaie et s'amuse, et caresse sa
fleur : preoez garde , aimable saint , cher saint Fran-
cois de Sales, c'est du Montaigne.
On pourrait pousser en vingt autres sens, et ce se-
rait faire du Montaigne, en en parlant (1). Et je ne
pretends pas dire , on le veut bien croire , que tous
ces auteurs, ces bommes qui s'oublient k quelque
^Q6it humain , k quelque humeur personnelle, qui se
prennent & Tun de ces piigges dresses e^i lui comme
en nous k fleur de terre , soient des impie$ et des
anti-cbr^tiens : il n'y a qu'un Pere Garasse pour sou-
tenir cela; mais je pretends que, sinceres et pent-
6tre tres religieux d'aiiieurs , ces bommes sont in-
consequents sur ce point , qu'ils 6cbappent par cette
d^ la firQpo^itUm IV : ApoUon, Pan, c'est Molse ; Priape, Eicalape, e'ast
^olse; Minos, Rhadamante , Orph^e, Aristae, ProUe> c'est eocore
Molse, Vrai Prot^e en effet. Au chapitre XI, I'autear nous apprend
qtt'aucune nation da la Gr^e n'a gard6 aatant de riles h^bralqnes que
les MMniau ! On ne s*y altendait gu^re. Passe encore quand il soiilient
que les Juifs et les Spartiates ^taient fr^res germains.
(1) Pardon, pardon! mais ceci encore; un ^crivaln artiste qui se
dlraili : a Q'a tondonra ^t^ moo unique mi^tbode : oublier, ooMier dans
les intervalles, et k. cheque fois, sur chaque sujet* recommenoer e^nun^
de plus belle, apr6s le sommeil, recommenoer I'art, la jepnesse, la
Qr^oe* la mating : seul moyen d'afoir la fratcbenr et la fleur ; ce que les
(|ieci ai^pellej^t 77<a/ia« » Pur ^oiitai^Qe.
langente k Fezact christianisme ^ et retombent plus
ou moins h la bonne lot naturelle (1).
II en est , sacbons-le bien , du coeur de presque
cbacua , comme de certains pays ou le cbristianisme,
en s'implantant , n'a gu^re fait que recouvrir et re-
v£tir k h surface Tancien culte qu'on y reconnattrait
encore. Ainsi dans une Eglogue sur Naples :
Paganlsme immortel , es-ta mort ? On le dit ;
Mais Pan tout bas s'en moque, et la Sirine en rit*
Ce pagani$me-l& , immortel en ce monde j usque sous
le christianisme et plus rafin6 d^s lors , plus compli-
qu6 au coeur que Tancieq , se peint et brille dans sa
reflexion la plus lucide en tout Montaigne.
Montaigne est, k ma qonjeeture, I'homme qui a su/
le plus de flots. Du flux et du reflux , il ne semb)e en
avoir cure, ni de la grande loi r^guliere qui enchalne|
la mer aux cieux : mais les flots en detail , il en sait;
de toutecouleur et de toute ris6e; il y plongeen de^
(1) AH0D8 plus aa fbnd : qoe venx-je faire en tout ceci? Inealqacr le
Jansi^nisme et le plaider? O^ I non pas. Hon but est surtout historique,
on le sait ; mais ii est philosophiqae aossi, qa*on me permette de le dire ,
plus pbilosophique peut-6tre qu*il ne paratt. Je tiens k faire ressortir et k
nionlrer, tant6t le c0t6 abrupt , tant6t le c(^t6 plausible du point de yue
jans^niste , a indiquer T^tat et le rem6de chr^tieo , s*il se peut, maia aa
moins , mais au pire , k noter le mal bomain , k d^masquer la fourbe
bumaine et Tincons^quence presque universelle. C'est ce que je crols de
plus yrai > apr^s tout ; aux moments mdme o<k j'ai le malbeur de ne pas
e^p^rer la reparation et le miedx , c*est encore, dans ce sens r6el que
m'apparatt en fait la g^n^ralil^ des cboses.— Entre Montaigne et Pascal,
serr^ ici que nous sommes , toute an»bigttit6 cesse ; lAchons le mot : Rien
n'est plus Toisin d*un cbr^tien a certains igards qu'un sceptique , mais un
sceptique m^lancolique et qui n'est pas si^r de son doute. J'aurais encore
atteint mon but qoand mon Irayall sur Port-Royal ne serait que Tblstoire
d'une g^m^ration de cbr6tiens ^ ^eri|9 en toote 4rpitare par ce iceptiqii&-
\k, r^spectueux et contrist^.
I •
4i2 PORT-ROYAL.
profondeurs diverses, et en rapporte des peries et
toutes sortes de coquilles. Surlout il s'y berce a la sur-
face, et s'y joue, et les fait jouer devant nous sous
pritexle de se mirer, jusqu'i ce qu'il en vienne un.
tomber juste k nos pieds, et qui soit notre propre
miroir; par ou il nous tient et nous ramene.
II y r^ussit mieux que tel ecrivain de son temps,
naturel et riche aussi , bien mieux que le tres paien
Rabelais, par exemple. Mais Rabelais est uue maniere
de poele, et un poete fumeux. Sa pens^e s'enveloppe,
se derobe a tout moment dans le tourbillon montant
de sa fantaisie. 11 a d'ailleurs des mares trop infectes
parendroits, pour que tons aillent aisement s'y mi-
rer. Montaigne au contraire, sauf quelques taches
vilaines, est en g^n^ral limpide, attrayant; le car-
dinal Du Perron Tappelait le Brimaire des honneies
gens , et il en est a toute page le miroir.
Un caractere de Port^Royal , une de ses originalites
pour nous en ce moment, c'est^ danstout son cours,
den'offrir pas trace de Montaigne; on approfondira ,
en avan§ant, le cas particulier de Pascal. Mais chez
les autres, comme nous les connaissons dej4, dans
cette suite d'hommes de Dieu , de Saint-Gyran a Saci,
pas un point moral ou litteraire, pas un bout auquel
on puisse rattacher de pres ni de loin le nom du ten-
lateur." M. d'Andilly au plus est effleure. La sauve-
garde ici consiste dans celte r6gle unique, partout
dppliqu6e : In lege Dominu..j toute leur Yie, nuit et
jour, ranges et ramass^s sous la Croix!
Sur un fait de methode, sur un seul, on se sur-
prend k relever entre eux et lui une rencontre de
bon esprit et de justesse. 11 s'agit de Teducation des
LIVRE TAOISliME. 413
enfants. Montaigne est un grand enneitai de la logique
scholastique ; il en ^eut k Baroco et Baralipton, qui ren-*
dent leurs supp6ts , dit-il , crottes et enfumes : « Nos-
tre enfant est bien plus presse ; il ne doibt au paidago-
gisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie;
le demourant est deu k Taction. Employonsun temps
si court aux instructions necessaires. Ge sont abus :
ostez toutes ces subtilitez espineusesde la dialectique/
de-quoy nostre vie ne se peult amender; prenez les
isimples discours de la philosophic, s^achez les choi-^
sir et traicter k poinct : ils sont plus aysez k concevoir
qu'un conte'de Boccace (i)... » Arnauld, le dogma-
tique Arnauld, aussi croyant k la v^rit^ d^montrable
que Montaigne Test pen , a realise pourtant le voeu
de celui-ci et presque rep6t6 son moL en cette m^me
Logique , oh le philosophe est si mal traite. 11 la com-'
posa, par maniere de divertiisemerU , pour le jeune
due de Ghevreuse (fils du due de Luines), dans la
vue de lui aplanir cette ^tude r6put6e si ardue, et
se faisant fort de la lui apprendre en quatre ou cinq
jours. Est-ce k dire, comme le veut Montaigne, que la
chose devienne aussi facile qu^un conte de Boccace?
Arnauld, quoi qu'il en soit, a comme tenu ici la ga«
genre du gai penseur, lequel , apr^s avoir essuy^ la
terrible page, est <^it6 plus honorablement et mis k
contribution au paragraphe suivant sur les inconv^-
nients de Vesprit de dispute: Arnauld, pour le ton , en
aurait dt mieux profiter.
A cet article de T^ducation des enfants , il est un
autre endroit par ou Montaigne et Port-Royal ont
Tair de se toucher, mais pour se separer aussit6t, Le
(1) Essais, lhrel» chapitreXXV.
414 POUt^ROYAL;
principe dans les petites Ecoles ^tait d'employer le
moins possible la rigueur physique; je ne sais mSme
si OD y recouraitdutout; il n'y est pas question de
fouet (1). On renvoyait les indociles, s'il y en avait.
M. de Saint-Gyran , dans une lettre ^crite de Yin-
cennes k M. de Rebours, dit : «t Je erotrois beaucoup
faire pour eux , quand m^meje ne les avancerois pas
beaucoup dans le latin jusqu'^ douze ans , pourvu que
jeleur fisse passer le premier dge dans Tenceinte d'une
maison ou d'un monastere k la campagne, en leur
permettant tons les passe-temps de leur dge, et ne
leur faisant voir que I'exemple d'une bonne vie dans
ceux qui seroient avec moi... » Mais \k finit toute res-
semblance dans les deux modes d'inslitution , res-
semblance qui n'a Fair d'en 6tre une que par oppo^
sition aux methodes d'alentour. M. de Saint-Gyrad
ne pensait pas que ce fi^t une preparation si neces-
saire au labeur de la vie de faire (6veiller les enfants
au son d'un instrument, comme on avait fait pour
Montaigne, et quand celui-ci s'^crie en une sorte
dMvresse : « Gombien leurs classes seroient plus de-
cemment jonch^es de fleurs et de feuillees que de
tronfons d' osier sanglants! J'y ferois pourtraire la
Joye, TAlaigresse^ et Flora, et les Gr&ces..., » il
passe les bornes , comme un enfant d'Aristippe qui
ouUie le mal d'Adam ; et Port-Royal aurait trop air
s^ment de quoi r^pondre (2).
(1) Dans on liyre intital^ : ies Bigtes de I'Edacalion des Enfanls, par
M. Goustel, un des mallres de Port-Royal, on peat vofr (tome I, p. 177),
le seal chapitre oili la v^ge soft nomm^e^ et eneore plati>t comme
figare.
(S) Le mal tPAdamt fe mal de tout mortel I Dans cet Hjmne antique
iJlpolfon, qo'on r»p|»or(e i Homire, et dont la pr^miire partie est si sa«
LIVRE TROISIJIlfE. 415
Montaigne, qui parle si bien de moderation , et qui
met la sagesse dans le milieu , en sort lui-m6me , k
sa maniere , en ces moments ou il la fait si joyeuse, et
triomphantey et suprtme; on se rappelle la page c^lebre
(EssaiSj liv. I, chap. XXV); qu'on la reiise encore!
son talent d'^crivain triompbe plus que tout en cette
espece d'bymne passionn6e qu'il entonne a sa fabu-
leuse sagesse. Je crois voir Epicure qui sort de table
la couronne de fleurs un peu derang^e, la ddmarchd
unpen cbancelante, dans un demi-d6lire. Je ne sais
quelle verve d' expression Temporte, et, pour parler
sa langue , quelle fureur de poesie le ravit et le ravage.
Mais les maux reels, inevitables, oi!i sont-ils? les pleurs
du berceau k la tombe; les sueurs du chemin; I'ago-
nie, la mortici-bas, qui est le comble iiernelj cq der-
nier acte qui, si belle qu'on fasse la pi^ce, est tou-
jour $ sanglant?
Pascal aussi met Thumanite dans le milieu, et la
grandeur de Vkme humaine k n'en point sortir; et
plein de ses angoisses, de celles de ses freres, mais
comptant I'Homme-Dieu dans Thumanit^ (ce qui
change tout) , il s'^crie k la face de I'autre : Qui tient
le juste milieu ? qu'il paroisse et qu^il le prouve I
blime , an moment oik le jeune Diea, arrivant dans TOIyrape , j inkroduit
aassit6t Famour du chant et de la Iyre> il est dit : « Et toutes les Masel^
en.choBur, se r6pondant ayec leurs belles Yoix, se mettent k chanter les
dona incorruptibles des DIeax et les mis^res infinies des hommes , les-
qaels, aiosi qu'il plait aux Immortels, vivent insens^s et ioapuissantf «
et ne peuvent trouver un remade k la mort , ni une defense contre la
vieUleise!»
Ill
Snfte de Montaigne; arrtire-fond. — De ees mots qni Jugent. — Sot to
repentir. — Sar rimmortalh^ ; qne Tesprit est un irattre. — Son cha-
pUre capital, ApologU de Raimond Sebond. — Dogmatisme latent;
tactiqoe. — Labyriuthe et bat. — Style d*cnchanteur. — Langue in-
dividaelle. — Post6rit6 ; inflaence. — Gonvoi Id6al dct Montaigne. —
Les fon^railles encore deM.de Saci.
I^MM
Assez de prelude ; assez faire la part de ce que j*ai
appeleles trois quarts de Montaigne : restele dernier
quart Je centre de la place, A pen^trer. J'irai hardi-
ment. Pascal et les hommes de Port-Royal , en etant
si decides, si durs, et quelques*uns ( je Tai regrett|6)
si violents de ton , centre Montaigne au chapitre de la
religion , ne Tout pourtant pas calomni6. Quelle que
soit en lui la part naive, oublieuse et entrainee, il y
a TarriSre-fond r^fl^chi et voulu , qui donne h tout
un sens et en fait comme une amorce. Tout ce qui se
pouvait done remuer, chez ces hommes religieux ,
d*inimiti6 et d'eflroi centre la nature ainsi repeinte,
centre ce perp^tuel paganisme sous main ador^, s^est
aussildt rassemble sur Montaigne, une fofssapointe
fOHT-ROYAL. LIVRE TR0IS1£:ME. 417
aper^ue, et y a decharge les tonnerres. La m^thode
de celui-ci, aux endroits qui i'ont decele, peut se
qualifier k bon droit porfide. 11 excepte d' ordinaire
la religion, et la met hors de cause, comme trop res-
pectable pour qu'on en parle ; ce qui ne rempSche
pas , chemin faisant, d'en parler. II est contre la tra-
duction et la lecture des Ecritures, et il s'arrange
bien mieux en ce sens , comme en beaucoup d'autres,
de rhabitude catbolique romaine que de Texigence
des r^formes. II y a du politique sage en cela, et autre
cbose encore. 11 veut laisser au prMre seul Tusage,
dit-il, de ces saintes et divines ehamans (il entend les
Psaumes); luilaique, lui simple auteur de fantaisie,
il ne vise si baut; le simple PatenOtre est assez; il
dirait volontiers, k force de faire respectables ces li-
vres et ces sujets de reflexion ^ternelle :
Steris il8 tont , que personne ii*y touche t
Plus la porte du temple est baute , et moins on
court risque de s'y heurter le front. Ce genre d'ex-
tr6me en pareille matiere, il le sait, touche de pres k
la desuetude. Il s'accommoderait k merveille de cer-
tains pays ou, la c^remonie faite, on est libre, ou
Ton est cardinal et hanntte homme. G'est \k ce qui
ressort de tout son livre (1). Je sais qu'il est mort
convenablement, comme Gassendi, comme La Ro-
chefoucauld y avec tous les t^moignages sacramentels;
il a fait une fin; sans pretendre juger la personne eu
ce moment ii^ondable, le livre du moins est ouvert k
tous, etje lejuge.
Maint chapitre, celui des f Hires ^ celui du Repentir,
(1) Mademoiselle de Gottrnay, dans sa pr4(!ice) ue le defend oontre
II. 27
\
4i8 POflT-tlOYAL.
seratent aussi d^cisifs, k les serrer de pres, quel'i-
pologie de Raimond Sehond. M6me en ces chapitt^es, il
se pourrait opposer, contrairement k Tesprit general,
telle phrase juste, mod6r6e en religion, incontesta-
ble (1). G'est bon sens, oubli parfois, ruse peat-
£lre. On ne sait jamais sur quoi compter avee ces
sortes d'hommes, Bayl6, Montaigne; on pent dire
d'etx , comme Pascal de Topinion , qu'ils sont d'au-
tant plus fourbes qu'ils ne le sont pas toujours. Mais
ici le causeur va s'excuser, sans doute, par son pen
de memoire, car il se vante de Vn\6\v^merveilleuse in
difaillance . Pascal s'est charge de lui en donner ; il lui
a tenu lieu de memoire coordonhante et centr ale ; il
a forc6 les Baits de coexister fermement les uns k c6le
deS aulres, et d'arliculer en cette confrontation ce
qu'ils avaient dans I'&me. U a dit comme Jans^dius ,
et en usant du trait de saint Augustin, qui conclut
du sens aux mots plutdt que des mots au sens : « Nous
i|ui Savons ce que vous pensez , nous ne pouTons
ignorer pour quoi vous dites ces choses (2), n
Pascal (car c'est Pascal d6j&, autaht que Montaigne,
que nous etudions au coeur en ce moment) a dit en-
core : « Un mot de David ou de Mdise, comme celai-
ci : Vous drconcinz vas cobuts (Deuter. X, 16), fait
juger de leur esprit. Que tons les autres discours
Baudius , sur Tarticle religieax , que comme uu excellent catholique et
puistatit pilier de la foi des simples ; — oui , des iris simp^lgg,
(1) Ainsi le chapitre das PrUres fiuit par une peiis^e aussi teiTs^e que
pieuse de ton , comme sMI avail craint d'etre aU6 un peu loin. En colla-
tionhant avec la premiere edition (1580), on remarque toutes les phrases
de precaution qu*il avait n^glig^es d'abord et qu*il a successivemeftt
ajout^es , en ni^me temps que d'autre part il doublait la dose de
malice,
(8) MicMeiiimeDt , page 111 de ee tolome [line II , ctiai^it^e X).
&6\^nt ^qtiitoques, et qu'il soit iiicertain i^lU sontde
phildsophes ou de cbr6tiens ; un mot de cette nature
deterftiine tout le reste. Jusque-li rambiguiie dure ,
miais nod pas apr^s. » L'in verse, la contre-partie de
la proposition est vraie pour MoiHaigne : s'il est des
mots qui declarent, il en est qui d^celent ; s'il en est
qui consacfent tout un ensemble de pensees, il ea
est (Jiii le trahissent. Ce sent de ces mots de droite
ou de gauche, des Eclairs qui traversent toute la re-
gion (4). Les mots iaUs de Montaigne^ toutes les fois
qu'il louche de prfes et au fond k rhomme, ce certain
rire avilisSant j avec lequel il lui tire et lui acheve
d^d^chirer sagueAilte, voil^, sous tout Tenjouement
et la fleur du propos, sous cette fausse gentiltesse,
ee par quoi il s'^chappe blen assez. Car ces mots hu-
iniliantsa desseiu (^coutez-les), il ne les articule ja-
mais (^omme Pascal avec douleur, maisavec un malin
plaisir et presqueen se frottant les deux mains de con-
tentement. Ces seuls accents le jugeraient. On a fait
un livre intitul6 le Christianisme de Montaigne, com me
on en a fait un sur le Christianisme de Bacon. M . De
Maistre a fort 6vent6 celui^ci ; quant 4 Montaigne, le
simple coup d'ceil e6t d6 avertir, 6t je ne vois pas oe
qu'oi) gagnerait, a toute force, k faire conclure qu'il
peut bien avoir paru tres bon catholique, sauf a
jft'avoir guere 6t^ chr^tien (2).
(1) AtD^i ce^toot de Ho^iftre ett parlant dn patfvre : « Oi& la yerta ya-
t-elle it nicher 1 »
I
(2) Comme jeu de rh^teur, et en se faisant avocat, on trouyerait sur-
iolit datts le Journal de P^oyitge de Montaigne en Italie, et dans teg
devotions qu'tl y raeonte , de quoi stayer cette tfa^se oik se sont ayentdr^s
Bom Deyienne et M.LaBonderie. Mais ce qoi me frappe le plus dans ces
humbles notes de yoyage, et ce que f uiiierais k y reraarqner, c'est le posilif
et U BiiiniUeftx suitilTiel dv d^cili c*eft it quel point Monteigne yoyageant
420 PORT-ROY AU
II existe, dans chaque auteur qui pense, un en-
semble, un esprit, et comme une atmosphere morale
• au sein de iaquelle certaines croyances, m6me non
produites, sont devinees; on sent du moins qu'elles
; y pourraient vivre. Ou bien, aucontraire, on com-
prend qu'elies y jureraient aussitdt, et qu'elles se-
raient I^ comnie des monuments hors de leur ciel.
Ainsi i*id^ de repentir, de conversion , de coup de
grAcSy qui est le fond et le moyen du vrai christia-
nisme , n'est pas concevable avec le milieu des ob-
servations et comme dans le courant d'air de Mon-
taigne. A. vingtans, pense-t-il, nos Ames sont ddnauies;
on est ce qu'on sera, et on promet tout .ce qu'on
pourra. N'esp^rez guere correction , si defaut il y a.
On n'extirpe pas les qualites originelles, on les cou-
\re , on les cache. II est , si Ton cherche bien , en
chacun de nous , une forme ndtre , une forme mai-
tresse, qui lutte centre Tinstitution et centre le flot
des passions contraires. Yoili ce qui dure et triom*
phe : on ne r^forme que Tapparence. Tout cela est
tr6s vrai en general; mais est-ce tout? En racontant
la vie et Vkme de nos solitaires , en cherchant m6me
k poursuivre en eux, par-deli leur conversion, les
restes de cette premiere et maitresse nature , avons-
nous tout explique? n'y a-t-il pas eu, a un certain
moment prescrit , je ne sais quelle infusion nouvelle,
un ressort imprevu et inconnu qui a doiin6 (1) ? De
nos jours m6me, en ce temps tres peu fertile, ce
ne faisait poin^t salon la'mode de nos Joars , oik Ton Jette tout dlabord sei
phrases et oik Ton plaqae , en qaelque sorte , ses impressions aa-devaot
des raits. Lul, il prenait patience, voyait etrecaeillait tout pea itpea^
et se laissait bire : la reflexion vlendra en son lien,
(i) Ce repentir qui vient 4 esrtain instant pmcript, Montaigne D^f
LIVRE TROISlt:ME. 421
semble, en miracles, j'ai oui parler k plas d*un
Chretien clairvoyant de quelqu'un de sa connaissance
qui s'etait modiii^ soudainement par un coup inte-
rieur, qui etait devenu autre et m^connaissable des
lors, entrant tout d'un coup dans le bien qu'il avail
fui ou hai jusque-U, et y marchant jusqu'au bout
avec perseverance ? En un mot, bien que sans ^cho
retentissant , n'y a-t-il pas toujours lieu au tonnerre
et k la voix, sur le chemin de Damas?
Ce que nous disons Ik du repentir, il faut le redire
de I'idee d'tmrnortaliti : eile fuit peu k peu en lisant
Montaigne. II ne croit volontiers qu'a la jeunesse : k
vingt ans done, on est en puissance ce qu'on sera ; k
trente ^ on a le plus souvent fait ses plus grandes
choses. Si, plus tard, la science et rexp6rience sem-
blent augmenter, la vivacit6, la promptitude, la fer-
mete , ces autres parties bien plus ndtresj se fanissent
et allanguissenL La vieiliesse nous attache plus de rides
en Vesprit quau visage (1); il ne se voit presque point
d*dmes, en avan^ant, qui ne sentent Taigre et le
mmi ( Amyot disait le ranee) : < Puisque c'est le pri-
vilege de I'esprit, continue Tagr^able malicieux, de
se r'avoir de la vieiliesse, jelui conseille, autant que
je puis, de le faire: qu'il verdisse, qu'il fleurisse ce
croit pas , et le troave , dit-il , un peu dur d imaginer et d former : « Je
ne suys pas la secte de Pytbagoras, que Ut hommet prenneni une dme
nottvelle quand its approehent d§$ simutaere$ des Dieuw pour reeueitlir leurt
oraclee. » (Chapitre du Repeniir), Ce Pythagore est bien trouY6» mais
noos en sommes k saint Paul.
(1) £t'les rides du front passent ]usqu*& I'esprit »
a dit Corneille ; mais de ces vers-lA dans Comeille , quand on en ferait
provision , on ne conclurait Jamais a Hen de diminuant pour I'essence
bumaine; car YalmoupMre morale, justement, j est tout autre ^t toute
g^n^reuse.
422 PQRT-ROYAL.
pendtant, s*il p^t, comme le gyy i^ur un »rbre
mort. » Et il ajoute en branlant Ja t6le : Je cr^inds
que c\$t wfi irai^tre. Yoila de ses mots. AfBrmons
pour lui. U Qi'a pas yid^ de ce perfectionnement m-
\er$e spirituel et morale de cetle maturity croissan^te
de rstre interieur sou3 Tenveloppe qui se fietrit, de
cette education perp6tuelle pour les cieux , secoode
naissance, jeunesse ioimorteUe, qui se ga^de et se
gagne, qui s'aiigiae0|.e en s'epu^ant, qui se reqoa-
\eiie d'autant qu'elle dure dayaptage, etqui fait que
parfoisy pour ce printemps ^ternel^ le vieiliard en
cheveux blancs n'est qu'en fleyr.
Le cliapii;re capital de Montaigne , et de plus lon-
gue haleine, dans lequel sa yigueurs'est donne leplijis
de champ, est celui qu'il intitule : Apologie de Rai-
mondSebond. Nous sommes au centre : ici tout pqrte,
tout est menage^ calculi, tortueux, disant le con-
traire en apparence d,e pe que le n^altre conclut k ^r)t
soi et qu'il insini^e. Mais, a presser Vinteniion, le
soi-disanl pyrrhpnisme ^e tient pa$; ce rddeur unir
versel sait ou en venir. Je concevrais un chapitre in-
titule, nojQ pas le ChrUUmismfi de Montaigne^ ^m
le Dogmatisme de Montaigne j qui serait {)recis.ement
tir^del^. L'appareil est geo^i^trique chez Spinosa,
il est sceptique chez Taqtre; mais le fond ne me paraft
pas plus douteux(l). M&nje apres Pascal, et pourdd*
gager ce dogmatisme dandestin , ne craignons pas
d'entrer un pen avant en ce chapitre singulier.
(1) Que notre grand sceptique f&t au fend Mt dMd^de jagemeot,
liii-niSine il 3'^chappe k rarticuler quelgue part en termes assez fonai^U :
'« Je fois coustumierenjyent entier ce liae je fois , et roarche tout d^uas
piice ; je n'ay guSres de moavenieDt qui se cache et desrobe k ma raisoo,
et qui ne se conduise , k peu prez » par it cont^httment de tout§i m$$
n paratt avoir 6ti compp^^ i ^'ipt^nUpp de I9 reiqe
Ilfarguerite (femme de Henri IV), cet ^imable et deli-
cieux ^rivain , ^gal dan$ sa manier^ k Montaigne ,
savaote, curieusededopteseatreiieiis^ tres pep prude
de iQoeura , et noo moiiis degagpe que lui de toute es*
pece d'id^e g^nante. Elie finit pourtaut par prendre
le parti de la devotion , et eut quelque temps pour
auin6nier Vincent de Paul, qui commeni^ait a percef,
et qui allait bientdt dei^enir le priScepteur du futur
cardinal de Retz. Retz, la reiqe Marguerite et fifOQ-
taigne, voil^ bien le trio qu'on imagiiie,
MoqtaignedQnc, autrefois, daps sajeunes^e, pour
complaire a son excellent pere qui 6tait un zele pjstr-
tisaa du grand mouvemepi litteraire de Frangoi^ V\
qais par Vardfpr et Tentbousiasine plus que pi^r le
s^vQir, av^it traduit qn Ijvre latin d'un aqteur espa-
gi^pl dp quinzieoie siecle, maitre Raimond de Sebopd.
Dans ce livre, intitple Thsologia naturalis, on trouvait
Dieu et la ni§ce$sit6 de la foi prouves , autant que pos-
sible, ratipnneUement, par la vue dp inon(|e et de^
creatures; c'etait, a quelques egards, un essaianti-
cip.^ de ce ques^ropt I'M^tetice de Diey, par Fenelon,
les livres de Clarke, de Paley. G'etait, k d'autres
^gl^rds , une reminiscence quintessenci^e de saint
Thomas d'Aquin, et une intention d'expliquer, d<&
. faire concevoir par des raisons naturelles les mysteres
tels que la Trinity, le P6ch6 originel, Tlncarnation (1).
La traduction que Montaigne en avait faite, paruten
fioriiess sq^m division, sans sedition infesiii^e : motijugement en a la coulpe
OQ la louange entiere; e( la coalpe qu'il a une fois, il I'^ tousjonrs; c^r
t^uasi dez sa naissance il est un,,,, eten matidre d'opinions universelles, dez
L'enfance, Je me iogeay au poind ouj'avo;is d me tenir, » {Du Repentir,)
(1) Pr^eistoent ce qa*6tait dans le dessein primitif de AI. de Lft
424 PORT-ROYAL.
1569, d*aprte le yobu qu*avait exprime son pere mou-
rant, cbarm6 et console de oette lecture. L'ouvrage
essuya quelques objections. Les uns (c'6taient les
Chretiens) disaient que c'^tait ouvrir une porte dan-
gereuse que de pr^tendre appuyer par la raison ce
qui etait du ressort de la r^v61ation et de la foi; d'au-
tres accusaient les raisonnements de Sebond d'etre
faibles et de ne pas prouver ce qu'ils pretendaient.
G'est en vue apparente de r^pondre k ces deux ordres
d' objections que Montaigne intitule son chapitre Apa-
logie de Sebond.
II commence par les premiers, mais il iaat voir
avec quel respect ai&ch^ et quel management I A ceux,
dit-il, qui s*effraient, par zele de pi6te, de voir la
raison en jeu pour la demonstration Ae la foi , il n'a
que pen a opposer, il le sent. D'une part, il sait bien
que la foi seule, venue par voie extraordinaire et sur-
naturelle, peut tout ; mais de Tautre, il craint bien que
les moyens humains ne soient les seuls par lesquels
nous la jouissions. Gar, si nous lenions a Dieu m&me
Mennais, encore eatholique, son Esquute de philosophie. Toates ces
memes tentatives s'oublient sans eesse et recommencent. — Dans son Estai
sur let meitleurs Ouvrages eeriis en prote frangaue (en Ute da Pascal de
Lef^vre) , Francois de Neafch&teau cite plusieurs passages de la TheologU
natttrelte, et il ajoute : <x Le Itrre de Raymond Sebond est qoaliGe par
Montaigne de lwred*exeelUntedotAHne; et cette version faite avec tant
de soin , de gravity et de candear, aurait d& ^pargner k notre philosophe
les reproches de seepticisme et d*irr61igion, que des z^lateurs indiscrels
l^'ont pas craint de Ini prodiguer ; mais rien n*est si commun que ces ]o-
gements ti^m^raires... » L'auteur de I'eslimable Euai fait preuve lat-
m6me de grande candeur en cet endroit ; Francois de Neufchliteau avait
&,€ un enfant c616bre , et il garda toute sa yie quelqne chose d*enfant, Ses
vers resterent toujours pu6rils ; quant k sa prose , elle se nourrit d'^m-
dition, de curieuses rechercbes, et cet E«jat lui fait honneur, en mime
temps que profit a (\m le lit ; mais il faut k fout moment iptervenir pour
LITRE TROISIEME. 42&
par la foi vive, verrait-on tout ce qu*OD voit parmi les
Chretiens , taot de contradictions entre la parole ei
les actions, tantd' inconsequences; et ici il se lance
en toutes sortes d'exemples avee un malin plaisir^
parlant directement contre la sufBsance de ces moyens
humains que la Grace n*a pas touches. Ou en veut-il
venir? De son Raimond de Sebond, il est Evident
d^ji quMl n'a guere souci dans tout ce qui va suivre.
II Ta traduit autrefois pour faire plaisir k son pere;
aujourd'hui, sous air de le d^fendre, il a bien un
autre but, il va plutdt le r^futer; ou, du moins, il
ne cherche qu'une occasion couverte de parler en
tons sens de la chose religieuse , d'y peloter k droite
et a gauche, et depousser sa pointe. Aussi, k force
de manager d'abord ceux qui veulent la foi k part et
au-dessus de la raison , il leur donnerait plutdt gain
de cause, et il se borne k remarquer, d'un ton soumis,
que, comme pis-aller, comme essai el^mentaire et
grossier de concevoir les choses de Dieu, lam^thode
de Sebond, si incomplete qu'elle soit, a son utilite,
qu'elle peut ramener quelques esprits, qu'il en sait
un qui a 6t6 convaincu par-li : enfin, dil-il, « la
foy \enant k teindre et illustrer les arguments de Se-
bond , elle les rend fermes et solides. »
' Mais , quand ii arrive i ceux qui (non plus par zele
de* piete ) accusent les arguments de Sebond d'etre
faibles et de ne rien prouver, oh ! c'est alors qu'il fait
led^gage et le franc : t II fault, s'^crie-t-il , secouer
\ ceulx-cy un peu plus rudement, car ils son t plus
dangereux et plus maiicieux que les premiers. » Mais
c'est lui-m6me qui redouble a Tinstant sa malice. Que
va-t-il faire en effet? Pour refuter ces derniers, il ne
A^6 PORT-ROYAL.
trouve rien de mie\i% que de rench^ir saudainemeQt
sur eux d'un air outre k dessein, et de leur dire en
substance : c Je crois bien que les arguments de ce
pauvre jSebond sont faibles, qu'ils ne prouyent pas
grand'chose; mais, insens^l malheureux fr^netiques
d'orgueil (car il fait semblaot d'etre en colere et de
reiever ie gant pour la majesty divine outrag^e ) , quds
sent les arguments, dites-moi, qui soient bons ^t
qui prouvent quelque chose en pareiile matierel
quels sont les raisonnements auxquels on n'en puisise
opposer d'autres aussi concluants, ou plqtdt adssi
peu concluants? » Et Iji-dessus, comme s'il s'empor-
tait de bonne foi, il entataie une longue Enumeration
et discussion , k perte de vue , de toutes les causes
d^erreur et d*impuissance de la raison humainie isolee,
par rapport aux croyances. Le r6le de Montaigne en
tout ce chapitre , une fois bien compris , est singu -
HErement dramatique ; il y a toute une comMie qu^i|
joue , et dont il ne pr<^tend faire dupe que qui le veut
bien.
Montaigne sur Sebond joue le m6me pef^onnage
que Bayle sur les Manicheens*
Ce qu'il veut en fin de compte, c'est ( ne Toubiions
pas) de faire la verity des choses de la r^velatjon si
haute, si uniquement fondee en soi , si a pic ^ plan-
t6e toute seule a la pointe de son rocher, qu'on n'ailie
guere songer a y mettre pied : fcMosme a estonner les
gents! voilk le mobile et le but. Tout ce qu'ii dit,
chemin faisant , contre la certitude faumaine par rap*
port k toute question, est bien moin$ pour ruiaer
Ffaomme m^me en nature et en r<^alite que pour rui-
ner la croyance transcendante en i'homme; son objet
atji^t y ejL k cfiux qui adpiettraieot quQ la foi a de
teiles ch.ose3 e$t chim^re^ il saurait ]bieq ( j'imagine)
que dir^ ^ I'omlle ^ eB causant , sur sa mani^e de
ciODoevoir le monde et l'ho9ime , et de cpnyeiiir de
certaias points. Le scepticisme exorbitant de c/e cba-
pitre Q*e$t qu'uoe methode de grand tour pour ar«
river.
Mais, quoique ceci puis&e d^j^ seipbler assez com-
pliqU6^ c'esjt encore trop simple lorsqu'il s'agit de
Montaigne. Avec lui , tojut devient possible k la fois :
distingtio, comme il dit, est le plus universel membre
de sa logique. Aussi , en mdme temps que regne e^
cechapitre le dessein general indiqu^, dans le detail
mille autres intentions et diversions s'entrecroisent.
Ainsi pulle part la vigueur de Montaigne et ses re-
lOiuefnents fermes ne se d^clareat mieux ; ailleurs c*est
un dijouew, ici un jodteur* Toutes sesverves se d^bri-
dent. Quelle m&le etreinte que celle de ce pajresseu:^!
quelle ardeur en tons sens ! quelle ipepuisable res*
spurce d'arguments^ de faits, d'images! Cette vigueur
d'escrime d'un esprit libj^ement dialectique, qui se
pique au jeu et u'ep pent plus sortir, est k CQmpter
ppur beaucoup. 11 y a beaucoup encore de cet acharne-
ment moins innocent, amer, salissant pour I'bomine,
qu'^prouvent en eux par acces tous les grands esprits
qui ont coup^ la chaine d'or, etqui se pr^cipitent avec
id'ironiques ricane.ments, .en (aisant .tournoyer leurs
seinblables ; il y a ce que j'appellerai le rire inexUn"
guible de Tfaomme d^chu , du grand homme non res-
(aure, qui prend k la gorge, ,ce;*ire d'Hai;nlet, dans
lequel mourut Moliere, dans lequel vieillit, se secbe
etmaigrit Voltaire. Sous Taccentet Tentrain de ce
428 PORT^ROYAL.
chapitre, jecrois saisir beaueoup decela, decemau-
vais spasme convulsif. Enfla , puisque j'en suis aux
distinguo J j'y distingue encore, et plus qu'ailleurs,
recrivain que j'appelie simplement amusi^ iequel, se
sentant en bonne et chaude veine , ne s'arrSte plus ,
mais redouble et se laisse mener en toiis sens par les
figures de sa pens^e.
Montaigne commence tout d'abord par se moquet
de Thomine, qu'il suppose isol^ et d4pourvu de la
gr&ce et cannaissanee divine : « Qui luy a persuade
(& cette miserable etchestive creature) que ce bransle
admirable de la voulte celeste, la lumiere eternelle
de ces flambeaux roulants si fierement sur sa teste,
les mouvements espoventables de cette mer infinie ,
soyent establis et se continuent tant de siecles pour
sa commodity et pour son service?* Et en disant
ainsi , il ne s*aper^oit pas , ou plutdt il s'aperQoit tres
bien , qu'il ne fait autre chose que refuter ce m6me
Raimond de Sebond dont il pretexte Fapologie , et
qui piaidait tout au contraire les causes finales et
I'arrangement deTunivers par rapport S rhomme(l).
Pour rabattre, dit-il, cette pr^somption humaine,
il va prendre tous les animaux successivement, les
hirondelles, chiens, faucons, <il6phants, boeufs,
(i) Sebond disait, tradoit par Montaigne : « Homme, jette hardiment
ta vue bien loin autour de toi, et contemple si de tant de membres , de
tant de diverses pieces de cette grande machine , il y en a ancune qai ne
te senre. Ce ciel , cette terre , cet air, cette mer, et tout ce qui est ea
eax, est continnellement embesogn6 pour ton serTice. Ce branle divers
du soleil, cette constante vari^t^ des saisons de I'an, ne regardent que
ta nicessit^. Ecoute la voix de toutes les creatures , qui te crie; leciel
te dit : Je te fournis de lumieres le jour, afin que tu veilles ; d' ombres la
Duit , aGn que tu dormes...* » Oq voit que, dans VJpole§i€» Montaigne
fait juste la /ia/tVi(M(fe.
LIVRE TROISlfiME!. 429
pies I araignees , . . . qui ont chacun leurs instincts,
leur langage, leur Industrie, leur talent, leur deli-
beration, pensement et conclusion, 4eur fid^lite,
quelques-uns m^me ( comme on le dit des 616phants)
una sorte de veneration et de religion , et qui tous
sont par consequent nos confreres : on a Tantipode
de Descartes qui des animaux faisait des automates,
comme le pensaient d'apres iui Port-Royal et PascaU
£t ce dernier, qui avaitfait la machine arithmetique,
ne trouvait pas un animal si difficile k coneevoir en
effet comme pur automate.
C'est vers cet endroit du chapitre que se ren-
contre cette 6nergique pensee, si souvent cit6e :
c Quant k la force, il n'est animal an monde en bntte de tant
d'offenses qae rhomnie : il ne nous fault point une baleine , nn ^l^phaat
et un crocodile , ny tels aultres animaulx, desquels nn seul est capable
de desfaire un grand nombre d*bommes : les pouils sont sufBsants pour
faire yacquer la dict^itare de Sylla ; c*est le desjeuner d'un petit vers que
le coenr et la Tie d*un grand et triumphant empereur. »
Pascal a imit6 et reinvent^ cette pensee de Mon-
taigne a propos de Cromwell, le Sylla moderne; le
petit grain de sable y fait Toffice de Tinsecte qu'on ne
nomme pas. II n*a pas moins repris et refait cette
pensee quand il a dit (1) :
« L'homme n'est qu*un roseau le pins foible de la nature , mais c*esi
nn rosean pensant. li ne faut pas que Tunivers entier s*arme pour
r^craser; une vapeur, une goutte d*eau suffit pour le tuer; mais » quand
runiyers T^raseroit, Thorn me seroit encore plus noble que ce qui le
tue, parce qu*il salt qu'il meurt; et Tayantage que Tuniyers a snr ld|
VoQlyers n*en salt rien. »
On a remarqu6 comme k Tinstant la pensee de
(i) Qci*oa m^accorde de cller ce qoi est d*aill«urs si condU ; H complet
vii-d-m est ici nicessaire.
430 PdctT-AoYit.
Montaigne s'acb^e , de couronne et ie r^lnt^grd (!<i
Pascal. M6me, quand celui-ci emploie de 6e^ inOts
qu'on ne dit pad d'ordinaire, et qui marquent la
bassesse de rbotnme , comme on sent qne c'est franc
chez Itti , tout de bon , k bonne fin , et pour' Ten thet
apris I'y a^oir plong6! Qnand il parle de fees mis^i^ei
qoi nous tienneru d Id gorge > comnde on sent qu'H ^t
ieni r^etlement finir avec elles , tandis que Fatttre a
loujours Fair de vouloir plutdt s'en caresser ie men-
ton! Montaigne pourtant lui-mfime a ici, en maint
endroit , de la bien haute et bien fraiiche , de la tths
sincere Eloquence :
« Ce fariem monstre k (ant de bras e( a taut de testes ( une armee ) ,
c*e8t toujours rhomme, foible, calamiteax et miserable ; ce n'est qa'ane
fourmili^re esmeae et eschauffi^e : It nigrum eampU agmen ; un souffle de
vent conlraire , Ie croassement d'an vol de corbeaux , le fanls-pas d'on
cheval, te passage ^ortait d'iin aigle, un songe, une voix, lin signe,
une brou^e matini^re, sufBsent k le renyerser et porter par terre.
l)onnez - lay seulement d*un rayon de soteil par le visage , le voyli
fondu et esvanoui ; qu'on lui esvente seulement un peu de poulsi^re
aux yeulx comme aux mouches k miel de noslre poite , voyli toules nos
enseignes, nos legions, et le grand ^ompeius mesnie a (euf teste, rompa
et fk'acass6. »
Pascal k son tour, en y repassant , n'a pu au fhieut
qu'egaler Teloquence poignante de ces endroits.
Apres en avoir fini de c^tte comparaison et cor^
respondance de Thomme aux animaux, qui le doit
rabattre , Montaigne en vient aux sectes des t)failoso-
phes 9 les unes apres les autres , depuis thales , et il
triomphe dans leurs variations. II le faut voir re-
mnant , ralliant toutes les pieces de son Erudition ,
dWdinaire eparse, pour en faire armes de I'un k
Tautre, et les battre coup sur coup separement. Puis,
quand il a fini de les exterminer et qu'il respire , il
I
LIVRE TROISlfiME. 431
a grand soin pourtant , de peur qu'on he s'y in6-
prenne, d'avertir la reine Marguerite et son lectetir
que ce dernier tour d'escrime qui con^iste k se perdre
pour perdre un autre, k s'dter les armes de la raison
pour les mieux enlever k I'adversaire^ est un coop
disespiri dont il ne se faut servir que rarement.
Et, continuant d'user de ce coup d^sespere, au mo-
ment ra^me ou il sembie s'avfertir et vouloir s'arr&ter,
il prend Thomme, non plus dans la cdmparaison avec
les animaux, non plus dans les syst^mes changeants
desphilosophes, maisen Iui*-m6meetdans les moyens
pr^tendus directs de trouver la v6ril6; il met k la
question la raison , les sens , et c'est ici qu^on lit :
« Ce ne sont pas se'tilement les fiebvres, les bruvaged,
et les grands accidents qui renversent nostre juge-
ment, les moindres choses le tournevirent...; » et
tout ce qui suit , et qui rappelle directement la pen-
s^e de Pascal : « L'esprit du plus grand homme du
monde n'est pas si ind^pendant qu'il ne soit sujet k
£tre trouble par le moindre tintamarre... »
En suivant k cet endroit du texte les pensees de
Montaigne, nous marcfaons coup sur coup sur les
souvenirs de Pascal qu'elles ont suscites. Les Pensies
de celui-ci ne sont, k les bien prendre, que le cha-
pitre de VApologie de Sebond refait avec prud'homie.
On saisit des lors Tintention et le fil entier de notre
^tude, rimportance accordee k cette premiere con-
versation du nouveau convert!, qui comprend deji
sa preoccupation derni^re , et toute cette dissection
prolong^e de Montaigne au sein de Pascal k laquelle
nous nous livrons.
Au reste , dans ces nombreuses pensees sur la va«-
432 PORT-ROTAU
nit6 , la faiblesse et la contradiction de rhomme , que
Pascal reproduit, et dont il s'empare en les couron-
nant , comme des minarets , de la croix , ce qui doit
frapper plus que la ressemblance qui est toute simple
et \oulue , et qui eftt 6te avou6e sans doute si Tauteur
avait publie lui-m^me son ouvrage,— ce qui me
frappe, c'est la difference du ton et le serieux du
dessein oppos6 au jeu deTescrime. Lk ourun semire
et se berce au brisanl des flots, Tautre cingle et rame.
L'un s'egaie et s'enivre en son naufrage; Tautre, nuit
et jour, sous Tetoileou sousia nue, nage h Taided^un
debris vers la plage de la patrie ^ternelie. Misere,
faiblesse et n^nt, des deux c6t^s c'est le refrain;
onde sur onde, sable sur sable /univers mouvant :
On me terrait dormir au branle de sa rooe ,
de sa rme ou de son rouet, dirait Montaigne, et il se
gaudit et gausse : ce sont miseres d'animal. — Misdres
de grand seigneur, miseres de roi deposs6d6, nous
crie Pascal I Courage et priere! il faut reconqu^rir
son royaume.
G'en est assez sur cette Apologie de Sebondj que
Montaigne , apr^s Tavoir pouss^e encore longuement,
termine par une pompeuse citation de Plutarque et
tres suspecte d'intention ici , pour dire que Dieu seul
Eit , et qu'i part lui , TEternel , le N^cessaire et Tim-
muable, il n*y a que passage et^coulement de T^tre.
Yue en courant, cette page religieuse de Plutarque
fait comme tenture; consid^ree de pres , par le lieu
oik elle se trouve transpos^e et d*apr^s ce qui pr^cddo,
elle acquiert un sens plutdt-spinosiste et panthHste,
comme on dit. A force de faire Dieu grand et haut,
fen dehors de lout rapport avec la creation et avec
I'homme , on s'en passe tres bien a litre de Dieu pro-
videnliel et intelligent. M. de Buffon a sa maniere,
et par le tr6ne magnifiquement isoie ou il recule et
installe son Dieu , ne proc^de guere k autre fin. .
Au demeurant, noire idee sur Montaigne s'est
6claireie, ce semble, et a passe de la conjecture a la
certitude; nous tenons la clef glissante^ et, bon gre
mal gre, si glissante et si sorciere qu'elle soil, et fftt-
elle mfime plus sorciere que cette clef du conte de la
Barbe-Bleue^ elle nous resle a la main; nous pouvons
desormais ouvrir chezlui, si Ten vie nous en prend,
toute Fenfilade de ses pens6es et arriere-pensees,
ce labyrinthe de cabinets et de chambres ou il se
platt, sans qu'on sache jamais, non plus que de
Pygmalion , dans laquelle il couche.
11 n'y a de riant que Tapparence. Montaigne , en
ce chapitre et dans lout son livre, a fait comme un
d^raon malin, un enchanleur maudit, qui, \ous
prenant par la main , et vous introduisant avec mille
disconrs s^duisanls dans le labyrinthe des opinions ,
vous dit i chaque pas , a chaque marque que vous
Toulez faire pour vous retrouver : « Tout ceci n'est
qu'erreur ou doute, n'y complex pas, ne regardez
pas trop en espoir de vous diriger au retour; la seule
chose sflreest cette lampe que voici; jetez le resle:
cette lampe sacree nous suffit. » Et quand il vous a
bien promene, ^gare et lasse dans les mille d^dales^
tout d'un coup 51 souffle, ou d'une chiquenaude il
eteint; et Ton n'entend plus qu'un petit rire (1).
(1) Qae Montaigne , apres vous avoir men6 loin , voas plante \k , soft
disciple Gabriel Naud4 le savalt bien , 0( le pratiquaH (iQssi sous air
II. 28
434 PORT-ttOlfAL.
Que 8ucc6de-t-il alors? Est-ce le doute universel
qu'il a voulu; et ce doute-li , quand U est final , ne
forme-t-il pas une conclusion immense? Quelle est-
elle en effet? un petit juif^ twrcharU d pas eompii$ ,
Spinosa , \a vous le dire : dans Tembarras oii vpus
6tes, la lampe ^teinte et le labyrinthe (6crouI6, c'est
lui qui vous recueillera. Un grand ciel morne , pn
profond univers roulant, muet, inconnu, ou de
temps en temps, par places et par phases, s'assem-
ble, se produit et se renouvelle la vie; rbomme 6clo-
sant un moment , brillant et mourant avec les mille
insectes , sur cette tie d'herbe flottante dans un ma-
rais : voila , math6matiques ou pyrrhonisme de forme
k part, la grande solution supreme (1). Tout ce que
Montaigne y a prodigu6 de riant et de flatteur au re-
gard, n' est que pour faire rideau i I'abime, et, comme
: il le dirait , pour ga%onner la tombe.
Le spinosisme done ( je prends expres le nom le
plus terne) comme bassin et couvercle d^airaiaiLcette
mer dont nous avons vu trembler et rire en tqus sens
Tecume et les flots (2) !
Une des grandes causes du succes de Montaigne,
d*£radUion ; dans son Mascurat^ un des deax interlocnteurs, $aiot-ADg9»
dit & Tautre : « Tu fats jusiement comme cet vaches qui attendent que le
poi au lait tott plein pour. U renverser* » Yoili en bons termes gaaloii
V^ternelle ni6tJbiode.
(1) Ce serait une ^tude i saiyce, un compte k r^clamer, et comme une
liquidation apris faillite , en ce triste jeu des opinions humaines , que la
mdme solution forc^ment finale , le volume caput mort'uum (selon la diffe-
rence des 4poques, des langues, ^t des humeurs particuli^res), se prod^i-
ganty se d^robant par des milieux et sous des aspects aussi diff^rents que
Montaigne , Spinosa » Gondorcet , H^gel ; car je les appelle des aspects ,
des apparells differents d'une seule et rotoe fin.
{%) Tout procdi est disagr^able i soutenir ; c«Iai*«i« oA Port-RojlJ
>IVRB T»OlSl«l|fi. 435
et m6me la condition essentielle et unique , sans la-
quelle tout le reste edt et6 comme non avenu , I'ins-
trument de son charme et sa vraie baguette d'en-
chantement, c'est son style. Le style, quand on I'a
au degre de Montaigne, devieni la bolte d'indulgence
pleniere aupr^s de la posterit6. II est beaucoup pap-
donn6 Chez les neveux k ceux qui ont v6ritablement
peint. Les irregularites de plan , d'id6es , les licences
et les familiarites , les petitesses, tout se colore, tout
neoa a engages contre Montaigne , nong a bien com. Que nous eusslons
mieux aim^ le pouyoir prendre comme loi-mdme ii s'est offert, de biaU
sans Yiolence I Ce qqi se trouve vrai qaand on presse et qu'on tord son
litre, ne rest pas «galement qnand on ne fait que Touvrir et le feuil
leter; on h&iie. et ron se reprendrait , malgr<S tout , k rtpjier alors ce
qu wiQ myse aimalile a si bien exprimf :
A travert le< view pins qqi peuplent Ja oampagne ,
Pes pas qu'on n'entend plus sant rest^s imprim^ :
le crois soivre les pas da paisible Montagne ,
Je ereis saisif dam Tatr sot accents raDirads.
Aux Rvres des vieiUards je cherche a^n aoarire^
Sa raillense vertu , sa facll« pitid ,
Ces prdoeptes da coenr que son coeur sut ^crire
£t «0B amour pour ramiti^.
Que ce livre est beau ! que je raime !
Le monde y paraft devant moi :
L'lQdlgent , Vesdave , le rol ,
J'y vols tout ; je m'y vojs moi-m^e,
Bords heureux , de sa cendrc il vous Idgua rhonneor J
Tout ce qu'il cultiva nous instruit, nous attire ,
£t les Irults que.roa en retire
Ont un gout de sagesse , nn parfum de bOB^ear,
II est doux , en passant un moment sur la terrc
B'ellfeorer les sentiers oA le sage est venn ;
D'eotreteDir tout bas son malheur solitaire
f>tB discours d'un ami qu'on pense avoir conna. . .
(Madame Desbordes-Valmore, le Retour A Bordeaux. )
NoQS suivons un pen sa mdthode malgr6 nous , en ne craignant pag
d'emregistrev ceU9 contra^otioii ooTorteentrcnotre conclusion et noire
arftotioB.
436 t^ORT-ROTAL.
s'einbellit d'une specieuse nuance, et devient matiere
a plaisir, k louange toujours nouvelle. Le style , c'est
un sceptre d'or k qui reste, en definitive , le royaume
de ce monde.
Montaigne a eu, plus qu*aucun peut-6tre, ce don
d'exprimer et de peindre; son style est une figure
perpetuelle, et 4 chaque pas renouvelee; on n'y re-
Qoit les idees qu'en images; et on lesa, k chaque
moment, sous des images differentes, faciles et trans-
parentes pourtant, A peine' un court intervalle nu
et abstrait , la simple largeur d'un foss6 , le temps de
sauter; et Ton recommence. Une quelconque de ses
pages semble la plus fertile et la plus folle prairie,
un champ libre et indomptd : longues herbes et gaiU
lardes , parfums sous I'^pine, fleurs qui dmaillent,
insectes qui chantent, ruisseaux l&-dessous, le tout
fourmillant et bruissant (scatunen^). 11 n'avait pas la
conception d'ensemble ni Tinvention d'un vaste des-
sein ; k quoi bon tant combiner et se tant lasser? L'in-
\ention du detail et le genie de 1' expression lui te-
naient lieu des autres parties , il le savait bien ; i)
rachetait sans peine et retrouvait tout par-la : « Je
n'ay point d'aultre sergeant de bande k ranger mes
pieces que la fortune. » Tout done s'animait , tout se
levait dans son discours k la libre \oix de ce sergent
de fortune, et chaque pens^e a la hAte, casque ou
pompon en tfete, faisait recrue. Quelle jeune arm^el
un pen bigarr^e, dira-t-on; car tout fait montre: la
pens6e est sortie enharnachee comme elle a pu, tou-
jours trait en main, toujours prompte et vive. La
couture de Tid^e a Timage est si en-dedans qu'on ne
la voit ni qu'on n'y songe: pensee, image, chez lui,
LIVRE troisi£me. 437
c^est tout UD ; junetura eallidus acri. Quant k la couture
de Vimage d rimdge^ il la supprime et va son train de
Tune k Tautre, enjambant comme un Basque agile,
d'un jarret souple, d'un pied hardi. Voici entre
mille un exemple , a peine choisi , de cette s^rie de
ni^tapfaores qui dejouent la regie prudente des rhe-
teurs ; il s'agit des auteurs du temps qui ne craignent
pas d'inserer dans leurs ecrits de grands fragments
des anciens et de se risquer k la comparaison :
a II m'adveint , Taultre jour, de tumber sur an tel passage; j*avois
traisn^ langatssant aprez des paroles francoises si exsangues , si deschar-
o6es et si vaides de matiire et de sens, que ee n'estoit voirement que
paroles francoises : au bout d*ua long et ennuyeux chemin, je veiusi
rencontrer une pi^ce baulte, riche et esle?^ jusques aux nues. Si j*eusse
troav6 la pente doulce , et la mout^e un peu along^e , cela eust est6
excusable : c*estoit un precipice si droit et si €0up4 , que , des six pre->
mitres paroles, je cogneus que je m'envolois en i'aultre monde; de 14
je deseouyris la fondrl^re d*oii je venois, si basse et si profonde, que je
n'eus oDcques puis le coeur de m*y rav^Ier. Si j'estoffois Tun de mes
discours de ces riches despouilles, 11 esclaireroit par trop la bestise des
auUres (1)...)>
Ainsi il se iraine d'abord apres des paroles exsan--
gues^ coai||iesur un ehemin; I'id^e de cbemin Tem-
porte, il la suit. Puis ee qui ^tait unepiiee ileviejus^
ques aux nues deviendra une dipouiUe dont il crain-
drait de s'itoffer, et TetofTe aussitdt prend un reflet
qui dclaire.
Montaigne est comme I'Ovide et FArioste du style;
son beureuserapsodied'images, d'un bouti Fautre,
jusque dans ses reliefs les plus divers, est tout d'un
pan ; on marcbe avec lui de pensee en pensee dans
les metamorphoses.
DansShakspeare, dans Moliere, en qes genies qui
(1) EtsaU, livrc I, cbftpjUc \%Y.
1
438 P0BT'*ROYAL.
out la citation d'ensemble, ritnaginalion aisement
enfante des 6tres entiers, des personnages dooes de
Taction et de la Vie. Chez Montaigne , cette creation
figur^e ne se produit qu^k rinl^ieur des phrases et
sur les membres de chaque pens^e; mais elle se pro*
duit aussi \ivante, et de pr^s aussi merveilleuse,
aussi po^tique, que i*autre. Chaque detail, chaque
moment de I'id^e se rev^t et prend figure en passant;
c'est tout un monde. Aussi le platsir d'y vivre, cet
art d'animer et d'exprimer, ce goAt de faire mouvoir
et se succeder sans fin toute cette gent famili^re el
d'en suivre les marionnettes jusqu*au bout, entre^
t-i\ pour beaucoup chez Montaigne^ je ne me lasse pas
de le faire sentir : et Pascal, qui dans son style, lui,
s'amuse si peu et reste le maltre , n*en a pas assez
tenu compte. Montaigne appelle la langue le bimte-
dehors^ et elle est souvent chez lui le houte-enirain.
Malebranche a fort bien senti cecoin de Montaigne,
mais en deprimant trop les autres portions , et en le
voulant rSduire it la seule beauts d^icbagiciatioD , k ce
qui fait le beUesprit^ il proteste centre ce^agri^meDt
de tour el cet 6clat de parole qu'il rapporte aux sens,
centre cet art naturel qu'a I'auteur des EssaU d6 taur^
ner Vesprit du lecteur A son avantage pdr la invadti
toujours victorietise de son imagination dominante (1).
Malebranche a beau faire; ce qa'il dit \k centre
Timagination dans le style, Arnauld le lui rendra;
tout occupy a combattre les imaginations metaphysi-
ques du bei ecrivain , le vieux docteur 6crit a Nicole :
« Je ne trouve guere moins a redire k sa rhetorique
qu'a sa logique, surtout dans les MiHtaiionB/ car il
(1) ih h Iktkittlm ik te ntiu, tlm It > pit^ Ut ) Ohipilfi tx
LlVftE TROfdltkE. 439
est si guind^ , et il affecte si fort de ne rien dire sim-
plement ^ qu'il est lassant. » Et on ne lit Malebranche
plus qu' Arnauld aujourd*hui , qu'i cause des endroits
ou celui-ci le trouvait lassant. .
Montaigne, d'autres Tont relev^, a beaucoup de
*
S6neque pour le trait , mais il ne Ta pas tendu com me
lui, et il le jette, mdme quand il le darde, plus aii
nattirei etd'on air plus cavalier (1). S^neque et Plu-
tarque, il y puise incessamtnent, nousdit-il, comma
les Danaldes. Qn a lu, i son chapitre ie$ Uwe$^
Tadmirable jugemeat et paralt^le quMl fait de tous
deox, et aussi de Virgile avec Lucr^e, etdesautre^^
Goinme^rivains fran^ais, il estitnait, parmi ceux
qui I'avaient prec^d^, Froissart, Gomines^ sartoUt
Amyot, qu'ii caraci^rise et c<6iebre en des termes in-^
edmparaUes ^ par une louange vraiment genereuse*
Mais il ne s'asservit ^ aucun, et ecrit k sa fagon^ nsant
ii bon droit de TanareheQ d'alors :
« II en est de si sots qu'ils se destournent de leur voye un quart dtb
fi«ne pour eoarir afirez iln beaa mot... Je tors plus yolontiers one bonn^
MD^ttce poor la coidre knx moj* %ue je tt6 d^Bstourne mon fil poar Fallor
qudrir. An contraire, c'esi aui paroles 4 servir et a suyvre. £t que le
gascon y arrive , si le frangois n*y peult aTler... Le parler que f atme ,
e'ist un parlor siini^le et nair, t^I snr le papie^ ^k la b&udN , nn parlor
succulent et nerveux » court et serr6 , non tant d^licat et peign6 comme
V6ii6ment et bi'usqUe :
H«ec demum sapiet dictio , quae feriet;
plustost difficile qu'ennuyeux, eslotgn^ d*amsetat!bn ; desr^gli, des*
cousu et hardy : chasque loppin y face son eorps ; non pcdantmifUt, non
firalesquCs nan pitUd^resifue, mais pluttoti sotdntesque,.. {t) o
(1) Be Tfaou et Sainte-Marlbe ont traduit dans teur Tatln ce litre
(TEsiais par Conatus; c*est dn conlre-siens par rapport k Montaigne. Ce
n*en serait pas un & I'^gard d*un S6h6que ou d'un La Bruy^re, qui ont
hff'm frea^eax » iotiais qui i*ont»
(!) {Uit% U ohapitriXkV)* N« iint^on pai I'otitrtlin vintrt VMsxl
AiO PORT-ROYAL*
(£t aillaars, parlant da gascon des hautes-terres , il semble d^Qoir
sa propre langue, son Trai style) : « II y a bten aa-dessus de nous, rers
les monlaignes , an gascon que je treuve siagali^rement beaa » see , bref ,
signifiant , et # & la v6riU , an langage masle et militaire plos qu*aaltre
que j'entende, aultant nenreaz, puissant et pertinent » comme le Tran-
Cois est gracieux, d^licat et abondant (1). »
Ge Francis si bien qoalifi^, etqui sent sa piaine,
c'est Amyot; ce Gascon, c'est lui.
Car il y avail, k cette seconde epoque duseizieme
siecle, et malgr^ Tanarchie qu'aujourd'hui nous y
reconnaissons , une maniere de langue centrale, et
qui se crut par instants etablie, celie de Tecole de
Du Bellay et de Ronsard en vers, de Pasquier en
prose, tous personnages qu'aimait et prisait fort
Montaigne, mais sans en d^pendre. Des la premiere
edition des Essais en 1580, il obtint un grand succ^;
mais les critiques non plus ne manquerent pas. On
voit par une lettre de Pasquier quel genre de repro-
ches cet ami et admirateur sincere lui adressait :
particulierement beaucoup de locutions impropres,
et tirees de T usage gascon. Pasquier, le rencontrant
aux Etats de Blois (1588), les lui demontra, livreen
main (2) ; mais il parut , a T^dition prochaine , que
Montaigne n'en avait tenu compte. Sous air de faire
s*en m^\e, le redoublement Jaillit et fait cascade : il y a da lyriqae
dans Montaigne. — Je m*^tais amus6 k noter et A rassemblcr one foule de
traits qui d^peignent en lui ce lyrUme, ce que les pontes appellent la
sttinte manie; mais il faut se borner.
(1 ) Livre II , cbapitre XY II.
(2) Eutre autres , Joulr, pris actlvement , Jouir ta vie , la vU $e psitU
Jouir, ce'qui n'est pas sans grace. — Panni les mots de son iovention qui
ont r^ussi, on lui aCtribue cclui d'enjoue, dont le parraiuage lai sied bien.
Sans alter verifier, on aime a y croire. C'est comme pour celte eipression
d'esprit lumincux, qu*Qn rapporte k Messieurs de Fqrt-Hoyal ; I9 moi e(
lacbose.
LIVRE TROlSlillB. 441
bon march^ de sa mani^re, et tout en accusant son
langage de n'avoir rien de facile et de poli , et d'etre
alt^re par la barharie du eru^ il allait son train , gar*
dait ses aises , choyait et ret&tait son livre ( ie plus
ch6ri des livres), et donnait champ k son originalite.
Balzac Fa pris au mot et y a 6te dupe (1). Il a re-*
grette que Montaigne f At venu avant Malherbe^avant
que celui-ci e6t degasconn^ la cour; il a requis k ce
titre, indulgence pour Montaigne, qui fait de son
mieux pour ne pas rire. Gomme si le gascon en tout
temps (demandez k Montesquieu et k Bayle) n'eftt
pas trouv6 moyen de I'^tre. Quoi qu'il en soit, sa
langue , k lui , etait et elle est restde une langue in-
dividuelle; honneur en un sens et bonheurl apres
deux siecles et demi, rien ny est use. Mademoiselle
de Gournay, dans sa preface de Tedition de 1635, a
dit du langage des Essais : < G'est, en \6rite Tun
des principaux cloux qui fixeront la \olubilit^ de
notre \ulgaire fran^ois, continue jusques ici. » II
n'en fut rien ; la langue s'acheva et se iixa sans Mon*
taigne. Balzac rhitorisa sans lui. VaugelaSi dans ses
excellentes Remarques publi^es en 1647 , ou le bel
usage passe en loi, et oji M. Goeffeteau tient le d^,
fait aussi une grosse part k Amyot, {le grand Amyotj^
comme il Tappelle), mais k quel tilre? « Et quelle
gloire n'a point encore Amyot depuis tant d'annees ,
(1) Balzac et bfen d'aotres; par exemple, ce bon M. de Plassae qnl ,
dans le rotame de ses Lettres, public en 1648 » ^rit nalvement au miliea
de tontes sortes d'6Ioges sar Montaigne : a JTai regret qaMl ait si fort
m^pris^ relocation , et que le pen de soin quMI en a pris le fasse tire avee
moins de plaisir... » Et pour y rem^dier, il se met , comme ^chantillon ,
k transcrire , en !e tradaisant i la m9derne , le cbapitre tic la Faniu d9$ *
Paroles.
AH PORT^ROYAL.
Quoiqu'fl y ait un si grand changement dabs le Ian*
gage?qaelle obligation be Ini a point notre langue,
n^y ayant jamais eu personne qui en ait mieox su le
genie et lecaract^re que lui, ni qui ait us6 de mots,
ni de phrases si naturellement frangoises , sabs aocun
melange des famous de parler des provinces, qui cor-
rompent tous les jours la puret^ du vrai langage
f^an^ois. » L'eloge d'Amyot eb oes termes ^uivaut
presque k une critique de Montaigne, quf figure
d'aiiieurs tres rarement, si m^me il figure, dansleS
Citations de Vaugelas (1).
Pascal, du moins, qui en ^tait noufH, en sauva
mainte audace, mainte fagon energiqtie de dire et de
nommer; mais l*ensemble mSme des tours et des li-*
bertes de Montaigne fut laiss^ Ik^bas ou plut6t Ik^
haut, en dehors de la nouvell^ route royale qui
H'inaUgtrrait.
Montaigne resta rhomme d^pareille 6t le Uvre nob
daSse, « le br^viaire des honnStes paresseux et d6ii
ignorants studieux, nous dii Huet, qui veulent sl'en'>
farinfer de queique contioissdnte du monde et dequel^
que teinture des lettres. A peine trouverez-'vons un
gentilhomibe de campagne qui veuilie se dfsfingu6)^
des pi'eneurd de li^vre^ , $ans un Montaigne Huv sd
(1) G'est dans ce li?re» d'aiUears si r«jCOinn[iaiidat>le» de yaageUs«
Qa*on lit aa sujet da mot insultcr : « Ce root est fort noaveau , mats
eiceHent pour exprioier ce qu*il sigoifie. M. Coeffetean Fa y& nattre on
pea deyant sa mort, et il me seavieni qaMl le trouv.QU si toi\,k son gr6,
qa*il 6toit tent^ de s*en semr ; mais il Be Tosa jamais, faire k cause de sa
trop grande Doaveaut6, tant il ^toit. religieoi a oe point user d>ucan
terme qui ne fQt en usage I II augqra bien ny^amnoins de celui-ci » el
pr^dit ca qui est arriv^»«. » Voiia. daos son esprit » et.comme dans sa
fli^m^ la vtaie fondalion de ta latigue acad^mlque ; lommM-nous iistlt
iolii di MotiU)|ttit
LlVftiB ¥R01St£iif£. 44^
ehemiii^e (i). » Ilffat bieii plus; il fuf le FivrefaVoH
€ft comme un arsenal particulier poUr chaque grand
^riVain s^riedx et nouveau : La Bruy^re , Mont^s-
qnieUy Jean* Jacques (style et pensfe), r^introdui-
birent, chdcun a leur manieire, dans le grand coiii'dnt
d6 la langiie bcaucoup de Montaigne.
Et piiis , !es si^oles litt^raires reguliers ayant eu
leureours, et la iibert6 recommenQant , it suffit d^«
sormais que Montaigne ait dit d'une maniere poUr
q tf eMe ail p^^sseport k i'inslant et pr^irogatiVe , si on
Tappuiedeson nom* Mademoiselle de Gournay, en s6
trompant sur le centre de son influence, a eu liaison
d'ajouter : « Son credit s'i616vera chaqiie jour, emp6-
ehant que de temps en temps bn ne tfouve suraniiti
ce que lious dison^ aujourd'hui, parce qu'il per^iv^
rera de ledire; et le faisant juget^ bon , d'autaot qu'it
sera sieh. » Tout mot contresigniS MontaigM est hors
de page. Et pour la pens^ ^gal^meilt : MontaigM Va
dii^ e'est le eontralre du maUre ftt dit y on Tadcepte
d'autant mieux.
r^ous finissons. Toute cetle gloire et ce bonheur de
Montaigne , cette induence que nous pourrions suivre
et d^noter encore par reflets brisks en plus d'un de
nos contemporains , ^ cette louange mondaine uni*
verselle, et la plus flatteuse peut*6tre oi!i Ton ail at*
(1} Ptrmi ces gentilshommes amateurs , J'al d^i cH6 M. de Piaene.
Voici maiotenant ce que je lis dans une lettre du chevalier de M^r^ 4
n. MittoQ : (( Ybus savez dire des ciioses , et yous devez ^tr^ persuade
gilHl ti*y a ti9n de si rare. Tdtta soiiYefiei*Vous qti« madaifDe ti inAI-qlii^
de SabM nous dit qu'elle n'cii treuVioU (de cet art) qde dans MonttifDi
ei dans Yoiture > et qu'elle fa'estimoit i|ue cela t » Mi de PiassAO i Mi dt
MM i MM imoin ttt moblHiit M MttMvHmoinii
' teint y parce qu'elle semble la plus facile et qu'elle a
use biea des coleres, tout cela me remet le grand but
en id^e; et nous qui venons d'assister au convoi et
aux fun^raiiles de AI. de Saci , je me demande ce que
seraient a nos yeux les funerailles de Montaigne; je
me repr^sente mdme ce convoi ideal et comme per-
petuel, que la posterity lui fait incessamment. Osons
nous poser les differences; car toute la morale abou**
tit i^.
Montaigne est mort : on met son livre sur son cer-
cueil ; le thdologal G barren et mademoiselle de Gour-
nay, celie-ciy sa lllle d'alliance, en guise de pleureuse
solennelie, sont les plus proches qui Taccompagnent,
qui menent le deuil ou portent les coins du drap, si
vous voulez. Bayle et Naud6, comme sceptiques ofB-
ciels, leur sont adjoints. Suivent les autres qui plus
ou moinss'yrattachent, qui out profite en le Hsant,
et y ont pris pour un quart d'heure de plaisir; ceux
qu'il agueris un moment du solitaire ennui, qu'il a
fait penser en les faisant douter ; La Fontaine, ma-
dame de Sevigna comme cousine etvoisine; ceux
comme La Bruyere, Montesquieu et Jean-Jacques,
qu*il a piques d'emulation, et qui Tont imite avec
honneur ; — Voltaire 4 part, au milieu ; — beaucoup
de moindres darts Tintervalle, p6le-m61e, Saint-Evre-
mond , Ghaulieu, Carat,... j'allais nommer nos con-
temporains, nous touspeul-fitre qui suivons... Quelles
funerailles! s'en peutil humainement de plus glo-
rieuses, de plus enviables au moi? Mais qu*y fait-on?
A part mademoiselle de Gournay qui y pleure tout
haut par ceremonie, on y cause; on y cause du de-
fuht et de ses qualites aimables, et de sa philosophic
liVre tnoisiiiii!. Hi
tant de fois en jeu dans la vie, on y catkse de soi. On
recapitule les points communs : « II a toujours pense
comme moi des matrones inconsolables, se dit La
Fontaine. — Et comme moi, des medecins assassins,
s'entredisent a la fois Le Sage et Moliere. » — Ainsi
un chacun. Personne n'oublie sa dette; chaque pen-
s^e rend son echo. Et ce moi humain du d6funt qui
jouirait tant s'il entendait, oil est-il? car c'est \k
toute la question. £st-ii? et s'il est^ tout n'est-il pas
change k Tinstant? tout ne devient-il pas immense?
Quelle com^die jouent done tons ces gens, qui la
X>lupart , et a travers leur quality diillmtres^ passaient
pourtant pour raisonnables ? Qui menent*ils, et ou
le menent-ils ? ou est la benediction? ou est la priere?
Je le crains, Pascal seul, s'il est du cortege, a pri6.
Mais M. de Saci, comment meurt-il ? Yous le savez,
tons avons suivi son cercueil de Pomponne a Paris ,
de Saint- Jacques- du- Haul-Pas k Port -Royal -des-
Champs, par les neiges et les glaces. Nous avons
ouvert le cercueil avec Fontaine, nous avons revu
son visage non alt^re ; une centaine de religieuses ,
plus brillantes de charile que les cierges quelles portaxent
dans leurs mains, Tonttegarde, ce visage d'un pere,
k travers leurs pleurs; les principales, en le descen-
dant k la fos^e, lui ont donn6 de saints baisers, et
toutes ont chants jusqu au bout la priere qui crie
gr&ce pour les plus irrepr^hensibles. Et puis, les
jours suivants, dans le mois, dans Tannic, les voild
qui se mettent k mourir, et les Messieurs aussi; ils
meurent coup sur coup, frappes au coeur de cette
mort de M. de Saci, joyeux de le suivre, certains de
le rejoindre, certains moyenhant Thumble et trem-
if
AAQ PORT-ROYAt. — tlVRE TROlSlfiltE.
l)}apt espoir du chr^tien, et redisani; volontiers^
comme lui , d'une foi brtklante et soupirante? 0 Aim*
hfi^re^x Purgatoire! — Et ceux quj suryiven^ se sen-
tent redoqbler de charity envers les hommes, «t die
pi^t^ envers Di@u , i son souvenir.
Or, s'il y a une v6rite , si tout n'est pas vain f au-
qu^l cas la vie de M. de Saqi en vaudrait t>ien encore
line autre) 9 s'il y a une morale et si la vie aboutit^
lequel de ces deux bommes a le plus fait| et ie plus
sil^reptient en$en^nc6$oa sillonsur la tepr^? ^ Theare
p^ toiit se juge^ lequel sera trouve moins legert
IV
Paseat ; sa famille ; se^ origines. — - Education sous son p^re. — Form^
d'esprit ; vocaUon. — La treiite-deuiiinM proposition d'Euc)ide. —
Poin^on de v^rit6. — Machine arithni^tique. — Jatcqueline. sceur dq
Pascal. — Elle fait des vers; com^die d'enfants devant Richelieu.—;
Les Pascal k Rouen. — Experiences sur le vide ; premfdre prise avec
les J^nites* — Accident da p^re; conversion de la famille. — Page de
Jans^nius k Tadresse de Pascal. — Maladie et infirmity.
Nous avons saisi Pascal du premier coup au sein
de Port-Royal ; avant le Pascal mSme des Provinciale$j^
celui des Pensies nous est brusq|uement apparu ; ij
nous a pris dans son eloquence; son duel ouvert av^Q
Montaigne ne nous a pas permis d'interroinpre ; et
pourtant nous ne gavons pas bien d'ou il nous arrivOi^
d'od il sort, q^ni nousTa condui^. Ilfaut, commeau
second ou au troisieme chant des poemes ^piques ^
revenir sur nos pas et donner le recit.
La famille Pascal ( ou Paschal) 6tait una anCi^nne
famille d'Auvergne comme celle des Arnauld, et d'elle
aussi, k bon droit, on pouvait dire ;
Alpi)>iif Arvernia venlens mons altior ipsis ;
448 t^ORT-ROYAi.
Provenue de ce commun berceau , et arrivee plus
tard sur la scene, en renfort slux Arnauldqui pliaient,
elle fut veritableraent » pour parler k ia fagon d'Au-
gustin Thierry, une seconde invasion franke au
sein du jans^nisme; elle en marque le second temps
6t comme la seconde jeunesse, la gloire carlovJn-
gienne.
Comme celle des A rnauld encore, la famille Pascal
elait de condition et d'etat recommandabie plutdt que
de qualite, et faisait partie du haul tiers^^tat dans
les charges. Etienne Pascal, maltre d^s requites,
avait merits pour ses services d'etre anobli par
Louis XI. Notre Pascal, dans son epitaphe, est dit
ieuyer. Les Pascal de la (in du seiziemesiecle connais-
saient M. Arnauld; Tavocat, 4 Paris. M. Etienne
Pascal , fils de Martin Pascal tr^sorier de France , et
pere de T ill ustre Blaise, venant jeune dans la capitale
pour y faire son droit, avait ete recommand6 au pere
de M. d'Andilly et du grand docleur. A son retour k
Clermont, il achela une charge A'Elu, et devint en-
suite second president de la Cour des Aides. 11
epousa, en i618, Antoinette Begon, personne pieuse
etde grand esprit, dont il eut six enfants. Le pre-
mier, qui naquit en 4619, mourut aussit6t baptise.
Le second, n^ en 4620, fut mademoiselle Gilberte
Pascal, qui Epousa, en 4644, M. Florin Perier, con-
seiller en la Cour des Aides de Clermont. Le 49 juin
4623 naquit Blaise Pascal, et le 4 octobfe 4625 Jac-
queline, depuis religieuse a Port-Royal sous le nom
de soeur Sainte-Euph6mie. On ne dit ricn des autres.
Des 4627 ou 4628, madame Pascal mourut, n'ayant
que vingt-huit ans. Le president vendit alors sa charge
LIVRE TROISll&ME. 449
k son frSre , el mit la plus grande partie de son bien
en rentes sur THdlel-de-Yille de Paris. Ily vint s'^tablir
en 1631, pour \aquer k I'^ducation de ses enfants,
et aussi pour mieux cultiver les sciences, ^tant un
homme de grande 6tude. II s'y Ha avec tout ce qu'il
y avait de distingu^ parmi les savants et curieux en
physique, en math^matiques, le P^re Mersenne,
Roberval, Carcavi, Le Pailleur; et les reunions qui
avaient lieu tant6t chez Tun , tantdt cbez I'autre, de«
tinrent m£me le premier noyau de ce qui fut TAca-
d^mie des Sciences, comme les reunions de chez Gon-
rart devinrent T Academic fran^aise.
II n^^tait pas besoin de tant de circonstances exci-
tantes pour donner iMveil au g^nie philosophique et
scientifique du jeune Blaise : des son plus bas Sge ,
ii avait d^not6 un esprit extraordinaire, moiqs encore
par les reparties heureuses qui frappent dans les en-
fants, que par ses questions singuli^res sur la nature
des choses : refum eognoscere causae. Son pere , qui
Taimait tendrement comme son fils unique, ne vou-
lut jamais qu'il ett d*autre maltre que lui : c Sa prin*
cipale maxime dans cette Education, nous dit madame
P^rier, 6toit de tenir toujours cet enfant au-dessus de
son ouvrage , et ce fut par cette raison qu'il ne voulut
point commencer k lui apprendre le latin qu'il n'etit
dou2eans. » En attendant, « ii lui avoit fait voir eA
general ce que c^^loit que les langues; ii lui mon-
troit comme on ies avoit r^duites en grammaires sous
de certaines regies (!)••• Cette idee g^nerale lui d(i-
(1) Ce digne pdre de Vn^aX , Ton d«s contemporaius les plus telajr^
de Descartes , aaticipait d4j4; par rapport k son fils , U^ ^(li^ifit^ de
^ort-Royal.
n. .29
ISO PORT-ROYAL.
brouilloit Fesprit et lui faisoit voir la raison des r^les
delagrammaire, de sorte que, quand il vint k Tap-
prendre, il savoit pourquoi il le faisoit, et il s'appli-
quoit pr^cisement aux choses a qaoi il falloit le plus
d'applieation. > Ainsi, avant d^en venir aux mots, k
jeune Pascal eu fut aux raisons, et je ne m'etoniierais
pas que, d^s ce temps, il eAt con^u cette peus^,
quMl a exprimee ainsi : « line langue k regard d'una
autre est un chiffre ou les mots sont changes en mots,
et non les lettres en lettres. Ainsi une langue incon-
nue est d^chiffrable. »
On a senti d'abord comblen cette Education , au*
tant que cette forme d^esprit, fait contraste avec ce
que nous savons de Montaigne, qui apprend le latin
en nourrice, n'est astreint k aucune reflexion suivie,
etfait tout par atteinte8;Y^\xlve, par itreinles (1).
Ecoutbns encore madame P6rier nous d^finir cetle
forme premiere , cette forme matlresse de I'esprit dft
son fr^re, que Tinstitution ne fit qu'aider et ac-
complir :
ft Apr^ ces coDiouiaiicaf, ntm pte lui m donna d*aiitrei{ tt kn pn^
loit souvent des effets extraordinaire! de la natare, comine de la poadre
i canon , ift tTautres choses qai snrinrentictit qnand on les consid^. Xon
ftkrt fRiittii igfiod pkaisir k «et«ntraticn; mail il vwhH iaanir te ttAim
de toutcs c/i0«M, et comme elies ne sont pas loiUes connaesy iors^iaa idob
(t) 'di poarraH nivn eettecompafSisaD : ten dMK4leT^ fflii
et d'lme Education volontiers domestique, chacunpar les soins d'oa^te
tout d^YOu^. Mais celai de Pascal 6tait un homme de grand mirite , et
le p^re de Moiitaigne itait plotOt d*eicellente intention , de Datareal-
Ugre, attatew an pen lesle des tenrs de force et aonveaatte* (Ge pte ds
Montaigne faisait le tour de la table, appuy^ surson pouce; c*est ce que
son fits trouve moyen de nous apprendte.) Tons deufi se d^cidiirent seals ,
Tun sans grande 6tnde , se jouant aux Ungues , petotant les d^lii|aisons
ponr le gree, €i se latinisant si 4 coenr Joie , dis Tenfan^e , lui et totfle la
Ikmilte, eties gens, qcffl en usorgw , dH-H > jusqties am Tfltages <ralfla*
J
LIYBB VROISliXE. 4SI
pilte n« le9 disoU pas.» on qu^U lui dlsoit oelles qn'on all4gQe d'ordiD^ »
qui ne sont propremeot que des d^faites , cela ne le coutentoit pas ; cai;
il a toujours eu nne nettet^ d*esprit admirable pour discerner le faux. £t
OQ pent dire que toujours^ et en toukes eboses^ la ¥6rll6 a ^16 le seal objet
de son esprit ; puisque jamais rieu ne I'a pu satisfaire que sa CDimoifr*
sance... line fois entre autres , qnelqu'un ayant frapp^ h table uu plat
de faxenee avee nn coatean, il prit garde que cela rendoit an grand son,
naais qa'aussildl qa*on ea( niis la main dessos.y efiln l^arrdta. II touhit en
meme temps en savolr la caase , el cette experience le porta k en faire
beaucoup d'autres sur les sons. II y remarqua tant de choses , qu*il en fit
on traits & r&ge de douze ans, qai fat troav^ tout-&-fait bien raisonn^. »
Celte faQi|lti6 de €ama%$9afkciB^ d^^^a^Ht est une ipo*-
catioa aussi dyistipcte, ches ceux qui Toiat i ce degr6y
que h faculti^ de po^si^ cbez le pocite^ et celle de
musiqye ebea le musicieo ^ c^e^t \iq deis minist^s
spiriiiuel& que Dieu r^partit aux hommei^. Tou& left
granda sayaats inireateurs eii offbeat de bonDe heura
les Mgpes. Ha des deirniers ii^veiiteurs de cet ordfe
que nous ayons vus, M. Ampere, la d^clara, dea
I'enfance, ^ un degre aussi Eminent peut-6tre que
Pascal; mais cequHl y a de particuHferement remar-
qqable eu celui-ci, c'est la force de vQloatequi dirige
rt pttee^le £aM»ilte de reehercbe; il ne la suivit pas,
il la domina, la rangea sous lui, la porta k voloat^
daus. uu champ ou daos. uu autre. Ges graudes el
aide&te9 £ici»ll^5 sp^eiates sont au-dedans de ceux
qui les possedent comme des coursiers le plus sou-
Veal; ludPtoptes, devocauts, qui se vq^issent du
veste cb Fhomsie , et qui emportent apres eux leur
tour, et qu*U en resta longtempa par lepajis^^ pins, d'une appellation latitae
d'artlsans ou d'QutiU. Quant 4 Pascal > immobile et renfermi6, non disaipi
aux mots , non satisfait non plus desalibre et vagantep^ns^y il mMite».
il combine et creuse , il refalt Euclide avec des barreset^^ ran4$ ^ se g^«
mitrisant , et g^om^trisant tputes les murailles et les pl^iiciieris.'de la ma^^
son I autant que Tautre se latinisait. On ach^ve.
452 PORT-ROYAL. '
char et leur Hippolyte (1). Chez Pascal, non. Le
coursier, si puissant et si irresistible qu'il pti pa-
raitre, fut dompt^ et men^ par quelque chose de
plus fort que lui , et trouva son mattre dans la vo-
1ont6 , — dans la volenti ancree k la grAce.
Ge ne fut pourtant pas sans combat. Le coursier
tua le corps, s'ii ne put venir k bout de mener
r^me.
On sait Fanecdote c^lebre de Pascal qui 6tudie et,
pour ainsi dire, invente seul la g^om^trie k douze
ans. II a etc ^crit de magnifiques paroles (2) sur ce
trait, que jedois me borneri consigner ici dans les
termes origioaux de madame P6rier; et cette dame,
bien inform6e comme sceur, ^tait de plus fort compd-
tente ; car son pere , outre le latin , I'histoire et la
philosophic, lui avait encore montr^ les matbema-
trques.
icMon p^re, nous dit-elle, itoit horame sAvant dans les mathtoia*
Uqaes, et avoit habitade par 1& avec tons les habilesgens en cette science,
qai 6toient soufent chez lai ; mais , comme il aroit dessein d'instniire
mon fr^re dans les langaes ^ et qu*il sayoit que la math^matiqae est une
science qui remplit et qni satisfait beaucoup Tesprit , il ne voulat poiot
qne mon Tr^re en edit aucune connoissance , de peur que cela ne le rendu
negligent pour la latine et les autres langoes dans lesquelles il vouloit le
perrectionner. Par cette raison il avoit serr6 tons les livies qui en traitent,
et il s*abstenoit d*en parler avec ses amis en sa presence; mais cette pr^
cantion n'emp^choit pas que la curiosity de cet enfant ne (Kit eicitte, de
sorte qa*il prioit soavent mon pere de lui apprendre la math^matiqae ,
mais il le lui refusoit , lui promettant cela comme une recompense. II lui
promettoit qu'aussitOt qu'il saurolt leAttn et le grec , il la luiapprendroit.
(1) lis ont pu paraltre froids et sees la plupart , ces grands g^nies ma-
tfa^matiques, et par consequent tr^s pen d^vor^s. Qu*on remonte plus
avant : le mora! , le religieui, le coeur en enx , qu^etalt-il deveno?
(3) Chateaubriand {Genie du Ckristian'ume , troisidme partie » liy. 11,
chap. YI) : <f II y avoit un homme qui, i douze ans /avec des Barret et
des ronds^tt »
LIVRE TROISliH£. 453
Moji fr^> TOfant eette rtsisUD€e» lai demanda an Jour ee qtie c'^toit
qae cette science , et de qooi on y traitoU ; mon pdre lai dit en gin^ral
que c*^toU le moyen de faire des figures Justes , et de trouyer les propor-
tions qu'elles avoient entre elles , et en m^me iemps lui d^fendit d'en
parier davantage et d*7 penser Jamais. Mais cet esprit qui ne pouvolt de-
mearer dans ces bornes, dds qu'H eat cette simple ouverture, que la ma-
th^matique donnoit desmoyens de ftiire des figures infaiUiblement justes,
il se mit Iai-m4rae h r^ver snr cela , k bm henres de r^crtotion; et ^tant
seul dans une salle oA il avoit accontnmd de se diyertrr^ il prenoit dii
charbon et faisoit des figures sur des carreaui , cbercbant les moyens de
faire y parexemple, un cercle parfaitement rond, un triangle dont les
cOt^ et les angles fussent ^gaux, et les autres choses semblables. II trou-
Toit tout cela lui seal; eosuite il cherchoit les proportions' des figures
entre elles. Mais, comme le soin de nibn p^re avoit 6t6 si grand de lui cacher
toutes ces cboses , il n'en sayoit pas m6me les noms. |1 fut contraint lui-
mime de se Taire des definitions ; il appeloit nn cercle an rond, une ligne
une barre , et aiosi de& autres. Apris ces definitions » il se fit des ailomes,
et enfin il fit des demonstrations parfaites, et, comme Ton ya de Ynnk
Fautre dans ces Glioses , il poussa ses rectaerches si ayant qu'il en yint jus-
qu*& la trente-deaxitoe proposition du premier livre d'EuClide. Comme
il.en etoit U-dessas, mon p^re antra dans It lieooA il etoit, sans que
mon fr^re Tentendit ; i7 le tronya si fort applique qq*i7 fut longtemps sans
s'aperoeyoir de sa yenne (1). On ne pent dire lequel fut le plus surpris,
ou le fils de yoir son pere^ k cause de la defense expresse qu*il lui en ayoit
faite , ou le pere de yoir son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la
surprise du pere fut bien plusgrande, lorsque, lui ayant demande ce quMl
fiiisolt, il lui dit quMl cbercboit telle chose, qui etoit la trente-deuxieme
proposition du premier liyre d'Euclide. Mon pere lui demanda ce qui
Tayoit fait penser k chercher cela , il dit que c'etoit qu'it ayoit trouve
telle autre chose, et sur cela, lui ayant fait encore la memo question, 11
lui ^ encore qwelqaes demonstrations qu'il ayoit faites ; et enfin , en re«
trogradant et s*expliquant toujoors parties noms de rond et de barre, il
en yint k ses definitions et k ses axiomes.
« JUoii fiire fut ti ipouvanii de la grandenr et de la puissance de ce
genie <|ne, sans lui dire mot , 11 le qnltta, et alia chez M. Le Pailleur qui
etoit son aint intime , et qui etoit aussi fort savant. Lorsqu*il fut arriye le,
U y demBttra immobile, comme un homme trantporte. M. Le Pailleur yoyant
eela , et voytmi mime qu'H vertoit queltfuet larmes, fut epouyante & son
ionr, et le pria de ne pas Inl ceier plus long-temps la cause de son de-
plaisir. Mon pere lui ripondii i a Je ne pleure pat d*afflietion, mat* de
(i) J*aime&laisser k ce style naif \toates ses incorrections : comme sceur
ainee, madame Perier etait yenue an pea trop tet povat profiler des perfec-
Uonnemenis litterairea das & son frere.
454 PORT*ROYAii
j0k{i)i tout raret tei folnt (|im f al ptH pour Mtr A ta6tf IIIA \k eoAilDtg-
MDce de la gtem^trie, de pew de 1e d^onnief da aes anirea 6tudes;
cepandant told ca qu'il a fhiii,. » M . La Pailleur na mt pa* tnoinn sor-
prii qna moB p^a Tatoft ata > at il Ini dft qa*il ne tromroit pas juste de
capthrer ploa long-tamps cat esprit , et da In! eaebar encore cette cott-
noissance... lion pAre, ayant tronta celaii propos , ini donna las EIA«
mants d'Enellda » pour les lire k sai heures de r^ertetioD. If las rit ef las
antendit toot sani, sans avoir Jamais an besoin d'ancoiia explicatfoo (i) ;
at, pendant qa*il lasToyoity il oomposoit et alloH ii avant, qa'il so
IroiiToit r^galifeement ant conMraneea qui la if^itoleiit toatai les Be-
maines. »
G'^tait \k le fruit des seoles hemes de recr^tioii t
car, k cet &ge , il avait pour ^tude courante d'appren*
dre le latin selon respecede methodei la Port-Rojal^
que sen p^re lui avait dressde expr^ ; mais la geo-
m6trie occupdit r^ellement son coeur, et, en ses mo-
ments perdus , il la poussa si bien qu'& s^ze ans ii
avait fait son petit traits des Sections coniques r « Les
habiles gens, nous dit madame Perier (ici j'abr^e),
^toient d'avis qu'on rimprimdt dte lors , parce que
si on rimprimbit dans le temps que cetui qui ravoit
inventi (ce mot inventi n'est peut-6tre pas tres exact)
n'avoit que seize ans, cette circonstance ajouteroit
beaucoup & sa beaut6; mais, comme mon frere n^a
jamais eu de passion pour la reputation , il n'en fit
rien, et Touvrageen resta-l&. n Descartes, qui fut
(1) Sa pent-il on ensemble d'eipreisions plus toncliaBCaa« pln^ irrt-
cosables ? Oivlit dans TEIoge de Pascal par Gondoreat : « Gat ^Ttoemeit
(celni de la trente^eoxidma proposition d'Buelide) a M rapporttpar
madame P^er, soear de Pascal ; elle a joint i son rteit dascircoMtaneea
qui Toot fait r^Toqoer en donte. » Gondoreat , qni tiant d*aillaofa poor
yrai le fait racont6, n*a4-il pas Yu que eescirconManaeadit rfeilan
exprimaient de tout point la T^rit6 mtoe?
(2) Ces Elements d*Eaclide lai de?iennent ce qu'ont M k Montaigne
las MMamorpkotes d'Oftde , ca qoe ya atre k Ra«lna la romas <fKMo-
dore : touloats, pour diaque grand esprit , oa que j'al appall laa armai
d'Acliille.
LIVRE TR0f9lt;XE. 485
tiiferm^ de cet Essai , >ugea que le jeune Pascal avait
beaucaup emprunt6 de Desargues; ce qui, en ra-
battant du prodigieux, n'infirmerait pas toute la
part de sagacity pr^ce qu'on veut seulement con-*
dure (1).
Rdevons en passant un trait de caract^re : men
frir4 qui n' a jamais m de pa$8%onpourlar4putat%on. La
yfyrii^j la d^uverte des causes en elles-m6mes Toc-i'
eupait bien plus que Teffet et le bruit de cette decou*
Tertedans Tesprit des autres hommes. II aimait sans
doiite la gloire, Iui«m6me nous avertit que tout le
monde Taime. Quand il regarda au-dedans de lui
airec un osil chr^tien , o'est-^-dire avec un oeil incom*
parablement plus clairvoyant que Tceil naturel, il y
vtt oet amour de gloire, bien que sous des formes d^n
guis6es } pourtant , ^ parler humainement , Pascal
aimait peu la gloire, Paimait incomparabiement
moins que le fond qu'elle suppose, molns le paraMre
que Vttre. Le \rai avant tout, ce fut son instinct
avant d*£tre sa loi.
« Pascal, nous dit Nicole, avoit une m^motre pro-
(ligieuse, ou les ohoses, encore mieux que les mots,
ie graToient i tel point , que lui-m^me avouoit fran-
phement n' avoir jamais laiss^ fuir ce qu'une fois il
jivoU s^i^ par le raisonnement.^ » Ce qu'ii ^prouvait
(1) En g^A^ral, Descartes semble, k deax ou trois traits de ses lettres,
observer le Jeoae Pascal , gtom^tre oa physioieo , avee cette vigilance ,
ceiU saneillftnc* inquiete e( jalouse de sea droits , qui s'appUquerai^ ^
loin k un rival naissant , a un successeur possible et d^ji dangereux. n
se montra tout d'abord bien mieux dispose poor Arnauld, qu*il connaissalt
depuis les Miditatims. Amauld comprenait, argumentait , mais n*inven-
toil pat. It 7 a une nuniroe de madame de SabM : « On ftine beaueoup
IBieoi eetti qui teadenl k nous imHer, qiie ceux qui tAcbent k nous
igaler ; car Timitation est une marque d'estime. »
456 PORT«ROYAL,
pour lui , il le communiquait k certain Aegvi aux
autres, et Nicole qui r^dige, apres dix aos, et de
inemoire , una conversation de Pascal k laquelie il
avait assiste (1), teoioigne que rien de oe qu'ayail
dit ce grand homme ne se pouvait oublier, tant il
I'imprimait de sa parole dao$ Tesprit de Tauditeur.
Ainsi double qualiie encore, de conception et d$
communication. Pascal a dit ; c La j notice et la \6rite
sont deux pointes si subtiles , que nos instruments
isont trop emousses pour y toucher exactement. S*ils
y arrivent, ils en ieaclient la poiiite et appuient toiit
autour, plus sur le faux que $ur le vrai. » £h bien!
on pourrait dire que, par ub don singulior, Pascal
avait dans son esprit, et tournee en dedans, cette
paintef cepoinfon dev^rit^, qui allait, parlajustesse
et I'etenduo du raisonnement , d6crivant en lui les
ligtaes simples qui ne s'y eH&^aient plus; eten mbme
temps , par la parole , par cette parole dont il faisait
ee qu'il voulait , il av^it une seconde painte de cetle
verity, tournee au dehors, avec laquelie U d^criyait
aussi nettement le vrai dans Tesprit des autres.
Ge qui jest encore & remarquer (car a tout moment,
chez Pascal , il y a quality double, et qui semblerait
contraire), cet esprit si admirablement net et sAr,
dans lequel se d^rivaient et se gravaient k jamais,
commeavec la pointe la plus ferme et la plus fine,
les lignes et les caract^res de la verite; cet esprit qui,
par une telle propriety de sa trempe, avait quelque
chose de grpssierement comparable, si Ton veut, k
(1) Diseoars tur la Condition de* Grands, car c*est encore on eatretieii
de Pascal ; il Teat, en Irois momeots, avec son ami le due de noanndf.
Nicole pr^nt.
LIVRE TROISlfiVE. 457
/
ime table d'aciar sous le compas (1), — cet e^riti^
dans la nettet^ parfaite ei la vigueqjr . de ses delinea'-
ments, ne restait pas froid et incolore; roals il y
unissait chaleur et lumiere; et cette cbaleur, cette
lumiSre, cette couleur, ense versant par rayons, ne
brouillait rien, ne rompait rien, n'eleyail nulie va-*
peur, n'exc^dait pas le dessin primilif , n'en suivait
et n'en Ulustrait exactement que le reseau , le pei-
gnait seulement plus distinct et le faisait vivre, et
semblait aussi primitive, aussi essentielle elle-n)6me
en ce merveilleux esprit que les toutes premieres
traces. Ainsi done , g6om6trie forte et neu ve , apper-
ception nette et subtile, Eloquence, agr^ment, passion
enfin dans les strictes lignes du vrai, il unissait
toutes ces sortes d'esprit. — Nous eu sommes tou-
|ours k sa jeunesse.
Jeune pourlant , et k cet kge oii nous le suivons ,
Teloquence etait ajourn^e encore, au moins dans ses
produits appr^ciables, ettouteL'appUcafionallaiiaux
sciences* Son p^re , qui le laissait la plusgrande par-
tie du jour sur le grec et le latin , Tentretenait , pen-
dant et apr^s les repas, de logique, de physique, de
m^qanique , et cette diirenJOB prenait si fort sur le
jeune esprit que dis tors , sans qu'on y fit assez d'at-
tention, la sant6 du corps eo re^ut cbez lui de pro^
fondes atteintes. Ce fut k travers ces alt^rs^ions com«
meuQantes qu'i T&gede dix-neuf ans, Pascal inventa
sa maehiM arithmiUqiuej destinee k abr^ger les op^r^
tions de calculs. L'ex^ution et la mise-eo train de
cette machine lui coAt^rent peut-6tre plus d^ tracas,
(1) AinsI, poar tout ce premier ordre de qualitiS; I'esprit d*aii Laplace^
par exemple.
qtte la conception tielxA avail cotkt^ d'effort. 11 eut la
patience d'en faire plus de einquante modelesj tons dif-
ferents, rfebene, d'i voire, de cuivre, avant de s'ar-
r6tef au d^flnitif; il fallut dresser des ouvriers, se
garder des contrefaQons. II a Iui-ni6me expiiqu^ dans
un petit Am adress6 k Vatni kcteur (1649), avec beau-
coup d'agr^ment, de vivacity et d'un style qui n'a que
queiques mots surann^s {souventes fois, fors) toutela
i^uccessron de ses desseins et de ses t&tonnements k
ce sujet : cela foccupa au moins deux ans.
la premiere id^e de cette machine lui ^tait venue
k Poccasion des grands calculs qu'il eut k faire, pour
soulager son p^re dans Tihtendance de Normandie oA
On Tavait appel^. Depuis, en effet, que M. Pascal
fiT^tait retire k Paris , un grand 6v6nement avait dA-
rang^ sa situation. En mars 1638, il se trouvait chez
le 'chaiht5el{er Seguier, au moment ot des personnes
tti&cpntentes d'an retranchement de rentes sur THd-
id^die-Ville vinrent se plaindre un peu trop \ivement :
»..,.• Plaipiil6q«*aiir«iiUer
A I'aspect d'an anrdt qui retranche on qaartier*
£iui««i4«ie 6tait in(;^e866 dans oe retranchemefit , €t
ibl soupgoDBd de ne pas s'^tre jreneontr^fiaasdefiseiii
«ii cette petiie eiiieut« (1). Le cardinal de RioheUea
40Wia ODolre . d'arf 6ter ^ de metire it ia Bastilie ks
priacipaux plaignants qu'on Iqii nommai M. Pasoai,
4feign^ , n'wha(4)a qu'eiijse t6tta»lik>ag-4finp6 ieaeh6>
GependaiA ii avait sa seoonda fUle^ iaofueline^
jaovM'kgike de deux ans que fildise, A qw, d^tfifir
(1) « II se dit ce jour-l& des paroles , «t mtoe on y fit qaeIqaQ3 ac-
tions un pea Yiolentes. » (Vie de la soear Sainte-Euph^mie, par madanie
P«ricr.)
fance, annoncait un remarquable talent de versifica-
tion. La soeur aln^e (quifut madame Perier) <itait
eharg^e de la faire lire; I'eGotiere; qui avail sept atis,
s'y pr6tait d'ordinaire avec repugnance* Mais dd jour
quo aa soeur lisait tout haut des vers , oetle cadencd
plut si fort k I'enfant , qu'elle dit : « Quand vous^vou**
drez me faire lire, faites^moi lifb dans un livre de
vers; je dirai ma leQon taut que vous voudrez« h EHe
en fit bientdt elle-m6me. Un pen avant i'a£lure 64
son p^re, elle avait compost un s6nnet sur la gros-
sesse de la Reine, 4 qui on la pr^senta k Saint-Ger**
main (1). En attendant qu*elle entr&t dans le eabine*
de Sa Majeste, chacun dans la galerie rentouraity
I'interrogeait comme une petite merveille , et lui 6e^
mandait deGi vers. Mademoiselle (fille de Monsieur)^
qui etait alors fort jeUne , lui dit : « Puisqiie vous
faites si bien des vers^ faites^en pour moi. » Blle^f
tout froidement , se fetira en un coin el s'en revini
an bout d'un instant avec T^igramme suivante ; c*est
Timpromptu d'un enfant de douxe ans i
Mas6) notre grande PHncesse
*Lr 6omin^nde ai^onrd'htii d'exercef ton adre^se
Aloaer labeaat^; maifltifttitaToner -
Qu'on ne saaroit la Mtisfairaf
(1) ^MVMl nt^ Mpigramm§ (m fltai 16SB) iur U mMimtnt fM la
AfWt 4 Hnti dc fon Enfant :
Get intlnclMe Enfant d'Qn inviiMible Ptoe
P^a nous fait toot esp^rer,
£t, qdbiqu^i) <oit encore au yentre de sa Mire ,
n s^-fatt craihdre tft d^irer.
n sera plus vaillabt qae le Dieu de la fruerfe ^
Puifqu'avant que son oeil ait vu le firmament ,
^*il remufe un pen seul^ment ,
C?Mt k tite iMMmte att ttiMaMMiMtrt da likM I
460 PORT-ROTAL.
* Et ifiM l6 fenl moyen qa*0D t de It lo««r»
Celt de dire en un mot qa*on ne le saoroit faire.
Bien que ces vers, ^ (ous ceux qu*on a de made*
moiselle Jacqueline Pascal , n'aient guere ^te capa-
bles, on le oonQoit, de faire revenir son fr6re da peu
d'estime qu'il ressentait pour la po6sie , pourtant iJs
marquent beaucodfi de facility et de beUesprit ; elle
aurait pu devenir en litt^rature une mademoiselle de
Scud^y, et mieux.
Depuislejour de cette presentation , la petite Jac-
queline allait souvent k la coiir, y etant toujours tr^
caress^edu Roi, de la Reine, de Mademoiselle, etde
tousceuxqu'elle y voyait. c Elleeut m6merbonneurde
servir la Reine quand elle mangeoiten particulier, Ma-
demoiselle tenant la place de premier mattre*d'hdtel. b
Quelques mois apr^s la f&cheuse affirire de son
pire , et pendant qu'il itait cach6 , elle prit la petite-
T^role, et y perdit sa beauts qui promettait fort. Son
p6re, malgr^ le danger d*6tre dicouvert, revint au
iogis pour la soigner, et ne la quitta pas des yeux tant
que la maladie dura. A. peine gu^rie, elle (it des vers
pour remercier Dieu de lui avoir laisse la vie et en-
leve la beaut6. Les vers sont tr^ mauvais ; mais un
tel sentiment sort du vulgsiire. .
En fi6vrier 4639 , le Cardinal eut la fantaiiue, pour
se d^rider, de faire jouer la com^die par des enfants.
La duchesse d' Aiguillon , sa ni^, allait recrutant de
petits acteurs et de petites actrices; par madame
Sainctot, femme du maltre des c^r^monies, elle eut
Tidee de demander la petite Pascal (i). Mademoiselle
Pascal Tatn^ r^pondit d'abord un peu net au gentiU
(1) Deux ans aDpeitY«Di> lea deoxiietttef demoiielles Saiaetot et la pe-
LIVRI! TAOISl£liE. 461
homme de la duchesse : « Mdnsieur le Cardinal ne
nous donne pas assez de plaidr, pour que nous pen-
sions i lui en fatre. » Mais on avisa que ce pourrait
6tte un moyen de servir le pere. La petite apprit son
r61e, r^tudia sous Mondory mfime (il 6tait de Cler-
mont), le joua k raifir, et, la com6die finie (1), voyant
qU'On tardait k la presenter, elle alia toute seule au
Cardinal qui la prit sur ses genoux : elle paraissait
beaucoup plus enfant qu'elle n'^tait en effet, ayant
deji treize ans. Tout en pleurant, elle iui r^cita mn
petit compliment en vers , pour demander la gr&ce
de son p^re. L'hoifngte Mondory, tr^ 6cout6 ce jour-
1^, avait pr^par6 les Yoies. Le Chancelier pr&ent et
la ducbesse d'Aiguillon s'y joignirent , et le Cardinal
dit : « Eh bien ! mon enfant, mandez k monsieur votre
p^re qu'il pent revenir en toute assurance, et que je
suis bien aise de le rendre k une si aimable famille. »
Car, ajoute une des Relations (2), il la \oyait toute
devant ses yeux; le jeune Pascal (kgit de pr^s de seize
ans) , sa soeur Gilberte (depuis madame P6rier, agee
de dix*neuf), etaient presents, tous deux parfaitement
beaux. Alors la petite reprit d'elle-mSme qu'eile avait
encore uQe gr&ce & dema nder ^ son Eminence, et, le
tite Jacqneliiie> passaiit quelques semaines ensemble, avaient fait, k elleg
trois, une esp^ce de comMie eh vers : c'^tait, dit^on, one pi^e suirie, en
cinq ackes , divit^ par seines , et oa tout etait obiervi, EHes la Joairent
elles-mdmes deux fois, avee d'autres acteara qa*elle» prirent; on en caiua
long-temps dans Paris: aNons ne rapportons point ceci, dit le fidele
Gl^mencet qai n*en omet rien, pour donner da goikt et de Testime de ce
que la loi de Dieu nous apprend k regarder comme pernicieux ; nom yoa-
lons seulement faire condoltre quelle itoit disTenraRce la beaat6da g^nie
de la seeur de Sainte-£uph^m!e. »
(1) L* Amour iyranniqut de Scad^rj. Elle jooalt Gassandre. Scad^ry lui
en fit un madrigal de remerciement , anquel elle r^pondlt.
(2) Eecuoil d'Utrecht (1740}, page 841.
CardiMl r^noeurigoaat k dm^ ^tte le pm qua (kni
pare ei^t Thoaaefir de 1^ veair r^m^rqier de 9a hmU.
4 qupi le Gardiaal r^poadit : « Noq ^eut^ipeiK ja
TOus I'acQorde, mats je le spabaite : qu'il vieane me
yoir et qu'il m-am^ne toute sa fumiU^* »
M« Pascal I qui se trouvait pour le ipomeot cacbd
en Auvergoe, fut averti en bMe de r^venir k Paris:
ilserendit aussit6U Ruel pour remerpjer )a Cardinal,
lequ^l, apprenani; qu'il vena^t fseqli lui fit direqWi)
ne lie voulait point Yoir sanii $a famiile. 11 ppviat donfi
le lenden^ain avec ^e3 trois i^nfanU- {^9 Cardinal :kuf
^ millp 9Qrl.es d'amiti6s, dit k M. Pa^al par^ qp'H
connai^t 300 roi^rile, et quUl etait ravi 4e TawQif
fendu k une famille qui demandait toqte soi^ appUca^
ILion; il ajputa : « Je vous recommande naa eofant»)
j'en fern mjour qu^lqu^ ghose de grw4^ t
On admire f qp aime peu llicheM«n; av point d«
\ue dQ Port-Rojal^ il apparait surlom tn^ |^u m-r
roable; n^ia, bomme de genie e| d'ac^ion ermine ii
est, ceil d'aigle et qui $Qnde les bonnm^s, j'aigi.a sm
pronostics , et j'y crpiis volonti^rs^ ^pit qu'^j^ tombant
en promesses magnifiqoes sur Le frpnt d4 |awi
Pascal , spit qu'jils planent plus spypgonnau^ et fiim
sombres^ mais de signification ppn moinsai^preiiaai
jsur le front d'un Saint-Cyran* .
Ce fat peu apres ce moment que le Cardinal et le
Chancelier envoySrenlen NormandieM. Pascal comme
intendant de celte g^n^alit6, conjointemeat avee
M. de Paris ; mattre des requites (i). Le poste 6tait
difficile; il y avait eu des trouble^ recants; on avajt
piUe lea bureaux de recettes. Le mar^chai de Gassion
(i) L'un det ancdtres dti diacre Paris , tr^s prol>al>ieixiieot«
LITRE TROISlillfE. 463
partit avec des troupes ; M. de Paris fut intendant
pour les gens de guerre, et M. Pascal pour les tallies.
De Ik les calculs, et la machine arithm^tique du fits.
Totrt se rejoint.
€^est dans les premiers temps de ce.s^jour& Rouen
que la jeune Jacqueline, suivant de son cdt6 sa veine,
je n'ose dire poitiquej fit, d'aprfis J' avis de M. Cor-
neille, les stances sur Timmaculie Conception (d&^embre
1640), qui lui vaiurent le prix qu'on dfecernait tons
les ans ce jour-li, et qu'on lui apportu avec tambours
et trompettes. II faut dire , potir expense , que 1*6-
trange sujet se trouvait indique par cei anniversaire
fion moins que par les usages et le titre mftme de la
soci^t6 (1). Gorneille, aussttdt le prix accord^ aux
stances de mademoiselle Jacqueline, avait prononc6^
finance tenante , un petit remerdment en vers , trop
Agne de la piece couronn^e (2). Mademoiselle Tin-
(1) Le ploi anclea^ a38pnB-t*on, des puys, eipices de compagniet I!t-
tAnifaBsdtimoyeii'&ge , est ceiid qui fat institu^ k Eouen en rtionneur de
ta-Cfiiecfilioji40:Ni)tre-]lMM. Ob le kAi lemMtir A €rirfllaiiB»-l»C:o»>
qo^ant. Mais, ca qui demeare plus Gertfia, ceUe compagsie eit b^avr
coap d'iclat k la fln du qainzi^me et durant toot le seiziime si^le ; elle
ittiU tMore tr^s m Togae mi dfx-septitoe. Fonteiielle et bfen d'anties f
aiUe<HicMiin,Ges pkiees 8«r rjmmiciiWe C^pceptimi s'appelMett illi
palinods, Le Chant royal seal, k I'origiae, y flerissait; pn avftit ^iv^
taccenirenient le Rondeau , ta BaNade , les Stances. La Bote itait le
#iu 4» ia lallaiie , et fai r««p eelal des Muices.
(8) Poor WM jenne Mnse «bsente ,
i^iaoB , j« yimdjrKi leia de voos. reauticier...
Ptine^, i»*«st &a/omnle,i0 Pnnce4u Puy poor h pi^4deni; «t 11 MtaMt
par ces 4eai vers, si ?ers il y a : ^
Une fille de douu tnn^
A , seule de sod sexe , ea des pm snr ce puy !
Gela sortait de la mdme booche que le qu'U m^urAt^ JUt Jeupe GJlOi i^i
veste^ avail Men ^uatonp ana tt non pas douu.
tendante) toute jeune qu*elle itait, faisait 4 ftouea
un personnage; M. Goraeille, si grand dans son
th^tre, et qui itait un peu humble et dispropor-
tionni dans la vie, lui marquait une bonne grftce,
j'imagine, od entrait quelque deference. Mais il ne
paralt pas que ce commerce de Corneille ait en rien
atteint Pascal qut , dans ce m6me temps, ne s'inqnid-
tait guere du Cicl ni d' Horace , inventait sa machine
arithm^tique , et allait passer aux experiences sur le
vide. Esl-ce que, par hasard, d'abord ce certain
manque de naturel et de simplicity dans la po^ie du
grand GorneiUe emp6chait Pascal d'j prendre? Mieux
vaut accuser sa distraction,
Sa sante ^tait d6j^ profond^ment atteinte par suite
de Tunique application tropopinidtre; et il disait que,
depuis r|ige de dix-huit ans, iln'avait point pass^ un
seul jour sans douleur.
Je renvoie au discours de Tabb^ Bossut (1) pour
le detail des travaux sur le vide. Pascal, inform^
par M. Petit, qui le tenait du Pere Mersenne, des
experiences r^centes de Torricelii, les r^p^ta k Rouen,
en 1646, avec ce m6me M. Petit, intendant des for-
tifications; et, d^s i647, il publia un Avis sur les
nouveUes expir%enee$ iouchafU U tide^ qui promettait
un traite plus complet. Son but, dans cet avis public,
etait de prendre date , et de s^assurer Thonneur de
recfaerches , qui lui avaient coAt^ tant de frais , de
labeur et de temps. II n'y ferait mention, ajoutait-il,
que de ce qui lui etait propre en ddcouvertes sur cette
matiere; bien qu'il eAt r^p^ie en toutes sortes de
fa9ons les experiences d'ltalie, il n'en parlerait pas,
(i) En m dc {'EdUlon de Pascal.
LIVRE TKOISI&ME. 465
« nay ant desseirij ce sont ses terme^i d^ donner que
celles qui me sontparticuUeres et de mon propre ginie. »
Les discussions auxquelles cette publication donna
lieu , les experiences nouvelles et d6cisives que
Pascal aussitdt imagiaa, et qu'il chargeait, des no-
vembre 1647, M. P6rier, son beau-frere, d'ex6cuter
sur le Puy-de-D6me, la repetition qu'il en fit lui-
mfeme a la tour de Saint- Jacques-la- Boucherie a Paris,
tons ces int6ressants developpenients d^une belle et
grande decouverte appartiennent trop essentiellement
a Fhistoire des sciences pour ^tre effleur6s, et Tabbe
Bossut me dispense d'en rien balbutier ici.
Un point seulement nousrevient comme personnel;
dans cette discussion que souleva sa d6couverte, et
dans laquelle il rencontra en chemin Descartes, com-
petiteur assez aigre (1), Pascal eut surtout pour con-
tradicteurs des jesuites , ceux de Montferrand , qui
le firent accuser dans des theses de s'^tre attribu^ les
travaux des Ilaliens, et k Paris, le P6re Noel, iqui
(i) Descartes et Pascal se virent. Plasieors de nos aat^nrs, Tabbd
Gr^goire, I'abb^ Racine , Besoigae, dUent qae Descartes Tisita Pascal
d^j^ retir6; ils oublient que Descartes mourut k Stockholm en 1650, et
qae Pascal ne se retira qu*4 la fin de 1654. Mais , pendant an s6joar de
quelqaes mois que Pascal > d^Ji malade , fit k Paris avec sa scaar, en 1647,
dans rintervalle de ses premieres et de ses secondes experiences sur le
vide, Descartes le Tint voir* M. Libri {Journal dds Savants 4^ septembre
1859) a public la lettre (du 25 septembre 1647) dans laquelle mademoi-
selle Jacqaeline raconte k madame Purler, sa nomr, le detail de cette en-
trevue. Ilscauserent, entreautressajets, des experiences commenc^eSy
et Descartes pr^tendit ddpuis avoir sugg^r^ alors k Pascal celle du Puy-
de-D6me. Bossat, qui discute ce point, pense qae Pascal devait afoir
d&ik naturellement eongu cette id^e, et que c*est poor cela qu*il n'en tint
nul compte k Descartes un peu Hipre k la reyendiquer; mais lui aussi , il
faut ravouer, il fut un peu raide k la retenir,— Le P^re Daniel (Fayage
Mu Monde d& Descartes) s'empare de ces discords entre grands hommes> et
fait son metier.
II. 30
466 PORT-EOYAL.
soutint dans plusieurs lettres et trait^s le plain du vide;
de sorle qu'avant les Provinciales ^ Pascal avail d^ji
maille k partir avec les bons Peres. II semble m6me
que la politique s'etait d'abord mfil^e k la science,
et que dans ce prelude Escobar per^ait d&yk.
Et ceci, par rapport aux consequences, mirite d'etre
d6velopp6 davantage. On ne commence jamais plus k
d^couvrir vivement, k d^tester une grande injustice
g^n^rale, que du jour ou Ton a 6ii soi-m6me person-
nellement touchy. Une seule piqdre k notre amour-
propre nous ouvre bien des aper^us. Pascal, k re-
gard des j6suites, confirme la loi.
En 1647, il se trouvait done fort incommode de
sant^, et il etait venu k Paris pour consultation. Les
r6ponses qu'il fallait faire aux longues objections que
lui 6crivait le Pere Noel, lui causaient une extreme
fatigue. Un jour le R6v6rend Pere Talon, en lui ap-
portant une derniere lettre de son confrere, lui ti-
moigna civilement que le P. Noel compatissait k sop
indisposition , qu'il craignait que la premiere reponse
n'e(ki interess^ sa sant6, qu'il le priait de ae pas la
compromettre de nouveau par une seconde^ en m
mot de ne plus repondre, et d'attendre qu'on se p&t
eclaircir de bouche.
«t I'aToae , dit Pascal dans one lettre k H. Le Paillear qii*4l met an
itAi dn pr^ambule de Tbistoire , fayone qne , si erne proposition me fit
vtnue d*une autre part que de eetle de [ees bons Peres , elle m'aurott -M
$u9pecte f et f ensse craint que celai qui me I'efiit faite D*eftt yoalo «e
pr^valoir d'un silence oit il m^auroit engage par une priire eapiieuse, %Ui$
je doulai si pea de leur sinc6rit6 , que }e tear promis toot sans r^serre et
sans cralnte , ayec un soin tr^ particuiier. Cest de \k que plusieors per-
sonnes, et mime de ees Peres, qui n'etoient pas bien in formes de i'intentien
du P. Nosl, ont pris sujet de dire qu'ayant trouy^ dans sa lettre la nrino
de mes sentiments, J'en a! dissimuld les beaot^s, de peor de d^oayiir
ma bonte ; et que ma seule foiblesse m'a emp^b^ de loi repartir.»
LIVI^B T»0|«liME. 4A7
L'tntenliM da P. Noel n'^tait pas si oppose k la
pens^edeses confreres, qu*il ne romptt bientdt la trdve
et ne fitparaitre son traits bizarreoient intitul6 : UPlein
du Vide (1648) ; il led^diait au prince de Gonti, depuis
si jans6niste^ mais alors fort li6 avec les j^suites qui
Tavaient ^lev^. Voiei cette tres curieuse dedicace ; la
physique dn P. Noel vaut sa rh^torique ^ et son goAt
peut donner la mesure de son exactitude d'exp^rience.
<x La Nature est aujoard*hni accas^e de vide (h vid9 du baromMrp)^ et
f«ntreprends de la jastifier en presence de votre Altesse : elle en avoit
hien ^^ auparavant loapconn^ ; mait personne n'ayoit encore ea la har-
diesse de mettre des soopgoni en fait , et de lui confronter les sens el
rexp6rience. Je fais voir ici son int^grit^ , et montre la fausseU des faiU
dODt ei)e est charg^e» et /w impottures det Umoint qu'on lui oppose^ Si elle
^oit connae de cliaewi comme elle est de TOtre Altesse, k qal elle a
d^coaTert tons ses secrets, elle n'aaroit ^t^ accuse de personne, et on
se seroit bien gard6 de lui faire un proems sur de fausses depositions , et
tor des sxpirienees mat reeonnues ef encore plus mat avMes, Elle esp^re ,
Monselgneur, que tous Ihi ferei justice de toutes c^s calomnies. Et si »
pour une plus enti^re justification , 11 est nteessaire qu'elle paie d'exp4-
rience, et qu'elle rende ttooln pour t^moin, all^guant Tesprit de yotre
Altesse, qui remplit toutes ses parties, et qui p6nitre les cboses d«
monde les plus obscures et les plus cacb^es , il ne se trouyera personne,
Monseigneur, qui ose assurer qn*au moins h regard de yotre Altesse , tt
7 alt du yide dans la Nature... »
Le bouffon de la piece ne faisait qu'en assaisonner
TiBJurieux; les choses n'en rest6rent pas 1^, et
M. Pascal pere crut devoir ^rire au P. Noel une
lettre de bonne encre , comme on dit , dans laquelle,
prenant en main la cause de son fils, il commence
ireritablement cette procbaine guerre des Pnmneiales ^
comme M. Arnauld Tavocat avait entam^ en son
temps cette m6me guerre centre la Soci6t6| que sup*
port^rent et pous$^eirt tons les Arnauld :
468 PORT-ROYAL,
ct Le Y^ritable sujet de ta plainte qne mon file fait de votre proc£d4
consiste, mon Pere , en ce qne par le titre de yotre livret, par la lettre
d^dicatoire k son AUesse> vous avez us6 d'une fagon d'derire tellemeot
injarieuse , qu'il n'y a que tos seuls ennemis capables de rapprouver {la
phrase est tongue, mais atiez Jusqu'au bout) , pour yous accoutamer pea 4
pen k I'osage d'un style impropre a totttes choses, sinon d causer des cfis-
plaisirs sans nombre, £t certainement , mon Pdre , quoique je ne sois pas
assez beurenx poor avoir le bien de votre connoissance, je ne puis tous
dissimuler que vous Tavez 6t6 beaucoup d*avoir entrepris, k si bon mar-
cb6 , de vous commettre en style d'injures eontre un Jeune Homme qui, se
toyant provoque san$sujet,je dit sansaucun sujet, pouvoit, par PameHume de
lHr\jure et par la temeriti de son Age, se porter a repousser vos invectives, de
sol tr^s mal stabiles, en termes capables de vous causer un etermel repentir, »
Et le prenant sur ses m6tdphores, ses allegories
et ses imectives entrelacies a des figures de rhitorique
qui ne sont pas dans les regies de la grammaire , il lui
donne la legon complete : mais j'ai tenu k degager
surlout la proph6tie paternelle. Dans toute cette'
lettre du pere de Pascal, sous une forme un peu pe-*
sante , on entend comme un sourd echo avant-cou-
reup des Provineiales. Le Pere Le Moii^e, ou tel autre
de la Soci6t6, pay a depuis pour la physique m6ta-
phorique du P. Noel.
Quant k Taccusation portee par les jesuites de Mont-
ferrand dans le prologue des theses soutenues en
leur college, le 25 juin 1651, Pascal y repondit lui-
m^me par une lettre adress6e k M. de Ribeyre, pre-
mier president k la cour des Aides de Clermont,
qui en avait re^u la d^dicace; et une copie de cette
lettre, egalement envoyee k M. Perier^ fut mise sous
presse et publico a Tinstant sur les lieust malgre les
efforts de M. de Ribeyre. La lettre de Pascal est
simple, noble, judicieuse; on y Yoit pourtant une
grande preoccupation du point d'honneur selon ie
monde. A cette date de 1651 , Pascal pouvait 6tre
LIYRE troisi£me. ^469
lie avec les jans6nistes quant k la passion ; il n'etait
pas encore converti selon r^me; il tenait encore au
monde par tons les liens reputes honorables et de
consideration.
Apres ce petit preambule et comme cette pointe
vers les Provincides J il nous faut un peu retrograder.
La premiere escarmouche a eu lieu ; la grande ba-
taille n'est pas loin.
Pascal, ses sceurs, son pere, toute cette famille
en un mot etait sincerement chr^tienne, bien que
sans pratique extraordinaire. Avec ce gout passionn6
qu'il avait de questions et de recherches, le jeune
bomme ne s'<^tait jamais encore porte au doute sur
les matieres de religion. Get esprit si actif, si vaste,
si rempli de curiosit^s, demeurait en m6me temps
soumis sur ces points reserves , comme un enfant (1).
II avait vingt-trois ans environ. Une circonstance par-
ticuliere vint mettre un nouvel ordre dans ses* pen-
sees.
En Janvier 1646, son pere, s'^tant d6mis ou plus
probablement casse la cuisse dans une chute , se con-
fia pour sa guerison aux mains de deux gentilshommes
du pays qui ^taient renommes en ces sortes de cures.
(1) Q*a M un caract^re et ud bonheur de Pascal , et aussi des homines
de Port-Royal en g^n^ral , de revenir k la religion ^troite sans pourtant
s'en Stre jamais absolument ^cark^s , et sans avoir eu , en aacun temps ,
r^me ruin6e k cet endroit. De m^me pour les moeurs , si \i6ts avec I|i
croyance. Pascal, dans sa plus grande dissipation, n*eut pas de d^regle-
ment fondamental , de passion sensuelle ou sentimentale d^clar^e; M. Le
Maltre non plus. Quand done ces ftmes-l& revenaieot et se r^int^graient
completement , comme , apr^s tout , elles s'^talent conserV^es toujours ,
il en r^sultait un fond de solidity et de certitude, que d'aulres kmes,
long-temps perdues , peuvent certes r^cqu^rir par un coup de gr4ce ,
mais que nos amis de Port-Royal nous offrent comme plus ais^ment (]e
leur en demande bien pardon) et plusconform^ment k tear nature meme
AlO l^Otit-tlOYAL.
G'^taient MM. de La Bouteillerie et Des Landes, amis
de M. Guilleberty cur^ de Rouville, que nous con-
naissons. M. Des Landes (1) et son ami , en traitant
M. Pascal k Rouen, et en demeurant chez lui trois
mois de suite , I'entretinrent de la renaissance reli-
gieuse dont its ^taient de vivants exemples ; ils lui
pr^terent, k lui et k sa famille, les livres de Saint*
Cyran, la Friquente Communion, surtout un petit
Discours de Jans^nius intitul6 de la Riformation de
V Homme iniirieufj traduit par Arnauld d' Andilly , et
dont les pensees (conformes k celies du chapitre VIII,
livre II, de Statu NaturiB lapim de VAugustinus) en
firent jaillir d'analogues que Ton retrouve k la trace
dans Pascal.
Ainsi , par exemple : « Les uns ont cherch6 la f6-
licit6 dans TautoritS , les autres dans les curiosit^s
et les sciences , les autres dans les voiupt6s. Ces trois
concupiscences ont fait trois sectes, et ceux qu'on
appelle phiiosophes n'ont fait efTectivement que sui-
vre une des trois. » Saint Jean Tavait dit (2) ; Bossuet
I'a repris et developp^ admirablement dans son traits
de la Concupiscence ; mais Jans^nius , en Ce petit dis-
cours, Ta, le premier, inculqu6 k Pascal, je le crois.
Ge qui , dans ce m6me Discours , ^tait dit de la cu-*
riosit^, dut en particulier frapper droit au coeur du
jeune savant, sur qui ces remarques semblaient
comme expres dirigdes. Cette page fut trop son mi-
(1) Un des fils de M. Des LandQs fat solitaire k Port-Royal en 1690;
11 exergait aussi la m^ecine et la chirurgie par charity. €es Dei Ltndei
^talent dou^s d'un talent naturel poar la chimrgie ; ce qn'oa appelle TttI*
galrement rebout§ur§ : mats ils y jolgnirent rMwi*.
(2) Epitre I f chap. II , ters, 16«
LivRE troisi£:me. 471
roir pour que nous la d^robions ici; le premier
ebranlement de Pascal irient de Ik :
« Voili, disait JTanBtolas dans cepar langage de D*Andil1y» apr6s avoir
parld des sens, ToilA la rtgle ((tie Pon doit saiyre poar savoir ce que Ton
doll refaser on accorder k cette premiere passion, qui est la plas honteuse
de toates , et que l'Ap6tre appelle la concupiscence de la chair ; mala
celui k qui Dieu aura fait la grftce de la yalncre , sera attaqud par une
autre d*autant plus trompeuse qu*elle paroit plus lionn^te.
<c G'est cette curiosity toujours inqalMe , qui a M appelle de ce nom
k cause du Tain d^sir qu'elle a de sayoir, et que Ton a pallite da nom de
science.
<K Elle a mis le si^ge de son empire dans Tesprit , e^ c*est \k qu'ayant
ramass^ un grand nombre de difT^rentes images , elle le trouble par mille
fortes d'lllnsions... (l)
« Que si Yous youlez reconnoitre quelle difference il y a entre les mouye-
ments de la yolupt^ et ceux de cette passion, yous n*ayez qu*4 remarquer
que la yolupt^ charnelie n*a pour but que les choses agrdables , au liefl
que la curiosity se porte yers celles mdmes qui ne le son! pas , se plaisant
k tenter, k ^prouyer et k connoltre tout ce qu*elle ignore.
« Le monde est d*autant plus corrompu par celte maladie de T&me ,
qa*elle se glisse sous le yoile de la sant^ , c*e8t-&-dire de la science.
a G'est de ce principe que yient le d^sir de se repaitre les yeui par la
▼ue de cette grande diversity de spectacles : de 14 sont yenus le cirque et
ramphithdiitre, et toute la yanlt^ des tragedies et des comedies ; de id
0$t venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous regardent point ,
qu'it est inutile do eonnottre, et que les hommes ne veulent savoir que pour
les savoir seulement; de 14 est yenue cette execrable curiosity de Tart
naglque...
cr Saint Augustin a €ik combattu en plnsleurs maniires de ces sortes
de tentations , et notre Roi menie en a ete attaque !
« Mais qui pourroit exprimer en combien de choses, quoiqne basses et
m^prisables , notre curiosity est continuellement tent^e , et combien nous
ttianqaohs souvent lorsque nos oreilles ou nos yeux sont surprls et frapp^s
de la nouyeaute de quelque objet , comme d'an li^yre qui court , d'une
aralgn^e qui prend des mooches dans ses toiles , et de plusieurs autres
rencontres semblables {le vif argent qui tnonte dans un tuyau, aurait-il pu
i(jouter ) ; combien notre esprit en est touch6 et emport^ avec violence ?
« Je sals que ces choses sont petltes ; mais il s'y passe ce qui se passe
dans les grandes : la curiosity ayec laquelle on regarde une mouche , et
(1) Xabr^ge en renvoyant a la page 160 du present volume (liv. II,
chap. XI) , tfk i*ai d6J4 rendu lanstolos sur ce point.
472 PORT-ROYAL.
celle avee laqtielle on eonsid^re un il^phant , 6tant an effet et an gyinp-
t(^ine.Je la m^me maladie...
« ... £t lorsque noos sommes reyenua a nous-mtoes, ct qae noos noos
^leTons pour coDtempler cette beaat^ incomparable de la Y^rit^ eternelle
0^ rtoide la connoissance oertaine et salataire de toutes les choses , doit-
ontroover strange si cette roaltitude damages et de fantOmes, dont la
Tanit6 a rempli notre esprit et noire coear, nous attaque et nous porte
en bas , et senible comme nous dire : Oii aliex-xous , 4tant couverts de
tacbes et si Indignes de tous approcber de Diea ? oili allez-yous? »
A la lecture de cette page , tout un rideau dut se
tirer au fond de T^me de Pascal ; la geom6trie, la phy-
sique lui apparurent pour la premiere fois dans un
nouveau joui*. II se sentit atteint, entre tous, de Tor-
gueilleuse eiroyale maladie : « Quand j'ai commlence
r^tude de rtiomme , a-t-il dit depuis, j'ai vu que ces
sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je
m'egarois plus de ma condition en y penetrant, que
les autres en les ignorant. » L'etude de Thomme, la
reflexion du monde moral , daterent pour lui de ce
jour-U.
Car c'est lui , nous apprend-on , lui qui , de toute
la famille, prit le premier, et le plus vivement, aux
discours et aux livresde MM. de La Bouteillerie et Des
Landes ; il porta sa Jeune soeur, alors ^gee de vingt
k vingt un ans , et recherch^e en mariage par un
conseiller, k renoncer en esprit au monde. Le frere.
et la soeur unis y deciderent M. leur pere; et M. et
madame P6rier, qui etaient venus sojourner i Rouen
vers la fin de cette ann^e 1646, trou\ant toute la fa-
mille en Dieu , ne crurent pouvoir mieux faire que
d*en suivre I'exemple. Tous se mirent sous la con-
duite de M. Guillebert, cet ami de feu M. de Saint-
Cyran.
Dans le courant precisement de cette m^me annee
LIVRE TROISI6HE. 473
1646 , Pascal rep6tait avec M. Petit les experiences
faites en Italic sur la pesanteur de Fair; il publiait un
apercu des siennes en 4647; et j'augure que, durant
tout ce temps, il y cut en lui de violents combats,
des attaches et des reprises de science, qu'il sere-
prochait. Dans unelettre ecrite sur lui par sa soeur,
lors de sa seconde conversion (car il en eut deux) ,
on le voit a\ouer qu'il fallait qu'il efit en ces temps-
la , en ces premiers temps , d horribles attaches , pour
resistor aux graces abondantes que Dieu lui donnait,
et aux mouvements si \ifs qu'il lui faisait sentir.
Cette lutte interieure, venant compliquer tant de
travaux , acbeva sa sante. II fut saisi d'une sorte de
paralysie des membres inferieurs, et ne put, pendant
quelque teinps, marcher qu'avec des bequilles. II ne
pouvait avaler de boisson que chaude , et goutte k
goulte, a grand' peine, par suite de spasme ou de
paralysie partielle au gosier. Ses pieds et ses jambes
^taient comme frappes de mort, et il y fallait appli-
querdes chaussures tremp^es dans 1' eau-de-vie, pour
en rechauffer un pen le marbre, Avec cela , sa l6te se
fendait de douleurs, et ses entrailles brulaient.
Rappelons-nous le grand Newton payant ses d6cou-
vertes d'un long cmftromHemen^decerveau; mettons-
les, ces heros de la science, face k face avec les autres
beros et victimes de la sensibilite, de rimagination
ou de la philosophic, LeTasse, ou Swift, ou Jean-
Jacques; et de peur de hausser les epaules avec
Montaigne, de rire des ipQuleSj comme il dirait, re-
lisons vite le chapitre de Pascal sur la grandeur d^
I'homme et sur son abaissement.
V
Pascal raalade k Paris arec sa soeur. -~ Premieres relations a^ec Port-
Royal. *— Jacqaeline veat etre reltgiease. — Veto du p^re. — • S^jour a
Clermont ; correspondance avec la m^re Agnis. — Mort de M. Pascal ;
vao du fr^re. — Chicane et humeur. — Angoisses de la scear Sainte-
£uph6raie; drame intime. — Admirables paroles de la m6re Ang^Iiqae.
•^Pascal an parloir.*-«Lepont de Neuillj, et le sermon de M. Singlin.
— Pascal au desert. -— Le due de Roannte, et M» Domat.
D6s qu'il fut un peu mieux , Pascal fit un voyage h
Paris , lant pour se dislraire que pour consuller les
m6deciDs ; sa scaur Jacqueline I'y accompagna ; c'6-
tait vers I'automne de Tann^e 1647. A ce moment
se rapportent la^correspondance avec le Pere Noel, et
aussi les entretiens avec Descartes , qui , pres du ma-
lade, donna de plus son avis comme m6decin. A Tune
de ses premieres sorties, Pascal, conduit par le P6re
Mersenne , lui rendit sa visite. Mais surtout le frere
et la sceurallSrent sou vent ensemble, dans Teglise de
Port-Royal de Paris, entendre les sermons de M. Sin-
glin, dont ils furent touches comme de cette idee
m^mede la vie chr^tienne parfaitequ'ils chercbaient ;
et, d^s ce moment, la jeune Jacqueline conQUt le
dessein d'etre religieuse k Port-Royal. EUe commu-
PORT-ROYAL. LIVRE TROISltiME. 475
niqtia cette pens6e k son frere qui , bien loin de Ten
d^tourner, Vy confirms , ^tant alors dans la ferveur
des m6mes sentiments. Comme pourtant ni Tun ni
Fautre n'avaient de connaissance directe avec Port-
Royal , its s'adress^rent k M. Guillebert, qui pr^senta
mademoiselle Pascal k la M^re Angdique, et elle entra
sous la direction de M. Singlin. Gelui-ci reconnut en
elle tous les caractSres d'une vocation louable ; il ne
s*agissait plus que de decider son p^re. M. Pascal
revint k Paris en mai 1648 ; le Parlement exigeait la
revocation g^n^rale des intendants; ses services furent
recompenses ensuite par la Cour d'un brevet de con-
seiller d'Etat. Sitdt qu'il apprit la resolution de sa
fille , il se sentit en une grande perplexite : il etait
entre, il est vrai, dans les maximes du veritable
christianisme; mais ses entrailles de p^re parlaient ,
comme nous I'avons vu dans le temps chez M. Ar^
nauld pere; et elles parlerent si vlvement quMl finit
par y ceder, et par tomber en mecontentement et
meiiance de son fils qui avait fomente le desir de sa
soeur. II dedara ne pouvoir consentir k cette entree
en religion , ne pouvoir, tant quHl vivrait , se separer
de sa fille ; qu'elle vecAt chez lui de la manidre dont
elle Tentendrait ; mais qu'elle attendlt sa mort pour
faire davantage.
Mademoiselle Pascal vecul done , durant les annees
qui suivent, dans une vraie contrainte, ne commu-
niquant avec M. Singlin et avec les Meres de Port-
Royal qu'en secret et k la derobee. Elie y mettait,
est-il dit naivement , une adresse admirable. On a les
lettres (manuscrites (1)) qu'elle recevait de la mere
y
476 PORT-ROYAL.
Agnes particuli^rement ; elles sont belles de pensee ,
de prudence , d' esprit. Durant un s6jour de dix-sept
mois qu'elle fit en Auvergne (1649 — jusqu'en no-
\enibre 1650), mademoiselle Pascal continuait, au-
tant qu'elle le pouvait, au sein de sa famille et de ses
relations de province, sa vie de retraite et de charite.
Un bon Pere de I'Oratoire de Clermont Tengagea k
traduire en vers les Hymnes de TEglise ; elle s'y mit,
mais en ecrivit k Port-Royal en mfeme temps pour
demander conseil. U lui fut r^pondu par la mere
Agnes, de la part de M. Singlin : « G'est un talent
dont Dieu ne vous demandera point compte, puisque
c'est le partage de notre sexe que Thumilite et le
silence; il faut I'ensevelir. » Et encore : « Je suis bien
aise que vous ayez prevenu le sentiment de M. Singlin;
vous devez hair ce genie et les autres, qui sont peut-
6tre cause que le monde vous retient ; car %\ xieut re-
cueillir ce qu'il a semi. » Et ailleurs : « II n'y a rien k
craindre pour une personne qui ne pretend rien au
monde , sinon de chercher trop les satisfactions de son
esprit (1). »
(1) J*eD tire, tont k c6t6, plosieurs traits qui t^moigneDt d'une
grande douceur dans les conseils et d'une juste moderation : -* Le 25 K-
vrier 1650 , « Nous edmes hier un sermon admirable de M. Singlin ; je
vous y a'urois souhait^e , sinon que j*aurois en peur que cela e(kt irrit6
Yotre d^sir, et rendu voire attente plus p6nible. Notre Seigneur vous
veut purifier par ce retardement , de ne Tavoiir pas toujours d^sir^ ; car
il faut avoir long-temps faim et solT de la justice, pour expier le d^
goftt qu'on en a eu autrefois. » — Le IB mars 1650 , « Je vous avois
fait r6ponse , et je crois que vous aurez eu le m^me sentiment que
moi, et que vous n'aurez rien perdu aux lettres que vous n*aurez
pas revues ; car Dieu se eontente qu'on expose son etat d ceux qu'on doit
prendre pour sa eonduite; apres quoi, il remedie souvent par iui-mime aux
ehoses pour lesquelles on a eu recours aux creatures* » Ing^nieux et vrai. —
Btt 16 ao<it 1650 , « Pour ce que vous demandez , vous verrez vous-meme
ce qul'sera le mieux. II est difficile de vous donner conseil la-dessos,
LIVtlE THOISltittE. 477
M. Pascal pere mourut k Paris, le 24 ^eptembre
1651 , dans de grands sentiments de pi^te. Le cur6
de sa paroisse, M. Loysel de Saint-Jean-en-Greve,
crut devoir prononcer son 61oge funebre en cbaire ,
ce qu*il n'avait jamais fait pour aucun de ses pa^
roissiens.
Le plus grand obstacle k la profession de made-
moiselle Pascal semblait leve; mais un nouveau suc-
c6da. Son frSre, qui , le premier, I'avait introduite k
la haute piet6, qui Tavait confirmee dans son d6sir
d'entrer en religion, s'^tait, depuis Tannee 1649,
remis au monde, et d'une'fagon'plus animee et plus
engagee que jamais. La defense que les medecins lui
avaient faite de tout travail d'esprit avait ^t^Toccasion,
et le goAt bientdt ^tait venu. C'etaitpure mondanit6
pourtant, sans vice aucun , de la dissipation, mais^
sans d6r6glement. Le deuil qu'il ressentit de la mort
de son p6re (1) loi fit ddsirer de garder avec lui sa
*
sinon , en g^n^ral , qu'il ne faat rien aigrir, ni aussi riea ramollir, waak
imiter la sagesse de Dleu qui dispose toutes ehoses avee force et suaviU, » ^
Bu 8 noyembre enfin, a 11 faut souffrir que les personnes comme M. Sin-
glin, qui craigneat de faire des avances ea s*engageant aax ehoses k quoi
Dieu ne les appelle pas , ne determinent rien jnsques k ce qn'ils aient
consults Dieu plusieurs fois. C'Moit une maxime de M. de Saint-Cyran ,
qn'il falloit parler cent fois k Dieu des ehoses importantes avant de les
r^soudre , et cela par imitation des grands retardements que Dieu a ap-
port^s dans ses plus grandes ceuyres. » Ainsi la soeur de Pascal , tri&s
loin de Port-Royal en apparence, en receyait de source et par vole secrete
le primitif enseignement,
(1) On a de tr^s belles et tr^s chr^tiennes pen^es de Pascal, extraites
d*une lettre ^crite sur la mort de son pere (17 octobre 1651). Gela est un
peu embarrassant, et paralt peu cadrer avec Tensemble deses sentiments
k cetl9 ^poque. II faut croire qu'll n'en avait pas chang6 encore au fond
sensiblement. Et puis la contradiction et la lutte 6tant le propre de son
itat durant ces anntes, il put bien avoir en effet, sous le coup da deuil >,
un retoar Chretien passager.
478 PORT-ftOTAL,
soeur ; il ne loi parla d*abord que de retarder d'un an
son entree k Port-Royal , et il ne parut pas supposer
qu'elle pfiit n'y point consentir. Elle se tut , par res*
pect pour sa douleur, attendit Tarriv^ de madame
P6rier, k qui elle s'ouvrit de sa r^olution persistante,
et les partages de la succession termini, Ie4 jaa-^
Tier 1652, aprSs avoir fait, laveilleau soir, toucher
par sa sceur quelque chose k son fr^re , qui , tout at«
trist6 , ne la voulut point voir, elle sortit le matin
dans une grande ^galit6 d'esprit , ne disant aucun
adieu de peur de s'attendrir; et ainsi elle quitta le
monde, dg6e de vingt-six ans et trois mois.
Nous avons ici une r^p^tition , pour le fond , un
pendant des scenes de la mere Angelique avec son
pere, quand il s'agissait de I'enti^re r^forme el de la
cldture.
Mademoiselle Pascal n*avait fait presenter k son
fr^re cette retraite que comme un essai momentan6 ;
mais, quand elle lui ^crivit, apres deux mois, pour
se declarer d^finitiyement, quand, dans cette lettre,
elle hii marqnait avec tendresse : c J'ai besoin de voire
Gonsenlement et de voire aveu , que je demande dt
toute Taffection de mon coeur , non pas pour pouvoir
accomplir la chose, puisqu'ils n'y sonl pas neces-
saires, mais pour pouvoir I'accomplir avec joie, avec
repos d'esprit, avec tranquillity; car, sans cela, je
ferois la plus grande, la plus giorieuse et la plus
heureuse action de ma vie avec une joie extreme m£-
l^e d'une extreme douleur, et dans une agitation
d' esprit indigne d'une telle grSce... II est juste que le$
autKes se fassewt un peu de violence ^ pour me payer de
gelle queje me mis faite depute quatre ans...'^ » quand
LiYHE thoisi^me. 419
elle lui 6crivait da ce ton , elle ne r^ussissait qn'k le
blesser. II finit par y consentir, mais de mauvaise
gr&ce; et, Tanneedu noyiciat expiree, Iprsqu'ayaQt
eu ses voix pour la profession, el}e ecrivit encore
pour en faire part et mettre la derni^re main aux af-
faires , elle trouva en son frere chicane , traoQhons
le mot, et mauvaise \olont6. £lle-m6me, la soeur de
Sainte-Euph^mie (c'est son nouveau nom) , a trans-
mis fort au long tout ce d6tail , k la louange du d6-
sint^ressement et de la cbarite de Port-Royal et de la
mere Angj61ique en particulier. G'est tout un dran^
int^rieur que celte peine, cette inconsolable angoiase
d'une&me g^n^reuse, qui, au moment d'entrer dans
raccomplissement triomphant de son voeu , se voU
comme frqstr^e par sa famiUe, et r^duUe i 6tre pent*
6tre re?ue par chariti. Elle en souflTre , elle ressent
amerement cette injustice, elle se reproche dela trap
ressentir pourtant ; car il y a dans ce genre de soul-
franco un reste de fierte de famille, une derni^re r6*
sjstance centre I'entiere merci cbr^ienne : elle est
pres d'en mourir.
G'est done tout un drame, je le dis> un drame que
cette quality de soeur de Pascal, et que le personnage de
Pascal lui-m6me, le principal adrversaire, int^ressent
et relevpnt pour nous. £t combien de drames ainsi en
|eu au sein des 4mes cbr6tiennes ^ c'est-^-dire de celles,
entre toutes, qu'habitent la d^licatesse et le devoir I
Ijk ou la vie semble le plus r^glde, le plus calma^
que d^orages couvant ou roulant devant Dieu ! Parmi
vous, pieux et d^licats, regardez k I'entours et son-
dez-*vous 1 Ce n'est pas peut-Stre au sujet d' une enlrfe
au couvent sans dot; on n'entre plus guS^e au cou<<
ISO i^ort-royaL*
vent. Mais c*est pour quelque faute, poiip quelque
sentiment dont le scrupule s'efTraie, c'est sur quel-
que point intime, que Forage grossit ef s'61eve. Tout
a I'aircalme dans la vie; pas un ^venenient sensible,
apparent ; et Ton souQre, et Ton meurt !
Quand j'avance que la soeur de Sainte-Euphemie
faillit en mourir, je n'exagere pas. Moins de A\x ans
apres (4 octobre 1661), nous la verrons mourir de
douleur etde scrupule d' avoir signi^ et, comme elle
le dit elle-mfeme, premiere viclime du Formulaire.
N'est-ce pas mieux connaltre Pascal, que d^etudier
pres de lui V&me d'une telle soeur?
Or, vers mai 1653, la soeur de Sainte-Euphemie,
apres un an de noviciat et pres de faire profession ,
ecrivit k ses parents, M. Pascal, M. et madame P6rier,
pour leur donner avis qu'elle desirait disposer, en
faveur de Port-Royal et des pauvr6s , de la part du
bien dont elle se d^pouillait :
« Gar Je eroyois , dit-elle , avoir tout sajet de m'assarer quMIff appron-
VfToient toui mes desseins^ et, connoissant le fond de mes intentions et la
disposition de mon cosar k tear 6gard , j*aTois la vanity de pr^sumer
qu'il ne m*6tQit jamais possible de les fAcher, quelque chose que je fisse.
Tons savez que j'avois quelque raison de yivre dans cette conpance , rn
runion et ramiti^ que nous avions toujours eues ensemble. (II parait de
plus que cette part de bien 6tait peu considerable.)
« Gependant lis s'oCTensirent au yif de mes desseins , et crurent que je
leur faisois mie sensible injure de les Touldr d^h^riter en faveur de
personnes ^trang^res, que je leur pr^f^rois, disoient-ils , sans qu'ils
m'eussent jamais d^sobligde. Enfin, ma ch6re M^re (elle s*adresse ila
mire Le Gonte, prieure aui Ghamps), ils prlrent ics choses dans on
esprit tout siculier, comme aurolent pu faire des personnes toat da
monde , qui n'auroient pas mSme connu le nom de la charity...
« Ge pritendu manque d*amitli de ma part leur donna beau Jen de
raisonner sur Tinconstance de Tesprlt humain et rinstabiliti de mon
affection. Mais k la bonne beure , s'ils^ en fussent demeur^ 14 ; ils aa-
roient exerci lear esprit sans troubler le mien ; mais ils ne le firent pas.
LIVRE tROISliuB. 481
Gar ils m'toif Ifent , ehaeao k part , de mtoe style » aoe lettrd , oi^ sans
me dire qu'its fassent choqa^s» ils me traitoient n^nmoins comme
r^Uot beauconp. Pour tqute r^ponse k mes propositions , ils me ftiisoient
QDe deduction de mes alTairef a la rigiMr, et me d^laroient que la na-
ture de mon bfen ^toit telle que Je n*en pouvois disposer en facon qnel-
Gonque , ni en favear de qui que ce mt. lis en apportoient pour raisons
4|iie parnos partages on^toit demenri d'accord que nos lots r^pondroient
jolidalrement Tun i Tantre de toates les parties qui viendroient k man-
quer pendant nn long temps, et d*autres raisons de chicane qui tous
-ennoieroient , et qui n'eussent pas M telles sans donte s*ils n*avoient pas
M en manvaise hnmeor. Je sais bien cependant qu*& la riguenr elles
Moient v^ritables; roals nous n'avions pas aecoutum^ d'en user ensemble
de cette fti^on (1).
« lis Qjoutolent qae si, nonobstant eela, je disposois de quelque chose,
Je les mettrois en precis entre eux , et eux centre tous ceux k qui J'aurois
donni mon bien , ce qu*ils assuroient etre inevitable , k cause de qoelques
tormalitis de justice quit falloit garder. Et, pour ^Iter ce mal , ils me
marquoient qu'ils alloient donncr ordre k ce qu'il me Akt interdit de dts-
jioser de mon bien comme n'en ayant point de pouvoir, me r^uisant
ainsi pour toutes choses k une petite somme d'argent que J'aYois fait
Tenir avant ma Y^lure , et quails ne sayoient pas qne j'aYois employee par
«?ance 4 quelqnes eharit4s.
« Jugez , Je TOUS supplie , ma cbire Mire, de I'itat o& me rairent ces
lettres , d*un style si different de notre maniire ordinaire d'agir. Ellei
n'lmposolent nne nicessiti lni?itable , on de diffirerma profession de
qaatre ans, poor retirer mon bien de Tengagement od il itoit pour la
garantie des autres lots de nos partages, sans mime sayoir si apres cela
II seroit entiirement libre d*ailleurs , ou de recevolr la confhsion d'etre
recne gratuitement, et d'avoir le diplaisir de faire cette injostice k la
Maison. AussI la donlenr que j'en ressentis f^t si violente que Je ne puis
assez m*itoaner de n'y a?oir pu saecombi. »
Mais, des que la bonne mere Agn^ apprend cette
affliction, elle envoie qu^rir la novice, sa fiile cherie,
et lui dit toutes s6rtes de raisons pour la consoler :
qu'on ne doit £tre touchy que de ce qui est 6ternel ;
que tout ce qui n'est que temporel n'est jamais irre-
parable, et ne m^rite pas d'etre pleure; qu'il faut
r^server ses larmes pour les p6ch^s, les seuls mal-
(i) Elle-mime n*en ayait pas vU de cette fefOD, en cidant^ lors des
partages , be«^eoiip da ilea k $wk Ukn,
n. 31
'iiwi
heui's vfiriiJiWes. P&fe , tfoti t<m d^ gtM, et fefeant
agr^blement intervenir Tamour-propre pour le com*
batfre^ elle ajomait ^'itserafit iiofrteux ji fa mafisofeiy^
ihcroyable i ceux qui la connaissaient , qu^uhe n6vice
(uoenoviee de Port-Royal! ), fnr^ A faire iprofefleiao^
ittl capable A'Hi^ &ffl1g^6 d6 quo! ^iTfe ce fAt, gt surtdtt
(le cette bagatelle de se voir r^duite^ 6tre re^uepour
rien ! A force de bonnes et tives paroles die r^nssmttH
^6m hh fcidment ; la 6ffetir de Saiiite-EtipK^tiiie eWriBt
en insensibility ^u mtme en joie de se voir ainsi d6-
nn^. M^is; & sai btfnte^'^^tte vietofre dtlrait p^ti, <rt, A
''iieiifii^'fa m^re Agn6s disparue, elle retombait dans sa
premiere faiblesse et ses toitrmenls.
La nSftre Aghes cependaiit dllait cherch^ flli ttftt-
fori;, etle courait tout racohter 4ia. mere Angeliqu^,
qui i^tait aux Champs, et elle fais^it^avertirM. Siii-
'glfii. Ealiifer'e Ang6h'^^ M au^sitftt \l*dvls B^aban-
donner tout ce bien aux parents^ sans piwis'^n mdler
ni s^etk metrre en peine, et de i^ songe^H]u^'paMflle^
'duire et faire profession. Quant 4 M. Siijglin (mai$ie
ne puis rien supprimer de ce qui Buiit)v
« H. Singlin ne se rendit pas iPAMrd km^ liMke;^«Mf||riiflttr^ll
n*y eCit peut-^tre trop de g^n^rosit^ et pas assez d'humilit^ dans cette
4atto;-Sur qooi il noas 4l.t avec beanc^np de fom ^qui'^lrtes -ftvdfr sar-
po|it6 la .cupidity insalial;>Ie da bien qui r^gne presqve partoat, fl'fiiiit
lieaucoup craindre de tomber dans Taulre extr^mitd qui cdnsiste dans la
cn{rtdtt6 de rHonnenr qui en iitvi«Df> 1^ radil^ qu'on pent tirep des actfcus
qa*on CaU epsuite, le m^prls de tous ciux qii'on. j voit fenepre aAtifeli^,
et l*ostentalion de cette vertu; et qu'aprds avoir itabli son honnenr k
Mre'au-dessus de Tamour des riche^ses, -colnme le^ aiiires' IT fen poilmr
beaucdop ,.si on ii^ prend bien garde,; on latt lite nelio^s qui soril'i^a
.T6r^6 tout opposes ^ nials par le m^me piincipe et la mtoe anibiiioy ,
c^ui fait que les uns disputent leur droit aVec trop de chaleur, et que les
anlres le e^ent Ivec Irop it UMU. « V rant , en totat«9 dHoses^ i^tt-
tt I'll, se rendre neatre, et8e'9^6iMtle^#i»'l<Hil11itMly^p<Hir^lk'^fto-
LIVRC TROUIJ^ME.
483
« garder qae e^ que ^ justice demaDde de part ct d*aalce. Et si lea per-
« soniies a qai nous avons affaire s'^garent ct s'eraportent k quelque
« iDjostice centre nduv, la c%arl(6 nous oblige de lies aider par tous lea
<x moyens k se reconnoitre et a rentrer dans leur devoir 4 notre ^gard ,
<r comni'e notjrs Tei^r serioh's redevables d*un pareil secours s'il 8*agissoit
« \}e rfnt^r^t d*uR ira^re. Mais 11 faat prebdre garde de ne se point
ff ttom^er ^n ceta , et d*agir par nne cupidity secrete qui pourroit se
ct tclirvrir du prftette de charity. Il Taut, an contfaire, que ce soit par
« ^ddsir (liors rfe tout fntir^t) dig yoh fa justice gardfie en tout. »
Admrrabfe direction! tout est prevu, tl n^ s'agit
que xl'D»&ddt poitr un cc^tii^eitf ; mats c'esi le m^ofte
cbataip dfe V4theoft se liVrent tbus les combats.
Jjf. SipgUpf neaaaipitt*, aj^te^ y ayair mieux pen$6 ,
emw^diHis ie sentiilafeat vtei to niere^ Attg*^ique, efl it
decide que fe plus sfir est d*6crire qu'PA renoace k
totttf s'ii y a siiq()le uMJe&teiidu., ei sile&ccerurs scat
ptes d^aectord tjti'^a lie stfrmMe , celSi s*6claircira de
re^te al^ premiei^e eutrevue. La scbut de Sainte-Eu-
pb^mie r'b^ plw qu'i obeip^ sod eoe^r est dompte,
m^fe t! Pieist avcic plus d% confdsiofi encore que de
joie. PdkV ua der Qijdr «.ubterft^e de ramour-^proipre ^
elle demrnKte, piiitequ'^on \k veut bfen redeVoir gira-
tuitement , k n'fitre re(jue dii mpius que comme soeur
cQAYeese. Gettfe ^^elile humiltatioo la tfanquiHi8a*ait;
et ptife eHe te'ndrart k la ihafson quelque chose efn
traiiiail pour ce qu'elle regoit. M. SingUn I'enteod,
pd«e t0ut , et refisise.
Tandls qu*elle est occiipee a r6diger la lettre k ses
parantsv nae lettre dans les termes presents , sans
trifilp de chateur, seVere pourtant , affectueuse aussi ,
exempte surtout de tout depit , de faux courage et de
br^vadOy b m^re Ahg^l^^e arrii/e de Port-Roy al-des-
Ckanaps^ ei^sd tseipeCit dfame iatime le principal
-484 l»ORT-ftOVAL.
pcrsonnage sMntroduit. li est des scenes ei des pd^
roles qu'on ne saurait que reproduire :
« Gelte leltre, qui ne pouvoit pas 6tre coorte, ni*ayajit oceap^ presque
ju8qu*au soir, conlinue la soeur de Sainte-EupMmie , Je ne poa voir
notre 3I^re ce Jour-IA. Mais , le lendemain , elle fit assembler tout le No-
yiciat poar la yoir» comma vous savei qa*elle a coatame de fiiire lon-
qa*elle arrive de Port-Royal. Je m*j troavai comme les autres; et, ia
aalaant k mon tour, Je ne pus m'emp6cher de lui dire que J*Moit la aeule
qui tdi trisle parmi toutes nos, Sours qui ayoient grande Joie de son
retonr. <t Qnoi! me dit-elle , ma Fille, est-ii possible queyotts sojei en-
« core triste? N'^tiei-yons pas pr^par^e 4 tout ce que vous voyez? Ife
<r saviez-votts pas, il y a long-temps , qu*il ne faut jamais 8*assurer snr
«ramiti6 des creatures, et que le monde n*aime que ce qui estsien?
ft N*dtes-vous pas bien heureuse que Dien vous 6te tout a^jet d*en douter
« ayant que vous quitti^ le monde tout^i-Cait, afln que yoos fassla
« cette action avec plus de courage , vous en faisant une esp^e de n^es-
« sit^ qui vous rende in^braolable dans la rteolution que vous en avez
« prise , puisqne vous pouvez dire en quelqne sorte que yous n'avez plos
« personne dans le monde. » Je lui rtpondis en plenrant qu*il meaembloit
que j*en ^tois d^Ji si d^tachte que Je n*ayois pas besoin de cette eip^
rience. Sur qaoi elle reprit : « Bieu yous yeut faire yoir que yous yous
« trompez dans cette pensie. Gar si cela ^toit , voni regarderiez avec
«t ittdilKrence tout ce qui est arrive , bien loin de vous ei^ affliger comme
« yous faites. G*est pourquoi yous devez reconnoitre que c*est une grande
« gr&ce que Dieu vous fait , et en bien profiler. » Elle me dit encore
plusienrs autres choses sur la yanit^ de toate l*affection des horames , en
me tenant tou^ours embrass^e avec beaucoup de tendresse , Jnsqn'4 ce
qu*il fallnt la quitter poar laisser approcher les autres.
c( liC lendemain , la m^re Ang^lique, ayant remarqui pendant Primes
nne tristesse extraordinaire sur mon visage , sortit du choeur ayant le
commencement de la messe ; et , m'ayant fait appeler, elle fit tons ses
efTorts pour donner quelque soulagement i ma douleur. Mais , parce que
cet espace de temps ^toit trop court pour satisfaire sa charity , aussit6t
apr6s la messe eUe me fit signe de la suivre , et , me faisant mettre aa-
pres d'elle, eUa mc tint une heure eniUre la tile appuyie tur son sein, tn
vt'embrtusant avec ia tcndreue d'ane vraie mire; et III je puis dire avec
v^rit6 qu*elle n*oubUa rien de tout ce qui dtoit en son ponvoir poar
charmer men ddplaisir. »
On a tout rentrelien qui suit; c^est apr^ mains
d'uQ mois que la soaur de Sainte-Euph^mie, dans sa
LiVRE troisi£;me. 485
«
premiere^emotioQ, en r^capitalait toutes les circon-
stances. Si nous ne connaissions pas la mere Ange-
Jique^ cette seule occasion sufiirait; mais, mSme
aprSs ce que nous savons d'elle, il y a de quoi ap-
prendre encore et admirer.
EUe commence avec une sSv^ritS pleine de dou-
ceur ; elle s'6tonne de cette tristesse ; elle a peine k
la compi'endre, et il lui a fallu dans le premier mo-
ment un effort de m^moire, assure- t-elle, pour s'en
rappeler la cause, tant elle lui parait futile, et tant
Q'etait une affaire conclue! Et voyant des larmes pour
toute r^ponse aux yeux de la Scaur, elle previent son
excuse :
« Ponrqaoi plenrez-voas de cela, ou bien poarqaoi ne pleurez-voas pas
« entant de tons les p6ch6s du monde 7 Si vous neregardez que Dieu la-
ff dedans et TintMt de la conscience de vos proches , pourquoi, lorsque
«r vous en avez ya tomber qaelqnes-uns dans des fautes plus considd-
€c rabies et dans des infid^lit^s beaucoup plus importantes au regard de
<r Dieu {slle veut parter ici da Pascal) , n*ayez-vOUS pas autant p!eur6 qu*a
« cette heare oA lis n*ont manqu^ proprement qu*& ramitiS qu*ils vous
« devoient?*
ff Je lui T^pondis , comme je le croyois veritable, que Je n*^tois touch^e
que de rinJusUce qu'on faisoit k la Maison , et que, pour ce qui ne regar-
doit que moi , Je ne sentois ancnn monvement d'aigreur ni de douleur,
et que mon cceur me sembloit 6tre insensible de ce c6t^-[&.
cc Tons Tons trompez, nia Fille, me dit-elle. // n^y a rlen qui touehe
ff plus ni qui moU plat outrageani que I'amitii. Vous en avez une veritable
« pour eui, etyonsYoyez que la leur n*a pas M pareille. Car, encore
« qn*n soit rrai qu*ils yous aiment beaucoup , voyez-yoiis , ils sont en-
« core dn monde, et tontes les graces particull^res que Dieu leur a faltes
« en leur donnant plus de lumi^re dans les choses de Dieu qa'& beaucoup
« d'autres, n'empSchent pas qu*on n'agisse au monde comme au monde^
« c'est-i-dire que le propre int^rSt-marche toujonrs le premier. £t c*est
<f de cela que yoos 6tes cboqu^e , sans y penser. »
Et par plusieurs exemples, plusieurs liistoires de
mSme nature qtfelle lui raconte, ell? s'atiache a d^mS-
486 p'ORlr-iiOYAL.
ler le topfaisme du oeefur, 4 lui dtooter h part d'amour-
propre dans ses larmes, €t i lui montrar (ce qtie nous
avons d6ji app]iq[u64 Pascal, adversiaire desj^soites)
qo'on ne prend jamais si an vif I'lnt^M de la jtistice
*
que lorsqu'on a ete soi-jp^me compris et piC[\i6 dam
rinjustice. Suivent ces heUe& penseM sur le tadhde, et
si g^D^raleSi sS vraies de tout %em]g3'l[6rs du cloltre :
•: " .
t . \ .
« Voyez-yofu , ma ^oeor^ qnand vme pereonne est bora du mon^e , on
« con^ibtb tcjiis les plafslrs qa*ofi lui fait comme one eliose perdue. II
.*< iiV.)tfo|t qae deui motlfis qui pnftMit 'ftife agrtor 1 tos parents votre
« d0$8ein.y on In cbari|^ ea ^At^fnft *MnB ypa lentHtusnU , on r«i|itii'e&
« voulaat Yous obliger. OrVoitflsaviezbienque celui qui ale plus d'ia-
« lir^t A pette affaire (toojours Paseaf) lest encore trop du monde, et
<c !iidin^(|lQsla'TaBit6et les amusements, pour pr6f6rer Us aomi&sies
<c que vouSf'iEooHez faire it sa commodity particuli6re ; et de croire qu*il
« auroit assez«d*amiti^pour c^der h YMreeonsidi6|:atioB9C*^toiifsp6Ter
« une cbose inoule et impossible. Cela do se pQi^Ypit faire aai^s miracle;
« Je dis un miracle de nature etd'affec lion, car il^*|r ayoit pas Hen d*at-
(( tendre un miracle de gr&ce en une personne cpfpme lu|; et VDU^^Tex
« bien qu'il ne faut jamais s*attendre aux miracles (i). «>
« Je ne pus m*emplcher d'interrompre notre cbjSre M^re poi|T ]m dire
qu^ncore que j'eusse fait ^ette reflexion ^ je ji>n,epsse pi^afuafxf ns ;^n(-
^tre pas 6t6 d^tourn^e de la confiance que j'avois en eux, p«r<^ qq^
j'aurois cru avoir droit il'c^pirer i^n deces miracles; 41 j ^a avoit4es
exemples dans nptre famille plus extraordinaires que celuf-Ii^ , et 4e Imi
mon pire mtoe enydrji uq tie ms^ /opcl^f qa*M avoit obUgi^ ^ai^ ^1^
sortes de sacrifices.
i( Je crois bien cela , me dit-eile » mala monsieor Yotre .oDde £tqit un
« bomme engage daps le monde. N'av^z-yous jamais oul dire <|ipe petitit
<f bistoire de la Vie des P^&r^s d^ df^sert , qui n bien dfi x^^pof f a ce gu#
« yous dites, enpQre qn*il pe le aemble pas 4'abor4? Uq l^^meda
« monde j6tap^ ,iFequ yoir -u^ .de ^es ik^iies (u;fi , apr^ ^ivoir yflcn .^ |«(a*
(i) €k^ ebtretien en appfeM plus siir fes di^IplBitlbns et le fnxe'de
Pascal a cette ^poqtte que tout ce qui est lit aillieui^. On y Volt {tm pei
plus loin) que , ma1gr6 ce que sa soetrr lui ava'it t6d6 de sa part de bien ,
il n'avait pas encore assiez pour ylVre seldn r^ciat de sa conditton. Babi
la Vie que madame Purler a 6crite de son fr^re, elle ne tonche que l^g^re-
ment ees drconst^c^ ^nt^rifures h Ja ^oeqii^e jcoQfiera}i9i^ ejt 4^m les-
quelles elle-m^e f yait ea m petit^ torts. II n*cst ^u^ ie X^pfi dfi 9l9Hfp
pour (Ure informi^ de Wt,
LIVRE TfiOISlilfE. 497
« tement daos h moiidey s*^toU reUr6 dan& la solitude i f'l^toiiiia beaa-
« coup de le trouver mangeant k I'heure de Nones , parce qa'avant sa
« retraite il oe dlnott Jamais qu*A Theore de Ydprec. Le solUaife s'eo
« Afiweevant li|i dit : Ne vaut m etunnft^ pas , mpii Fein ; ea n'est pas an
« reidchement, mats une necestiU, QuandJ'stois dans le monde, je n'pn avois
«( pas besoin, paret que mes oreities me repaissolent, Les leuanges qa'on
* donnoit d met autUrUit saiUfiUscwit $i bim mon etprii » que h eattpt §t^
« etoit fortifie et anime d ies redaubler ^£m^> s'H eAt eti besjoin, Mais id ok
« persanne ne me dit mat, oU L* amour-propre n'a ri»n qui le eqntenie,je suis
« 06%^ malgre moi de donner eetie satisfaction d la nature, paree qu'elle en
c 9et absolument depourvue d'ailleurf,
<c Yoyez-Yons, ma Fille, me dit-elle ensuite, il en est toat de mSme
<t de ce dont voas parlez (1). Un lionnete homme dans le monde se sent
Is port^ k obliger, mdme an prejudice de son int^r6t propre, vne personne
c qai demeure dans le monde comme lui, parce que c*est ub t^jnoia
« toujoars present et une trompette qui pubiie son action par sa seule
« vne , et que la gratitude de cet homme et Ies louanges qa*il Ini procuie
4t to ricompenseAt de son bianfait , autant de fois quUl y a des complai*
€t sanU qui Ten cangratuleat. Mais Ies services qu'on rend k nne per**
« Sonne qui est hors du monde n'ont rien de tout cela. Gomme c'est une
« action purement de charity, qui est plus utile It celui qui donne qu'i
« edbai qui regoit, pas use pers<»ne ne s'atise de you^en loner. Ge|leqiU
« ax€cu le bienfoit ne pent pas le publter, parce qu*elle n*y est pas. Ceux
« qui le peuyent savoir et approuver Foublient ais^ment, parce quils n'y
« out point d'int^r^t , et que personne n'est pay^ pour Ies en falre res*"
« loiiYettir. De \k vient qu*on tient pour perdu tout ce qui se lait aut
a Heligieuses^ parce qu*on n'y rencontre ni bonneur ni avantage tem-
« porei qui tienne lieu de recompense (2). Tenez cela pour une maxime
IT kidubltable sur quo! il ne faut Jamais manquer de faire fondevanl.
« Afit^ement , vous ser^ tocuonrs tromp^. J'en ai taut d'exp4r|isno6s
« que je n'en saurois plus douter. Mais la raison memele fait voir; car
« c*est proprement iB monde et sa mani^re d*agif . f? a ioigours M faU
* eou^me eda, et ie utm toujourti eig s^H et$it atdrm^ni fiui, il m mtoii
« plus ^u mmdc* »
EUe disi^ toutes ces chases de cette maniire ferme
fl) Quoi deplos agr^ablement dMbumi > de plus fti, si VonieFe-
pMe Aftx iaituations , et le ton du eloltre observe ?
(2) Et combien de fois , lorsqu'ils ont affaire, noo pas k des religieus6$
ni k des Chretiens cloitr^s , mais k des personnes inrerieures et dont la
Yotx ^ suppos^e sans (^bo , des gens du monde qui se piqoent d'Mre
acooi^pli^ ns ae-font-iU pas faute de se montrer, le matlp , et i la clartd
du soleil, sous des jours dlnt^rSt et de personnalit^, dont le soir, it la
clkrte destotigies, tls roogiraienti
I
488 PORT*ROYAL. |
qui redoubldit le feu de ses paroles, et d'un mouve- i
ment quisemblait vouloir les imprimer dans le coeur.
Et quand elle croyait s'apercevoir qu'elle avail frappd
trop forty elle s*arr6tait tout d*un coup avecsourire,
et entremSlait de nouveau les agr^bles histoires pour
exemples, et les adoucissements.
A peu de jours de Ik , Pascal , qui £tait absent de
Paris,, y revint et se pr6senta au parloir. II avait re^u
la lettre; il fit tout d*abord TofTense; niais le visage
de sa soeur, malgr6 la galte qu'elle affectait, et quoi-
qu'elle sMhterdit toute plainte, lui apprit assez ce
qu'elle avail soufferl. II faul dire k sa louange qu'il
fut a rinstant louche de confusion, et que, de son
propre roouvement, il se resolut de mettre ordrea
celle affaire, « s'offrant m6me de prendre sur lui
toutes les charges el les risques du bien , el de faire
en son nom pour la Maison ce quMl voyoit bien
qu'on ne pouvoit omettre avec justice. »
A eel effet , trois ou qualre entrevues entre sa soeur
et lui furenl encore n^cessaires ; apres quoi il n*y eut
plus qu'4 signer. Mais ce que remarqua de plus en
plus la sceur de Sainte-Euph^mie durant toute celle
petite negociation , pour laquelie, ichaque fois, elle
prenait conseil, c'esl la diversity de canduUe que le
in^me Esprit de saintet^ sugg^rail aux meres Ang^
liqueet Agnes, non moinsqu*^ M. Singlin. Gbacun
lenail son r6le k part, dans celle ligne de d^inte-
ressement : 1* la mere Ang^lique, gardienne vigilante
de la purele de la maison , marquail sur toutes choses
son intention principale d'empdcher que la moindre
ombre d*inter6t ne s*y glissdl; elle acceptail Tinjus-
tice avec joie el tendait k tout ceder. 2' M. Singlin,
LIVRE TROISI&HE. 4^
comm6 p^re commun du monastere et aussi de la fa*--
mille Pascal, songeait a cette derafi^re, et souffrait
de leur injustice; en laissant au convent le miritO:
on plutdt (1) l*a vantage de la subir, il eftt voulu epar-
gner aux autres le malheur et le tort de la causer : il
tendait k remetlre Taccord. 3*" Enfin, I'excellente
mere AgnSs laissant cds int^rdts g^n^raux aux soins
des deux precedents, n'^tait occup^e, elle, en mat-
tresse particuliere, que de sa novice, et de la consoler,
de l*^lairer sur chaque point, de la faire profiter de
chaque epreuve. N'est-ce pas la un triple rdle qui,
bien saisi en une circonstance, nous donne k entre*
voir les aecrets k Finfini dans cette diplomatic de la
GrAce?
J'ai dit qu*il ne restait plus qu'k signer. On 6tatt
k la surveille de la profession. Pascal se rendit au
parloir, accompagn^ de gens d'aflaires et notaires*
Mais la m^re Ang^lique, qui etait une des parties
contractantes , se trouva trop indisposee ce jour-l&
pour paraitre; et, s*en rejouissant, ellelui 6t dire
que rien ne pressait, qu'il se consultdt encore, et
qu'il serait assez temps apr^ la profession de sa soeur;
ce qui voulait dire, apres que le convent seul se se-
rait engage. Les gens d'affaires furent fort surpris de
cette manierede trailer; Pascal sepiqua d'bonneur;
il revint le lendemain , trouva la Mere un peu mieux
portante , et se hSta de conclure avec toutes sortes
d'expressions de regrets de ne *pouvoir faire plus,
Tandis qu'il tenait la plume pour signer, elle lui
(1) Le mcrite, qa*ai-]e dU? il n*7 a pas de mirite aa sens dePort-
Boyal ; on se sarprend ainsi k ces especes de contre-seos o4 nous induit
le langage ; je fais expris remarqaer celai-ci.
490 PORT-ROYAL.
disaii enoore t < Yoyez-vous , Monsieur, nous avons
appm de feu M. de Saint-Cyran 4 ne rlen recevoir
pour la maison de Dieu , qui ne vienne de Dieu (i). ^
Tel 6tait done Pascal , a .oeUe date dejuin i653,
r^devenu bomme du monde et faisant par civilU^ el
b90$ proc6di6s ce qu'il ett laUu par charite. La morl
do son pero lui donnait plus de facility pour coniiauer
fiipmrain de vie veritabiement fastueui; pourtant, oa
r$k entrevu , le^ avantages qu'y avajt ajout^ssa sceur
dans le par.ta^ des biens, n'etaient pas inutiles, n^e*'
taieat m^me pas suiSsants po^ Taider k soutenir ce
ton de depense ou il s'etait mis. II en etait 1&, vivant
^ s'i&mancipant, fort aux prises, je me le figure, avec
Hpntaigne, resistant par rintelUgence, ci^dant etde*
rivant par la conduite. La grande epoqua de son
d^e avec akematives se place ici, dans cet interYaUe
fit cet intcirregne des deux conversions : dnq longoes
anp^es. II avait recommence a se dissiper depuis la
$n de 1648. Son esprit vigoureux , bardi , sie Mchait
1^1^ eio tous sensj le Uontaigjue^ lui avait dd re^
gagner vite le temps perdu (2).
Xi) M&n(firet pour Urvir d CHidoin de Port-Hayal.,., ViTtclA], 174S,
loive m, p. 54-105. -^ La gaut 4e Sainte-Eiipiitoie conmen^ ds
diresaer le detail de tout ce pttU particulier, comme elte rappelle* niil
tingtaine de jburs, je peiise, apr^s la conclusion : son recit porte la date
iaiOj^in 16^. £116 l'6crivit k la d^b^ sur du popler dmi qu'elle
tiopTa daitf $0l cmeU9 , dernier veaUge dn monde { elie I'^en e^nse daas
ttn joli post'scriptum : « II m'a sembl^ que i'or ne poHvoit Stre miew
employ"^ qvCk reconnoitre la charity , puisqu'il en est Timage. » Encore
une blaelte de bel-^sprit^ De ce c0t6 , la tranche doru dura plus long-
teiiips.
' X% IJne obsertation totitefols me frappe. le donte de Pascal ne trouve
gu^e place qu'apres sa pretnitfre coDYersiOQ si s\yt, ^ r^elle; de sorte
LlVRE tftOlSttlME. 291
Cl'etait )e temp^ de h Fronde et le lendemain ; la
society se livrait i nu. MoliSre et iPa^cal, ces deux
grands esprits , en ces libres moments , eux aussi ,
passaient teui* jetinesse et menaient leur Fronde.
Les grands et les petits , la propriSte, la naissance^
lotis les droits ou les pr6jug6s n^cessaires el conve-
iius, Pascal, en passant, s'en retidait compte ; et il
JQ^avait Tair que de s'amuser.
t)u milieu de cette vie sparse et r6fl6chie, la geo-
m^trie faisait des retours. II aoutenait une corres-
pohdance Ires active avec Ferniat, qui r^sidait k Tou-
touse. Le chevalier de Mer6, grand joUeur, luiavait
pose des questions , qui se rattachaient k ce qii'on
tippeHe le probleme des partis. Pascal , avec le train
qu'il menait, <&tait Joueur peut-^tre; mai»il n'avait
paS besoin de cela pour s'intjSresser k une theorie et
^our s*en rend're mattre. Signe original et singulier !
cliaque coup d'oeil qu'il donnait, m6me par distrac-
tion, k quelque objet, amenait une id6e nepve, et
souvent une id^e pratique. 11 inyentait ainsi le Aa-
"quetj la brouette du vinaigrier; il paratt mSme, gloire
bopulaire, qu'il entrevit Tommftu^ (1) ! Vers ce temps
ipi'on penf dire qii*il e^t comme postfkteur k m foi. Plus tard , il nj9p
vivera par acc^s, je le crains, au sein mtoe de renfantement des Pentees,
iPalical ii*a jamais plus dout6peiii-(ftre que dans le temps oA 11 a le plas
em. HaislB doute alon itait et fat toojoars en ini, pint ou moini;
compae m Uqd encage. Qu'aurait^e M a'ii u*j avait eu ^oot d'abor-d ce
premier fond de gr&ce ?
(1) L$i Carrosset d einti sous ( Yoir la petitf l^rechare de !!• de Monmor-
qa6^ Firinin Bidot, 1828) ; Tentreprrse ne s^essaya (jiie sar la iSn de la vie
jfe Pascal.— Piiisqne pons en sommes aox cariosH6s« voici, sar s^ promp-
Utade aux nombres> une petite anecdote qui rentrerait bien dans \t$
|r6crtotions math^matiques : d M. Pascal 6,tan^ ajl^ voir M. ^rnou^
(ctianoine) a Saint-Victor, avec le due de Roano^s, v^t entrer fort con-
foi^ment an troupeaa de moatons. II d'emanda k M» Arnoul s'il en de-
492 PORT-ROYAL.
ou nous somoaes, rassure sans dpute par ua eclair de
sanl^, il pensait k un engagement plus definitif dans
le monde , k Tachat d'une charge et a un mariage. II
en 6tait k ce point , quand le Seigneur, qui le pour -
iuivait depuis long-temps , I'atteignit.
Vers octobre ou novembre 1654 , etant alI6 , selon
ssk coutume, un jour de f6te, se promener dans un
carrosse k quatre ou six chevaux, au pont delSeuUly
( comme qui dirait au bois de Boulogne ) , son frin-
gant attelage prit le mors aux dents a un endroit du
pont oil il n'y avait pas de garde-fou. Les deux pre-
miers chevaux furent precipites; mais, les r^nes etles
traits rompant heureusement, le reste, chevaux et car-
rosse, s'arrSta court. L'impression que regut Pascal
de cet 6Yenement fut extraordinaire; on en peut ju-
ger par le petit papier et le parckemin (deux copies
pareilles, pliees ensemble) qu'on trouva, apres sa
mort , dans la doublure de son habit , et qu'il decou-
salt et recousait soigneusement lui-meme chaque
fois quMi en changeait , tant il tenait a les garder con-
stamment sur lui ! La date en est du 23 novembre
1654, c'est-i-dire aux environs de Taccident. On y a
voulu voir la mention faite d'une vision qu'il aurait
eue, et mSme un bon carme, ami des Perier, a ^rit un
commentaire de vingt et une pages in- folio k Tappui ;
mais Pascal n'a jamais parle de cette vision a per-
sonne, ce qui la rend douteuse, d'autant qu'en exa-
vineroit bien le nombre. Celui-cl lui ayant r^ponda qae non , il loi dit
tout d*an coop , en comptant en nn moment snr ses doigts , qii*il 7 en
ayait 400. M. de Roann^s demanda k celai qai les condaUott combien il
7 en avoit : il lui dit 400. » Probablement le troupeau, tout conrus qu*il
paraitsait, formait a ce moment one figure dMerminte, iincarr4» uq
Iriangle : Je le lalsse aux experts.
miiiiant siltis preveotion Tecrit, on n*y lit rien quf
force k y voir autre chose, sous des terraes elliptiques
et m^taphoriques, qu*un ravissement d*esprit au seia
de la pri6re , un de ces 6tats de clarte et de certi-
tude celeste , coinme il est donn^ aux Chretiens sous-
la GrAce d'en ressentir. On pent conjecturer que Ta-
venture du pont de Neuilly donna Tiaipulsion a ce-
ravissement de pri^re et de reconnaissance. Les dis-
ciples de Port-Royal par devotion, les philosophes da
dix-huiti^me siecle par moquerie, ont contribu6 k
traduire en msion formelle cette circonstance mysl6—
rieuse (1). On est all6 jusqu'4 dire qu'i partir de ce
temps Pascal vit toujours un abime k ses cdtes : it
n*est question de Vabime que dans une lettre de
rabh6 Boileau, bien plus tard, et nous verrons en
quels termes. Pascal , comme tons les hommes c^-
l^bres qui parlent k Timagination, a eu sa legende.
Ce qui nous reste k dire va prouver que la conversion
definitive du grand g^ometre partit effectivement
d'une&metouchee, non point d*un cerveau 6branld.
II allait, des septembre 1654, visiter plus fr6-
quemment sa seeur au parloir de Port-Royal de Pa-
ris. Evidemment , par les entrevues du mois de mai
de Tautre ann^ , elle avait regagn^ sur lui de i'in-
(1) Pour prendre dans Port-Royal nn exemple analogaoy^enlil ehez
Fontaine que M..Le Maltre» qnelqnei mois aT«nt la mori, firt tonch6
de Diea d'lme mani^ eoeore plaa yive et plus partlcoli^ qvfU n*atalt
M jatqne-M ; ear un Jour» qnelqnee perionnci lul ayant dU qu'eHei
ionhaitalent pour lul devant Bieu qu'il ne ffOt ni demUmefrt si demi-
Tifant, cette parole prononcte gam antie desieiA lai entn an ecrar
eomme une fteehe per^anu ; 11 la redlMit mm cesie Mir tons les tons, et II
derivit mtae ces deux mots : Ni dtmi'moti ni dtmUvivant , en gros ea-
ractires , pour en mieux conserver le souvenir. £h blen ! voiU, plus en
abr^giy dans oe mmtnxo^ rblsloire da parcbemlB de Pescah
494 pQtiT-fioirAL.
* • • *
fluence, et reveille les bonnes pens^es. Chose tou*
chafnte! dans ce temps de la seconde conversiqn,
elle prend les devants sur son frere, comtoe lui-
ni6me il les avait pris une preiriiere foi$ sur elle,.
et j^ par son es^emple, elle Iqi rend ce qu'elle eq avait
regu : ainsi deux coureurs ^^nereux , dui} danS/ ^
sainte afrene ^ se d^passent tour k lour Tun I'autrej^
et s'enfTammeht avec emulation.
Le|Qur de la Conception, 8 decembre, tsindis qviUl
6tait a\ec elle » le sermon vint k sonn^r ; il Idi qyittai
pour s^y rendre. L'instruclion de M. ^inglin^ q.ui pq^i-
tait sur les gens du monde, et sqr la maQier,e tputa
l^ere et rouliniere avec laqu^Ile ils entrent dans Ifs
charges oil dans le mariage, luj p^irut si proportipnpj^
aux circoQStances sjngulj^res ou il se trouvait, qfiOl
y vit le doigt de Dieu\ et qu'il r^yint aussit^t apr^*
s'en ouvcir a sa i^oeur, laquelle, le j[Qur pGb^ipe^ ^
icrlvit i mad^me Purler dans le& termes siiiv^ptsi :
-n Vk nWip^i l^onDjIil^ que, TDVft ignoriei pim ione-itieiii|!t cei qki
ceTClt lui-mSine qai yous 1 agprlt, alSn qiie vous en pus^iez moina doa^r.
Tout ce que'jf puU cHre, n^ayant point de temps , cNest qu'Rest paria
inia^r|cai(4p4lp ])i^ dap^'^n ^raiiid^ d'etre tout i M, aana lufiaa*
mpins qn'il ait encore d^tefpain^ dans ^nel genre, de vie. Ermr^^'itfoitj^^
depuVs plus d'anan, un grand mepris du monit 6i un dego&t msupportabb
d&^tautes tes^eiiOnnes fitc en fpnt {%) , ce qtoi le dQV4K>it' p6rtlr««Am ttm
humeur bouUiante k de grands excis , il use n^anmoins en cela d*une mo-
d^tioA qui ipd fait tont^Meit bien esp^er^ II est tout t8itdq^4:la'C0il>
duite 4e M^Siikgiio, et J'espire que eese^a (|eD> aneiboaiiiiaiioB <i*enlMrt»
0*11/ vepi de SOB CM^ lereoe^oir.(car il n^ hiia point encofeaeoonllr-
]*Mp6r0,n6aiinieiBS qu>i& lafin asenouf refusera pas^Qaeiqu'ttsetronTt-
plua mal qu!iii n^ait fait depnis iong-temps, oda ne i^H^oigne nullemeiilL
desonentreprlieroe qioi montve que sei'Tsifoiii d'aiitnioi^ s^toliati
(1) Ceci nous fixe sur le temps et sur If du^^^ de U crjse. .jj^'fcpid^.
du f^oiit <ie r^euilly n*j ^arait f»lu4 ^^qyi! <;e ||,u71 f(jil p,^fld^ fmgeeit^ii
et'le mirai^le s^iritue^ !o^4^vc ^^itf^J^^ ^^^^ Aa laUiude,
LIVEf: TJU)lSJij|:j|IE. 4|f(
qjie des pracxles. Je reijjftrq^e v^ m nof^ liu^Ui^^tl j|^e |(^^i)i8f^4Hl4
ineme envers mbi, qui m^ sarprend, £nto je n^aipj^f tljen AypQ^.dUj^^ii
non qn^itparott chlrement que ce tCest plus son ttprit mturi^ 9wia^itfii(i {^^
t)ans une autre lettre du 25 Janvier 1655 , ]^ soBur
de Sainte^J^upheniie d^veloppie avec d^tdih oe ^'eile
A'atdit fell qii'aniioncer. Notre r6te est hum$Ie eiA
cette matiere ehr^lienne, et se boroe a extraiee. ;N«
D0O8 lassons pas. II convient de s'eleftdfe k T^se^tnt
toutes Fes circonstances d*une si gra^de ime^ et d'y
9uivre , comme depuis I'aiibe, les heures etles miiiti^
tes dfe to Grace.
4 »
\
« Hft ti^ ctt^reSotir, Je ne Mts si f ai en moins d^impatience d[e voqip
fnander des nonfelles de la personne qae tons savez , que voas d^en re-
eerblr ; et n6anmoiin il me semble qae n'ayant pofnt de temps A perdre.
\tit^ pas dfl YOQs ierire plas tdt, de crainte qa*il ne falKkt dSdire ce
<^e]'atirois trop tOt dft. ^als k present les choses sonl k un point quMl
ftrat Tons les hire sayoir, qnelqae sneers qa*ii plalse i Diell ^y donner.
le-crofreis rous ftire tort sf Je ne Vous instraisofs de fhistoire depuis le
eoiiimeiicem ettl •
' « Qaelque temps derant que Je tous en mahdasse la premiere nouvelley
(^est'-i'-dfre environ rers la fln deseptembre dertiier, 11 me vimtvpYr; et^
I cette Tlslte, tl s'ourrit k mol d*ane mani^e qui me fit pitil , en avouapt
qii*au mHfen de ses occupations qui 6toient grandes , et parmi toutes Tes
dioses qui poUToient eontribuer k lui faire afmer le monde et aui^uelles
on ayoit ralson de le croire fort attach^ , il 6toit de telle sorte solficit^ a
quitter tout cela , et par une aversion extreme qu^lT avolt des folies et
des amusements du monde , et par le reproche continuel que lui fai^oit sa
ediMienee,4|ull«e troovoit d^tacli^ de Mies eboses A un point oik
U ne Tayoit jamais ^; maU q«e d'aiUetirs il ^toit dans un .ti gr»i||r
abandonnement du c6t6 de Dieu qu*il n'^prouvoit au^un attraitAmaia
quHf sentoit bien que c^dtblt plus saraison et son propre esprit qui'
VncUettleaqii'il eann^issait le ineillear^ que nob paalettibdyitfroeiil d^
ci^l de Bieu ; que dans le d^tacliemeni de toutes cb^sef oix \\ se trouvctUy;
8^1 avoit les mSmes sentiments de Dieu qu'aatrefois (1) , 11 se croyoit en
Mat depouvoir tout entrepraudre, et qu'li fislToit qtf il efih: eb ces temps-
144*tonrib|^s,a|ta9lies tP«r r^s^Her: aux gripes que 'Bied liidiioil^^
aux mouyements quMl lui donnoit. . .
« Cette confession me surprit autant qu*elte me donna de Joie. IM
.(1) ^ulraCpU, «tt l«inp«.tf^.s#,prwi4!r» wvm^m^ii^)i
/
4dA i»bt(T*ROYAL.
Ion ]e concuf dn 6«p<rtnoes qae Je n'aToU Jtmati eaei , €t Je drus ? dog
'OD devoir mtnder qael<(ile chose, alio de tous obliger k prier Biea. Si je
vacontois toutes leg aatres yisltei aassi en particalier, il faadroU en faire
can Tolame ; car, depois ce tempi , ellei faient al fr^aentes et si tongues
igae J« peasois D'avoir plus d*autre ouvrage k faire. /» n§ faisois ^m U
'gmvre sans user d'aoeane sorle de persecution , et j» U vfiyoU ptu d peu
^eretirt de telle sorte que Je ne le connoissois plus (Je crois que voas en
flerez autant que moi si Dien continue son ou?rage) , parliculierement en
liumilite , en soumisslon , en diflance, en ni€pris de soi-m^me, et en
dteir d'etre antenti dans Testime et la mtooire des hommes. V^ilA es
y«'i/ est d eette heure ; ii n'y a que Dieu qui taelic ee qu*U tera unjour,
Enfin, aprte bleu des visiles, et des combats qa*il ent k soutenlr en Inl-
ai6me snr la difficult^ de choisir un guide, il se d^termina. II ne dootoK
point qu*il ne lui en fallftt un ; et quoique celoi qu'U lui falloit fftt tout
IrouvA (M, Singiin) , et qu'il ne pikt penser k d'autres , ntenmoins la de-
fiance qu*il avolt de lui-meme Ciisoit qu*il craignoit de se tromper par trop
d*alTection, non pas dans les qualit^s de la personne, mais snr la voca-
tion dont il ne voyoit pas de marques certalnes , celui-IA n'etant pas son
pasteur naturel. Je vis clairement que ce n'^toit qu'un reste d'independance
cache dans le fond du coeur» qui faitoit armet de tout pour iviter un assa-
Jeltissemenl... Je ne voulus pas neanmoios faire aucune avance en cela;
Je roe contentai seulement de lui dire que Je croyois qu'il falloit faiie
pour le medecin de TAme comme pour celui du corps, choisir le meillenr...
Je ne me souvieiis plus si ce fut ce que Je lui dis qui le fit rendre , ou si
ce fut la Griice qui eroistoit en lui eomme d vue d'teiL,, Mais, quoi qll*il en
soit, il fut bient6t resolo. Apris cela neanmoins tout ne fut pas fSsit. Car
il fallut bien d*autres choses pour faire r^soudre M. Singlio , qui a une
merveilleuse apprehension de s*engager en de pareilles aCEatres. Mais
enfin il n*a pu resistor k de bonnes raisons quMl a cues de ne pas laisser
perir des mouvements si sincdres , et qui donnoient taut d*esperanees. »
Ici se place le projet de Pascal d'aller k Port-Royal-
des^Champs , tandis que M. Singiin s*y trouve , mais
d'y aller en laissant ses gens k distance, et en chan-
geant de nom. M. Singiin , par une belie leUre , le
lui defend ; il prolonge encore la quarantaine , et lui
donne ordre d'attendre avec patience son retour,
constiiuant provisoirement la soeur de Sainte-Eu-
phimie sa IHreetrice. Celle-ci continue :
« Enfln M. Singiin etant de rctour; Je le pressal de me decbarger de
I
tivAfi fnoisttriiE. 491
ma dignity, et ]e flis Unt qoe fobtiiif ce ({tie ]6 dMrota^ de. torte qa*il
le recut. lis jugerent & propos Tan et Tautre qu*il lui seroit bon de faire
un voyage a la campagne , pour 6tre plus s^soi qu*il n*<^toit, k cause du
retoar de son bon ami le due de Roannes, qui I'occupoit tout entier. II
lui Gonfia cependant ce secret , et ^vec son consentement , qui ne fut p&s
donn^ sans larmes, il parlU» le lendemain de la f^t'e des Rots, avec M. de
Lnines , pour aller en Tune de ses maisons oil it a M qoelque temps.
Mais , parce qu^il n'6toit pas \k assez seal k son gr^ , il a obteno une
chambre on cellule parmi les solitaires de Port-Rojal, d*oi^ II m*a ^crit
avec une extreme joie de se voir log6 et traite «n Prince, mais en Prince an
Jttgement de saint Bernard , dans un Ilea solitaire oA Ton fait proflession
de pratiquer la pauvret^ en tout ce que la discretion pent permettre...
<f II n*a rien perdu k sa Directrlce , car M. SInglin , qui a demeurd en
cette ville pendant tout ce temps, I'a pourvu d*un Directeur (M, de Saci)^
dont il est tout ravi ; acun eii-il de bonne race.
a II ne a'ennuyott point ^k, mais quelques alRiires I'ont oblige de re-
venlr contre son gr6 ; et , pour ne pas tout perdre , il a demand^ une
chambre cdans (d Port^Royal de Paris), oik il demeure depuls jeudi.
sans qu*on sache cbez lui quMI est de retoar. II ne dlt k personne oA II
allolt lorsqu*il partit, qu*&madame Pinel, eik Duch^nequ'il menoit. On
s'en doutoit ni^anmoins un pen , mais par pure conjectured Les uns disent
qu*il s*est foil moine; d'autres, hermlte; d*autresy qu'il est & Port-Royal.
II le saiiy et ne s'en soacie ga6re. Yellii oii les choses en sont (1). »
Nous avons rejoint Tentretien avec M. de Saci, qui
dut avoir lieu duraut I'un de ces premiers sejours au
monastere des Champs ; nous possedons des lors.
dans notre sujet tout Pascal. Il avail , je le rappelle ,
de trente et un k trente-deux ans ; il adopta , de ce
moment, le genre de vie qu'il a suivi jusqu'i sa morl,
se servant lui-m6me jusqu'4 faire son lit, et n'em-
ployant les domestiques que pour les offices indis-
pensables. A cette premiere lettre , ^crite de sa cel-
lule, ou il disait qu'il etait logi et traits en Prince, sa
sceur r6pondait elle-m6me avec toute sorte d'en-
jouement : Je ne sais comment M. de Saci s^accommode*
d^un pinitent si rijoui. On retrouve en ces grandes
(i) BMueit d'Uimht , 1740.
n. 32
49$ POM'hoikh.
^me» le rlre ais^, heureux^ mvolontaire ^ le rire
de Lancelot et dc l^enfant : ainsi se verifie le Soyez
joffeux de FApdlre. Pascal, & peine assis au desert,
^n ressent les delicieuses premices.
Joie^joie, pleurs de joie! Riconciliatian totale <|
douce If a*t-il drt dans le petit |>ajH«r /
Ses infirraites 6taient grandes, mais tol6rables en
ces annee3, et sans trop de redoublement jusqu'i
trente-cinq ans* Ses premieres aust^rites parurent
m6me lui faire moins de mal que de bien : « J'ai
£prouv6 la premiere, lui ^rivait sa s(Bur, que la
sant6 depend plus de Jesus-Christ que d'Hippocrate,
et que le regime de V&me gudrit ]e corps, si ce
n'est que Dieu veuilje nous ^prouver et nous fortifier
par nos infirmit^s. » Lui-m6me prit des lors pour
maxime, que, la maladie itant , depuis h p^cl^^ I Hat
nattirel dee chHtiensj on doit s'eUimer heureux d'ttre
malade , puuquon se trouve alors par nieessiti dans
litat ou Von est obligi d'etre.
Get etat habitue! et profond, cette soufTrance aimee
donnera i ses Pensies je ne sais quelle tendresse.
Pascal est malade, c'est cequ'il faut souvent se rap-
peler en le lisant. Pascal malade se montre tres sen-*
sible aux souffrances physiques de J6sus-Christ ma*
lade , et c'est touchant.
Pascal, humainenient, n'a point aim6; mais tout
cet amour s*est verse sur Jesus-Christ le Sauveur : g'a
ite sa seule passion, passion veritable, qui s'echappe
par ses 16vres, et qui saigne dans ses membres.
« J'aime la pauvrete, parce que J6sus-Christ Ta
aim^e; j'aime les biens, parce qu'ils donnent moyen
d'en assister les mis^rables. » Yoi^ d^ 9«s 9caeiits
I
LIVUE TROlSlllME* 400
qu^il faut opposer, pour toute rdponse, k ceux qui
demanderaient , au sortir de Montaigne, k quoi bon
Vassieite de terre et la cuiller de bins !
En quittant son cachet habituel, il en prit un qui
representait un Ciel renferme dans une Couronne
d'epines, avec ce mot de «aint Paul : Seta cui credidi^
je sais en qui j'ai foi (1)..
La conversion de Pascal amena du coup celle de
ses deux grands amis, le due de Roannes el M. Do-
mat. Le premier^ petit-fils d'un grand-pere tres dis-
solu, et dont Tal)emant nous donne d'abooiinables
nouvelles,, avajt eu le malheur de perdre en basage
son pere, et d'etre remisaux mains indignes de cet
aieul. La connaissance de Pascal, son voisin de terre
etv^on a!n6, lui vint a propos en aide et le dirigea.
Au moment ou le jeune due et pair se decida a suivre
son ami dans la vpie nouvelle , et a rompre aussi avec
ses esperances du monde, ce fut une si violente co^
lere parmi sa famille et parmi la gent, que le con-
cierge de son hdtel, ou logeait pour le moment Pas*
cal , monta , le matin , chez celui-ci , un couteau a
la main , pour le tuer : par bonheur il ne le trouva
pas. Nous aurons occasion de nommer, de saluer en-
core a la rencontre ce bon due qui fut toujours rem-
pli deplete, nous dit-on, m6me d'une piete fort ten--
. dre^ et q^ui yecut fidde jqsqu'au bout a Pascal et a
Port-Royal , fort tracasse d'ailleurs de proces et d'af-
(i) Ces devises , bien prises , flient la pens^e avec imagination. Dante
auralt ea magnifiquenient poar ^ientte-ee bean mot : Jtie stelle , qui
eonronne ses chants. Ponr Montaigne , son cachet aurait pu 6gurer deax
enfonts jooant an Tolant sona on nuage , avec ce mot de Socrate <iui i^
tOQt une pbysionomle Ir^dnil |»ar loi ; Sei9n qu'w ptuit^
600 »oftt-fto«ii. -*» Livti& tKoitiiettii.
fairies, et payani r^ligieiisemeht les dettes quSl n^avait
point faites (4).
Quanta M. Domat, tout petit^neveu qu*il etaitdu
Pere Sirmond^ii entra, moyennant son compatriote
Pascal et sur son exemple egalement , en relation
etroite avec notre monastere; il se montra digne
en tout de cette qualite d'amt , et il orne avec conye-
nance les dehors de la maison par le caractere sens6
et lumineux de ses ouvrages, par la r^forme qu'il ap-
porta dans la jurisprudence, et qui repond assez
exactementy on Ta indiqu^, & celle qu'ArnauId pra*
tiqua dans la tfaeologie, et Boileaudans la litterature.
Domaty Tauteur deslots cimles dans leur Ordre naturel^
le Restaurateur de la raison dans la jurisprudence , selon
Texpression de Boileau mSme , le devancier enGn et le
roaitre de Daguesseau, Domat, nousJe retrouverons,
est un alli6 fait pour I'Stre, un correspondant des
plus honorables et sortables. Pascal done le procura.
Mais c'est assez parler des services indirects : ilest
temps J sans plus tourner, d'en venir au principal re-
sultat et au plus celebre. Nous abordons les Provin-
dales.
*
(\), Payer les dettes qu'on n'a point faiies, cela est Trai aossi an moral.
Port-Royal ne fait pas autre chose. Qaand on entreroit par Tallemant
Tbistoire des pires , des grands-p^es, et des mires, on est renversi da
contraste des generations : on comprend mieax alors tons eea JeOines et
tons ces repentirs. Le cloltre paie pour le monde. « La priire et les
sacrifices, a dit Pascal parlant des morts, sent an sonverain remade k
leun peines. »
♦•
%
VI
SUaation eiUrieure k la Teille des Provincial^, — * Les cinq Propositions
d^f^r^es k Rome* — Innocent X. — Avocats' pour . et contre. -* Le
docteur Saint- Amonr; son portrait par ' Brienne. —* Audience solen-
nelle ; compUmentsetcondamnatioft.-^La Bulle en France; Mazarin.
— Le Formulaire. — Affaire d*Arnauld .k,\& Faculty. -* Assemblies
religieusesr Assemble politiques. — Une Chambre de 1815 en Sor-
bonne. "—Arnauld ray6 comme indigne. — Pascal survicnt a son aide ;
balaiile regagn^. — Annto 1656 , seeonde ^poque^ *
Quand Pascal survint pour auxiliaire a Port-^Royal ,
malgre le renom d'Arnauld , malgre les sermons de
M, Singlin et sa dFrection combinee avec celle de
M. de Saci, malgre le nombre croissant des soli-
taires et cette prospirite du saint (fesert, malgre
Fexcellent gouvernement spirituel des Meres, I'or^re
du dedans et la multiplication des pensionnaires et
des novices, malgre toutes ces raisons d^ fleurir,
Port-Royal etait en grand danger et avail besoin de
' quelque coup eclatant : c'est que les choses au dehors
ayaient fort empire. TSchons bri^vement de les de-
brouiiler et de les definir.
11 y avait continuellement des attaques violentes et
publiques de jesuites contre Port-Royal fqueiques-
M2 PORT-ROYAL.
unes arrivaient de temps en temps k un degr^ de
scandale intolerable; Ainsi , en 1651 , le Pere Brisa-
cier, de la maison de Blois , s'etait mis a prScher
contreM. deCallagban, ami de Port-Royal , proche
parent des Muskry , des Hamilton , et Irlandais lui-
mSme, que madame d'Aumont avait etabli cure en
Tune de ses terres (Cour-Chiverny) aux environs de
Blois. On avait repondu (car on r^pondait toujours)
par un ecrit en quatre parties au sermon en quatre
points du P. Brisacier, lequel ne resta pas en arriere,
et dans un vrai libelle intitule : le Jansinisme confondu
dans VAvocat du Sieur Callaghan...j passa toutes les
limites : il y traitait les religieusjas de Port-B^yal de
Vierges follesy impiuitentes^ asaeramentaireSi tncommu-
nieantesj phantastiqites/2i^ainiioni6p\xis6j il finissait
par les appeler Callaghanes 1 La mere Angelique , in-
form^e par madame d'Aumont de ces infamies > et
ayant lu quelque chose du libelle, crut devoir en de-
mander justice a TarchevSque, M. deGondi, par une
lettre pleine de moderation et de dignit6 ( 17 decem-
bre 1651). L*archev6que, press6 d'ailleurs par ma-
dame d*Aumont , rendit une censure. Je ne donne \k
qu'un ecbantillon. Des exces pourtant , comme ceux
du P. Brisacier ou plus tard du P. Meynier, comme
ceux autrefois du P. Nouef et de tous ces casse-cous du
parti, se refutaient d'eux-mfimes. Le danger veritable
pour Port-Royal n'etait pas \k , mais bien dans ce
qui se suivait sourdement et obstinement a Rome,
pour revenir eclater avec autorite en France.
Le livre de Jansenius, on le sait, avait ete quelque
temps apres sa publication, censure par une bulle
d'Urbain VIII j mais cette bulle n'etait pas decisive;
■^ '
Liv4i^ 'k'ndisiiBfE. 503
^ d'aHleurs les jans^nistes, selon Tusage oii nous les
verrons,'de toujoursr savoir les intentions des papes
mieux qu'eux-mSmes , soutenaient qu'elle avail ete
en partie surprised ce pontife. Urbain YIII, selon
eux, avail pens^que, pour ^touffer les disputes^ il suffi-
sait de renouveler et de confirmer les buUes de Pie V
et de Gregoire XHI, et il aurait ordonn6 qu'on dress&t
une constitution en ce sens, en defendant d'y nom-
mer Jans^nius. Mais Tassesseur du Saint-Office, Al-
bizzi , d'accord avec le Cardinal-patron (on etait sous
le n6potisme des Barberins), aurait dresse la buUe a
rjntention des j^suites , y nommant 4 plusieurs re-
{»rises Jans6nius, et signalant en general dans son
livre plusieurs propositions prec^demment condamnees
chez Baius. On se prevalait fort, a ce propos, d'une
certaine vtV^uIa qui, ajout^e ou omise, changeait le
sens. Quoi qu'il en soil de ces dires a la Gerberon ,
la buUe d'Urbain YlII, promulguee en 1643, avait
^prouve de grandes contradictions en Flandre et en
France. Des docteurs de Tuniversite de Louvain^,
entre autres un M. Sinnich , Irlandais , avaient ^te
deputes k Rome pour obtenir une explication favo-
rable» et pour y defendre, comme ondisait, la doc*
trine de saint Augustin. En France, Tarchevfeque de
Gondi, toujourssans consistance, s' etait hate dere-
cevoir la bulle; elle fut signifiee, moyeiinant une
lettrede cachet, k la Faculty de theologie de Paris,
laquelle, dans son assemblee du 15 Janvier 1644,
conclut qu'il n'etait pas r^gulier, pour le present, de
la recevoir, et se conienta de defendre aux docteurs
et bacheliers de soulenir les propositions condamnees
par Pie V, Gregoire Xlliet Urbain Vljl.
S04 PORT-ROYAL.
Tout ceci , mais surtout rind^termiDation des
points quanta Jans^nius, pretait 4 Tevasion.
Urbain YIII etant mort le 29 juillet 1644, Inno*
cent X (cardinal Pamphile), \ieiliard de soixante et
douze ans, lui succeda. On passa de I'influence des
neveux a celle de la signora Dona Olimpia, belie-
soeur du nouveau pape. Les jesuites se tenaient 4
TafTut, bien que moins influents pres de lui qu'ils
n'auraient souhait6. Ce n'est pas tout d'abord que
raffaire de Jans^nius fut reprise et poursuivie (1).
Cela revint par la France. En juillet 1649, le syn-
(1) Noas ayons sur ces premiers temps d'lnnocent X, et sur son ca-
racl^re, avant qu'it ctit pris parti , de curiem fenseignements cliez nn des
n6tres, ct des renseignements que tout garantit jadicieux et impartiaux.
Je Ics tire des Nigoelation* de I'abb^ de Saint-Nicolas, charg6 d'aCTaires
h. Rome, non jans^niste a cette 6poquc, et lout oecup6 de suivre les in-
stractions de Mazarin en faveur des Barberins. Daas sa depeche da 10
juin 1646, rabtb^raconteainsi sa premiere reception par le pape : « Jeme
rendis au palais a i'heure marquee {vingt et une heures). Je fus a I'instant
introduit aupris du pape. II me re^ut en la maniere que je in*6tois pro-
pos^ qu*il feroit , e'est-i-dire avec an visage riant , des paroles ^tudi^es,
mais douces, obligeantes et accompagn^es de lootes Jes demonstrations
imaginables , dont une personne est capable pour gagner I'esprit d'ane
autre ; mais j'6tois tellement pr^venu sur tout cela I qu'll fit certainement
un eflTet tout contraire a celuiqu'il avoit dessein de faire. II ne mevoulut
point pcrmettre de parler que je ne me fusse ley6 auparavant. Apres lui
avoir dit que je venois k ses pleds sur Tassurance que Messieurs les Am-
bassadeurs de Yenise et quelques aulres personues m'avoicnl donotof
qu'il (itoit tres dispose k donner satisfaction a leurs Majest^s (le Roi et la
lleine-R6gcnle) ; lui avoir fait connoltreque je ne meltois nuliement en
douteque je ne dosse remporler des elTets de tant de paroles qu*il avoit dites
sur cela , et qaelqucs autrcs choscs sur le m6me sujet, je lui prteDlai ma
letlre de creanc e : apres quol il fut un pen de temps sans parler, en atten^
dant la sortie dc quei^aes larmes, qui ne me iurprirent n<m. pint que tout le
rede , ear je nCy ctois attendu , austi bien qu*d un grand trembiement de
mains , ay ant su que cela lui dtoit ordinaire quand il parle d'affaires impcr*
tantes. Puis il commenca k me dire qu'il ne savoit k quoi attribuer son
maiheur de n*Strc pas crn aussl affectionn^ a la France quUl T^toit elTeetive-
ment.. . » £t apres tout on detail tr^s particulier d aflTaires , Tabb^ df Sain^
, LIVEE TROISl^lME. 505
die Cornet que bian noud Gdnnaissons (1) avait de-
nonoe h la FaeoU^ de Paris les. fameuses proposition&.
extraites* Bien que Tentreprise n'eillt pas eu d'abord
pleinsQcces et que, sur le rapport du conseiller
Broussel, un arr&t du Parlement ett supprim^ le
premier essai de censure , le signal et la m^tbode de
Tattaque ^taient donnes. On savait avec precision les
points de mire.
Les j^suites de Rome en relation suivie avec ceux
de Paris, etparticulierement, dit-on, lePere Annat,
futur confesseur du Roi, ecrivant au P. Dinet qui
I'etait alors, avertirent que, si on faisait demander
la censure des propositions par une portion du clerge
de France, on reussirait infailliblement aupres du
pontife, qui serait jaloux de donner signe de souve-
rainet^. M, Habert done, actuelleraent evSque de
Vabres, et qui autrefois, elan t Thiologal de Paris,
avait prdch6 le premier conlre \e livre de Jansenius,
travaillases confreres les ev6ques, et dressa, de la
part d'un grand nonibre d'entre eux, une lettre au
pape, requ^rant jugementsur les cinq Propositions.
Le nombre des signatures alia graduellement de
soixante et dix k quatre-vingt-cinq ; il est vrai qu'on
Nicolas conclttt aiasl : « La longueur du siige d^Orbitello lui donne du
coeur et le confirme dans sa lenteor nalureile, qui est toul-a-fait espa-
gnole. Au reste , sa mani^r^ de trailer est tellcment pleine d'artifice,
qn'tl faiit Stre bien precaution n^ pour ne pas 8*y iaisser prendre. » Xe car-
dinal Mazjarin , de son cdt^, par ses Icltres^ recommande bien a rabb6y
Iorsqu*il ira i Vaudience du p^pe, ^^ne Jamais sc reiirer de ses pieds, 8an»
lui redire un h un les points de contest, afin de faire voir qu*ii ne se tient
pas pour satisfait. Ajoutez encore > si vous le voulez, les renseignements
de Retz sur ce pape ind^cis, ava,re et fln. Les pauvres jans^nistes, une
fois entre ses mains et ii ses pieds , n'eurent guere de parti it tirer d'un
tel juge.
(1) Pr^cedemment, page 149 de ce volame (iiv. II , chap. 11).
yemplbya toutessortes cFabsessiOng. E4e b6n M. Vin-
eent (de Paul) ne s*y m^nageait pas. Oetle lettre de
M. Habert, qui semblait ^maner du eorps entier de
r^piscopat , et qui ne repr^^ntait r6ell^aent que des
8l]j[natures individuelles , ne fut pas communiqude k
TAssenibl^e g^n^rale du clerg^ qui aliait se tenir au
oommencement de Pana^e 4651. Aussi plusieups
^v^ques s'elevSrent-ils contre ce qu'ils appelaient
une usurpation de pouvoir et de titre. lis s'en plai-
gnirent au Nonce; et une douzaine d'entre eux, soit
collectivement , soit m6me individueliement, M. de
Gondrin, archev6que de Sens, M. Godeau, ev^que de
Yence, M. de Montcbal, archev^que de Toulouse,
^crivirent k leur tour- 9u pape pour rinformer de
r^tat vrai de la question et, selon eux , des dangers.
Gependant la Reine-R^gente de son cdte, sur Tavis de
Vincent de Paul, s'adressait egalement au Saini-Si^ge
pour qu'il vouldt se h&ter de definir la foi sur ce
point.
G'est par suite de toute cette manoeuvre que le
proc^ fut porte a Rome, ce que les j^uites a\aient
surtout desird ; car ils savaient Tei^rit de cette cour,
sa prudence ici d'accord avec ie siecle , son aversion
pour les dogmes rigoureux , et se tenaient pour as-
sures tdt ou tarddu r^sultat (1). M. Hallier, succes-
(f ) iQtfigiie k part , ils n*aTaieot pas tort d'x compter. Je sors autant
que Jo puis des per8onnalttte» et je note les points do vae a mesure que
Je lis trouTo. Qaand on suit la'raarehe des discussions et des h^rteies dn-
rant les premier^ siicFes au sein da ehristianisme, on Toitqu'a cheque
ellbrtde la rafson (Arias > Nestorius, Pelage) poor remettre le cbristia-
nfsmo coimnencaDt, et Aon d^fini eneoresur tous les points, dans les voies
da sens buinain et de l^explloatton naturelle, ii y eut un elTort conlraire
des saints et orthodoxes pour serrer le ressort , et pour montrcr, d'apres
saint Paul, le ehplstiuiisoio rlgliifratew aUiil coatrftire a lana^ar^et
^jir dg ftl, Corfl^t .flans Jje j»yqjdicat,^ia Fj^^^U649
Paris » Qinievaat gaUicao n&U^j mais dee ^ pnisenl
\ou6 aux jdsuftes , fut envoys 4 Rome avec MM. La-
gpult et Joysely poujc y soutepir la requ6tedas^v6^
ques moUnistes. D'autre part, ies doct^ars S&int-
Amour, de La Lane, Brousse,' le licemcie Apgrap^
et plus lard U* Manosslor avec lecelehre Pare Des
Mares de I'OratoiTe, s'y rendirent et y tinrent pied,
pour plaider la defense des dv6ques augustinieo^.
Toules les difiicult^jB et les traverses qu'eprouv^rent
ces vailiants avocals , sont au 'long exposees dans le
Journal de Saint-Amour (1), ie plus infatigable d'en-
tre eux , ;espep.e d' Ajax th^olpgien, aases^ plaisaiqiBent
deorit .par Brienne : ,
«( Louis Gorin de Saint-Amoar, fils da cocher de Louis XIII, que Sa
Mi^est^ aimOit fort it cause de son adresse 4 bien meiier son carrosse , et
pour quelques autres bonnes qnaUt^s qui ^toient dans ce cocher du
corps (2); ce Louis, dis-je, de Saint-Amour, de fils de cocher, devint
aoasi mvraitembiabte tationnelleroent que possibles ia fglki dp (a Craim!
et cela jusqu*a saint Augustin , qui achive de circonscrire le dogme dans
tout son contour, et de I'asseoir carr^ment au sommet du rocher. Or, k
milie ans de distance, onreinarque un mouvement inverse et corome ei-
pansif au sein du catbolicisme , mouvement dont lesj^uites devienneot.
le plus actif , le plus ^lastique organe , et qui va de tout point a laisser le
dogme so d^tendre, se concllier davantage et, faut-il le dire? tramiger,
non pas avec la raison philosophique sans doute, mail aTecIt nature, •
avec les int^r^ts humains et civilises de toutes pirts reparus. Rome, sang
pousser & ce mouvement, y consent du molns, par tact, par sens pratique.;
et cenx qui veulent reprendre k Tancien cran et ressenrer de noureau les
ehoses dans le cercle inflexible qa lis d^rivent au nom de saint Augustin ,
sont mal venus^ et sur la defensive k lear tour, et finalement ^liminib.
Je ne ftds que poser le double point de yue , et la marche g^nirale , ind^-
pendante, en quelqne sorte, des passions mfimes. ^
(1) Un volume in-folio, 1662 : 11 fut condemn^ en Janvier 1664, par
arrH du Gonseil, k Stre brilkle par la main du bourreau.
(2) Cocker du c&rpt, espece de pointe oppos^e a ce qui ya $ttivre : Ree-
i€ur dp PUnivtniU , comme qui dlrait eodtbr de Cetpril,
508 PORT-ROYAL.
par son lavoir-flifre Reetenr de rUniversitd de Paris » la plos e^l^bre de
roQif en, et enmite de la Maison et 8ot\M de Sorbonne. II aydit un corps
et aoe mioe plus propre eneore k condaire le carrosse da Roi <iu*a porter
le bonnet et le cbapeau snr les bancs de la Sorbonne , qui plioient sons
les pieds de cet autre Hercule : plus grand et plus fort n'^tolt point ceini
de la Fable. Je doute qu-U fat plus ^ioqnen) et plus couragenx. Tel dione,
et pins terrible encore » parnt, durant sa Licence, le gigantesque Saint-
Amour. Les Comet » les P^reyret , et les Moines (1), ce trio de doeteurs
nblinistes » eralgnoient plus Salnt-<Amour tout seul que tout le parti Jan-
fi^niste ensemble. En eCTet c*itoit pour eux un redoutable adversaire.
Quel homme, bon Dieu ! aujourd*hui a Paris, demain k Rome; et dela ,
eomme un fentdme, port^ en Tair, ou snr le cheval de Pacotet , on le voit
an prima mgnM, oil la seconde lettre de M. Arnauld alloit fttre eensurie
tout d'nne voix : mais combien ne fit-il point revenir de doeteurs a son
aYis (2) !... »
CefraisetgaUlard Saint*-Amour, lafleur de VicoU^
comme dirait plus elegamment Bossuet , etait deja
alle deux fois a Rome, avant d'y faire Tavocat d'office
du parti. Une premiere fois, n'etant que licencie,
6111646, ily avail accompagn^ M. de Souvre, Tabbe
de Eassonipierre et autres jeunes gens de qualite.
Une seconde fois, en 1650, il y 6lait retourn6,
comme pour le Jubile , mais ires probablement dans
un but moins devotieux ; it s'etait rendu a la ville
sainlejpar la route de Geneve^ dit encore le malin
Brienne. Le fait est qu'il y sorvit des lors et y etudia
sur le terrain l^s int6r6ts de ses amis , balan^ant de
son mieux Taction du Pere Annat. 11 put voir com-
bien Jansenius y elait en mauvaise odeur, combien
(1) Espece de calembourg^ k cause du nom du docteur Le Moyne.
[%) Tel est le portrait en charge qu6 trace du grand champion jan-
s^niste ce bizarre Brienne dans ses Anecdotes de Port-Royal ou HUtoire
teercie du JansS^i'utne , ouvrage manuserit dont je ne possede que quelques
extraiis, et quej*ai vainement recherchd jusqu'lci. Si on le relrouvait,
toute la seconde moiti6 de Thistoire de Port-Royal en serait ^clairte
d*une foule de feux-foUets, qui, accueillis a?ec reserve; serviraient du
moins ft r^gayer.
SOD kd^no fateofj k propos de la bulle de Pie V (1) ,
restait au gosier des Romains. Il donna conseil des
lors de ne point m^Ier du tout ce nom dans la cause
et de se retrancher a saint Augustin. Ge fut toute
une tactique tres opposee k la premiere dfbiture in-
vincible de Saint-Cyran; mais nous commenQons
fort , ce semble, k la perdre de vue,
Je ne sais mSme si, poIitiquemeAt , on y gagna :
les theoiogiens fran^ais, en separant leur cause de
celle des theoiogiens de Louvain , se trouverent en
definkive plus faibles.
Apres quatre oq. cinq mois de s6jour, a ce second
voyage, Saint-Amour qurtta Rome un peu k la h^te
(ISavril i651), sachant qo'il n'avaitpas tenu a sesen-
nemisdelui faire goAter des prisons deTInquisition :il
paralt que, tout en se croyant prudent, il avait parle
trop haut selon son usage de Sorbonne; mais le pape
avait rompu les mauvais projets d'un seul petit mot :
« Lasdatelo andare, » laissez-le aller.
Saint-Amour revenait done en France et se trou-
\ait k G&nes , quand une lettre de ses amis de Paris
changea sa determination*, et le dt^cida k rentrer dans
Rome (juin 1651), malgre toute crainte, pour y de-
venir Tayocat ofBciel des ^T^ues augustiniens, de
concert avec les autres docteurs qui le rejoignirent,
Le pape, c6dant aux instances combin^es, nomma
(juiliet 1652) une congregation particuli^re com-
posee de cinq cardinaux et de treize theoiogiens ou
consuUeurs , et la chargea de proc6der k Texamen
des cinq Propositions : on y mit toutes les formes ;
il assista lui-m6me k dix seances de trois ou quatre
(1) Pr«c4demment , page 145 de ee volume (lit. II , cbap. il).
510' I^OIiT.ftOVAL.V
beures ctiacune: Ob ne peut nfer que t^afllaire fut
apprdfondie; mais ce n*^tait pas seulemeni cc qu'au-
raient voulu ies avocats jansenislcs. Le principal ar-
tifice contre eux leur paraissait consisier en ce qu'on
refusa de Ies entendre contradictoiremcnt a leurs ad-
versaires. S^int-Amour et ses amis , tout bouillants.
de doctrine, et d^joues sous main, sans la pouvoir
faire retentir, s'^criaient volontiers comme le heros :
Et eoralNkU contre jnootii ta«lart6 def ddiix t
Le recit de leurs mesaventures serait long. Voulaient-
ils faire imprimer k Rome, k leurs frais, Ies livres
de saint Augustin qu'ils jugeaient decisifs sur la ma*
tiere, et qu'on y lisait peu, ou qui m6me y etaient
assez rares, ils 6prouvaient pour Timpression mille
difficultes que leur suscjtait Albizzi, lequel cepen-
dant laissait imprimer k leur face un ecrit du Pere
Annat adversaire. Ils etaient obliges, sou vent, ^ pour
faire arriver leurs ecritures au pape , d'attendre son
retour de promenade et de Je saisir au passage dans
rantichambre (1). lis obtinjrent neanmoins, quand
probablement la decision etait dej^ ppise- et la bulle
(1) N*exag6ron8 pa9 : Saiot- Amour lai-m^me me peat niQr les^ radons
gracieuses dlnnocent ^ , et que Ies audiences pres de iui , qaand on Ies
obtenalt, ne fttMent>f0{i(-ii-^'< thaett etagr^bits. On reconnatt Men le
mtae vieillard catessant e^ flo, que nous a dtoit I'abb^ de Sakil-H-
colas; d*aiUearSy souq cet air de bopbomie, g^le fort perctmt^ noas dit
Retz. Unjoar Saliit-AAioar, en lai pfSseiHant un tome de saint Augustin,
se peni^t'de le loaerd'afaoce du bieiifoit qae iui denait FEgHse poor
ayoir fix6 solennel lament la doctrl&e, et qu'elle pearrait dire de Iui pina
Y^ritablement qu*£nnius sur Fabius :
Unas homo nobis cunctftodo restituit rem.
U ne r^pondit que par an soarire et sa benediction. Mais ce Salnt-Avoqr
fniil f w fui dolt cett^ justice , dans son (rand colTr^ mi\ de I'eiprU, '
LiVHJB TAiattiitifE/ nil
asr^t^e tnj^tt^j; d'etre ^tendutpar U ts^ni {^^€i
presence de la congr^gationv maia aaAS dlislpute M
BOH ^on^adietifitim^nty comtne ils I'avaiefit denii^. Le
19 mai 1653 eut lieu cette soleaoelle s^nce qui fat
k^ onziemetenue par le pape et la derniepe. M. de La
Lane^ en an latin lucide , developpa ce que Yoa a 2^
pele TEcrit A trots cohnnes , dans leqiael 11 di^&tiogmit
et discutait les divers sens possibles des propositions^
le sens hdretique et calviniste qu'on r^pudiait, le sens,
catlioliqiie qu'on adoptait , et le contrepied de cehii-^
ciqu'on imputaitaux Molinistes adversatres. Le P^r
Des Mares, k son tour, plaida, en latin 6galeme&t,
la Gr4ce efficaee et sa necessity en tontes le& actions
pieuses. Us haranguerent , a eux deiix , plus de qissr
tre beures, et la nujt seule interrompit le P; Dea;
Mares dans ses citations. lis parlerent d'or, et le pafie
le leur djt ^ mais la bulle n'en eut pas moias son
issue.
On assure que le pape hesita jusqu'au dernier B10-
n^ent : arriv^ au bord du foss^ , dit Pallaviciiio (L'ua
des membres de la congregation), il s'arr6ta. court, ;
et om ne poui^ait le faire avancer. 11 avail reponik^ :
dans les commencements a Saint-Amour re^u par
lui en audience particuliSre, et qui le voulait mettle ,
sur leJtottd( : « Bt puis, voyez-vous, ce p'est pas. 14
ma profession; outre que ]e:suisyienx,:je^nfai'j,aimis. '.
etudi6 la Th6ologie. » — « Le Pape n'est pas Th6olo-
gien, i] est Canoniste, disait a. Saint- Amour le C Ubal-
difio general des Sommasqu^; UPapa non eTeo- ^
logo; ndn i la sua professione : e Legista., » Innoceftt X
avait c^rtainemeut de IqirHO^qpia qu^que i^QpiglUIOCd.;
513 P#KT«KdYAi^
k entrer dans ce fond de siibtilit^, Uett que le goAt
lui en Vint chemin faisant.
Les avocats augustiniens entendus dans cette au-
dience finale, il semblait juste que le pape prtt de
nouveau Tavis des tb^ologiens comiilieurs/ inais les
cardinaux adversaires pousserent a iine conolusion
prompte, et toucherent le ressort de riniaillibrUte
personnelle. Le pape avait dit un jour a Saint-Amour
en lui montrant son crucifix : < Voilji mon conseil
en ces sortes d'aifaires. » Et en efiet il r^peta par la
suite k M. Bosquet , 6v£que de Lod^ve, qu'^ cette
occasion le Saint-Esprit lui avait fait voir clairement
la verii^, en lui devoilant dans un moment les ma-
litres les plus difiiciles de la theologie : espece dVn-
faiUibiliU d' enthousxagtne qui parut une enormity k
tous les catholiques non ultramontains.
Dans une petite congregation intime ; tenue le 27
mai, huit jours apres I'audience solennelle, et oji
n'assisterent que quatre cardinaux avec Albizzi, le
pape, s'il avait besit^ jusque-1^, passa outre, et la
buUe fut d6cr6t6e. Pendant ce temps , nos di^put^s
augustiniens ^taient au dehors I'objet de congratula-
tions interminables pour lagloire de leur actionen cette
grande audience. La piece k leur ^rd fut compile,
dans tin pays j comme dit Retz ^ ou il est moins permis
de passer pour dupe qu'en lieu du monde (1).
(1) En apprenant Tissae de eelte affaire , et apr^s on moment de si-
lence» la mire Ang^lfqae dit &M. Arnanld, qni ^tait venn Ten informer,
ces toergiqnes paroles : « II faat que Je yens dise one. pensfe qui me
Ttent dims I'esprit ; c'est qa*il me scmble que notre slide n'^toit pas digne
de voir an anssi grand miracle qa*aaroit M celui-cl , qae cinq particnliers
(qnl, liien que f leu et stMs pour la fdritd* ne sont pas des saints qui
LIVR£ TROISl£llIE. 543
La buUe condamnait les cinq Propositions comme
h^reliques ^ sans entrer dans aucune explication sur
le sens , hors une distinction pour la cinquieme.
Quoique les jans^nistes aient essay^ de dire qu'elles
n'etaient pas express6ment et directement attributes
i Jan$^nius dans leur sens l^r^tique, elles parais-
saient plus que suf&samme^t rattach^es k son livre
par ce pr6ambuie : < Etant arrivi a Voecasion de Vim-'
presmn d'un livre qui a pour titre : VAugustin de Cor-
nAius Jansinius , qu'entre autres opinions de cet au-
teur, il s'est 61eve une contestation , principalement
en France, sur cinq de ses Propositions... » Et s'il
avait pu rester encore quelque doute , la conclusion
n'en laissait pas : « Nous n'entendons pas toutefois ,
par cette declaration et definition faite touchant les
cinq susdites Propositions , approuver en fagon quel-
conque les autres opinions qui sont contenues dans
le livre ci-dessus nommd de Corndius Jan$4nius. » La
buUe fut aflichee k Rome le9 juin.*
Ge qui assaisonna, pour parler avec le Journal de
Saint-Amour, le coup fourri de cette decision , c'est
que les d^put^s augustiniens , avant de partir, ^tant
all6s k Taudience du pape lui baiser les pieds et rece-
Yoir sa benediction , Sa Saintete leur t^moigna com-
fassent des miracles) eunent pn » seals , 6tre assez poissants pour r^sister
il toates les intrigues et les eabales des Molinistes, k toutes les poursuites
de M. HalUer, k toates les lettres de la Reine, et k toute la corraption
de la Gour de Rome. II ne faut pourtant pas perdre courage. L*orgueil
des ennemis passera Jusqu*^ I'insolence. Us n^^toient pas encore assez sa-
perbes, ni nous assez bumbles. Bieu a assez de voies pour les rabattre... »
£t k M. Le IfaUre qui lui rappelait, lederUeturJusti simpUeiias : n G'est
vrai f repliquait-elle, mais noas ne deyons pas pourtant qaitter notre
simplicity pour leurs finesses... » Yoila ce qu'elle disait, mais on ne s'y
tint pas.
II. 33
514 PORT*ItOYAL.
bien leur conduite Favait ^difi^e, et combien leurs
discours Tavaient charmte ; enfin, selon I'expressian
officielle de I'ambassadeur de France (M. de Yalen-
Qay) ^crivant k M. de Brienne, secretaire d'Etat, Sa
Saintet6 le$ earessa extrimement ; et comme i!s prirent
confiance de hii dire €fu'ils ne croyaient pas qu'£tle
e6t \oulu, par ce d^cret, porter prejudice i la doc-
trine de la Grftce efficaee* par elle-m6me, ni k la doc-
trine de saint Augustin , le pape r^pondit , comm^
avec 6tonnement, que cela ^tait hors de doute : 0/
queuo i certo ! Tons les mysteres et les ambiguites de
la signature sont renfermes dansce peu de mots. Ceux
des jans6ni$tes qui crurent pouvoir souscrire k la
bulle en conscience, except^rent la doctrine de saint
Augustin (c'est-i-dire, pour eux, de Jans6nius}, en
r^p^tant d'aprSs le pape auteur de la bulfe: 0/ questo
i certo !
Sur ce mot que leur dit le pape, les d^put^s, pour-
suit Gerberon , avant de se retirer, « demanderent a
Sa SaintclS des indulgences , et elle leur en donna
fort lib^ralement ; puis ils lui diclarerent qu'avec la
gr4ce de Dieu , ils demeureroient toujours tres atta-
ches au Saint-Si^ge et k la doctrine de saint Augustin,
qui etoit celle du Saint-Siege mdme; et, ayant re^u
sa benediction, ils se retirSrent (1). » Ils affectaient
une grande joie.
Cne fois dans cette voie double, le Jansenisme est
perdu, et, j'ajouterai, il lemerite. Saint-Cyran, ou
es-tu ?
C'est de cette bulle d'Innocent X , et bientdt du
formulaire d' Alexandre VII, que la persecution en
(1) BUioirp eMmh {k Jan^nkmP, tome U, page 14^.
LIVHE TROISliJHE. 515
Prance contre Port-Royal va se servir et s*ariner
avec une \6ritable cruaut^. Port-Royal, du moins,
^chappera eh partie aux fautes de ses partisans th6o-
logiens, par plusieurs de ses beaux caracteres. Apr^
tout y si par devant ces souverains pontifes passes et
prochains, Urbain VIII, Innocent X, Alexandre VII,
Clement XI, arbitres d'une doctrine que je ne me
permets pas dejuger, si, devant eux, ou au-dessous
de leurs noms, on inscrivait d'une part, ces arche-
\6ques de Paris f;5cheux ou funestes, Gondi , JVf area ,
P^r^fixe et autres , si on y ajoutait en regard la liste
parallfele des confesseurs du Roi depuis le Pere Annat
jusqu'au Pere Tellier, et que Ton citSt entre deux la
lignee, mfime decroissante, des hommes de Port-
Royal, de Saint-Cyran a Duguet, ce serait Ik un
Ecrit d trois colonnts qui aurait aussi sa simple Elo-
quence.
L'annonce de la buUe en France exalta Tinvective
et r^jouit la fureur de bien des ennemis. Ce fut le
moment ou les Jesuites publierent ce scandaleux Al-
manachy dont M. de Saci se teignit trop les cbastes
doigts en le refutant. Dans les comedies de leurs col-
leges, ils repr^sentaient & Tenvi JansEnius emport6
par des diables ; a leur college de Macon , dans une
de ces farces, le digne 6veque d' Ypres, charge de fers,
etait tratne en triomphe par un de leurs ecoliers qui
jouait la Grace sufiisante (1). On avait, a la veille du
pur Louis XIV , une recrudescence epaisse du plus
(1) Cette f c^ne avait ea lieu dans une mascarade d'^coUers aa carnaval
dei65l , c*e8t-A-dire un peu avaat le momeot oik noii8 aommes; mais le
fait en r^same beaacoap d'autres.
516 POET -ROYAL.
grossfer goilt icol&lre du moyen-Sge. Dan^ un actede
tbeologie soutenu cbez eux k Caen , un bachelier
ayant oppose k leur repondant Tautorite de saint
Augustin , le repondant repliqua lestement , en y joi-
gnant le geste : Transeat Augustinus ! a d'autres saint
Augustin ! G'^tait un hourra general contre la GrSce.
Les jansenistes se plaisaient k raconter qu'un ev6que
moliniste , \isitant une abbaye de son diocese , et en-
trant dans le refectoire au moment ou on lisait ces
paroles : « C'est Dieu qui opere en nous le vouloir et
le faire, » avait impost silence au lecteur et s'etait fait
apporlerle li\re : il se trouva que c'^tait saint Paul.
Je demande pardon d'avoir a toucher des matieres
du dehors qui nous jettent si loin de nos etudes che-
ries , de ces serieux et nobles entretiens , de ces gra-
\es et saints caract^res, notre veritable, notre uni-
que sujet; mais ils furent graves et chastes, les coeurs
de ces hommes , ils furent nobles et humbles a ce
prix. Le monde du dehors fut tel pour eux que je le
monlre : c'est le ruisseau impur du faubourg qui
salit le has des murs de notre monastere.
La bulle, d'oii se grossissait Torage, arrivait en
France dans des circonstances on ne pouvait plus fa-
vorables pour son succ^s. Les clameurs seules et les
injures n'eussent ete rien; mais ici la menace avait
loute sa portee, Repassons un peu.
Port-Royal d'abord , pris mfime en soi, et malgr6
ses hommes diversement capables, n'etait pas en me-
sure pour une defense vigoureuse, pour une demar-
che concert^e. M. de Saint-Cyran, k son lit de mort,
si Ton s'en souvient, avait dit k son medecin qui
Tetait aussi du College des Jesuites : t Dites a vos
Livufi troisi£me. 5i7
Peres que j'en l^isse douze meilleurs que moi. » Eh
bien, de ces douze ^ ou, pour parler plus exactement,
de cette demi-douzaine qu'il entrevoyait, pas un ne
le rempla^ait effectivement ; c'est ici surtout qu'on va
ie sentir. Je les cofupie :
M. de Saci n'^tait excellent qvCk gouverner les Smes,
une^une, inoralement , tout 4 Tint^rieur, et non
pas k avoir une vue gen^rale de gouvernement en
pareiilo crise.
M. Stnglin, tout k I'heure debord^, est insuf-
fisant.
M. de Barcos, — absent, retire dans son abbaye,
et d'ailleurs confus et sans nettet^, avec la plume
malheureuse ) et d'une autorite deja compromise.
M. Le Maitr^, — penitent puissant, toujours a
genoux, toujours indompte, rugissant, n'ayant pas
trop de toute la main serr^ de M . de Saci pour le
tenir, depuis qu'il a perdu son chef auguste en MV de
Sain t-Cy ran.
M. d'Andilly, — un.beau nom par rapport au
monde, de beaux cheveux blancs, une decoration da
desert plut6t qu'une coionne^ non th^ologien, et sans
autre autorit6 que pour le respect personnel qui lui
est acquis.
Resle Arnauld, repute chef au dehors, general
qui n'est, 4 vrai dire, que le plus bouillant soldat.
Je ne parle pas des secondaires; je ne parle pas
de rillustre mere Angelique, la plus capable peut--
6tre d'embrasser Tensemble , si son humilite de ser«
vante du Seigneur lui avait seuleraent perrais de
songer un seul instant a ces questions.
.Ainsi, eo lui-m^me, Po;rt-Royal, au moiiiijat ou
M8 PORT-AOTAL.
la buUe arrivait , ^tait une place do beaucoup plus
formidable apparence que de resistance solide et que
d'ob^issance r^elle sous ua m6me chef fideie a Tes-
prit. Tout a Feotour, au contraire, il y avait chez
les ennemis un grand mouvement de coalition et
d' union.
Le cardinal Mazarin, k qui ces disputes religieuses
^aient foncierement indifferentes, et qui n'y \oyait
qu'un jeu d'ouil piit tirer son epingle politique, avait
inter6t) depuis Teniprisonnement du cardinal de
Retz (1), i manager le pape, pour que Sa Saintete
ne s'en m614t point, et qu'etle agre&t la demission
du Coadjuteur qu'on etait en train d'arracher. A ce
lendemain de la Fronde, malgre sa mansu6tude, le
ministre en voulait sans doute un pen aux jansenistes
des esperances que le Coadjuteur avait fondees sur
eux. II pouvait leur en vouloir plus directeoi^nt de
leur participation commen^ante k la nouvelle faction
ecclesiastique que tentaient les amis de Retz pour le
maintenir a Farchevftch^ de Paris (2), Le Pere Annat
revenu de Rome, et alors provincial de son Ordre en
attendant qu'il devint confesseur du Roi, pressa le
Cardinal sur ces cordes toutes politiques* Par un in-
terfet combing, rarclievfique de Toulouse, M. de
Marca, savant canoniste, qui visait k rarchev6cfa6 de
Paris, et qui avait k se faire pardonner de Rome un
ancien 6crit gallican compose du temps qu'il 6tait
magrstrat , ofitait ses ardents services aupres de TAs-
(1) Le cardiDal de Retrne se sauva da cb&teau de Nantes ^ue leS ao<U
1654; 4 rarrif^e de la balle, il ^tait a Tincenfaes. '
(2) Les jansenistes passaient pour avoir pret6 lenr plume i la protests*
tion en latin cohtre ion arrvstation, adrestie par lai an Sacr6 GolMge.
LIVRi: TRrOISI&HE. 519
sembl^ da cferg^. £e Roi done ayant d^livre le 4
juiHet 1653, deFavis deson Conseil, des lettres-pa-
tentes pour faire recevoir cette buUe ou constitutiou
par tout le royaume , et cela sans aucune de ces res^
trictions qu'on opposaitd' ordinaire a eertaines clauses,
le Cardinal assembla chez lui, le 11 juillet, les pr6-
lats qui se trouvaient presents k Paris ou k la Gour,
et Ik on re^ut la bulle comme au nom de tout le
clerg^. M. de Marca composa un modele, non 6vasif,
de mandement, pour dtre publiepar lesev&ques; et
dans uue lettre, de sa redaction egalement, adress^
par les prelatsau pape, on remarqua qu'il avait glisse,
des la troisieme ligne , que les cinq Propositions .
etaient extrailes (ewcerptm) du livre de Jans6nius, ce
qui allait un pen plus loin litt^ralement que la bulle
et la pr6cisait (1) : mais ce fut la tactique en France
pour trancher raffaire, la rendre directe, personnelle
aux jans^nistes, et atteindre le point delicat de la
persecution. On obtint^ non sans quelque peine, du
bonhomme de Gondi son assentiwent. II avait Tair de
vouloir r^sister ; mais on mit en avant la Reine-Re-
gente; elle lui fit dire flu'elle trouvait fort etrange
qu'il lui refus4t ce bon oiQce, d*autant que c'etait le
premier qu'elle lui ett demande. Le cqurage du vieil
arcbev6que galant et courtisan ne tint pas a ce mot (2).
Tons les ^vSques re^urent la bulle; la FacuUede tbeo-
logie de m6me , sans la moindre opposition ; seule-
ment il y eut des prelats, tels.que Tarcbevi^que de Sens,
(i) Comme dans une r^ponse k an Biscours da Tr6ne , oil Ton repren-
drait^ en les precisant , les paroles d'en haat.
(S) M. de Oondi moarat ao commencement de I'annto snivante, le
25 man 1654.
M. de Gondrrn, qui , en la publiant, y joignirent des
explications. Ce n'^lait pas li le compte des Molinistes
qui disiraient mettre leurs adversaires dans Timpos-
sibilile d'adh^rer moyennant raisonnement; et ils
tra\aillerent i serrer de plus en plus le filet , ou , si
Ton aime mieux, a serrer le garrot, pour faire feu
contreeux, durant ce temps, plus k I'aise. Curieux
et chdlif exemple, a Tetudier de pres, de la niechan-
cel6des hommes!
Cette manoeuvre occupa les Assemblies du clerge
de 1654, i655, 1656 : Facceplation de la bulle pure
et simple, de la bulle bien precisc^e au sens du fait
comrae du droit. Plus d'echappaloire. M. de Gondrin
fut amene a retracter tristement, coup sur coup, Jes
explications publiees dans sa Lettre pastorale. Mais
cette acceptation pleniere de la bulle une fois obtenue
des evfeques, on n'avait pas encore atteintle but, et
M. de Marca imagina, en 1655, une redaction de
formulaire qu'on ferait signer des simples ecclesias-
tiques, ou mfeme, nous le verrons, des religieuses.
Ce formulaire, decrete par TAssemblee de 1656,
etait ainsi conQu : < Je me soumets sincerement a la
Constitution de N. S. P. le Pape Innocent X,... elje
condamne de ccBur et de houche la doctrine de$ cinq
Propositions de Corndius JansMius, contenues dans son
livre intiluU Algustinus, que le Pape et les EvSques
ont condamnies; laquelle doctrine n' est point celle de saint
Augustin, que Jans&niv^ a mal expliquie contre le vrai
sens de ce saint Docteur. » Cependant Alexandre VII,
qui venait de succeder a Innocent X, confirmait par
une bulle nouvelle (16 octobre 1656) le decret de son
pred^cesseur ; on insera dans le formulaire prece-
de^nt la soumission a cette seconde bulle qui d^ler-
minait encpre mieux le sens anti-jans^niste de celle
d'Innocent X, et I'Assembi^e de 1657 arr^ita que le
Roi serait supplie de faire ^exp^dier une declaration
enjoignant k tous les eeclesiastiques du royaume de
signer. Mais le Parlement de Paris ne se prSta pas a
enregistrer la d6clarati6n et la bulle ; il fallut la pre-
sence du Roi pour le contraindre. Ces difficult^s ,
que j'abrege, parurent lasser subitement le Cardinal,
qui repondit un jour assez brusquement k de nou-*
velles instances du Pere Annat, que sa Gompagnie
lui donnait seule plus d'affaires que tout le royaume,
et que le Roi avait plus fait pour eax qu'il ne devait.
11 y eut un intervalle singulier, une pause; le formu-
)aire et la signature, bien que decr^tds, en resterent
U jusqu'en Tannic 1660, ou Taffaire s^ r^veilla. Mais
nous d^passons le moment des Provinciales dont Teffet,
irritant d'abord, et bien tdt immense, n'6tait peut-
^tre pas sans liaison avec ce repit soudain que pro-<^
cuferentla resistance du Parlement, la lassitude du
Cardinal, et Tetourdissement des Jesuites au lende-
main du coup.
. On pent maintenant se bien figurcr la conjoncture
generale au dehors, et le fond de T horizon si charge
detontes parts,, si raena^ant contre Port- Royal lors-
qu'au commencement de 1656, les Prqmneiales \in-
rent l*6ciater. 11 ne reste qu'^ definir la circonstance
particuliere qui leur donna naissance, et ee qu'on
appelle I'affaire d'Arnauld en Sorbonne.
Apres Vacceptation de la bulle d'Innocent X en
France^ Arnauld avait paru se resigner en silence. II y
avait mSmeeu, par Tentremise de M. d'Andttly et de
V%\M do Bourzeis pres du cardinal Mazarin , Ufi
projet de treve et d'arnu'stice ; Port-Royal s'engageait
i se taire, si les adversaires ne recommen^ajeDt pas.
llais le Pere Annat et consorts rompirent bientdt ce
^lence. Oo s'en plaignit k Mazarin, & qui tout cela ne
deyait sembter qu'un jeu d'osselets apres la Fronde.
M. d'Andilly lui fit passer sous les yeux une piece de
yers latins injurieuse^ qui se debitait a,u College des
J^suites, On y appelait les jansenistes des grenouiUei
du lac de G^ive ,
Rana gebenneis prognata paludibas... I
Mazarin pr^textait ignorance de Tauteur. Cette situa*
lion par trop naive ne pouvait durer, et Arnauld, de-
gage k son grand contentement , se remit k r6pliquer
de plus belle. Ce fut alors qu'il ^tablit au long la
grande question du fait et du droity vraie these d'a-p
vocat, qui devint une logomachie interminable. Sur
j«es entrefaites le due de Liancourt, grand seigneur
alhi de Port-Royal, qui avait ^ ramen^ d'unevie
assez galante k. la religion par sa digne epouse (i),
eut un d6m6le d^sagr^able avec sa paroisse. G'etait
pourtant le moins dil&cultueux des honunes. On ra-
C0nte qu'il s'^tait fait b&tir un petit appartement au
desert des Champs, et que, lorsqu'il allait y passer
quelque temps , il edifiait tout le monde par son ex-^
tr6me civility, y saluant chapeau bas les mdindres
personnes qu'il rencontrait, tout-^-fait poll comme
M. de Lac^pede. Le vaeher m^me lui semblatt vini-
table J nous dit Fontaine ; du plus loin qu'il aperce-
(1) Jeanne de Schomberg , fille da mar^cfaal de ce nom^ ancieD surin-
tondanl dea Hinanees ^ le patron «( Taml 4e AL d* A^^iiUr*
Tait qnelque manidre de paysan » il ouvrgit de grands
yeux y et , se d^couvrant , il demandait a Toreille da
son voisin : Ifest-ce pas un de ees Messieurs? A Paris,
il habitait sur la paroisse de Saint-Sulpice et logeait
chez lui le PSre Des Mares et Tabb^ de Bourzeis ; sa
petite-fiUe eniin, fiUe unique de son propre fils tu^ k
Mardik, mademoiselle de La Roche* Guy on , ^tait pen-
sionnaire k Port-Royal. On a tous les griefs. Or, s'6-
tant pr^sente, le 31 Janvier 1655, k un M. Picote,
pr6tre -de sa paroisse et son confesseur ordinaire (1),
il ne put recevoir Tabsolution. II venak d'achever sa
confession d^taillee, et attendait la parole du pr^tre,
quand celui-ci lui dit : « Yous ne ipe parlez point
d'une chose de consequence , qui est qu^ vous avez
chez YOUS un Jansi^niste, un h^r^tique (2) ; \ous ne me
parlez point non plus d'une petite-fiUe que vousfaite$
^ver k Port-Royaly et du commerce que vous ave^
avec ces Messieurs. » Le cpnfesseur exigeant un mea
culpa li-dessus , et parlant m6me de retractation pu-
blique , le penitent ne put se r6$oudre d'aucune ma-
niere k s'en accuser^ et il sorlit paisiblement du con-
fessionnal. Mais raffaire fit grand bruit. Patience! ce
M. Picote etait n^cessaire comme point de depart ;
sans lui, sans cette affaire de sacristie, point de Pro-
vineiales I
(1) Les confeweurs toient 4i8Une(ft del Direeteart, et en em-siftoie^
f^put^seasez incUffkeaU, n'^taiit 14 en <|aelqae sorte que poor TioeuTre da
eaeremeni.
(2) II entendait parier de fabM -de Bourzeis, acad^mieieii , eootroTer-
sisle abondani, d'ailleiirs pea dangei«ii> q«i aoiait biea touUi nn 6vteh6
de Mazarin. Get abbi se rttracte pea apr^ de sob opposition a la bollo,
0L, aiasi cpie le dit en mani^re d'eieuse one Eolation janstoiste, ehangea
4ieondaUe^ mtd$ nan dc JMfiiiiMf. iisigva lo 4ll0fenbra 1601. il diait do
Yolvie, prte EtoM en Awpoifna.
52A * PORT-ROYAL.
On crut, et av^c raison , que le refus d'absolulion
avait et6 concerte entre le confesseur et Vancien cure
de la paroisse, M. Olier, fondateur du s^niinaire de
Saint-Sulpice , hommei la saint Vincent de Paul, de
plus de zele et de charit6 que d'etendue et cle fer-
metfe d'intelligence, plein de c6remonies et d'iroages,
mystique d'ailleurs jusqu'i la vision (1). II avait, en
pratique, rendu de grands services, avait notamment
forme (en 4654) une espece d'association contre les
duels et dresse k cet effet un reglement qu'un grand
nombre de gentilshommes de sa paroisse avaient so-
lennellement sign6. La fondation de la maison de
Saint-Sulpice suffit poiir honorer et perpetuer sa
memoire. U y avait plusieurs ann^es deji qu'il s'etait
vu oblige par ses infirmites de resigner sa cure a
M. Le Ragois de Breton viliiers, mais en se reservant
la haute main. Deux ou trois ans avant Tafiaire ae^
tuelle, il avait essay e de ramener a ses id6es le ver-
tueux due son paroissien, en des conferences aux-
quelles le Fere Des Mares assistait. En tout, le digne
M. Olier, comme saint Vincent de Paul, com me
M. Eudes, comme M^ de Bernieres-Louvigni , appar-
tenait, dans le dix-septieme siecle, a la respectable
(1) II 4tait en commerce habituel avec les Anges, et disalt qu- im des ptu$
grands qui se fut Jamais donne a creature sur la terre, et que l*on croyait itre
an Sil^RAPHiN, ne fe quitiait pas. Le Semeur a r^cemment reproduit des
extraiEs onctoeoi de ses Leitres tpirUueUes (septembre et octobre i84f);
pour toat dire, il y Taudrait joindre les autres eitraits singuliers donn^
par Nicole (Noavelles Leitres de celui-ci , saite du tome Ylil des Essais ,
p. 194). Nicole, qai s'en moque doucement/en conelot que Bieu permet
quelquefois que les plus grandes cfaoses du monde s'eiicutent. par des vi*
sionn&ires^ettirentleurorigiBedevisions.Cjeciest du Voltaire k la Nicole,
et insfnue avec s^rieui«t huvilit^ une petite part d'iroDie dans rhistoire
religteuse. Une telle id^e, pour pea qu'oa la pniu»4t> meaer^lt Iqin.
LIVRE TR0.19t.i^ME. :525
famille de ces douxj qui , ^e i'ai fait I'etnai'qaer plus
d'une foiS) n'eurent guere jamais a regard de^ n^res
que du miel aigri (1).
G'est sur ce refus de sacrement parli de Saint-^
Sulpice, qu'ArnauId ecrivit sa pren^iire Lettre dune
Persanne de Condition ^ qui comnieace en ce$ termes :
c Le desir que Dieu me donne plus que jamais de
fuir toutes series de contestations et de disputes
m'auroit emp&che de me rendre k la priere que vous
m'avez faite, de vous dire mon sentfment touchant
une affaire... » Cest ainsi que de desir en desir de fuir
les disputes, Arnauld s'y engageait de plus en plus.
Sa Lettre provoqua une foule de reponses du Pere
Annat et des autres inleresses , neuf Merits en tout ,
auxquels il dut encore r^pliquer dans une seconde
Lettre a un Due et Pair (c'etait a M. de Luines), dat^
de Port-Roy al-des-Champs, iO juillet 1655. Dans
cette seconde Lettre, qui etait tout un volume, ses
ennemis releverent deux points comme particuliere-
ment attaquables, a savoir : i° il y justiiiait le livre
de Jans6nius et mettait en doute que les Propositions
y fussent; 2° il y reproduisait m6me la premiere des
Propositions condamn^es , en disant que VEvangile et
les Peres nous montraient en la personne de saint Pierre
un Juste a gui la GrAce n^cessaire pour agir avait man--
qui. En vain Arnauld avait-il fait remettre son nouvel
icrit au pape Alexandre VII, qui, dit-on, le re^ut en
donnant tout liaut des louanges a Tauteur. Ondenonga
I
le livre 4 M. Claude Guyart, nouveau syndic de la
(1) On troave, au tome second des Memoires (manuscrits) deM, de
Beaubrun, dont il sera parl6 ci-apres, le r^cit original de cette affaire par
M. de LiancouTi lui-meme, BI. Oiier y est positivemeat impliqad.
Faculty de thfologie de Pariis et nomm^ dans cette
Toe. Gelui-ci^ d*vou6 au parti moliniste, fit nommer
(4 novembre) des commissaires ^galement molinistes
pour examiner.
L' affaire, pour peu qu'on y r^fl^chisse, etait ca-
pitate : il s'agissait d'dter une bonne fois la parole
i Arnauld, de le bdiltonner en Sorbonne, lui et les
docteurs ses amis, et de s'assurer par un coup de
vigueur la Faculte de tb6ologie , ce tribunal perma-
nent de la doctrine.
On a le detail de;3 nombreuses assemblies qui se
tinrent depuis le !«' decembre 1655 jusqu'au 31 Jan-
vier 1656. J'en ai sous les yeux les r^cits manuscrlts,
les comptes-rendtis jour par jour, les incidents , les
opinions, tout le plutnitif^ comme on dit, et, qui plus
est, la coulisse et le jeu secret (1). Pour rendrei ces
formes de discussions religieuses, si mortes, un peu
de Tint^r^t singulier et des passions qui les anim^-
rent, il suffit d'en saisir le rapport frappant avec nos
assemblees politiques. Ces seances de Sorbonne pour
la censure d'Arnauld firent k bien des contemporains
d*alors la m6me impression qu'i nous telle session
enflamm^e de la Chambre durant les jours les plus
militants de la Restauration. Des unes d6j4 , comme
des autres, qu'en reste-t-il? Un petit nombre d'an-
(1) M^motretdeSeaubrun (Biblioth^qae du Roi, manasc'rits, sapp. tnn^.,
tfi 267S» 2 vol.)* Bi^D n'initie mieai aa second Port-Royal et aa Jan96-
nisme de la veilie dtiProvineiales queoe r^cit, et surtoot les papiers origi-
naax qui y sont joints, documents autographes, recueillis de toutes parts,
revus par Saint-Amour lui-m^me, et comprenant anssi les notes et les
places de M. de Saini-Gilles. L'abb^ de Beaubrun, jans^niste de la fin dn
slide, ami et exicnteur testamentaire de Nicole, en devint possessenr et
Tes mtt en ordre pour one histolr^ qa'U projetait et qu*il a ^b«acb4e daw
le prenier dei d#as tolumes.
f
t
LIVftE TROlSltME. 627
ti4es 86 soni ^ul^es ^ et les nenwt n'y saveiit pltis
rien comprendre.
Pour faire passer k coup sdr les premieres mesurei;
qui portaient au syndicat M. Guyart , et qui d^feraient
le livre k six commissaires , on avail us6 de precau-
tions. Des moines surnumeraires en nombre inusit^
avaient ^t^ introduits. Ges sortes d'infusions de moines
k haute dose faisaient toujours contestation en Sor-
bonne et semblaient ill6gales. k beaucoup de mem^
bres (1). Plus de soixante docteurs, Saint-Amour en
t^te, protestSrent des premieres decisions comme
d'abus , devant le Parlement. L'arr^t promettait
d'etre favorable aux reclamants; mais la Gour, Ma-
zarin, Fouquet, comme procureur general, s'en
m^lerent, si bien que, par un tour brusque et maU
greles conclusions de Tavocat ^n^ral Talon , I'appel
fut mis &^n6ant; Taffaire revint en Sorbonne pour
6tre d^cidee par les interess^s. Les commissaires
firent leur rapport lel^'^d^cembre; its incrimin^rent
dans la Lettre d'ArnauId les deux points dej4 indi-
qu6s : 1° celui de la pr^tendue orthodoxie de Jans^*
nius, comme ^tant une proposition t6m^raire et in-
jurieuse au Saint-Siege; 2^ celui de la Grftce qui
aurait manque k saint Pierre, comme ^tant une pro-
position d^]k frapp^e d'anathSme et hSr^tique. Le
premier point s'appelait la question de faitj et le second
la question de droit. Toutes les stances suivantes, pen-
dant six semaines , furent employees k discuter et k
d61ib6rer. On si^ges^it d* ordinaire de huit heures et
(t) La rigle aurait €16 que chacun des quatre Ordres mendlants n'edi
que deux yoit d^Ub^ratlveB , ce qui fait huit; et dans les assemble pr^
c^dentes, il s'en itail irovr^ )osqii*& tr€nt9. Pans lea procbainWy ilf Iront
J528 rOET-ROYAL.
demie k midL Arnauld, des le 2 d^cetnbre, se retira
h Port-Royal-des-Champs pour trayailler k la refuta-
tion du rapport. La circonstancepour lui ^tait grande,
Vattente universelle. II avait quarante-trois ans; de-
puis plus de dix, il 6tait glorieux dans I'Eglise, et
passait pour le chef d'un parti puissant. Sesennemis
en Sorbonne (1) redoutaient de Fentendre; on y
mettait deux condilions : Tune, qu'il jurerait, avant
toutes cboses , de se soumettre k la Censure , si elle
avait lieu; Tautre, qu'il ne parlerait que pour decla*
rerson sentiment , sansconferer ni disputer {candidej
simpliciterj sine ambagibm et disputatione^ mentem suam
aperiurus^ non disputaturus)] on craignait de lui ou-
vrir la lice, athlete qu'il etait. 11 n'intervint done que
par ses ecritures. Tout cela se passait en latin. A
dater du 20 decenlire, M. le chancelier (Seguier)
eut ordre du Roi d'assister aux seances , et il y vint
avec son cortege de cer^monie , huissiers et hoque-
tons, sous pretexte de maintenir Tordre et de com-
mander la liberie, mais, dans le \rai , pour surveiller
et faire incliner les \oix. G'etait d'ailleurs pour la
forme un vrai concile gallican , et assez comparable
pour leproc6d6 au cinquieme concile general qui se
tint, sous Justinien, sur I'affaire des trots Chapiires.
On en ^tait ici aux cinq Propositions et, par rapport
k Arnauld, zxxxdeux questions. Ledocteur Saint* Amour
dominait de la t6tele debat , et se signalait le premier
sur la breche. II j en avait de non moins bouUlants
(1) G'est pour abr^ger qa'on dit Sorbonne ; il y avait aussi Navarre dans
la Facalt^, et ceax du college des Gbolets , et d'autres venus d'aatre part
{UOiquUttB); mais les assemblies se tenaient dans le College ni6me de
Sorbonne : Comitia extraordinaria hatbUa sunt p, FacuUate in aula Collesu
SorbonnuB,
LITRE TROISliME, 529
en face, comme Fivfeque de .Monlauban (Pierpe de
Berthier) qui , en opinant en latin , faisait un peu de
galimathia$. Des 6v6ques de cour solecismaient (1).
Mais le fond de la galerie et des bancs etait grave, s6*
rieuxy s6v6re, la pure Faculty, Sorbonne ou Navarre,
telle qu'elle se repr^ente k nous par ces docteurs de
vieille roche , Launoi, Sainte-Beuve (2).
Cependant Arnauld d^p6chait ^crit sur ^crit que
ses amis pr6sentaient a TAssembl^e et n'obtenaient
pas toujours de lire. 11 y retournait sa justification de
(1) £t r^vdqne de "Bihodet fVMQte, le fatur archer^ae de Paris,
brave homme et ptuyre U^, il joue a eette aisembl^e an r61e curieux,
tnrbalent. II s^armait toujours da DomduRoi pour diiigenterVaff Aire. Un
jour que quelques docteurs demandaient qu'on examin&t au pr6alable le
tiTre de Jans^nius, il s'emportaet Toulot sortir danssa colore. L'^y^que de
Gbartres Tarr^ta par sa soutane ; mais rimp^tuosit^ de M. de Rhode?
fat telle qu'il fii tomber par terre Af. de Chartret et ton propre bonnet ; ce
qui le mit encore plus hors de lui ; et il dit tout baat que c'^aient des in-
t6tentt, Un des docteurs apostropb^s lai r^pliqua tres k propos : « Non
vult Apoitolut Episeopum esse iracundum, TApdtre ne yeut pas qu*un
Ev6que soit colore. » Ge fut 1& le pr^texte k Tintervention du Ghancelier.
On cite encore des paroles bien vWes de M. Morel, moliniste, qui, au lever
d'ane stance, disait dea amis d* Arnauld que c'6taient des gens^ envoyer
aux gaUres : k quoi V. Taignler r^pondit, en se raillant, qu*i7 faliait que ce
fat done une petite galire propre d alter sur la riviere de Gentilly, Pour la
violence des propos et des actes, ces assembles de 1655-1656 me font
Vtthi d'avoir ^t6 la Chambre 1(0 1815 de Sorbonne.
(2) Je cite plutOt celui-ci comme nom , bien qu'il ne paraisse pas avoir
pris part aux stances; ce qui ne Terhp^cba pas d'etre 4iimin6 de la Sor-
bonne et de la cbaire qu'il 7 occupait, pour avoir refns^ de signer la Cen-
sure. La prudence pourtant Temporta : il finit par c^der , j*ai regret k le
dire, et souscrivit tout quelque temps apres, ternissant sa gloire de mar-
tfr. Quaint au docteur de Launoi, sans partager la doctrine d'Arnauid ,
^Unt du i^s parti en mati^re degrftce^ il le d^fendit d^autagt plus vive-
ment en cette circonstance par ^quit^et g6n^rosit£; ^rudit profond et
original, esprit mordant, & bons mots, raillant volontiers le mauvafs latin
des bulles ou des ivdques, et appertant en tfa^ologie quekiue cbose de
rbnmeur de Gnl Patin.
M- 34.
530 I>01lt-K0TAt.
toute maniSre ; il t&chait de la rendre plus claire k
Tesprit de parti , en Texposant selon la methode des
g^m^tres. Lorsqu'onen fut, apr^ dix«-huit ou viiigt
stances j au moment de cldre sur la premiere ques-
tion, celle du faitj il fit presenter, le 11 Janvier, un
^critqui etait une sorte de satisfaction donn^e^ de
desaveu ; il y protestait qu'il n'eUt point parU dans $a
Lettrej comme il yparhj s'il e&iprivu qu'on lui en tiu fait
un crime; qu'il voudrait ne V avoir pas 4crite; et il de-
mandait pardon au Pape et aux Eviques de Vavoir fait
(Quodque ea scripserim ab Illustrissimis Prc^ulibus at^
que.d Summ0 Pontifice libentissime veniam peto). On a
une lettre de lui, du 15 decembre, k T^vfique de
Satnt-Brieuc, Denis de La Barde, qui 6tait thomiste
et se montrait assez favorable. Arnauid.y bumiiie,
autant qu'il est possible, son opinion jansdniste; il
se rabat k saint Thomas le Prince des ThiologienSj.A
reconnatt avec lui deux espfices de Gr4ce : « Je re-
connois avec le m6me Saint que le Juste a toujours
le pouvoir d' observer les Gommandements de Dieu,
qui lui est donne par la premiere sorte de grdce;
mais qu'il n'a pas* toujours cette seconde sorte de
grdce qui est le secours qui meut V&me , et sans k-
quel n^anmoins ce Saint enseigne que Thomme,
quelque juste qu'il soit, ne sauroit faire le bien. »
G'est ainsi que dans cette lettre Arnauld en passait par
Topinion tant moquee de Pascal, par la doctrine de
cette Gr&ce qui est suffisante sans Vitre. Il y proteste
de nouveau qu't7 condamne les cinq PropositionSj en
quelque livre qu^elles se trouvent sans exception j ce qui en-
ferme celui de Jansinius. £nfin cette fi^re intdligence
LIYRS TROISliVE. 531
d^Arnauld sMncline autant qu^elle le pent et en pure
perte ; cela fait souffrir (1).
G'^tait une condamnation, une fl^trissure qu'oH
Voulait. II fut condamn^ le i4 Janvier, sur la question
de fait, k la plurality de cent vingt-quatre contre
fioixante et onze; quinze voix resterent neutres. II y
eut bien quelque doute sur Texactitude parfaite du
chiffre : ce fut le Syndic qui compta. Le docteur
Rousse r^clamait I'appel nominal (vocentur propriis
nominibus) ; mais le Ghancelier passa outre. Restait k
entaoier la question de droiti II parait que, \ers ce
second temps, les Thomistes de Tassemblee, de qui
pouvait d^pendre la majorite selon le cdte ou ils pen-
chers»ent, furent un moment en balance et assez dis-
poses pour Arnauld. On a copie d'un billet qui cir-
cula : « Si M. Arnauld veut embrasser la doctrine des
Thomistes , nous Tembrasserons lui-m6me avec plai-
sir (2);.... » et on lui ofTrait'de reconnaltre dans le
Juste cette sorte de GrSce actuelle , interieure et «uf-
fisantey qui n'est pourtant pas la Grfice efficaee. II ve-
nait precis6ment d'essayer de Tadmettredans sa leltre
k Fev^que de Saint-Brieuc. Arnauld ne pardonna pas
aux Thomistes sa propre faiblesse, de leur a\oir un
moment ced6, et Pascal fut charge de la vengeance.
(1) II y a plus , cela fait saigner. Les cris de cette v6rit6 aux abois, et
deYenue si modeste, sont d^chirants. Faut-il done , s'^crie-t-il , dans ces
contrari^l^s apparentes , si fort enchatner la v^rit^ k Text^rieur des syl-
, labes : apidbus verborum Ugandam non esse Veriiatem I £t quaod il yoit que
tout est inutile et que les satisfactions ne sont pas revues, il se contente de
rSpondre ces belles paroles : « II est quelque chose en moi oA la fureur
de la persecution ne pent atleindre, c*e8t Tamour pour mon Dieu quits
ne sauroient arracher de mon coBur : Ntm auferent Deum meum de eorde
(8} BiH^ndHCin^ Proj^^Hmtp par V«1»M DuBMs^ tome I, p« i^.
532 POAT«-ROYAL.
La deliberation sur la question de droit commen^a
dans la stance du 48 Janvier, et se continua, sans de-
semparer, jusqu'au 29. II avait ^t^ r^gie pr Salable-
ment, le 17, que, pour abreger,le temps d'opiner
de chaque docteur ne passerait point la demi-heure.
Les docteurs amis d' Arnauld etouffaient k T^troit dans
ce court espace, et vouiaient alonger; le gigantesque
Saint- Amour. n'y pouvait tenir. Mais le sable faisait
loi, et le Ghancelier, qui a\ait cru pouvoir s'absenter,
reparut tout expres pour y avoir I'oeil. — « Je vous re-
tire la parole. Monsieur; vous n'avez plus la parole,
criait le Syndic : Domine mi^ impono tibi silefUium. »
Et tous les docteurs de la majority, surtout M. Morel,
le plus fort en poumons, de crier k tue-t6te : La eld-
ture! la cldture {Conclude , Coneludatur) I Un jour,
M. Bourgeois (1) resta deux heures k t&cher de s'ex-
pliquer, sans pouvoir obtenir un quart d'heure de
silence {denegatum est mihi quadrans). Jeu, clamour
et tricherie parlementaire, il n'est rien de bien nou-
veau. A un certain moment, soixante docteurs en
masse, dont une moitie en protestant par devant no-
taires , se retirerent de Tassemblee. Le cdt^ gauche
resla vide (2). La suite fut pur coup d'etat. Cep^n-
dant la premiere Lettre i un Provincial, publiee le
23 Janvier i656, nous dispense de continuer le r^cit
en notre nom. C'est Pascal qui prend la parole et qui
acheve.
On a bien saisi toute la marche jusqu'ici : Taffaire
(1) Le docteur Bourgeois, le m^me qui avait 6t^ autrefois k Rome pour
Arnauld dans Taffaire de la Friquente Communion,
(2) c( On fat trds snrpris ce jour-l& (24 janyier) deyoirla salle pearem-
plie; et ce qui roarquoit dayantage, c*est que, dans les pr6c6dentcs
assembles, les places s'^toient dispostode telle manidre quQ ceux qui
LIVRE THOISlfillE. 533
est p^due jn_Socbonne ; li ne s'agit plus de cela,
mais du public; c'est sur ce terrain que la partie va
se reprendre, et li, du premier cdup, se gagner.
La curiosity depuis deux mois 6tait en effet ex-
treme; le mouvement inaccoutume des assemblies
faisait Tentretien de tout Paris. Les details de chaque
seance se repandaient i rinstant. Le cardinal Mazarin,
des les premiers jours , avait dit k I'^vSque d' Orleans,
M. d'Elbene, qu'il fallait accommoder et presser
cette affaire ; que les femmes ne fmaient quen purler,
quoiqu'elleB viy entendi$$ent rien, nonplus que lui. Mai$
ce que tout le monde entendait bien , c'etait la pre-
sence du Chancelier, et ses six huissiers a la chaine ,
et«esdeux archers, hallebarde en main, et Fanec-
dote de M. de Rhodez , avec la culbute de son bonnet
et de son confrere.
La Reine avait dit tout haut, un jour, k la prin-
cesse de Guemene, au cercle du Louvre : Vos Doc-
teurs parlent irop. A quoi madame de Guemene avait
assez aigrement repondu : « Vous ne vous en souciez
guere, Madame, car vous ferez venir tant de corde-
liers et de moines mendiants, que vous en aurez de
reste. » — « Nous en faisons encore venir tons les
jours, j» r^pliqua s^chementla Reine.
C'est k tout ce public plus ou moins mondain ou
docle, et tel que nous le voyons encore dans les
Lettres de Gui Palin, k ce public de la galerieex-
terieure, si excite et si passionn6 sans trop savoir
pourquoi, que les Protindales vont s'adresser. A. ces
^toient fayorables k M. Arnauld avoient affects d*oceaper toi^ours an
c6i6 de la saUe , et lei Molinistea Tautre c6(6««« 9 (Relation manusorite 4e
Beaabmn.)
• #
194 PORT-ROTAZ.. LITRS TROISI^ME.
moines mendiants surnum^raires de la Sorbonne)
que fait Pascal? il oppose tout le monde. La question
se d^place; la position est trouv^e; la \ictoire d^ses-
per^e change de face et se retourne. Ne craignons
pas les nobles images. Ce furent comme4 Fontenoi,
lies quatre pieces de canon qui, point^es k propos,
enfoncSrent la colonne anglaise victorieuse. Ce fut
comme, k Marengo, la charge impr6vue de Keller-
mann.
La Sorbonne est prise, les bancs sont envahis;
I'ennemi occupe les retranchements et la place. Ail-
leurs I atlleurs I Ghangez d' Element. Monte^ sur vos
vaisseaux lagers, et gagnez la bataille de Salaminel
L'ann^e d656 est pour nous une grande annee.
J'ai dit autrefois (1) la m6me chose de I'ann^e 1636,
et qu'elle avait 6te capitale pour notre Port-Royal de
Saint-Gyran. Apres vingt ans justement r6volus, nous
sommes arrives k une epoque non moins decisive ,
non moins cKmatirique, pour ainsi dire. Ges derniers
mois de 1655 et ces premiers de 1656 ferment un
second nceud ou tout se resserre, et comme un autre
defile a traverser, qui nous jette dans le second Port-
Royal. Un monde nouveau apparatt. On a, du cdt6
sombre de la colonne, le Formulaire, Tinseparabilite
^ du droit et du fait, T^limination d'Arnauld; et du
i cdt6 lumineux, I'entree en scene de Pascal, Topinion
publique auxiliaire , et le duel a mort entre les deux
' morales. G'est la-dessus d^sormais qu'on va vivre.
(1) Aa tome I, p. 34T (Uy. I> chap. I2}«
VII
A qui vint I'id^e des Provineialss, — « Anecdote de PerraaU. — Preml6r«
Lettre. — Style noaveau. — Critiques grammaticafes dn P^re Daniel.
— Ton comlque et Jen. -^ Details du saccds ; le Cbancelier saignd. —
Margottin et le president de Belli^vre. — ^M. de Saint-Gilles et ses exp^
dients. — Gbiffire de la vente; chiffre du tirage. — Gtironique secrete.
— Seconde Lettre ; le s^rieui commence. — Pascal se loue lui-meme.
— II raille TAcad^mie. — Troist^me Lettre. — Echec au DoeUur, —
Les Jans^nistes da monde. — Mademoiselle d*Aumale et le conseiUor
Benoise.
On lit dans les interessants Mimoires de Charles
Perrault, de celui a qui Ton doit tant de libres idees
et de tentatives m6l6es, les Dialogues sur les Anciens
et les ModerneSy la premiere pensee de la Colonnade
du Louvre, les solennites de reception k TAcademie
frangaise, les Contesdes enfants, et (gloire aimable!)
d'avoir maintenu sous Colbert le jardin des Tuileries
ouvert au public, — on lit chez lui ce curieux pas-
sage qui nous concerne tres particulierement :
«f Bans le temps 01^ Ton s'assembloit en Sorbonne pour condamner
M. Arnauld, mes fr^res et moi,M. Pepin, et quelques autres amis encore,
YOuIAmes savoir k fond de quoi 11 s*agissoit. Nous priAmes mon frdre le
docteur (1) de nous en instrnire : nous nous assembl&mes tons an logia de
(l}Ge docteur Perrault tai Vtm des soii&nte et onxe exclus de la Facaltd
536 PORT-ROYAL*
fea mon pire, oik mon frire noai fit entendre qne tontes les qncsliont de
la Grftce qui faisolent tant de bruit, rouloient sur nn pon^otr proehain, et
sur un pouToir iioigne, que la Gr&ce donnoit pour faire de bonnet action*.
Les uns disoient qu'i la vdrit^, lorsque saint Pierre pteha, il n'avoit pas la
GrAce qui donne Te pouyoir proehain debien faire, mais qu*il avoit la GrAce
qui donne le pouyoir eioigni, laquelle ne fait Jamais faire la bonne action,
mais en donne seulement la puissance ; et qu*ainsi M. Arnauld avoit en
tort d^avancer qu'on trouvolten saint Pierre un Juste 4 qui la Grftce, sans
laquelle on ne peut rien , avoit manqu^ ; parce que saint Pierre avoit en
lui la Gr&ce qui donne le pouvoir ^ioign6 de bien faire. Mais les aulres
soutenoient que le pouvoir eloign^ ne produisant Jamais la bonne action,
<3t saint Pierre n*ayant point eu la Or&ce qui la produit, M. Arnauld n'a-
voit point mal parU quand il avoit dit que la GrAce , sans laquelle on ne
peut rien, lui avoit manqu^, puisqu'i parler raisonnablement, le pouvoir
qui ne produit Jamais son effet n'est point un yrai pouvoir. Nous vimes
par-la que la question m^ritoit pen le bruit qu'elle faisoit. Mon frere le
receveor raconta cette conference a M. Yitart, intendant de M* le due de
Luines (1) qui demeurolt a Port-Boyal, et lui dit que Messieurs du Port-
Royal devoient informer le public decequi se passoit en Sorbonne coutre
M. Arnauld, afin de le d^sabuser de la croyance od il 6toit qu*on accusoit
M. Arnauld de choses fort atroces. Au bout de buit jours, M. Yitart vint
au logis de mon frere le receveur, qui demeurolt avec moi dans la rue
Saint-Francois au Marais , et lui apporta la premiere Lettre Provinciate
de M. Pascal. « Foitd , lui dit-il en lui pr6sentant. cette lettre, le fruit de
ee que vout mc diles d y a huit Jours, » Cette lettre , qui ne parie que dn
pouvoir proehain et du pouvoir ^loign^de la Gr&ce, en attira une se-
conde , et ceile-li une autre... Y<oila quel en a M le sujet et Torlgine. »
En effet, Pascal se trouvant k Port-Royal des
tlhamps avec Arnauld, Nicole deja actiT, mais encore
obscur, et les autres amis desquels 6tait M. Yitart a
la suite de M. de Luines , on s'entretenait avec tris-
tesse et indignation du coup qui se portait, et qui
ne semblait plus pouvoir £tre par^. Les ecrits apolo-
getiques de M. Arnauld dans la forme geom^trique
ou non, en latin, adresses k la Sorbonne, n'attei-
pour refus de signer la Censure. En 1669, apr^ la Paix de r£gUse, on en
comptait encore vingt-deui k r^tablir dans leors droiti. Le docteqr Per-
rauitmournten1661.
(1) Et coosin-germain de Raoine.
LiVRE TR019I£ME. 537
gnaient en rien le public, lequel, voyant tant d'ap-
pareil de Tautorite eccl6siastique et seculierei ne
pouvait s'imaginer qu'il ne s'agissail pas en cette cir-
Constance des plus grands fondements de la foi. On
disaitdonc& M. Arnauld, et M. Vitart le premier:
« Adressez-vous au public, il est temps, d^trompez-
le; c'est devant lui qu'il faut plaider; vos ainis du
dehors le d^sirent. Yous laisserez-vous condamner
commeun enfant? » Nous entendons d*ici la conver-
sation, et M. Vitart insistait : « M. Perrault, le frere
du docteur, que je voyais bier, mele disait encore... »
Arnauid done, se rendant aux instances, composa
quelque projet d'ecrit en c& sens, dont il fit lui-
m£me, deux ou trois jours aprSs, la lecture. Mais il
etait harass^ de tout ce long combat, et sa main pe-
sait deux fois plus de fatigue : Tecrit frangais s*en
ressentait. Ges Messieurs, tout bien disposes qu'ils
etaient, n'y donnant aucun applaudissement, Ar-
nauld comprit leur silence, et, n'etant point jaloux
de louanges, il leur dit : « Je vois bien que vous ne
trouvez pas cet ecrit bon pour son effet, et je crois
que \ous avez raison.^» Et, se retournant tout d'un
coup vers Pascal : « Mais vous qui Stes jeune, qui &tes
curieux (1) , vous devriez faire quelque chose. » Ce
qu'il fallait uniquement, c'^tait de repandre dans le
public une esp^e de factum net et court, ou Ton fit
voir que dans ces disputes il ne s'agissait de rien
d'important et de serieux, mais segilement d'une
question de mots et d'une pure chicane. Pascal , qui
n'avait encore presque rien terit que sur les sciences,
(f } Curmm nil pea dam le sens de M-wprit, amai$ur.
et qui ne connaissait pas combien il 6tait capable de
riussir dans ces sortes d*ouvrages destines k tous ,
r^pondit k M. Arnauld qu'il concevait k la v6rit6 com^
ment on pourrait faire ce factum , mais que tout ce
qu'il pouvait promettre 6tait d'en ^baucher unprojet;
que ce serait k d'autres de le polir et de le metire en
dtat de parattre. Des le lendemain , il avail la plume
k roeuvre, et ce qu'il ne comptait que pour ebauche
devint aussitdt la premiere Lettre , telle que nous la
lisons.
(c Car il avoit, nous diting^nu ment madame Perier,
une Eloquence naturelle qui lui donnoit une facilite
merveilleuse k dire ce qu'il vouloit; mais il avoit
ajoute k cela des regies dont on ne s'^toit pas encore
avise, dont il se servoit si avantageusement qu'il
(§toit maitrede son style ; en sorte que Qon seulement
il disoit tout ce qu'il vouloit , mais il le disoit en la
maniere qu'il vouloit, et son discours faisoit Teffet
qu'il s'^toit propose. »
Ces regies qui sent r^elles ici, je le crois, et que
Pascal apportait k son Eloquence naturelle,. il les
trouva du premier coup et les pratiqua des la seconde
ligne avec entiere certitude.
Aussi, des que Pascal, sa Lettre faite, la vint lire
k ces Messieurs assembles, il n'y eut qu'unevoix:
« Cela est excellent, cela sera goilte; il faut le &ire
imprimer. » Ces bons solitaires ne s'i6taient jamais
trouv6s k pareille fi^te.
Parmi les dix^buit Lettres Provinciales , il n'y en a
que cinq qui se rapportent k la question de Sorbonne
et du jans^nisme propremeatdit : les trois premieres,
k dtx»septf&m6 et la dix*huitii6m6i Les treittMtres,
depuis la quatrieme qui fait transition , tonrnent
centre la morale des jesuites, et, au lieu dese tenir
k la defensive y elles attaquent I'ennemi au co&ur, j us-
que dans son camp.
La premiere Lettre est toute sur Taffaire de Sor*-
bonne qui n'^tait pas encore d<^cid^e; mais, k h
manidre dont il enparle, Pascal marque assez qu'on
n'y compte plus et que c'est k un autre tribunal
qu*on en appeile. Le jour m6me oA parut la Lettre
(23 Janvier), les docteurs amis d^ArnauId se reti-
raient, en protestant, de Tassembl^e. Relisons un pea
ce que nous savons depuis si long-temps : ces belles
choses connues ont un tbut autre air, quand on les
reprend dans leur juste cadre (i).
a Monsieur,
« Nous ^tions bien abases. Je ne iai« d^trompd qiie^*hler( Jmqae-li J'ai
peas^ <{ae le sujet des disputes de Sorbooae ^toit bien imporUnt, et d'ane
extrdme eons^ueoce poar la Religion.Taot d^asaeroblte d'nneCompagaie
aussi c^ldbre qu^est la Faculty de Paris » et oii ii s'estpats^ tant de ehoies
si extraordiaaires etsi bors d'exemple, ea fontcoiicevplr uoe si bluiteidte
qu'oR ne peut croire qu'il n'y en ait an sajet bieo exiraerdiDaire.
«t Cependant vons serex bien sarpris quand Tons apprendrex par ea rteil
A quo! se termine an si grand telat ; et e'est ceq«e Ja Toof (tirai en pea
4e mots apr^s m'en 6tre parfaitement SnstraU.
« On examine deux questions, l*une de fait, Taatre de droit.
ff Gelle de fait consiste k sayoir si M. Arnauld est t^miraire pour avoir
dit dans sa seconde Lettre , Qu'il a U esMeUment tc Uvre de Jansinius , et
«lu*U ny a point trouve Us Propositions ccndamnies par le feu Pape ; et nean^
imins 4fue, eemme il eondamne ^bes PropasHions en ^ueique lim ^u'eilM M
rtnetmtrenLf il k» etmdamne dam Jansinius 5 si slUs y eonim
« La question est de sayoir s*il a pa sans t^m6rit6 t^moigner par-la qu'il
doute que ces Propositions soient de lanstoius, aprfts que Messieurs les
Sf^oes out d^dar^ qu^etles y soi^.
(1) Je sulvrai dam nas cUaiioiii des PropimMti le lexla ia VMBion
driginale ; il a 6t6 on pea retouch^ depola*
640 PORl'-nOYAL.
ff On propose raltiire en Sorbonne. Soixante'H ouze Boetears entcsr
prennent m d^foose , et soatiennent qa'il n*a pu r^ondre autre chose 4
cenx qai, par taot d'^crits, lai demandoient s'il tenoit que ces Propositions
fassent dans ce livre , sinon qa'il ne les y a point vaes, et qae ntenmoins
Ics J condarane, si elies 7 sont.
« Quelquei-ttns mdine passant plus avant ont diclard qae^ quelque
rechercbe qu*il8 en aient faile, ils ne les j ont jamais trouv^es, et que
in^nie its j en ont tronv^ de toutes contraires (1), en demandant aVec
instance que, s*il j avoit qaelqne Doctear qui les y e6t vnes, ii voulikt lea
montrer; que c'^toit une chose si facile qu'elle ne pouvoit etre refas^e,
pulsqoe c'^tolt un moyen sHr de les riduire toos, et M. Aroanld m^me.
Mais on le leur a toujonrs refuse. Toili ce qui se passa de ce cOt6-l&.
« De I'aatre part , se sont trouv^s qoatre-vingts Docteurs s^culiers , et
quelque quarante Moines mendiants , qui ont condamni la Proposition
de M. Arnauld , sans vouloir examiner si ce qu*il ayoit dit ^toit vrai ou
faux, et ayant mdme d^clar^ qu'ii ne s^agissoit pas de la y^rit^, mais sen-
jlenent de la t^m^ritd de sa Proposition.
. « II s*en est trouv^ de plus quinze qui n'ont point it^ pour la Censure,
et qu'on appelle indiff6rent8.
« Voil4 comment s'est termini la question de fait, dont ]e ne me mets
gu^re en peine. Car, que M. Arnauld soil t^m^raire ou non, ma conscience
n'y el»t pas int^resste. Et si la curiosity me prenoit de sayoir si ces Propo-
4 titions sont dans Janstoius, son liyre n*est pas si rare ni si gros que je ne
' le pnsselire tout entier pour m'en tolaii'cir, sans en consolter la Sorbonne.
(f Mais, si ]e ne cralgnois aussi d'etre t^m^raire, je crois que je suiyrols
Tayis de la plupart des gens que je yois , qui , ayant cru jusqn*ici sur la
foi publique que ces Propositions «ont dans Janstofus, commencent i se
d^fler ducontraire parle refus bizarre qu'on fait de les montrer, qui est tel
que je n*ai encore yu personne qui m'ait dit les y ayoir yues (2). De sorte
que je crains queeette Censure ne fasse plus demal quede bien, etqn*elle
ne denne k ceux qui en sauront Thistoire une impression tout oppose a
j la conclusion. Car en y^rit^ lemonde deyient m^fiant, ei^e croit les
^ choses que quand il les yoit... »
C'est assez rappeler Tentree en matiSre j les re-
marques se pressent. Des le premier mot , on I'a
senti, Tenjouement a suceede au serieux jusque-lji
de convenance et de rigueur en ces questioas : c'est
le ton cavalier, indifferent, mondain, qui a ledessus;
(1) Ceci est nn pea fort, mail la Mg^ret6 commeBce,
(2) De plas ea plot iQtrtpide. .
LIVflE TROrS^iilME. &41
Qous retrouvons taut de suite rhomme qui , deuxans
auparavant, faisait encore rouler sur le pavd de Paris
sou carrosse k six cfaevaux, rhonnftte homme k la
mode qui avait sur sa cheminto Montaigne (1). Gette
nourriture' lui a profit^. Le voilk plume en main ,
revenu k sa premiere habitude, ais6ment fringant,
et d'un autre mpnde que nos docteurs. Car en viriUle
mande devient mifiani et ne crait les ehom que quand il
Us voit; et ces quelque quarante moinesj et ces Propo-
sitions qui sent dans Janstoius et que personne o'a
Tues; et tout k I'heure Escobar et les bons Peres; en
tout cela Pascal, le premier du dedans , ou\re la
porte k la raillerie, c'est-i-dire qu'il introduit Ten-
nemi dans la place, d'oii il ne sortira plus. Par cette
fente ouverte et cette breche, Saint-Evremond et sa
Cimversatipn du Pere Canaye avec le marshal d'Ho*
quincourt (2), La Fontaine et sa ballade, Bayle et le
reste , tons les badins en pareille matiere entreront.
Toutes les plaisanteries dont on a v^u cent cinquante
ans sur le gros livre de Jansenius , sur ce qu'on y
' (1) . Les noms mime smnbleront le dire : MoniaHe est voi^n de
Montaigne,
(2) La conyersalion qui fait le sujet des pins jolies pages de Saint-
ETremond , eut Ilea en 4654 durant la campagne de Flamdre; mais il ne
m'est pas du tout prouv^ qae I'autear en ait dcrit le r4cit avanf 1656, et
que Je j6suite des Provineiaies ne lui ait pas remis en id^e le P^re Canaye.
Tout porte k croire le contraire. Le d^but mSme'indique qu*il n'^rivit
pas dans le moment mtoe : « Gomme je dlnois unjcur,,, » Un anachro-
nisme sur la mort de madame de Montbazon n'y devient vraisemblable
> que si t'on suppose cette dame morte en etfet, et depuis d6J& assez de
temps pour que le lecteur puisse eonfondre les dates ; et elle ne moomt
qii'en 1657. Enfin, ce qui est positif, la pl^ce ne parut imprim^e pour la
premiire fois qu'en 1686 , et elle ne courait manuscrite que depuis quel-
ques mois (voir Bayle, NouveUet de la Ripublique des IsUrtt^ dieembre
1686 y article lY). Saint-Evremond dnt raconter biea des fois cette seine
i tei amis, ayant de r^ire. .
, trouv^ tm ti*y trouve pas , n'ont point d*aiitre source |
* Pascal les a inventus. EUes ont tui les J^saites (i) et
^ les Molinistes et les Thomistes ^ elles out tu6 ou rendu
fort malades bien d'autres choses encore.
Elies se sent eltes-mfimes , on pent le dire, at*
teintes et comme att^nu^ en triomphant. Attendons-
nous bien, en relisant les Pn^vincialeSj k y trouirer
tnille traits connus , cent fois imit^s, reproduits, cent
fois cil^s; on ne sait plusd*o£i iis ^iennent, c*est de
ik. lis se sent us6s dans leur triomphe, et sinon bri-
sks , du moins ^ouss^s quelque pea dans la bles-
sure. Animasque in tmlnere ponunt/ non pas Tftme, non
pas la 'Yie, mais du moins une certaine pointe vive et
premiere ne i^'est*elle pas en eifet perdue? II en est
de ces traits de Pascal comme des vers de Boileau
devenus proverbes. La m^daille a merits de devenir
monnaie courante , et le frottement y a pass^ : a$$i-
dniiate mlMrunt.
Quand on relit les PromncialeSy comme toute oeuTre
qui a fait sa route dans Topinion , il est .besoin d*an
eertain oubli ou d'une certaine reflexion , pour leur
rendre toute leur fraicheur,
C^e premiere Lettre eu particuiier attire lilt^^-
remeift Tattention comme etant le d^but de Pascal 4
titre diicrivain. C'est la premiere fois qu'il sopgeait
an slyle. II avait auparavant ecrit sur la physique,
(i) Qotnd Je dU tui , les J^saiies poaffaient r^ctaner^ cir lis f lv«M»
el k 4;ertaias ^ard« ils iuroap^ent :
Les gens que vous tuez se portent \ merveille.
J'aaei, en tveacaiit , oecesidn d'eipliqoer ionteme ^im^ : OD^Ueiideiit
jf maiiitieiu iui en ce sens qu'ils eoat4 janaiB teoiMs da oeatm d'eetion
quHly 99Pafal9ot| «t ^all« Qotperda Y^f}^ wf <wnyyH4tt <wad»»
LlYVit tliOlJ9lilIE. 649
ikttr leA eipdriences toucharU le vidt; H av&it public ttn .
Avis sur sa Machine arithm^tique , et on a une W9&t
loogue lettre de lai & ia reinc Christine, k qui il en-
voy ait cette Machine; j'ai indiqu^ aussi sa lettre k
M. de Ribeyre dans le d^m^l^ avec les jSsuites de
Clermont. En ces derniers ecrits , le style de Pascal
pouvaii semUer deji form^; c'^tatt un bon rtyie^
faonnSte, mais qui n'avait rien de particulier, II ta^
nait du genre de Descartes en pareille matidre, soiide
et sain, non pas sans agr^ment, surtout conforme an
sujel. Mais Descartes, dans sa phrase pleine, elaire^
longue pourtant et perpetuellement encfaatnee de
Tune k Tautre par des conjonctions , n'avait pas en-
core tout-&-fait seeotU lejoug du latiniimBf pour parlfOr
avec La Bruy^re. Pascal coupa net dans ces longdeurs.
Des la premiere Pnmnciak il devient pour nous , il
devient po.ur lui-ni6me, qui me s'en doutait pas jus-
que-lji, le Pascal litt6raire.
Voltaire a dit {Siiele de Louis XIV) i * Le premier
livre de g^nie qu'oa vit en prose fut le reoueil dM
LMres PromneiaUs Ein 1654 (it n'y regarde pas de si
pr^s). Toutes les sortes d' Eloquence y sont renfer^
m^es. II n'y a pas un seul mot qui, depuis cent aw>
se soit ressenti du changement qui altSre SQuvent kis
langues vivantes. Il faut rapporter k eel ouvrage 1*4-
poque de la fixation du langage. » Ce jugement, taut
de fois reproduit, a force de loi. On releverait pour-
tant , au passage , quelques petits mots qui oQt
change (1). De plus, dans ces premieres Lettres toutes
lestes et charmantes , Pascal , si degag^e qu*il ait la
plume, n'oSre pas mal de negligences, d'in<X)rrdO-
(1) « 'h le tvppliid de me dire e& quoi coniistoit l'li6resfe deHa {Mropo*
544 PORT-ROYAL.
tions, qui se rencontrent de moins en idoiiis dans
les suivantes.
Les J^uites qui ont si peu et si malencontreuse-
ment ripondu k ce livre, Tun de ceux auxquels on
ne r^pond pas, lant il se loge d'abord dans Tesprit
et y regne par droit de premier occupant; les J^
suites , et le Pere Daniel surtout , dans sa r^lique
tardiye en 1694 , au milieu des autres objections plus
graves que je ne manquerai pas de mentionner, ont
voulu ^piloguer sur le style , sur celui des premieres
Lettres principalement.
Gette R6ponse du Pere Daniel fut faite sous pr^
texte de contredire une page d'eloges de Perrault en
son ParaUele desAneiens et des Modernes. En mettant
les Prot>inc%ales au-dessus de tout (et il le faisait d'au-
tant plus volontiers, on pent le croire, qu'il sentait
que lui et ses freres n'avaient pas et^ tout*^-fait
Strangers k les faire nattre) , Perrault y avait lou^
pUreU dam le langage, noblesse dans les pensiesj art du
diahgw. Li-dessus, les persounages du dialogue (car
le livre du P. Daniel aussi est en cette forme) se
mettent k 6plucber la premiere Lettre sur le texte de
1656. Ges scrupules si tardifs et assez benins ont de
rint^r^t , puisqu'ils s*attaquent k Pascal , k ce Pascal
qui savaU des nuithimatiqws et avaii de la polUesse : le
bon Pere lui accorde cela.
titlon de M. Arnanid . G*e8t , ee me ttiiM , en ee qa*il ne reconnott pas... »
Ainsi dans le madrigal de Patrix :
Goqoio , ce me dit-il , d^une arrogftooe eitr^me.
C«fBa MuU a dif|>ara dans les Editions ral?antes da la premise Provm-
daU, G'est pent-6tre» an teste, le seal point ganlois de tont Paacal.
LiVtiE TROISli^ME. 515
Des la secondeligne, il critique jusqm-U faipensi^
pour j*avai$ pensi.
Sur le premier paragraphe, il ne tarit pas : « Que
dites-YOus de cette p^riode ? La nettete du style si re-
command^e par M. de Yaugelas sVf rencontre-t-elle ?
On entend ici ce que Pascal dit, parce qu'on sait
ce qu'il veut dire; mais en effet, si nous y prenons
bien garde, il ne le dit pas plus que d'autres choses
qu'il ne veut pas dire. Ges assemblies, cette Faculti de
Paris, ces choses extraordinaires , cette haute idie , s'y
trouvent fauiil^es par des (my par des y^ par des en, qui
ne font de tout ce discouFS qu'un tissu d'6quivoques. . . »
Je fais grftce du diveloppement que le P. Daniel
fournit k Tappui de ces pr^tendues equivoques qu'il
Youdrait bien y voir. II s^amuse k redire h la repetition
du mot svLJety du mot extraordinaire. II semble que
Pascal eAt d'avance entendu cette critique , et qu'il y
reponde en disant : « Quand , dans un discours ,- on
trome des mots r^p^t^s, et qu'essayant de les corriger
on les trovnoe si propres qu'on g&teroit le discOurs, il
les faut laisser ; e'en est la marque ; et c'est la part
de I'envie qui est aveugle, et qui ne sait pas que
cette repetition n'est pas faute en cet endroit; car
il n'y a point de rSgle generale(l). »
De bonne heure it s'est introduit en fran^ais une
certaine critique grammaticale et microscopique de-
(i) Getle na6e de fltehes qa*aMembl6 le docte J^iaite contre U pre-
miere phrase de la premiere PtovincULU mt rappelle que la premiere
phrase de la preface des litres perttmet ressemble fort k an sol^oisme :
« Rien n'a pin daTantage dans les Utfrw partams ^ue d'y tronver... »
Jhttfaniage que est proscrit depais Yaugelas. Mentesquiea le savait sana
deute ea pieDant la plume; mais, aulieu dedire n'a piuM flu, onde
changer de toar, il a risqui le sol^lsme, sachant bien que. de briMiefaer
lout au d6bat ne tirait pas k cons^uence pour un coursier de sa race.
IL 85
vant laquelle rien ne tient ; j'ai plai$ir k le constatpr.
D' Olivet notera miile fautes dans Racine; Condillac
relevera nombre d'incorrections et d'infractions k sa
fameuse liaison des tdf^^schez Boileau; et pen s'en faut
qu'ici la premiere Provinciale ne demeure convaincue
de toutes les fautes de fran^ais, de par Daniel.
Mais Pascal et Boileau (j'espere le njontrer un jour
de ce dernier), en fondant le style verilablement
exact et regulier, n'ont pas donn6 dans Texces pu-
riste et academique qui se produisait autour d'eux.
Ge juste milieu de leur part est un cachet de leur
originalite. lis ont eu le scrupule dans les vraies li-
mites.
Ces avances pr61ev6es sur nos conclusions litte-
raires, reprenons nos Promnciales. Le reste de la
premiere Lettre est un dialogue tout comique , soit
avec le docteur de Navarre, de celte maison de la-
quelle etaient Cornet, Guyart, les principaux enne-
mis; soit avec le bonhomme janseniste; soit enfin avec
|e disciple de M. Le Moine et avec les Jacobins tho-
misles, de ceux qui avaient tourne contre Arnauld.
Pascal y raille et y coule k fond ce pouvoir prochain
qu'Arnauld dans sa lettre k F^vfique de Saint-Brieuc
6tait alle jusqu*a articuler.
n G'est-&-dire, lear du*)e en ies qnittant (les Jacobins et les disciples
de M . Le liloine cpalis^), qa'il faat prononcer ce mot des l^vres, de peitr
d'etre h^r^tiqne de nom. Car enfin est-ce que le mot est de TEcriture?
— Non , roe dlrent-ils. — Est-il done des P^res on des Conoiles , on des
Papest -*-Non. — £st-il done de saint Thomas? » Non^ — Quelle n6-
cesstt^ 7 a-t-il done de le dire, puisqu'il b'« nt autorit^, ni aiicun senade
lui-mtoe? — Vous ^tes opinifttre, me dlrent-ils; voua le direz, oa yons
serez h^r^tlqne, et M. Arnauld anssi. Gar nous sommes te pins grand
nombre ; ^, a'il est besoin, noos ferons veoir taot deCordelien que nooi
ramporteroiif.i»
Et tout finit par cette pointe : ir Je votts Is^isse ce-
pendant dans la liberty de tenir pour le mot de pro^
chain ou non, car j'aime trop mbn prochain pour la
persecuter sous ce pretexte. » C'est le jeu de mot de
Voltaire ou<l'Usbek d^ja (1).
Quelques traits de vrai comique ont d6cel6, en
passant , le genie du dialogue que la suite develop-
pera. Quand il commence k bien expliquer le pouvoir
prochain comme I'entendent les Jacobins : «r Voila qui
va bien , me repondirent mes Peres en m'embrassanty.
Yoili qui va bien. r^ Tons ceux qui ont connu, m6me
de nos jours, de bons Peres , de bons religieux pa-
ter nes, qui ne sent pas du bord jans^niste, n'ont-ils
pas couru le risque, en causant avec eux, d'etre em-
brass6s de la sorte?
A propos du janseniste de la Lettre, et qui est
pourtant fort ftpniowwe, tout janseniste qu'il est,
quand Tauteur le prie de lui dire confidemment s'il
tient que les Justes ont toujours un pouvoir veritable
d'observer les priceptes : « Mon homme s'echauflfd li-
dessus, mais d'un zele devot, et dit qu'il ne deguise-
roit jamais ses sentiments pour quoi que ce fut, que
c'6toit sa creance, et que lui et tons les siens la d^-
fendroient jusqu'a la mort, comme etant la pure doc-
trine de saint Thomas et de saint Augustin, levir
maitre. »
On pourrait bien objecter, pour le fond, que saint
Thomas vient la un peu en contrebande, que Saint-
(1) Pqisque Dons ,en sommes aux plaisanteries et anx reHcontres de
mots , qu*oii me passe celle-ci : Montalte-Montesqaiea , comme j'ai dit
MoDtalte-Montaigne. Le comte Joseph de Maistre a sign6 ses premiers
pamphlets sous forme de lettres , da pseudonyme de Glaade T^a ,
maire de MonXaptotc. II y a comme no Mlo dans tous ces nom8«
&I8 »ORt-tiOYAL.
Gyran ne I'y aurait pas mis, que Jans^nius et lui
n'auraient pas dit si ferme que c'^tait lileur creance;
car ils croyaient que les Justes n'ont pas toujours
ce pouvoir. Mais, pour le moment, il suffit de re-
marquer comme cette creance est bien celle du moins
de notre bonhomme de jans^niste que voili, comme
il s'echaufTe et prend la chose k coeur. Se peut-il un
jeu plus naturel? Sa voix monte , il parle de d^fendre
la doctrine (le contraire de celle qu'on lui impute)
jusqua la tnort. Il est bien vrai qu'il semble un peu
bonhomme et ridicule en disant cela, et qu'on le fait
un peu tel k dessein. Mais qv'importe? on n'y re-
garde pas de si pres en ce quart d^heure, et, pourse
mieux d^fendre d*abord , on se fera mftme ridicule
sans y mettre tant de fa^on. G'est que le r61e com-
mence.
« J'admirerais moins les Lettres PromncialeSf a dit
M. Villemain, si elles n'^taient pas ecrites avant
Moliere. »
' Yoil& dans son sel tout nouveau la premiere petite
Lettre. H. Singlin en fut, k ce qu^il paralt, un peu
effarouch^; car que devenaient le ton et Tesprit de
Saint-Cyran? Mais le succes fut immense, etle danger
de la situation demandait de grands moyens. On
distribua de toutes parts Tecrit, qui faisait huit pages
in-4® d'impression. Le libraire ou les amis, en re-
voyant les epreuves, y avaient mis le titre : Lettre
icrite d un Provincial par un de ses amis; le public
Tappela, pour abreger, la Provincial j consacrant
par celte locution impropre la popularite de la piece.
On dit ainsi improprement et usuellement les Lettres
familiiree de Giceron , h Festin de pierre^ la Joconde,
VAminte. Les docteurs nomm^s ou atteints dans la
Lettre, surtout le docteur More), le plus bouillant,
entrerent en colore; M. le Ghancelier, qui avait pris
I'affaire sous son patronage, faillit suflbquer d cette
seule premiere lettre; il en fut saign6, 6ii-on^ jus-
qu'a sept fm (1). Le jour de la Purification, 2 fe-
vrier, on arrSta Savreux, Tun deslibraires et impri-
ineurs ordinaires de Port-Royal. Sur un ordredu Roi
et du Ghancelier, lui, sa femme, ses gardens de
boutique, furent interrog^ par le lieutenant criminel
Tardif ; mais on ne trouva rien k mordre dans les re*
ponses, et peu de chose dans les pa piers (2). Les deux
(1) Gl^mencet , HUtoire iiuiralre (maniiscrite) , article Pa»eat,
(2) Quand jedis peu de chose, c'est relati?ement k la grosse affaire. Toiel
aa reate le r^citde Beaabraa : « Gomme les deox premieres Lettres Provin-
eUlee rendoient la centnra ridicule et rainoient tout le fruit que la Cour et
les eDuemis de M. Araauld s'dloient propose d'en retirer, on fit une re^
cbercbe exacte pour d^courrir qui en 6t<4t rauteur. Oneourut partont chez
lea imprimeurSy et comme M. Charles Savreux ^toit connu pour tr^s li^ k
Measieuri de Piwrt-Royal, on ne inanqua pas de jeler les yenx sur lui , et
aur quelques soupcons on Tarrftta. On saisit tout ce qu*on trouva chez lui ;
on lui prit bien des choses , et entre autres un paquet sur lequel 6toit
^crit le nom de M. I'abbi de Pontchftteau , qui effectivenient lui apparte-
noit , et dans lequel 11 se trouva une lettre de M. le Cardinal de Richelieu ,
son oncle. M. de Pontch&teau fut fort inquietde cet accident... On apprit
que deux docteurs , Tun desquels itoit le sieur Cornet , ^toient all^s chez
le conunissaire pour voir son proe^-yerbal et les livres qu'il avoit pris »
qulls y retournirent eneore une autre fois» et que les J^saites disoient par-
tout qu*il8 feroient manger k Savreux dans sa prison ce qu'il avoit gagn^
avec les jans^nistes. M. Savreux ne fut point ^tourdi de ce coup ; il tint
ferme et re^ut cette disgrAce d'nne maniire tr^s chr^tienne qui faisoit
croire qu'il avoit eu moins ses Int^rdtsenTue, que Tamour de laV^rit^ et la
crainte deDieu, en s*exposant k rendre des services a Messieurs de Port<^
Royal* G*est ce qui engagea tons les amis k s'int^resser pour sa liberty,
et k ofltrir lenrs pridres k Dieu pour sa d^livrance. 9 Au reste , malgr^ le
mauvais vouloir des ennemis , les Ubraires de Port-Royal ne s*y ruinerent
pas : et ce futaucontraire un grand triorophe lor»qu*un an ou deuxapres
Cramoisi, libraire des J^uites, fit banquerovte pour plus de 500 x^xW^
livres.
iJSO PORT-ROTAL.
autres libraires de Port-Royal , Petit et Desprez, fu-
rent avertis k temps pour prendre leurs precautions;
on mit les scellfe k leur imprimerie. Mais, le lende-
main, un des gar^ons de Petit (i) alia Irouver le
premier president de Belli^vre avec la seconde Pro-
tmctale touie fratche , voulant lut prouver par-l^
qu*on n'avait pu Fimprimer chez Petit ou il y a\ait
le scell6. Le president de Bellievre, qui d'ailleurs itaii
bien intentionni^ se laissa convaincre et fit lever le
scell^, enchant^ de plus d'avoir par Toeeasion les
pr^mices de la seconde Lettre. II se faisait apporter
exactement toutes les.suivantes, des qu'elles parais-
saient , et s en regalait k plaisir. Pascal , par maniere
de remerclment, a trouve moyen de le citer avec
eloge dans la huitieme (2), Le fait est pourtant que
les deux premieres fqrent imprimees chez Petit;
M. de Saint-Gilles, ce s61itaire si actif que nous con-
naissons, en raconte le detail et le comment. Lors-
que le commissaire vint chez cet imprimeur qui ne
sy trouva point, sa femme monta a rimprimerie,
mit les formes , quoique fort pesantes , dans son ta-
blier, et passant k travers les gardes, comme une
Judith, alia les porter chez un voisin, ou, des la
m^me nuit, on tira 300 exemplaires de la seconde
Lettre, et lelendemain 1,200.
Des lors nous entrons dans cette carriere de luti-
(1) L'hlstoire a conserve son nom, il s*appelail MargoUin. Honneur
dans ce bulletin de victoire k tout le monde !
(2) le president de Bellievre mourut I'ahn^e suivante (mars 1657) :
«C'6toit un homme voluptueui, sanguin, pt^thoriqae, qui halissoit la
saign^e, dit Gui Patin ;...!! 6toit excellent homme dans sa charge; » un
de ces honn^tes gens selon le monde, comme on disait k Port-Royal, mais
qui ne ptuseraient pas devant Dieu, Les jans^nistes, devenuft inoius difi$-
ciles for leurs allies, perdirent beaucoop k sa mort«
LIVEE TROISliME. SSI
nerie, et presque de magie, en matiSre d'impres*^
$ion , ou les jans^nistes furent passes mattres. Au
XVIIP siecle, le lieutenant de police Herault, visi-
tant une maison oii on lui avait dit que s'imprimaient
les Nouvelles eccUsiastiques , et n'y ayant rien saisi ,
trouvait, en remontant dans son carrosse, des pa-
quetstout humides, tout fraichement imprimis, du
nouveau numero qu'on y avait jet^s, comme pour le
narguer. L'abb6 Gr^goire, tout edifi6, ajoute : « L'ha*
bilel6 aviec laquelle les auteurs de cet ouvrage ont
trompe la vigilance de Tlnquisition fran(jaise pent
SerVir de modele... (1). » Ce nouveau m6rite des jan-
s6ni$tes remonte k Timpression des Promnciales , et
Fhonneur de Tinvention en revient surtout au plus
adroit des /acfa^wm de Port-Royal , M. de Saint-Gilles
d'Asson.
M. de Saint-Gilles d'un c6te, M, de Saint- Amour
de I'autre, leur moment k tous deux est venu.
On lit , dans les pieces annex6es aux Merooires de
Beaubrun , une note manuscrite curieuse de la main
de ce M. de Saint-Gilles, 4 la date du iS aofit 4656;
elle nous initio aux secrets :
« Depuis environ trois mois en qk , c'est mot qui imm^diatemeni ai fait
imprimcr par moi-meme les quatre derni^res (2) Leltres an Prorincia! ,
aavoir : la 7, 8, 9 et lO^. D'abord il falloit fort se cacher, et il y avoit d^
p^ril ; mais , depais deux mois, tout le monde et les magistrats eux-
memes prenant grand plaisir k voir dans ces pieces d*esprit la morale des
J^suites nalvement trait^e, il y a eu plus de liberty et moins de p6ril ; ce
qui n*a pourtant pas emp^ch^ qiie la d^pense n'en ait M et n'en soit en-
core extraordinaire.
(1) L6S Ruines iU Pori^Reyai , p. 72,
(2) Les pr^c^dentes r avatent M, Mint par ses aoint aassi , que par cemt
de qaelques autres, conun&U. P^rier, M. de Pontchateao.
552 rOKT-HOTAt.
«
If MaisM. ArnanM i*est ayis^ d*iine chose que J*ai uUlement pratiqate :
c'est qn'au Ilea de donner de cet Lettm k nos libraires Sayrevi ei Des-
prez poor les veodre et nous en tenir compte , doqs en fSiisons toajoan
tirer de chacane 12 rames qai font 6,000, dont nous gardoos 3,000 qae
noas donnons , et les autres 3,000 noas les yendons aax deax libraires ci-
desBos , k cbacan 1,600 , poor on sol la pMce; Us les yendent, eox, S s.
6 d> et plos. Par ce moyen* noos fatsons 506cas qui nous payent toote la
d^peose de Timpresslon, et plos ; etalnsi nos 3,000 ne noos cofttent rien,
et chacun se saoye (1). »
M. de SaiQt*GilIes etait Irop actif dans ces affaires
d'inipre$sioos secretes pour 6cbapper au soupQon. Il
fut decret^ de prise de corps par le Lieutenant civil,
qui le fit trompetter deux fois, et condamner au
Cb&telet. Mais les amis intervinrent; on obtint un
arr^t de defense du Parlement, et M. Aubri, ev6que
de Coutances, assura le cardinal Mazarinque, dans
les ecrits qu*avait pu faire imprimercegentilhomme
pour Port-Royal, il n'y avait rien qui regard&t la
d^ense du cardinal de Retz. On y crut (2).
Pour revenir k Pascal lui*m6me, le grand ad ver-
saire , au moment ou il commen^a les Provinciales^
}1 logeait encore pres du Luxembourg, dans une
maison qui faisait face a la porte Saint-Micbel, et qui
(1) On ne s'attendait pas a trooyer Amaold si ayis6 en expMients in*
dustriels ; mais c'6tait pour lul un petit probltoe arithm6lique& r^soodre.
(2) A propos de ces impressions clandestines, les curieax penvent lire on
petit toit de qoelques feuiUes : de la Liberti de la Prette avant LoaisXIF,
par Charles Nodier (Techener, 1834), dont yolcl le d^bot : « II y a de
iris honndtes gens qui se persuadent que la liberty de ta presse est nne des
conqu^tes de laR^yolution... » Nos documents ylennent bien k c6t6 deoeox
de If. Nodier. Sur cet article de la liberty de la presse, Port-Royal parte
ddj& comme un liberal de la Restauratlon : « On Yoit icl , terit Teicellent
Cl^mencet (k propos d'une yisite domiciliaire an monast^re des Champs),
combien les presses incommodent les ennemts des gens de bien et de la
V6rit6. » Bon Gltoiencet , yons ierlyez cela au dix-huititoe sl^lcia e(
Gondorcet <crit la m6me chose : leqnel des deox se trompe?
LIVRE TllOISliME. 553
•• • .
avail une sortie de derri^re dans le jardin (1). G'etait
le poete Patrix, ofBcierde M. le due d'Orleans, qui
la lui avail prgt6e. Mais, pour plus de sArele, il la
quitla el s'alla cacber, sous le nom de M. de Mons
(encore Jlfonlal^e) , dans une petite auberge de la rue
des Poir^es, k Tenseigne du Roi David , derriSre la
Sorbonne el tout vis-^-vis le College des Jesuiles.
Comme un general habile, il coupait le corps ennemi.
M. P^rier, son beau-frSre , etant arrive k Paris sur
ces entrefaites, se logea dans la mSme auberge; un
jesuite, le Pere de Fretat, un peu son cousin, I'y
vinl voir, el luidil qu^en bon parenl il le devail averlir
qu'on mellail dans la Society les Provinciates sur le
comple de son beau-frere, M. Pascal. M. Perier re-
pondil comme il put : il y avail au mSme moment sur
son lit, derri^re le rideau entr'ouverl, une vingtaine
d'exemplaires de la septi^me ou huilieme Lettre qui
etaienl k secher. D^s que le j6suite fut dehors, M. Pu-
rler, delivr6 d^angoisse, courul center rhistoire k
Pascal qui demeurait dans la chambre d'au-dessus ,
el ils firent gorge chaude, comme on dil (2).
Tout celaest piquant, amusant, mais Test, il faut
(1) Yen Tendrolt prteis^ment oili loge aajourd*liui Jll. Royer-GolUrd ,
et peot-6tre la m€me malson.
(S) On lit encore ceci (Bibliothdque da Roi, manuscrits, snppt^m. firanc.»
n. 1485) : « En 167S, le 27 Uitiet, mademoiselle Purler. raconta k an de
aes amis que M. Pascal , son oncle, avoit an laqaals nomm6 Picard, tr^
fiddle, qui savoit que son mattre composoit les Lettres Provinclales:
e*^toit In! qol, ponr l*ordinaire, en portoit les manuscrits k H. Fortin ,
proYiseur dn collie d'Harconrt, qni a?ott soln de les faire imprimer ; on
assure qn'elles ont M iroprimto dans le college mdme. » Elles le furent
un peu partout. Hais ]e ne puis m'empdcher, k propos de ce Picard, de
le rapprocher da Jeune homme dont il a €U question pr^cddemment, dans
la note de la page idS (It?. II , elAp. XIII). Ne serait-ce pas ce Pieard ,
qui , devenu plus tard protestant^ aurait fait too^ ces conttsT
JS54i PORT-ROYAL.
en coDvenir, comme ce qui se pourrait rapporter k la
Satire M6nippee, aux premieres representations du
Tartufe, diux Lettres per sanes^ k la Correspondance de
Jean- Jacques avec Christophe de Beaumont , aux
M^moires et au proces de Beaumarchais, k son Ma-
riage de Figaro , aux pamphlets de Paul-Louis Cou-
rier et aux chansons de Beranger.
Et ici un rapport bien analogue se prison te, et qui
tient aux circonstances m6mes. Autour et en dehors
des £tats-gen6raux factieux de 1593, il y eut la Satire
M^nippee. Autour des chambres reactionnaires de
i815 et de d823, il y eut les chansons vehgeresses
de B(^ranger et les petitions railleuses de Courier. Au-
tour des assemblees violeiites de Sorbonn^ de 1655-
i656| il y a les Provinciales.
Je n'ai pas tout dit encore sur leur siiccSs. D'autres
particularites s'ajoutent k la note de Saint-Gilles.
Le nombre des exemplaires k tirer augmentait pour
chaque Lettre en raison de la vogue acc61ier6e. Un ami
de M. P6rier, luienvoyantta dix-septieme , lepriede
ne passe pressor delamontrer, « parce que, dit-il, il
n'y en a encore que dix mille de tirees, qu'il rious en
faut encore beaucoup, et qu'il pourroit survenir quel-
que changement. » — c Jamais, dit un auteur, jesuito
il est vrai (1), jamais la poste ne fit de plus grands
jpirofits. On envoya des exemplaires dans toutes les
villes du royaume; et, quoique je fusse assez peu
Gonnu de Messieurs de Port-Royal /j'en re^us, dans
tine ville de Bretagneou j*6tois alors, un gros paquet
port payi. » La maison de madame de Sable, rhdtel
de Nevers oil brillait madame Da Plessis-Gu6itegaud,
(1) Le p. l)aiuel , Entrptiws <U Cl^axidrc ct d'iudoM.
\
LIVRE TROISliME. ttS^
et \ingt autres salons k la mode devihrenl des foyei^s
de lecture^ de distribution. Toutes les dames de
M^ d'Andilly y mettaient leur zele.
La septieme Lettre alia au cardinal Mazarin, qui en
rit fort; il ne prenait pas les choses si k cceur t[U6. \
M. le Chancelier. 11 en rit m6me asse2, on pent le
croire, pour 6tre quelque temps d6sarmS.
On lut la premiere en Sorbonne. Le jour m6me
ou la Censure fut conclue, le 31 Janvier 1656,
M. de Saint-Amour, dans une lettre k M. Arnauld, et
comme correctif aux f^cheuses nouvelles, lui disait :
« La Lettre k un Provincial cependant fait des mer-
veilles. Elle fut bier lue ensalle apfes diner. Elleirrita
M. Morel ; elle divertil fort M. Duchesne , et elle fit
rire du bout des dents I'ancien p^nitencier. J'ai dit k
ceux k qui j'en ai parl6 qu'elle etoit d'un laique^ *
Pascal nefqtpas soupQonn6 d'abord. Les premieres-
Lettres 6taient tout-^-fait anonymes ; le pseudonyme
de Louis de Montalte ne vint que plus tard. On cher-
cbait, dans le premier moment, quelque notn ce-
l^bre pour y rattacher ce style tout*-a-fait nouveau.
On faisait mille suppositions; on alia jusqu*^ nom-
mer (bon Dieu!) le vieux Gomberville. II s'en defen-
dit, le bonbomme, par une lettre 6crite au Pere
Gastillon , recteur du CoU^gie des Jesuites , et de ses
^mis. On homma aussi, k un moment, M. Le koy,
abb6 de Haute-Fontaine ; dans une lettre au Pere
Esprit de TOratoire (9 fSvrier), il s'en excusa, assu-
rant « qu'il n'en ^toit rien , qu'on lui faisoit trop
d'honneur, qu'il la trouvoit si belle et si k prdpos (la
seconde), qu'il eftt souhaite volontiers Tavoir falte;
qu'elle he cedoit en rieu k la piremi^r09 ^^^ ^ ^^^^i*'
550 FpRT-ROTAL,
une agr^ble gazette toutes les semaines; quHl tou-
droit bien que I'on fit la r^ponse du Provincial k Tami ;
que, s'il avoit une imprimerie, il le feroit volontiers
repondre. •
Pascal jouissait de son incognito, il harcelait les
ennemis coup sur coup de ce myst^re. Sa troisieme
Lettre , du 9 f<6vrier, est ainsi souscrite : Yotre tres
humble et tres obeissant serviteur, E. A. A. B. P. A.
F. D. E. P. G'^tait une maniere d'enigme et de d60;
en vojci la clef : Yotre... serviteur et ancien ami Blaise
Pascal, Auvergnat, file d\Et%enne Pascal. On entend, ce
me semble, nos amis jans6nistes reunis tons a la
sourdine cbez Tabb^ de Pontch&teau , dont le logis
dtait le lieu de rendez-vous;.iIs rient, portes closes,
des fausses conjectures des adversaires, et de leur
rage k ne pouvoir deviner. Pascal lan^ant les fleches
des Provindales sans 6tre vu , c'est Nisus dardant ses
javelots qui tuent les Rutules pr6s d'Euryale. Mais
ici Euryale, c^est-a-dire Arnauld, est sauf, et Nisus
echappa. On est en plein succes de stratagfime.
S«tU atrox Yolseens , nee tell eonspieit asquam
Auctorein , nee qa6 se ardens immitlere possit.
La seconde Lettre, dat^e du 29 Janvier, ne parut
que le 5 fiSvrier. Elle ne prenait pas encore de front
les Jesuites, et n'atteignait derechef que les Jacobins
thomistes , le parti de la defection. Gette Lettre et les
deux suivantes furent ecrites avec la m6me promp-
titude que la premiere; Pascal avait trouve sa veine,
^t il la suivait. 11 se donne plus de champ deja dans
cette seconde, et tout n'y est pas de legereto et (|'en^
jouetaent comme dans Tautre; le s6rieux commence,
et assez ardemment. II s'agit toujours de cette 14chete
des faibUi qui sont pires que Us michantSj disait Saint-*
Cyran, de cer61ede Ponce Pilate qu'avaient jou6 les
Thomistes dans Taffaire, professant de bouche la
Gr&ce 9uffi$ante, et la rStractant, la niant tout bas.
En regard de la satisfaction de ce bon Jacobin qui ,
s'ecrie : « Et je I'ai bien dit ce matin en Sorbonne;
j'y ai parl6 toute ma demi-heure, et sans le sable
j'eusse bien fait changer ce malheureux proverbe ,
qui court d6ji dans Paris : II opine du bonnet comme
tin tnoine en Sorbonne; » en regard de cette b^ate ju-*
biiation du bonhomme, il y a, dans la bouche de Fami
]ans6niste, T^loquente et vive parabole de I'Eglise
compar6e k un homme en voyage , qui est attaqu6 et
bless6 par les voleurs : trois m^decins surviennent ,
dont deux menteurs, qui se coalisent pour chasser le
bon. II faut relire cet endroit qui presage les elo-
quentes peroraisons de la dixieme Lettre, de la qua-
torzieme, et Tapostrophe de la seizieme, toutes par-
ties ou le railleur s' efface, ou reparait le chretien
s6rieux.
En m6me temps, par cette distinction qu'il fait de ^
lui et de Tami janseniste , Pascal se donne le moyen
derester l^ger et badin quand il veut, tout en deve-
nant Eloquent par la voix de son second , et de fa^on
indirecte, en avertissant de la chose eloquente, ce qui
n'est jamais inutile pr^s du pubUc (1). Tout ce qu'il
met dans la bouche de cet ami plus sirieux que lui
pourrait etre sign6 Saint-Cyran. Mais il ne s'aban^
(1) Un moraliste fin Ta remarqu^ : citer qaelqaefoia un mot de soi
eomme d*un autre, cela le fait plus ?aloir et r^ussit mieux.
donne ppurtant pas au-deli des bornps, et, quand
cet ami s'^chaufie un peu trop , il tourne court et leve
la seapce, laissant le trait enfonce k pointy et a$sai-
sonn^ , au bout , du sel habitueL
Entre la seconde et la troisieme PromnciaUj et en
tSte de celle-ci, se trouve une petite lettre, qui est
cens^e une reponse du Provincial adress6e a son ami :
Tauteur s'y loue lui-m6me indirectement, d'un air
tout-&-fait degag6 , qui sied et qu^on croit : « Elles
(vos Lettres) ne sont pas seulement estim^es des theo- *
logiens, elles sont encore agr^bles aux gens du
monde et intelligibles aux femmes m6mes^ » £t en-
core, dans cette r6ponse supposee regue de province,
il entre deux autres billets, de plus en plus flatteurs,
cit6s et inserts; ainsi Tdoge, revenant comme de
troisieme main, semble moins direct, plus permis sous
la plume de Tauteur, et n'en va pas moins son train
dans I'esprit du lecteur : « Elle (la Lettre) est tout-a-
fait inginieuse et tout-d-fait bien icrite. Elle narre sans
narrer; elle ^claircit les affaires du monde les plus
embrouillees; elle raille finementj elle instruit;... elle
redouble le plaisir;... elle est encore une excellente
apologie et, si Ton veut, une ddicate et innocente cen-
sure J... et il y a enfin tant Sart, tant d' esprit et tant de
jugementl... (1). » Pascal savait Tbomme, il savait
quand et en quelle mesure on peut oser avec lui, il
savait qu'il y a une certaine maniere de se louer it la
face des autres, qui , loin de les choquer, les gufde.
(1) L'abb6 Prevost et Walter Scott faisaient des articles sar eax-
mdmes dans les Journaax ; c*6tait impartial et flatteur comme le public.
Aiosi d^ja. Pascal. Les petites Lettr$s , apr^s tout , ne farent qu'un Jour-*
nal f one esp^ce de gazette (comme disait Tabb^ Le Roy), qui parut pen-
dAnt on 80 » une oa deux fois par moil,
On peut aller presque droit k la rencontre de ce vent
de Famour-propre, en sacbant, moyennant certain
biais , en enfler adroitement ses voiles. « L'homme
est ainsi fait, nous dit-il dans uno pensie, qu'i force
de lui dfre qu'il est un sot , il le croit. )> II y a une
certaine mani^re de lui dire ce qu'on est soi-m6me,
et ce qu'on vaut, qui lui en dessine et lui en acheve
rid^e. Pascal pratique tout cela a merveille; Mon-
taigne et son art ont pass^ par \k.
Dans cette m6me petite r^ponse dite de province^
Pascal y supposant un billet cit^ d'un de ces Messieurs
de TAcademie, en qualifie Tauteur un desplus illvstres
entre ces Iwmmes torn illustres. Yoila la plaisanterie une
fois trouv^e , contre TAcademie et les Quarante , et
qui va 6tre eternelle. II est vrai que Pascal la place
dans la bouche d'un Provincial, qui est cens^ tout
admirer de Paris : son trait de satire devient en mSme
temps un trait de costume et de caractere. Dans cette
lettre suppos^e de Tacademicien, qu'il transcrit, autre
raillerie finement sensible : « Je voudroisque la Sor-
bonne, qui doit tant a la m6moire de feu monsieur le
Cardinal, voulAt reconnoitre la jurisdiction de son
Academic fran^oise; Tauteur de la Lettre seroit con-
tent; car, en quality d'Acad6micien , je condamnerois
d^autoritij je hannirois , je proscriroisy pen s*en faut que
je ne die, f exterminerois de tout mon pouvoir ce pou-
voir prochain qui fait tant de bruit pour rien... »
C'est il croire que Pascal a voulu faire un petit pas-
tiche de Balzac, avant Boileau.
Et quand il fait parler Tacad^micien , Pascal , no-
tons-le encore, simule un style un peu plus ancien,
plussurannS que le 8ien propre, lequel ne Test pas
560 * . t'ORt-idYAL.
du tout : Peu ^Vn faut que je ne die, /en iuis marry.
Ainsi , en un temps ou F Acad6mie reglait veritable-
meDt et fixait le langage, Pascal (cjb m^est Evident)
la trouve d&]k un peu surannee et arri6r6e, nonob-
stant Yaugelas. II la devance; il use, pour mieux
r^ussir dans le monde , du langage du monde mfime,
du dernier langage (4). II n'a qu'i se souvenir pour
cela de sa maniere de causer et d'entendre causer en
ces ann^es 1651-1654, ou il etait si r^pandu, ou il
Yoyait tout ce quMI y avait de mieux et de plus jeune
en fa^on et en usage; de ces ann^s ou MM. de La
Rochefoucauld et de Retz avaient tout k Fbeure qua-
rante ans, etou il en avait trente.
La troisiSme Lettre Provinciate, dat^e du 9 f^vrier,
commeuQa k paraitre le 12 , avec un ^clat et un ap-
plaudissement superieur k ce qu'on avait vu des deux
premieres. « Ce succes, dit M. de Saint-Gilles, cho-
qua de plus en plus les adversaires, qui faisoient
mettre des mauchards (c'est son expression) a toutes
les imprimeries : ce qui augmenta beaucoup les frais
de r impression. »
Gette Lettre porte tout entiere sur la condamnation
definitive d'ArnauId, qu'on avait achev6 de voter le
29 Janvier (2). C^est un bulletin ironique et l^ger de
la conclusion. Un passage au d6but nous prouverait,
(1) Bans les premieres iditioos des ProvineialeM, Je rencontre qaelqoes
motscomme airoces^ ditestablet, honiblement , veriemeni, qui ont M
remplac^ et atUnu^s dans les saivantes par des mots moins cms : fini^
ment rifuii, pour verUmtnt , par exemple. Ce fut une concessioB aux
d^licatesses et i la petite bouche du monde. II y a encore dans les pre-
mieres Mitions : U faut que Je vous die , je vat vout dire, il t^y agii , avoir
aeeotttume. On a lalss^ des violemenit de ehariU (onzitoie Lettre).
(3) II se tinjt encore stance le 51, pour qnelque formality d'ensemble.
II a^ait sttffi en tout de cinq stences depuis la retraite des amis d'Arnauld.
LlVRE TKOIlSliUE. 561
si nous rignoqons , combien le Jans^nisme que les
gens du inonde ne connaissent guere que d^apres
Pascal et ne commencent qu'a lui , 6tait dej^ vieux
pour lui (1) : w Ressou\enez-vous, je vous en prie,
des etranges Impressions qu'on nous donne depuis si
long-temps des Jans^nistes. Rappelez dans votre .m6-
moire les cabales, les factions, les erreurs, lesschismes,
les attentats qu'on leur reproche depuis si long-temps^
de quelle sorte on les a decries dans les chaires et
dans les livres, et combien ce torrent, qui a eu tant
de violence et de durie , ^toit grossi dans ces dernieres r
annees.. . (2) » — Toutes les plaisanteries futures sur
les censures de la Sorbonne sont receives dans ce (
seul mot : « lis ont juge plus a propos et plus facile
de censurer que de repartir, parce qu'il leur est bien
plus aise de trouver des Moines que des raisons. »
Voili du coup la Sorbonne d^criee sans retour. Quand
elle se mfilera d'atteindre, au dix-huitieme siecle, des
livres illustres, Buffon ou Jean-Jacques, on ne le
prendra pas avec elle sur un autre ton. A partir de
Pascal, 6tre docteur de Sorbonne est devenu, pour
le monde et aux yeux des profanes, un desagrement,
un ridicule, comme d'6tre chanoine, par exemple,
depuis le Lutrin. Le docte bonnet ne s'est pas plus
relev6 decet affront des Promnciafes , que la calotte de
Ghapelain de la parodie de Boileau. Arnauld fut le ^
dernier dont on put dire, que la beauts du doctorat
Fa vait dcQu .
Arnauld, lui, ne s'en doutaitpas; en s'indignant,
(1) On appelle volootiers le jans^nisme datiom de Pas^f^ comme la
peintare grecque da nom d'Apelles i c'est le grand 6cl&t >&||S commen-
cement de la fin. W'-
(2) L'oserai-je dire? & cette distance, i ce degr6 du drame, dans les
II. 36
562 PORT-ROYAL.
il etait docteur encore; il continuait, dans une suite
d' Merits, k demontrer son innocence eif bon latin, en
bonnes formes; illangait sa Dissertatio theologica qua^
dripartita (Dissertation quadripartite!) Qu'importe?
peine perdue aupres des ennemis qui le condamnaient
quand m^me, aussi bien qu'aupres du monde qui
Fabsoivait lestement , sans le lire , et qui r6p6tait d^-
sormais avec Pascal : « Cette instruction m'a ouvert
les yeqx. J'y ^i compris que c'est ici une h6r6sie d'une
nouvelle espece. Ge ne sont pas les sentiments de
M. Arnauld qui sont heretiques, ce n'est que sa per*
Sonne. C'est une h^r^sie personnelle. II n'est pas he-
r^tique pour, ce qu'il a dit ou ^crit, mais seulement
pour ce qu'il est M . Arnauld. C'est tout ce qu'oa
trouve k redire en lui. Quoi qu'il fasse, s'il ne cesse
d'etre , il ne sera jamais bon catholique. » A force de
\\ tuer du coup la Sorbonne, Pascal tua k jamais, avec
, sa faQon, le docteur de Sorbonne par excellence, son
illustre ami en personne , Antoine Arnauld.
S'il ne le tua pas du m6me coup, il le fit vieillir en
. un an de quarante.
Les Provitxciales avaient pour but de cr^er un parti
I ; d'indiff^rents fawrables; elles ont r6ussi , et trop bien
pour leur cause : mercedem suam receperunt. Les Pro-
vinciales ont cre6 les amis de Port-Royal, comme
madamp de S^vigne, par exemple, comme La Fon-
taine (1); elles auraient conquis Montaigne. De ces
allies-la , on n'exigeait que peu : a Ce seroit trop Us
presser, il ne faut pas tyranniser ses amis (2). « Ces
prorondeurs d^ja myst^rieases , M . de Saint-Gjran apparalt et derient
eomme I'Eschyle de c^ans.
(1) Comme vous peut-6tre qui melisez^ comme moi peat-$tre ({a! Ms^
LIVRE TROISltlME. 5^63
jans^nistes amateurs, tout en pr^conisant les illustres
solitaires, le grand Arnauld, le fameux M. Nicole ,
allaient bientot redisant du fond , non point tout-a-
fait comme Pascal k la fin de sa troisieme Pravinciale :
i< Ce sont des disputes de theologiens, et non pas de
theologie, » mais, par un leger changement, quine
jleur en paraissait pas un : « Ce sont des disputes de
^ theologiens ET de theologie. » On substituait par m6-
garde la particule; cela simpliOait.
Les amiset protecteurs de Port-Royal, qui leser-
Taient de leurs discours, de leur influence dans le
monde, lui demandaient en retour de les servir au
besoin ; car Port-Royal, ayant ainsi un parti, ^tait tr^
a m^me de favoriser quelques-uns de ses amis mon->
dains les uns par les autres : ces sortes d'offices se
traitent d'ordinaire aveuglement. Et puisqu'il s'agit
de lettre, j'en veux citer une qui revient tant bien
que mal k mon propos. Je la trouve manuscrite dans
les papiers de madame de Sable ; elle lui est adressee
par mademoiselle Suzanne d'Aumale, bientdt ma-
dame de Schomberg, et amie particuliere de madame
de Grignan. Elle doit dater d'une douzaine d'annees
environ apres lesProvinciales. Lisez; aurait-on jamais
ecrit de la sorte au Port-Royal d'stuparavant?
« On m*a dit que le Port-Royal gouverne M. de Benoise , conseiller k
la Grand'Chambre, el, comme j'al assez bonne opinion da Port-Royal
pour croire que vous legouvernez, je vous supplie tres humblement,
Madame , de faire en sorte que ceux de votre connoissance qui sont le
mieux aupres de ce M. Benoise le sollicitent pour une affaire de M. et
de madame de Richelieu , pour laquelle madame d*AiguilIon solliclte
(vous voyez quelle longue chaine de sollicitations , et qui se vient suS'
pendre a Port-Royal), Ainsi, Madame, je crois qu*il sera ais^ d*obtenir
de vous la gritce que je yous demande, et je pense mdme que je ne la
dois pai mettre sar mon compte, et que yous serez bien aise de le fair^
564 PORT-ROYAL.
en rhonfieur de cenx pour qui ]e yous la demande. Mais voila assez
parle... Je snis avec roadame deGHgnan qui yous fait les plus grands
compliments du monde , ei qui ira an Port-Royal d6s qu*elle sera d6sen-
rhum6e. »
Pour ajouter au piquant, mademoiselle d'Aumale
6tait, jeerois bien, protestante. Cela v6rifiait au se-
rieux le mot de la seconde Provinciale : (c Je trouvai i
la porte un de mes bons amis, grand janseniste, car
fen at de tous les partis. » Eh bien! nous tenons la le
revers et le prix du succes. Le monde avait prfete ses
salons i la vogue des petites Lettres , et il venait rede-
roander sans fa?on k Port-Royal ses services , son en-
tremise. C'6tait, de Fun k Tautre, un procede d'u-
sage entre gens comme il faut, entre honngtes gens^
un pr6t6-rendu.
Port-Royal du moins , en devenant autre a cer-
tains egards, ne cessera pas, durant tout le XVIP siecle,
d'etre spirituel et attachant ; il gagnera m6me en agr6-
ment, je le crains, ce qu'il va perdre en stricte
vertu, et nous ne le quittons pas.
FIN DU DEUXI£ME VOLUME.
(Le tom^ traisi^me deyra contenir le reste du troisi^me livre, c^est-a*
dire la suite et U fin de Pascal; puis le quatri^me livre intituM : Eeolet de
Port'Koyal, et ou Von traitera des ouvragcs et des'mdtliodes d'easeignementy
sans y oublier les caracteres des priycipaux niaitres et Aleves. Si la place le
permet, on espfere y ajouler un commencement da livre cinqai^me, oit Fon
ahordera la tccondcGMr^tion dc Port-Royal et I'^poqae briUante qui succ^da
^a la Paix de TEglise).
/
TABLE DES MATIjfeRES.
Pbeface I
LIVRE DEUXIfiME.
LE POET^ROTAL DE v. DE 8AIMT*GYftAN.
(SUITE.)
yn^ pages 3 et suiv.
Le prisonnier directear. — Antoine Arnaald disciple de Saint-Cyran ;
ses debuts. — Passion et vocation doctorales. — B^Iivrance de M. de
Saint-Gyran. — Sa visite k Port-Royal de Paris > — a Port-Royal-des-
Champs. — Entretien avec M. Le Maitre sur les Hvres , sar la science,
. sur les entants. — Th^orie litt^raire 'jans^niste. — Balzac et les Aca-
dcmiates,
VIII f pages 42 et suiv.
Application a ce temps-ci. — Balzac et M. de Saint-Cyran. — Lettre
empbatiqne. — Scene du mirolr. — Balzac et Ricbeliea. — Existence
litt^ralre de Balzac. — Succ^s , querelles. — Hyperbole. — Relation
de Balzac avec la famille Amanld et avec Port-Royal .--Sa conversion
et sa mort.
IX^ pages70 et soiy.
Suite de Balzac. — Le Socrate ehretien. — Retz et Balzac. — Esp^ce de
grandeur de celui-ci. — Jugements et temoignages. — De la rb^torique
et de la po^tique k Port-Royal. — D^ Tart et du gQiHt dans Tordre
Chretien. '
566 TABLE D£S HATl^RES.
X y pages 89 et suiv.
VAugustinui de Jans^nias. — Premier effet produit ; fortune du livre.
— Les cinq Propositions : y sont-elles? — Le chevalier de Grammont
et mademoiselle Hamilton. — Eiamen de VJugustinus, — Premiere
partie sai; les pelagiens, -^ sur les semi-pelagiens. — Questions dter-
nelles. — Descartes et Jans^nius. — M6thode de celui-ci : ses prol6-
gom6nes sur la raison et I'autorile. — Essai sur Clndiffirenee, — M^thode
de charity.
XI , pages 123 et suiv.
• • • ^
finite de VJugustinus, — Saint Augustin ail lieu d*Aristote. — £st-il
infaillible su«r la Gr&ce ? — A>t4l innoT^ en son temps ? — T^moi-
gnages catholiqnes en divers sens. — Livre de VJugustinus sur Adam
et les Anges avant la chute. — L*Adam de Jans^nius et celni de Milton.
— Liberty dans Eden. — Chute, Yolont6 vici^e, i*acine de concupis-
cence. — Jans^nius et La Rocheroucauld. — Jans^nius et les d^crets
des papes. — VJugustinus d^nonc^ en Sorbonne. — Le docteur Cornet
et Bossuet. — Bourdaloue. — Fleury et les gallicans. — Un mot en-
core, par VJugustinus, sur le godt litt^raire; si ce goAt tient k la con-
cupiscence? — Le P. Bouhours dit que non.
XII ^ pages 165 et suiv.
Da livre de la Frequente Communion, — Son origine. — Effet produit.
— Arnauld r^formateur en style th^ologique. — Incomplet comme
^rivain ; exc6s logique. — Pourquoi on ne le lit plus. — De la doc-
trine de la Frequente Communion, -^ Parali^le de saint Charles Bor-
rom^e et de saint Francois de Sales.— Sermons du P. Nouet. — Ajnende
honorable.— -Le P. Petau ; Raconis; M. le Prince.— Ordre de depart
d' Arnauld pour Rome. — Sa retraite. — M. Bourgeois, d^put6 pr6s le
Saint-Office. — Absolution de la Frequente Communion, — Xriompbe
des doctrines ; Bourdaloue sur le petit nombre des Elus.
Xni^ pageis 188 et suiv.
Dernier temps de M. de Saint-Cyran; --• Son ouvrage contre le Calvi-
nisme. — Port-Royal en face des protestants. — Mort de Loois Xm.
— Port-Royal k regard des rois. — Theologle familiere de M. de Saint-
Gyran ; derni^res tracasseries. — Sa sentence sur les faibles. — Sa
mort. — Son enterrement. -- Madame Marie de Gonzague. — Madame
de Sabl6. — M. de Barcos, abb6 de Saint-Cyran ; — h^ritier et disciple
direct. — Son portrait.
XTV, pages 218 et suiv.
Recrue de solitaires. — H. Victor Pallu. — La famille Da Foss^* *—
Haate boargeoisie de Port-Royal. — > M. de La RiTidre. — M. de L^
Petiti^re. — Declaration de M. Le Mattre. — L'^y^que de Bazas. —
II. Mangoelen, directear pr^pos^ par H. Singlin. — Belle scene de
noit. — Fontaine et ses Memoires, — Le jeone Lindo. — Retraite de
M . d'AndUly.
• XY^ pages 243 et soIy.
HUmoires de d'Andilly. — $es d^bats; ses charges. — Ses passe-temps k
Pomponne; mascarade de madame de Rambooillet. — Propos divers.
— II r^pond k une calomnie da president de Gramond. — Son arrirte k
Port-Royal. -^ Assainissement ; d^pense.— Poires et payies. — Yisites
et relations. — Littdrature Loots XIII; Gomberyille, Godeaa. — La
r/0/{«. -— Mademoiselle k Port-Royal; — k Saint -Jean -de -Laz.—
M. d'Andilly ^criyain. — II refuse TAcaddmie. -^ Ses vers sacrds. —
' Sa prose ; les Pires dct Deserts*
XYI, pages 276 et suiv.
Gong^ pris de M. d^Andilly. — Noaveaax arrivants. — M. de Pontis ;
M. de Saint-Gilles ; Tabb^ de Pontch&teau. — MM. de Bagnols et de
Berniires , serviteurs aa-dehors. — Le monastire de Paris ; chan-
gement de scapalaire. — Madame d'Aumont. — Retoar de la po^re
Ang^llqae aax Champs ; all^gresse. — Guerres de la Fronde. — Mlsire
el charity. — le due de Luines et sa sainte Spouse. — Syst^me de
l)escartes ; debauches d*esprit k Yaomurier.
XYn, pages 311 et suiv.
M. de SacL — Son enfance. — Ses premiers vers. — Differences avec
Amauld. — Genre (|e beaat(6 ; trait dislinctif. — Direction fond6e k
ITcritare-Sainte. — Finesse et gr&ce. — Sa scale errear, les Enlw
matures. — Retranchement et sobri4t6. -^ Kathode d'esprit et soarire.
XVln , pages 332 et suiv.
Saite de M, de Saci. — Divers temps de Port-Royal. — M. de Sac!
arrets. — Deax ans de Bastille. — Sorte de bonbear. — Le dais da
Saunt-Sacrement.— Egalit^ d'&me; d^livrance*— iioaveaa-Testament
568 TABLE DES MATIJIRES.
d^ Mom.— ]>e la diTulgation des Ecritares : censares, entraves'.— Bible
de Saci.— Style mitoyen; trop d'^Ugance.^Dernier entretien deM.de
Saci avee Fontaine. '— Mort, fanirailies ; contre-coaps fondbres.
LIVRE TROlSIfiME.
PASCAL.
I^ pages 369 et suiv.
Apparition de Pascal parmi les solitaires. — Entretien avec M. de Saci. —
Epictite et Montaigne devant saint Angustin. — Abondance et verve
de Pascal. ^ Ripliques de M. ^e Saci. — Beaut6 du dialogue; —
^tendue et port^e. — Platon, X^nophon.
11^ pages 385 et suiv.
Montaigne & la barre de Port- Royal ; — moins heurenx que Descartes.
— Jugement sor lui ; Nicole; ta Loglgue. — Page fulminante. — Con-
tagion des Confessions, r- Clef de la sentence jans6niste : Montaigne
rhomme naturel. — Le Montaigne en chacun. — II est partout , hors
en Port -Royal. — Seal point commun , centre la scholastique. —
: Montaigne aussi hors du milieu.
Ill; pages blG et suiv.
ISuite de Montaigne ; arri^re-fond. — De ces mots qui jugent. — Sur le
repentir. — Sur rtmmortalitS ; que Tesprit est un traitre. — Son cha-
pltre capital, Jpologie de Raimond Sebond, — Dogma tisme latent;
tactique. — Labyrinthe et but. — Style d'enchanteur. — Langue in-
dividuelle. — PostdriU ; influence. — Convoi id^al de Montaigne. — >
Les fun^railles encore deM.de Saci.
IV, pages 4W et suiv.
JPascal; sa famille; ses origines. -— Education sous, son p^re. --* Forme
d'esprit ; vocation. — La trente-deuxi^me proposition d'Euclide. —
Pomfon de T6rit6. — Machine arithm^tique. — Jacqueline, sceur de
Pascal. — Elte fait des vers ; com^die d'enfants devant Richelieu. —
Les Pascal k Rouen. — Experiences sur le vide; premiere prise avec
les J^suites..— Accident du pere; conversion de la famille. — Pa^e de
Jansinius h i'adresse de Pascal. — Af^ladie et infirmity.
TABLE BES MATIJIRES. 569
V; pages k^k et suiv.
Pascal malade k Paris ayec sa soear. — Premieres relations avec Port-
Royal. -* Jacqueline veut Stre religieuse. — yeio da p^re. — <• S^joar k
Clermont ; eorrespondance avec la mere Agn^s. — Mort de M. Pascal ;
vdo du fr^re. — Chicane et humeur. — Angoisses de la soear Sainte-
Euph^mie; drame intime. — Admirables paroles de la m^re Ang^liqne.
—Pascal an parloir.*— Lepont de Neailly, et le sermon de M. Singlin.
— Pascal au d6sert. — Le due de Roann^s, et M. Domat.
VI; pages 501 et suiv.
Situation ext^rieare a la veille des Provinciates, — • L^s cinq Propositions
d^f^r^es k Rome. — Innocent X. — Avocats pour et contre. — Le
docteur Saint- Amoar ; son portrait par Brienne. — Audience solen-'
nelle ; compliments et condamnation. — La Bolle en France; Mazarin.
-* Le Formulaire. — AflTaire d*Arnauld k la Faculty. — Assemblies
religieases ; Assemblies politiques. — Une Chambre de 1815 en Sor-
bonne.— * Arnauld ray^ comme indigne. — Pascal sunrient k son aide ;
bataille regagn^e. — Ann^e 1656 , seconde ^poque.
• VII, pages 535 et suiv.
A qui Vint Tid^e des Provineialet. — Anecdote de Perraalt. — Premiere
Lettre. — Style nouveau. ^ Critiques grammaticales du P^e Daniel.
— Ton comique et jeu. — Details du succds ; le Chancelier saign^. — •
Margottin et le president de Belli^vre.— M. de Saint-Giiles et ses exp^
dients. — Chiffre de la vente ; chifihre du tirage. — Chronique secrdte.
— Seconde Lettre ; le s^rieux commence. — Pascal se loue lui-mdme.
— II raille 1' Acadtoie. » Troisi^me Lettre. — Echec au Docteur. —
Les Jans^niites du monde. -— Mademoiselle d'Aumale et le conseiller
Beooise.
FIN DB LA TABLB DES MATIEABS.
(Je n'ai cess^, durant font ce Yolame comme pour le pr^c^dent, de
reconrir et de rester oblige a la r^visioa attentive et aax boos soins de
M. Chabaille.)
L'exactitaderigoarensey si difficile, si impossible & atteindre en pa-
reille matiire , et i laqaelle poartant de toates nos forces nous aspirons ,
nous fait un deyoir de consigner ici quelques fautes ou inadvertances qui
ont pa noas ^chapper dans ce volame mftme ou dans ie pricMent.
•
TOME I«.
Page 234, dans la note 3, qoatrlime ligne,aa lien de : « tome I,
chap. X, » lisez : « tome I, liv. II, chap. X. »
Page 295 , 4 la premiere ligne de la note, an lien de : « Hittoire ginaraie
de Pori'Boyal, » lisez : « Hittoire Htteraire de Port-Royal, »
Page 376, ligne 15, an lien de : ct Massillon assister et coop6rer & Gam-
brai an sacre de Dubois, » lisez : « Massillon assister et coop^rer an
sacre de Dubois pour Gambrai. »
TOME II.
Page 93, note 3, aa lieu de : « la bulle d'Urbain Till, dat^e de mars
1641 (style remain) , i> lisez : a la bulle d^Urbain Till, dat^e dn
6 mars 1641 ( style remain }. »
Page 191, ligne derniire de la note, lisez : <c des personnes d*nn rang
distingue. »
Page 232, et ailleurs, au lieu de M. Manguelein , lisez M. Manguelen.
Une note , retrouvte depuis , m*apprend que Ie nom de ce vertaeux
prMre se pronouQait comme si Ton efit 6crit Manguelan , ce qui eiclut
la terminaison em. '
Page 258, ligne 25, J*ai dit , k propos de F^v^ne Godeau : «Le Pire
Vavassor fit parattre un petit pamphlet intitule : Godellut an poeta,
Godeau est-il poete? On aurait bien pu se^faire d'autres questions sur
son compte. » En me procurant depuis Ie petit ounage du P^re Va-
vassor, j*ai pu m' assurer que Ie malin j^sn^te s*6tait fait ces autres
questions. Celle-ci, on ou utrum poeta, ne ylent qu*en second lieu;
tout Ie premier point se passe k rechercher si Godeau est taut soit peu
thtologien, et k quel titre ila pu ^crire T^loge public du PetrutAurtUut.
Page 391, ligne demiire de la note, lisez : a ... coaler Ie monde it Ie
glisser, non pas Tenfoncer. d
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